sultan, qui voit en eux un élément nécessaire à la prospérité
commerciale de son empire et à sa propre richesse, tiennent par la
corruption les magistrats, auxquels ils parlent fort haut, tout en
leur baisant les mains, acquièrent de grandes fortunes, oppriment
les Musulmans pauvres, sont respectés des riches, et parviennent
à résoudre le problème difficile de contenter à la fois leur
avarice, leur orgueil et leur haine de ce qui n’est pas juif. Ils
vivent grassement, sont paresseux et efféminés, ont tous les vices
et toutes les faiblesses de la civilisation, sans en avoir aucune des
délicatesses. Sans qualités et sans vertus, plaçant le bonheur dans
la satisfaction des sens et ne reculant devant rien pour l’atteindre,
ils se trouvent heureux et se croient sages. Les Juifs de blad es
sîba ne sont pas moins méprisables, mais ils sont malheureux :
attachés à la glèbe, ayant chacun leur seigneur musulman, dont
ils sont la propriété, pressurés sans mesure, se voyant enlever au
jour le jour ce qu’ils gagnent avec peine, sans sécurité ni pour
leurs personnes ni pour leurs biens, ils sont les plus infortunés
des hommes. Paresseux, avares, gourmands, ivrognes, menteurs, voleurs,
haineux surtout, sans foi ni bonté, ils ont tous les vices des Juifs
de blad el makhzen, moins leur lâcheté. Les périls qui les menacent
à toute heure leur ont donné une énergie de caractère inconnue
à ceux-ci, et qui dégénère parfois en sauvagerie sanguinaire[123].
=I. — Israélites de blad el makhzen.=
Le Juif se reconnaît à sa calotte et à ses pantoufles noires : il
ne lui est pas permis de les porter d’une autre couleur. Dans la
campagne, il peut aller à âne et à mulet, mais s’il rencontre
un religieux ou une chapelle, il met pied à terre ou fait un
détour. Aux péages et aux portes, il est soumis à une taxe comme
les bêtes de somme. En ville, il se déchausse et marche à pied ;
les rues voisines de certains sanctuaires lui sont interdites. Il
demeure hors du contact des Musulmans, avec ses coreligionnaires,
dans un quartier spécial appelé mellaḥ : le mellaḥ est entouré
de murs ; une ou deux portes lui donnent entrée ; on les ferme à 8
heures du soir. Dans le mellaḥ, le Juif est chez lui : en y entrant,
il remet ses chaussures, et le voilà qui s’enfonce dans un dédale
de ruelles sombres et sales ; il trotte au milieu des immondices,
il trébuche contre des légumes pourris, il se heurte à un âne
malade qui lui barre le chemin ; toutes les mauvaises odeurs lui
montent au nez ; des sons discordants le frappent de toutes parts ;
des femmes se disputent d’une voix aigre dans les maisons voisines,
des enfants psalmodient d’un ton nasillard à la synagogue. Il arrive
au marché : de la viande, des légumes, beaucoup d’eau-de-vie,
quelques denrées communes, tels sont les objets qu’on y trouve ;
les belles choses sont dans la ville musulmane. Le Juif fait ses achats
et, reprenant sa route, il gagne sa maison ; s’il est pauvre, il se
glisse dans une chambrette où grouillent, assis par terre, des femmes
et des enfants : un réchaud, une marmite forment tout le mobilier ;
quelques légumes la semaine, des tripes, des œufs durs et un peu
d’eau-de-vie le samedi, nourrissent la famille. Mais notre Juif est
riche. Au moment où il pousse la porte noire, surmontée de mains
pour préserver du mauvais œil, qui ferme sa demeure, il pénètre
dans un monde nouveau. Voici le jour, la propreté, la fraîcheur, la
gaieté. Il entre dans une cour carrée entourée de deux étages de
galeries donnant accès aux chambres. Le ciel apparaît, d’un bleu
ardent. Les derniers rayons du soleil font briller comme des miroirs,
au faite de la maison, les faïences coloriées dont tout est revêtu,
murs, colonnes, sol de la cour, plancher des chambres. Une odeur de
