29 avril.

Les esclaves s’affairent tandis que, installées sur des sofas, nous, les

privilégiées du destin, attendons patientes et oisives.

Malgré nos caftans de satin et nos tfinat de mousseline neuve, ce n’est

point une fête de noces qui nous assemble, mais la réjouissance intime à

laquelle nous fûmes conviées par Lella Fatima Zohra.

Mouley Hassan lui a fait construire, au fond de son riadh, le superbe

hammam, pavé de marbres et de faïences, que nous inaugurons aujourd’hui.

Comme les sultans, ses ancêtres, le Chérif a le goût de bâtir et ne

recule devant aucune somptuosité. Ce présent, offert à l’épouse

délaissée, veut, peut-être, lui faire mieux accepter la quatrième union

qu’il prépare.

Lella Fatima Zohra ne songeait point, en sa résignation, à combattre son

involontaire et malheureuse petite rivale... Mais la splendide

générosité de son époux comble ses désirs les plus intenses et la

relève aux yeux des gens. Qui donc oserait plaindre une femme possédant

un pareil hammam en sa demeure?

Une coupole s’élève au-dessus de la salle de repos où nous sommes

réunies, et ses bois peints et dorés s’éclairent étrangement par une

vingtaine de petites ouvertures, dont les lumières symétriques

participent à la décoration. Des mosaïques, d’une extrême finesse,

montent aux murs, rejoignant les stucs ciselés. Une fontaine ruisselle

en sa précieuse niche de marbre blanc. Le tintement des eaux enchante

notre silence.

Lella Meryem, aujourd’hui, reste immobile et muette. Marzaka, trop

parée, affecte des allures rigides; Lella Oum Keltoum garde ses airs

maussades... Malgré les projets du Chérif, Lella Fatima Zohra, la très

sage, a sans doute jugé nécessaire d’inviter se jeune parente, pour

éviter les commentaires et ne point déplaire à l’époux...

Le temps s’écoule comme les eaux inutiles de la fontaine. Le temps n’est

ici d’aucun prix. Chose monotone, vide et superflue. On apprend, en pays

d’Islam, à attendre, sans rien faire, durant des heures, à «patienter».

Une négresse, enfin, sort des chambres de chauffe.

--Tout est prêt, dit-elle, le sol est si brûlant qu’on n’ose y mettre le

pied.

Sa face bestiale s’épanouit. Plus un hammam est chaud, plus il est

confortable. Cela dénonce qu’on n’a pas épargné le bois.

Nous abandonnons lentement les sofas. Dès la première porte, une moiteur

nous enveloppe. Dans la salle suivante règne la chaleur. Mes compagnes,

aidées par leurs esclaves, quittent leurs vêtements sans la moindre

gêne. Elles sont trop naturelles pour connaître d’autre pudeur que celle

de l’instinct, devant l’homme.

La pudeur naquit aux pays froids, elle fond à la chaleur, comme la

neige. Et, dans cette pièce, il fait terriblement chaud!

Les négresses ont, en hâte, rejeté leurs caftans. Toutes les femmes sont

nues. Elles s’engouffrent par une troisième porte dans l’étuve, troupeau

de brebis blanches encadrées de brebis noires.

Un brouillard dense et brûlant atténue encore la lumière parcimonieuse

qui filtre des voûtes. Les formes confuses semblent s’agiter dans un

rêve. Lella Meryem devient une blancheur imprécise et charmante; Lella

Fatima Zohra s’effondre sur le sol comme un tas de linge; une esclave

blanche, favorite du Chérif, surgit, sculpturale, à travers la buée...

Les autres femmes, bronzées ou noires, ont disparu, happées, anéanties,

absorbées par les ténèbres.

Des groupes se forment suivant les préséances. Lella Fatima Zohra me

fait asseoir, auprès d’elle et de Lella Meryem, sur les dalles chaudes.

Un peu plus loin, Marzaka et Lella Oum Keltoum se sont installées avec

d’autres parentes. Les petits clans de négresses restent invisibles au

fond de l’ombre.

Des enfants s’amusent et barbotent, bébés gras et potelés, roulant avec

béatitude dans l’eau ruisselante, fillettes grêles, petits garçons qui

garderont plus tard, en leur souvenir, la vision de ces femmes qu’ils ne

reverront plus... De jeunes esclaves circulent, belles comme des bronzes

antiques, les membres fermes, les seins arrondis, les reins polis et

luisants. Ce sont là ces mêmes négresses aux faces de singe et aux rires

niais!...

Elles plongent dans l’eau bouillante d’un bassin les énormes cruches de

cuivre, les kemkoum dont le fond est rond et qui oscillent sur leur

base, et elles aspergent leurs maîtresses avec des gestes parfaits. Une

esclave de Lella Fatima Zohra frotte le dos de la matrone. Son buste se

courbe et s’élève, dans l’harmonie du mouvement; son corps ruisselle de

sueur et la lumière diffuse, qui tombe de la voûte, y accroche quelques

reflets.

Mes yeux, habitués à cette ombre, distinguent à présent les rotondités

noires de Marzaka, les chairs flasques, les seins ballottants de

quelques vieilles, et, tout à coup, m’apparaît Lella Oum Keltoum,

souple, juvénile, attirante en sa gracilité de bel animal sauvage. Ses

cheveux défaits et crépus s’ébouriffent comme une crinière; ses jambes

sveltes, ses bras fuselés s’étirent voluptueusement, tandis que son

esclave la masse, la lave et la parfume.

