Les esclaves s’affairent tandis que, installées sur des sofas, nous, les
privilégiées du destin, attendons patientes et oisives.
Malgré nos caftans de satin et nos tfinat de mousseline neuve, ce n’est
point une fête de noces qui nous assemble, mais la réjouissance intime à
laquelle nous fûmes conviées par Lella Fatima Zohra.
Mouley Hassan lui a fait construire, au fond de son riadh, le superbe
hammam, pavé de marbres et de faïences, que nous inaugurons aujourd’hui.
Comme les sultans, ses ancêtres, le Chérif a le goût de bâtir et ne
recule devant aucune somptuosité. Ce présent, offert à l’épouse
délaissée, veut, peut-être, lui faire mieux accepter la quatrième union
qu’il prépare.
Lella Fatima Zohra ne songeait point, en sa résignation, à combattre son
involontaire et malheureuse petite rivale... Mais la splendide
générosité de son époux comble ses désirs les plus intenses et la
relève aux yeux des gens. Qui donc oserait plaindre une femme possédant
un pareil hammam en sa demeure?
Une coupole s’élève au-dessus de la salle de repos où nous sommes
réunies, et ses bois peints et dorés s’éclairent étrangement par une
vingtaine de petites ouvertures, dont les lumières symétriques
participent à la décoration. Des mosaïques, d’une extrême finesse,
montent aux murs, rejoignant les stucs ciselés. Une fontaine ruisselle
en sa précieuse niche de marbre blanc. Le tintement des eaux enchante
notre silence.
Lella Meryem, aujourd’hui, reste immobile et muette. Marzaka, trop
parée, affecte des allures rigides; Lella Oum Keltoum garde ses airs
maussades... Malgré les projets du Chérif, Lella Fatima Zohra, la très
sage, a sans doute jugé nécessaire d’inviter se jeune parente, pour
éviter les commentaires et ne point déplaire à l’époux...
Le temps s’écoule comme les eaux inutiles de la fontaine. Le temps n’est
ici d’aucun prix. Chose monotone, vide et superflue. On apprend, en pays
d’Islam, à attendre, sans rien faire, durant des heures, à «patienter».
Une négresse, enfin, sort des chambres de chauffe.
--Tout est prêt, dit-elle, le sol est si brûlant qu’on n’ose y mettre le
pied.
Sa face bestiale s’épanouit. Plus un hammam est chaud, plus il est
confortable. Cela dénonce qu’on n’a pas épargné le bois.
Nous abandonnons lentement les sofas. Dès la première porte, une moiteur
nous enveloppe. Dans la salle suivante règne la chaleur. Mes compagnes,
aidées par leurs esclaves, quittent leurs vêtements sans la moindre
gêne. Elles sont trop naturelles pour connaître d’autre pudeur que celle
de l’instinct, devant l’homme.
La pudeur naquit aux pays froids, elle fond à la chaleur, comme la
neige. Et, dans cette pièce, il fait terriblement chaud!
Les négresses ont, en hâte, rejeté leurs caftans. Toutes les femmes sont
nues. Elles s’engouffrent par une troisième porte dans l’étuve, troupeau
de brebis blanches encadrées de brebis noires.
Un brouillard dense et brûlant atténue encore la lumière parcimonieuse
qui filtre des voûtes. Les formes confuses semblent s’agiter dans un
rêve. Lella Meryem devient une blancheur imprécise et charmante; Lella
Fatima Zohra s’effondre sur le sol comme un tas de linge; une esclave
blanche, favorite du Chérif, surgit, sculpturale, à travers la buée...
Les autres femmes, bronzées ou noires, ont disparu, happées, anéanties,
absorbées par les ténèbres.
Des groupes se forment suivant les préséances. Lella Fatima Zohra me
fait asseoir, auprès d’elle et de Lella Meryem, sur les dalles chaudes.
Un peu plus loin, Marzaka et Lella Oum Keltoum se sont installées avec
d’autres parentes. Les petits clans de négresses restent invisibles au
fond de l’ombre.