bois de cèdre remplit et parfume la demeure. Des enfants rentrant
de l’école jouent et crient. Des femmes, bras nus et poitrine
découverte, vêtues d’une jupe de couleur éclatante et d’une
petite veste de velours brodée d’or, un mouchoir de soie sur la
tête, se délassent et causent, assises dans la cour. Au fond des
chambres, des vieillards, à figure pâle, à longue barbe blanche,
attendent, le livre à la main, l’heure de la prière du soir. Dans
les galeries, des servantes, accroupies près des réchauds, apprêtent
le repas. Il y a trois ou quatre pièces à chaque étage : elles sont
immenses, très élevées, à plafonds de bois de cèdre, à grands
murs blancs garnis dans le bas de faïences ou de tentures ; portes,
placards, plafonds, toutes les boiseries sont peintes d’or et de
couleurs éclatantes. Peu de meubles : deux vastes armoires tenant la
largeur entière de la chambre à ses deux extrémités ; au-dessus
de chacune, un lit de fer ; à terre des matelas, des tapis, des
coussins ; sur les murs, quatre ou cinq pendules dont aucune ne marche
et autant de grandes glaces couvertes de rideaux de mousseline pour
les protéger. Dans chacune de ces pièces vit une famille entière, le
père, ses épouses, ses enfants non mariés, ses hôtes. C’est une
animation, un bourdonnement continuel ; ce sont aussi, entre femmes,
des disputes de toute heure. « La femme querelleuse, » dit Salomon,
« est semblable à un toit d’où l’eau dégoutte sans cesse au
temps d’une grosse pluie ». Il faut avoir habité avec des Juifs
pour bien comprendre ce proverbe. Tout à coup le silence se fait,
les femmes parlent bas, les enfants se taisent. Le soleil vient de
se coucher. Chaque homme se lève et, se plaçant devant un mur,
récite, en se balançant, sa prière : tantôt il remue les lèvres
en silence, tantôt il psalmodie à mi-voix ; le voici qui fait une
inclination profonde, la prière est finie ; les causeries éclatent
de nouveau : à table, le dîner est prêt. Le Juif a un hôte ; il
s’assied avec lui sur un tapis ou sur des coussins, le reste de la
famille mange à part, dans un coin. On place une petite table devant
les deux hommes, on apporte le thé ; il y a du thé à l’ambre,
à la verveine, à la menthe ; on en boit trois tasses, puis se
succèdent un potage très épicé, des quartiers de mouton bouilli,
des boulettes de viande hachée au piment, des tripes et du foie au
piment, un poulet, des fruits confits dans le vinaigre, d’autres
frais ; c’est un repas distingué. Une carafe pleine d’un liquide
incolore est entre les deux Juifs ; ils s’en versent de grands
verres et, tout en mangeant, en boivent un litre à eux deux ; on
pourrait croire que c’est de l’eau : c’est de l’eau-de-vie. Au
milieu du dîner entrent trois musiciens ; deux sont des Juifs ; ils
portent, le premier, une flûte, l’autre, une sorte de guitare ;
le dernier est musulman, il chante. Les chansons sont si légères
qu’on n’en peut rien dire, pas même les titres. Les instruments
accompagnent. Les femmes et les enfants répètent les refrains et
battent des mains en cadence. Le bruit attire les voisins ; bientôt on
est vingt-cinq ou trente en cercle autour des artistes. Quel contraste
entre ce pauvre chanteur musulman et les Juifs qui l’entourent ! lui,
beau, la figure éveillée, spirituelle, grands yeux expressifs, dents
superbes, cheveux bien plantés et rasés, barbe courte, bien fait,
souple, mains et pieds charmants, et, quoique misérable, brillant
de propreté. Eux, laids, à l’air endormi, presque tous louchant,
boiteux ou borgnes, crevant de graisse ou maigres comme des squelettes,
chauves, la barbe longue et crasseuse, mains énormes et velues,
jambes grêles et arquées, pas de dents, et, même les riches,
d’une saleté révoltante.
Les Juifs sont très laids au Maroc. Les femmes, avec des traits
réguliers, ont si peu de physionomie, des yeux si éteints, le
visage si pâle, qu’il n’en est guère d’agréables, même
de quatorze à dix-huit ans. Les hommes, quelquefois bien dans
leur extrême jeunesse, sont affligés de bonne heure de mille
infirmités et sont vieillards avant d’avoir atteint l’âge
mûr. Les difformes, borgnes, boiteux ou autres, sont si nombreux,
dans les villes surtout, qu’ils y forment le quart peut-être de
la population. A quoi attribuer une laideur et une décrépitude
à ce point générales et excessives ? Est-ce à une malpropreté
extrême, à une hygiène défectueuse, à des mariages prématurés
et entre proches ? La nourriture est insuffisante chez les pauvres,
immodérée et composée uniquement de viandes chez les riches. Tout
le monde fait un usage démesuré d’alcool ; on en boit en mangeant
et entre les repas ; un litre par jour est la moyenne d’un grand
nombre[124]. Les femmes mêmes en prennent plus ou moins. Le samedi
surtout, on en absorbe une quantité prodigieuse : il faut en avaler
assez au déjeuner pour dormir ensuite d’un trait jusqu’à la
prière de 4 heures. Le Juif marche peu, ne se promène point ; il ne
sort du mellaḥ que pour aller à la ville vaquer à ses affaires
et ne voyage que pour un motif grave. S’il n’est obligé de
gagner sa vie par un travail assidu, il se couche à 11 heures, se
lève à 10, et fait souvent la sieste dans la journée. On se marie
entre aussi proches parents que l’on peut. Un Israélite qui a des
neveux dont l’âge convient à celui de ses filles ferait injure
à son frère et tort à lui-même en ne les demandant pas comme
gendres. Les unions sont d’une précocité presque incroyable,
surtout dans les villes de l’intérieur ; les jeunes filles, ou
plutôt les petites filles, s’y marient entre six et huit ans,
les garçons vers quatorze ans. A qui demande la cause d’un tel
usage, on répond qu’un homme de quatorze ans a besoin de se marier
et que, pour lui appareiller sa compagne, il faut la prendre très
jeune ; d’ailleurs, pour les filles c’est chose indifférente :
qu’est-ce qu’une femme ? « _Kerch, chouïa djeld itmetted._ »
Si la manière de vivre des Juifs est peu propre à leur conserver la
santé, malades ils se soignent d’une façon déplorable. J’ai vu
régner à Fâs une épidémie de rougeole qui, dans le seul mellaḥ,
enlevait quatre et cinq enfants par jour. On ne séparait pas les
enfants sains des malades ; tous étaient atteints les uns après les
autres. On les nourrissait de melons et de pastèques : puisqu’ils
avaient la fièvre, il fallait les rafraîchir. Heureusement, point
de remèdes. J’en vis pourtant administrer quelquefois. Un jour,
à Demnât, un pauvre Israélite avait ses cinq enfants malades, il
était inquiet, la fièvre était ardente ; à tout prix, il fallait
tenter de la calmer. Il possédait dans une vieille caisse divers
paquets contenant des remèdes variés de provenance européene ;
ils étaient de dix ou douze sortes ; il sortit ces médicaments,
prit un peu de chacun, mêla le tout, en fit cinq parts égales et
les distribua à ses enfants. Ils n’en sont pas morts !