Des enfants s’amusent et barbotent, bébés gras et potelés, roulant avec
béatitude dans l’eau ruisselante, fillettes grêles, petits garçons qui
garderont plus tard, en leur souvenir, la vision de ces femmes qu’ils ne
reverront plus... De jeunes esclaves circulent, belles comme des bronzes
antiques, les membres fermes, les seins arrondis, les reins polis et
luisants. Ce sont là ces mêmes négresses aux faces de singe et aux rires
niais!...
Elles plongent dans l’eau bouillante d’un bassin les énormes cruches de
cuivre, les kemkoum dont le fond est rond et qui oscillent sur leur
base, et elles aspergent leurs maîtresses avec des gestes parfaits. Une
esclave de Lella Fatima Zohra frotte le dos de la matrone. Son buste se
courbe et s’élève, dans l’harmonie du mouvement; son corps ruisselle de
sueur et la lumière diffuse, qui tombe de la voûte, y accroche quelques
reflets.
Mes yeux, habitués à cette ombre, distinguent à présent les rotondités
noires de Marzaka, les chairs flasques, les seins ballottants de
quelques vieilles, et, tout à coup, m’apparaît Lella Oum Keltoum,
souple, juvénile, attirante en sa gracilité de bel animal sauvage. Ses
cheveux défaits et crépus s’ébouriffent comme une crinière; ses jambes
sveltes, ses bras fuselés s’étirent voluptueusement, tandis que son
esclave la masse, la lave et la parfume.
Lella Oum Keltoum n’est plus la fillette à la mine maussade, laide et
sans charme, parée de sa seule révolte. C’est un fruit vert, plein de
sève, déjà gonflé par le printemps, dont la saveur acide peut exciter la
convoitise de Mouley Hassan.
Mes yeux se sont tournés instinctivement vers Lella Fatima Zohra.
Impassible, la vieille Cherifa regardait, elle aussi, le corps brun de
l’adolescente...
1ᵉʳ mai.
... «Or, continua le mohtasseb[44], Si Abd el Hamid excitant la jalousie
des gens par son orgueil et sa rapacité, ses ennemis voulurent le
perdre. Comme il était gardien des trésors impériaux, voici ce qu’ils
imaginèrent:
»Un jour que Si Abd el Hamid se présentait au Makhzen[45], quelqu’un fit
remarquer une toile d’araignée sur sa djellaba. Chacun, aussitôt, cria
au scandale, car, disait-on, il fallait qu’il eût pénétré dans le lieu
préposé à sa garde, avec de malhonnêtes intentions, pour en avoir
rapporté cette toile d’araignée...
»... Et, par la permission d’Allah, notre maître, ce petit détail
entraîna la disgrâce d’un puissant...»
Nous étions à cette heure savoureuse qui suit un repas d’amis. Certes,
délectable ce repas, mais non de ceux dont l’abondance empêche
l’allégement de l’esprit. Nos convives, rassasiés et satisfaits, se
plaisaient aux anecdotes, tout en parfumant leurs vêtements d’effluves
et d’eaux odorantes.
Tandis que le mohtasseb terminait son récit, au milieu d’une discrète
approbation, j’entrevis une forme blanche glissant en hâte sous les
arcades... Nos hôtes, par bienséance, avaient baissé les yeux, afin de
ne point apercevoir cette chose indécente et prohibée, une femme.
Yasmine entre aussitôt et, selon les convenances, me chuchote à
l’oreille.
--Viens parler à Zeïneb.
--Dis-lui de patienter, je suis avec des gens.
Mais il paraît qu’il y a urgence, car Yasmine me presse de la suivre.
La femme de Kaddour s’est réfugiée dans une pièce voisine, pour ne pas
être vue par les hommes. Sa pudeur ne va point jusqu’à modérer l’éclat
de sa voix... Je subis, sans y rien comprendre, des invocations et des
pleurs.
Zeïneb garde son haïk, tout en écartant de son visage les linges
trempés de larmes... Le désespoir et la colère alternent sur sa face.
--O ma petite mère! O Lella! Je suis réfugiée en toi!... Je veux
retourner dans ma famille. Dis au hakem d’obliger Kaddour à me rendre
mon acte de mariage!... O mon malheur! Comment supporter un homme tel
que lui? Il me dénude aux yeux de tous!
--Allons! explique-toi?... Quelle est cette histoire?
--Depuis l’hiver il m’a promis un caftan «courge» et je suis lasse de
l’attendre!... Vois, le mien est en lambeaux! Les pauvresses de Mouley
Abdallah auraient honte d’en porter un semblable!