Les Israélites, qui, aux yeux des Musulmans, ne sont pas des
hommes, à qui les chevaux, les armes sont interdits, ne peuvent
être qu’artisans ou commerçants. Les Juifs pauvres exercent
divers métiers ; ils sont surtout orfèvres et cordonniers ;
ils travaillent aussi le fer et le cuivre, sont marchands forains,
crieurs publics, changeurs, domestiques dans le mellaḥ. Les riches
sont commerçants, et surtout usuriers. En ce pays troublé, les
routes sont peu sûres, le commerce présente bien des risques ;
ceux qui s’y livrent n’y aventurent qu’une portion de leur
fortune. Les Israélites préfèrent en abandonner aux Musulmans les
chances, les travaux et les gains, et se contentent pour eux des
bénéfices sûrs et faciles que donne l’usure. Ici ni peine ni
incertitude. Capitaux et intérêts rentrent toujours. Un débiteur
est-il lent à payer ? On saisit ses biens. N’est-ce pas assez ? On
le met en prison. Meurt-il ? On y jette son frère. Il suffit pour
cela de posséder les bonnes grâces du qaïd ; elles s’acquièrent
aisément : donnez un léger cadeau de temps en temps, fournissez à
vil prix les tapis, les étoffes dont a besoin le magistrat, peu de
chose en somme, et faites toutes les réclamations, fondées ou non ;
vous êtes écouté sur l’heure. Il ne reste alors qu’à prendre
le titre de _rebbi_, à demeurer longtemps au lit et longtemps à
table, et à encaisser tranquillement l’argent des _goui_, en
rendant grâce au Dieu d’Israël.
Les Juifs de blad el makhzen dépendent des seuls gouverneurs du sultan
et leur paient un impôt. Ceux qui ont quelque fortune sont sous la
protection d’une puissance européenne ; les uns l’obtiennent
par un séjour vrai ou fictif en Algérie, la plupart l’achètent
des agents indigènes que les nations possèdent dans les villes de
l’intérieur. Ces agents, peu ou point soldés, se font souvent de
gros revenus par de mauvais moyens.
Les Israélites du Maroc parlent l’arabe. Dans les contrées
où le tamaziṛt est en usage, ils le savent aussi ; en certains
points le tamaziṛt leur est plus familier que l’arabe, mais
nulle part ce dernier idiome ne leur est inconnu. Tous les Juifs
lisent et écrivent les caractères hébreux ; ils ne connaissent
point la langue, épellent leurs prières sans les comprendre, et
écrivent de l’arabe avec les lettres hébraïques. Les rabbins
seuls ont appris la grammaire et le sens des mots et, en lisant,
entendent plus ou moins. Les rabbins sont nombreux ; sur cinq ou
six Juifs, il y en a un. Ils se distinguent par leur coiffure :
ils s’enveloppent la tête d’un long mouchoir bleu qui encadre
leur figure et dont la pointe retombe sur leurs épaules. Le titre
de rabbin équivaut à celui de bachelier ; sur dix rabbins, un à
peine peut officier ; le rabbin officiant, ou rabbin _sacrificateur_,
a pour principal service d’égorger suivant le rite les animaux
destinés à la nourriture des fidèles ; puis il dit les prières
à la synagogue, apprend à lire aux enfants, dresse les actes. On
lui donne une légère rétribution et des morceaux déterminés des
animaux qu’il tue. Les villes renferment plusieurs synagogues et
de nombreux officiants. Il n’est pas de village ayant six ou sept
familles israélites qui n’ait sa synagogue et son rabbin. Les
Juifs qui n’ont point de sacrificateur sont soumis à diverses
privations, telles que celle de ne pouvoir manger de viande. Ceux qui
vont isolément trafiquer parmi les Musulmans s’en passent parfois
durant six ou huit mois. Les Israélites du Maroc observent avec la
dernière rigueur les pratiques extérieures du culte. Mais, comme
nous l’avons dit, ils ne se conforment en rien aux devoirs de morale
que prescrit leur religion : non seulement ils ne les suivent pas,
mais ils les nient. Ils appellent sagesse la ruse, le mensonge, la
violation des serments ; justice la vengeance, la haine, la calomnie ;
prudence l’avarice et la lâcheté ; la paresse, la gourmandise,
l’ivrognerie sont d’heureuses facultés données par Dieu aux
mortels pour leur faire supporter les peines de la vie. Les Juifs
sont les enfants bien-aimés du Seigneur : qu’ils lui rendent les
hommages dus, qu’ils prient, qu’ils jeûnent, qu’ils observent
le sabbat et les fêtes, qu’ils mangent seulement la nourriture
licite, qu’ils se lavent et se baignent quand il faut, et ils seront
toujours chéris de Dieu ; ils peuvent, pour les autres choses, se
permettre ce qui leur plaît. Haï soit le reste des hommes ! Il est
maudit pour l’éternité. Le jour n’est pas loin où le Messie,
tant de fois annoncé, viendra et mettra le monde sous les pieds du
peuple d’Israël. Que dis-je ? Le voici peut-être. Rebbi Abnir,
grand rabbin de Fâs, a reçu des lettres d’Égypte : le prétendu
mahdi, annoncent-elles, n’est point musulman, mais juif ; c’est
le Messie ; il chasse les chrétiens comme l’aquilon dissipe la
pluie. « Qu’ainsi périssent, ô Seigneur, tous vos ennemis :
mais que ceux qui vous aiment brillent comme le soleil lorsque ses
rayons éclatent au matin. »
=II. — Israélites de blad es sîba.=
Tout Juif de blad es sîba appartient corps et biens à son seigneur,
son _sid_. Si sa famille est établie depuis longtemps dans le pays,
il lui est échu par héritage, comme une partie de son avoir, suivant
les règles du droit musulman ou les coutumes imaziṛen. Si lui-même
est venu se fixer au lieu qu’il occupe, il a dû, aussitôt arrivé,
se constituer le Juif de quelqu’un : son hommage rendu, il est lié
pour toujours, lui et sa postérité, à celui qu’il a choisi. Le
sid protège son Juif contre les étrangers comme chacun défend son
bien. Il use de lui comme il gère son patrimoine, suivant son propre
caractère. Le Musulman est-il sage, économe ? Il ménage son Juif,
il ne prend que le revenu de ce capital ; une redevance annuelle,
calculée d’après les gains de la saison, est tout ce qu’il
lui demande ; il se garde d’exiger trop, il ne veut pas appauvrir
son homme ; il lui facilite au contraire le chemin de la fortune :
plus le Juif sera riche, plus il rapportera. Il ne le moleste pas
dans sa famille, ne lui prend ni sa femme ni sa fille, afin qu’il
ne cherche pas à échapper à la servitude par la fuite. Ainsi le
bien du sid s’accroît de jour en jour, comme une ferme sagement
administrée. Mais que le seigneur soit emporté, prodigue, il mange
son Juif comme on gaspille un héritage : il lui demande des sommes
excessives ; le Juif dit ne pas les avoir ; le sid prend sa femme en
otage, la garde chez lui jusqu’à ce qu’il ait payé. Bientôt
c’est un nouvel ordre et une nouvelle violence ; le Juif mène la
vie la plus pauvre et la plus misérable, il ne peut gagner un liard
qui ne lui soit arraché, on lui enlève ses enfants. Finalement, on
le conduit lui-même sur le marché, on le met aux enchères et on
le vend, ainsi que cela se fait en certaines localités du Sahara,
mais non partout ; ou bien on pille et on détruit sa maison et
on le chasse nu avec les siens. On voit des villages dont tout un
quartier est désert. Le passant étonné apprend qu’il y avait là
un mellaḥ et qu’un jour les sids, d’un commun accord, ont tout
pris à leurs Juifs et les ont expulsés. Rien au monde ne protège
un Israélite contre son seigneur ; il est à sa merci. Veut-il
s’absenter, il lui faut son autorisation. Elle ne lui est pas
refusée, parce que les voyages du Juif sont nécessaires à son
commerce ; mais sous aucun prétexte il n’emmènera sa femme ni ses
enfants ; sa famille doit rester auprès du sid pour répondre de son
retour. Veut-il unir sa fille à un étranger qui la conduira dans son
pays, force est au fiancé de la racheter du seigneur au prix qu’il
plaira à ce dernier de fixer ; la rançon varie suivant la fortune
du jeune homme et la beauté de la jeune fille. J’ai vu à Tikirt