Elle rejette son haïk pour me montrer un caftan déteint, effiloché,
béant par maintes déchirures, en vérité fort minable.
--Prends espoir. Nous sommes le premier du mois, Kaddour doit toucher sa
paye aujourd’hui.
--Ce matin, il l’a reçue. Aussitôt, j’ai réclamé ce caftan et il me
répond qu’il n’a plus rien!...
--Comment! Tout son argent dépensé en quelques heures?
--Il dit qu’il a réglé ses dettes... Je le connais! Ses dettes, il ne
les paye jamais, ou lorsque les gens veulent l’emmener devant le
pacha... Par ma tête! je suis sûre qu’il a mangé cet argent à acheter
des oiseaux. Depuis qu’il a vu dix cages chez l’Amin el Mostafad, il a
perdu son entendement. La maison est pleine de canaris. Puisse Allah
les rendre muets! Avant de me nourrir, il leur donne du millet. Ces
canaris m’ont tuée!...
Je m’efforce de calmer Zeïneb, et lui dissimule que, ce matin même,
Kaddour me fit admirer une superbe cage, aux treillis en piquants de
porc-épic, ornés de perles multicolores. Il y sautillait un canari,
obstinément silencieux, malgré les compliments, les objurgations et les
injures dont, tour à tour, l’accablait son maître.
--Si tu l’entendais à l’aube! me dit Kaddour. Il fait plus de bruit que
le veilleur du Ramadan avec sa trompette! Que sont auprès de lui les
canaris de l’Amin?... Je l’ai eu pour vingt-cinq réaux[46]; il serait
bon marché à quarante.
Kaddour, évidemment, n’a même pas songé à ses promesses,--comment
peut-on préférer un caftan à un canari? ni qu’il leur faudrait vivre ce
mois-ci.
--Va-t’en avec le bien? dis-je à Zeïneb. Je parlerai à ton mari.
Peut-être a-t-il encore de quoi te payer ce caftan courge.
Puis, je fais chercher Kaddour.
--Qu’ai-je entendu de toi, avec ce canari?
--Ah! tu sais déjà!... Ce Zerhouni, un voleur! Je le citerai devant le
Pacha; un fils d’adultère, un trompeur!... M’avoir vendu vingt-cinq
réaux une femelle qui ne sait même pas dire cui-cui!...
--Ce n’est pas cela qui m’occupe, mais le caftan de ta femme.
--O Allah! qu’elle est pressée!... Certes elle l’aura, sans aucun doute.
A présent je n’ai plus rien... Je lui achèterai son caftan dès que ce
Zerhouni m’aura rendu l’argent qu’il m’a volé. Je saurai bien où trouver
ce coupeur de routes. Salah, le porteur d’eau, connaît son cousin.
J’irai le chercher à Fès s’il le faut!... Vingt-cinq réaux un canari
femelle!
--Fort bien! mais Zeïneb réclame son acte de mariage.
Kaddour sursaute. Malgré les canaris, Zeïneb lui est chère.
--Aï! Comment ferai-je!... Personne, assurément, ne voudra me prêter...
Je suis sous ta protection et celle d’Allah. Donne-moi dix réaux, je te
les rendrai dans un mois.
Je sais ce que l’on risque à prendre Kaddour pour débiteur, mais son
enfantillage et son embarras me touchent.
Dès qu’il tient l’argent, Kaddour retrouve toute sa gaîté. Que lui
importe le mois suivant et, après tant d’autres, cette nouvelle dette
qu’il ne payera jamais.
Pourvu qu’il achète le caftan et ne se laisse pas tenter par un
chardonneret!...
* * * * *
Je suis passée chez lui, tout à l’heure, pour m’en assurer.
Cette fois le ménage est en paix. Grâce à Dieu! les dix réaux ont eu cet
heureux effet.
--Zeïneb, montre-moi ton beau caftan «courge».
Elle rit.
--Je ne l’ai pas acheté. Qu’ai-je à faire d’un caftan? Le mien durera,
s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fête prochaine... Regarde ces bracelets.
Combien ils sont lourds! Le Juif les vend quarante réaux, je lui en ai
versé dix et il patientera pour le reste.