une jolie Juive qui venait de l’Ouarzazât ; pour l’emmener,
son mari avait payé 400 francs, grosse somme en un mellaḥ où
l’homme le plus riche possède en tout 1500 francs. Le Juif, tout
enchaîné qu’il est, peut s’affranchir et quitter le pays,
si son sid l’autorise à se racheter ; le plus souvent celui-ci
repousse sa requête ; si parfois il consent, c’est lorsque le Juif,
par suite d’opérations commerciales, a la majeure partie de sa
fortune hors de son atteinte. Il fixe alors le prix du rachat, soit en
bloc pour toute la famille, soit pour chaque membre en particulier :
la somme exigée est la plus grande partie de la fortune présumée
du Juif. Le marché conclu, la rançon payée, le Juif est libre ;
il déménage avec les siens sans être inquiété et va s’établir
où bon lui semble. S’il ne veut ou ne peut donner ce qu’on lui
demande, si toute proposition est rejetée de parti pris, et s’il a
la ferme volonté de s’en aller coûte que coûte, il ne lui reste
qu’un moyen, la fuite. Il la prépare d’avance, l’exécute dans
le plus grand secret. Une nuit sombre, il sort à pas de loup suivi
de sa famille ; tout dort : on ne l’a pas vu. Il arrive à la porte
du village. Des bêtes de somme, une escorte de Musulmans étrangers
l’attendent. On monte, on part, on fuit à toute vitesse. Courant la
nuit, se cachant le jour, évitant les lieux habités, choisissant les
chemins détournés et déserts, on gagne d’un pas rapide la limite
du blad el makhzen ; là enfin on respire : on n’est en sûreté
complète qu’arrivé dans une grande ville. Le Juif qui se sauve
est en danger mortel. Son seigneur, dès qu’il apprend son départ,
se jette à sa poursuite ; s’il le rejoint, il le tue comme un
voleur qui lui emporte son bien. Lorsque la fuite a réussi, le Juif
évitera, lui et ses descendants, pendant plusieurs générations,
d’approcher même de loin de son ancienne résidence ; il s’en
tiendra au moins à trois ou quatre journées, et là même il sera
inquiet. J’ai vu des Israélites de plus de cinquante ans, dont le
père s’était enfui de Mḥamid el Ṛozlân avant leur naissance,
regarder comme périlleux de passer à Tanziḍa et à Mrimima,
où ils pouvaient, disaient-ils, rencontrer des Berâber et être
pris par eux. En quelque endroit qu’un sid retrouve son Juif ou
un rejeton de celui-ci, il met la main sur lui. Il est des exemples
d’Israélites dont l’aïeul s’était sauvé et qui, à plus
de quatre-vingts ans de distance, ont été ramenés enchaînés au
pays de leurs ancêtres par le descendant de leur seigneur. Ce droit
permet parfois d’étranges choses. Un jour arrivèrent au Dâdes
deux rabbins quêteurs de Jérusalem. Comme ils passaient sur un
marché, un Musulman leur saute à la gorge : « Ce sont mes Juifs,
s’écrie-t-il. Je les reconnais. Il y a quarante ans, tout
jeunes encore, ils s’enfuirent avec leur père. Enfin Dieu me les
rend ! Qu’il soit loué ! » Les pauvres rabbins de se récrier :
depuis dix générations leurs familles habitaient Jérusalem. Jamais
eux-mêmes n’avaient quitté la ville sainte avant cette année,
et plût au ciel qu’ils n’en fussent jamais sortis ! « Que Dieu
maudisse votre voleur de père ! Je jure que je vous reconnais et
que vous êtes mes Juifs. » Et il les emmène chez lui. Il ne leur
rendit la liberté qu’au prix de 800 francs, que paya pour eux la
communauté de Tiilit.
Dans les tribus dont l’organisation est démocratique, chez les
Berâber par exemple, chaque Israélite a un seigneur différent. Dans
celles qui sont gouvernées par un chef absolu, comme le Mezgîṭa,
le Tazeroualt, les Juifs appartiennent tous au chikh et n’ont pas
d’autre sid que lui. Aux lieux où le chikh existe, mais avec une
autorité limitée, à Tazenakht, chez les Zenâga, le Juif lui doit
un tribut annuel, ne peut déménager sans se racheter de lui, mais
n’en appartient pas moins à un seigneur particulier qui a sur lui
les droits ordinaires.