Lella Oum Keltoum n’est plus la fillette à la mine maussade, laide et

sans charme, parée de sa seule révolte. C’est un fruit vert, plein de

sève, déjà gonflé par le printemps, dont la saveur acide peut exciter la

convoitise de Mouley Hassan.

Mes yeux se sont tournés instinctivement vers Lella Fatima Zohra.

Impassible, la vieille Cherifa regardait, elle aussi, le corps brun de

l’adolescente...

1ᵉʳ mai.

... «Or, continua le mohtasseb[44], Si Abd el Hamid excitant la jalousie

des gens par son orgueil et sa rapacité, ses ennemis voulurent le

perdre. Comme il était gardien des trésors impériaux, voici ce qu’ils

imaginèrent:

»Un jour que Si Abd el Hamid se présentait au Makhzen[45], quelqu’un fit

remarquer une toile d’araignée sur sa djellaba. Chacun, aussitôt, cria

au scandale, car, disait-on, il fallait qu’il eût pénétré dans le lieu

préposé à sa garde, avec de malhonnêtes intentions, pour en avoir

rapporté cette toile d’araignée...

»... Et, par la permission d’Allah, notre maître, ce petit détail

entraîna la disgrâce d’un puissant...»

Nous étions à cette heure savoureuse qui suit un repas d’amis. Certes,

délectable ce repas, mais non de ceux dont l’abondance empêche

l’allégement de l’esprit. Nos convives, rassasiés et satisfaits, se

plaisaient aux anecdotes, tout en parfumant leurs vêtements d’effluves

et d’eaux odorantes.

Tandis que le mohtasseb terminait son récit, au milieu d’une discrète

approbation, j’entrevis une forme blanche glissant en hâte sous les

arcades... Nos hôtes, par bienséance, avaient baissé les yeux, afin de

ne point apercevoir cette chose indécente et prohibée, une femme.

Yasmine entre aussitôt et, selon les convenances, me chuchote à

l’oreille.

--Viens parler à Zeïneb.

--Dis-lui de patienter, je suis avec des gens.

Mais il paraît qu’il y a urgence, car Yasmine me presse de la suivre.

La femme de Kaddour s’est réfugiée dans une pièce voisine, pour ne pas

être vue par les hommes. Sa pudeur ne va point jusqu’à modérer l’éclat

de sa voix... Je subis, sans y rien comprendre, des invocations et des

pleurs.

Zeïneb garde son haïk, tout en écartant de son visage les linges

trempés de larmes... Le désespoir et la colère alternent sur sa face.

--O ma petite mère! O Lella! Je suis réfugiée en toi!... Je veux

retourner dans ma famille. Dis au hakem d’obliger Kaddour à me rendre

mon acte de mariage!... O mon malheur! Comment supporter un homme tel

que lui? Il me dénude aux yeux de tous!

--Allons! explique-toi?... Quelle est cette histoire?

--Depuis l’hiver il m’a promis un caftan «courge» et je suis lasse de

l’attendre!... Vois, le mien est en lambeaux! Les pauvresses de Mouley

Abdallah auraient honte d’en porter un semblable!

Elle rejette son haïk pour me montrer un caftan déteint, effiloché,

béant par maintes déchirures, en vérité fort minable.

--Prends espoir. Nous sommes le premier du mois, Kaddour doit toucher sa

paye aujourd’hui.

--Ce matin, il l’a reçue. Aussitôt, j’ai réclamé ce caftan et il me

répond qu’il n’a plus rien!...

--Comment! Tout son argent dépensé en quelques heures?

--Il dit qu’il a réglé ses dettes... Je le connais! Ses dettes, il ne

les paye jamais, ou lorsque les gens veulent l’emmener devant le

pacha... Par ma tête! je suis sûre qu’il a mangé cet argent à acheter

des oiseaux. Depuis qu’il a vu dix cages chez l’Amin el Mostafad, il a

perdu son entendement. La maison est pleine de canaris. Puisse Allah

les rendre muets! Avant de me nourrir, il leur donne du millet. Ces

canaris m’ont tuée!...

Je m’efforce de calmer Zeïneb, et lui dissimule que, ce matin même,

Kaddour me fit admirer une superbe cage, aux treillis en piquants de

porc-épic, ornés de perles multicolores. Il y sautillait un canari,

obstinément silencieux, malgré les compliments, les objurgations et les

injures dont, tour à tour, l’accablait son maître.

--Si tu l’entendais à l’aube! me dit Kaddour. Il fait plus de bruit que

le veilleur du Ramadan avec sa trompette! Que sont auprès de lui les

canaris de l’Amin?... Je l’ai eu pour vingt-cinq réaux[46]; il serait

bon marché à quarante.

Kaddour, évidemment, n’a même pas songé à ses promesses,--comment

peut-on préférer un caftan à un canari? ni qu’il leur faudrait vivre ce

mois-ci.

--Va-t’en avec le bien? dis-je à Zeïneb. Je parlerai à ton mari.

Peut-être a-t-il encore de quoi te payer ce caftan courge.

Puis, je fais chercher Kaddour.

--Qu’ai-je entendu de toi, avec ce canari?

--Ah! tu sais déjà!... Ce Zerhouni, un voleur! Je le citerai devant le

Pacha; un fils d’adultère, un trompeur!... M’avoir vendu vingt-cinq

réaux une femelle qui ne sait même pas dire cui-cui!...

--Ce n’est pas cela qui m’occupe, mais le caftan de ta femme.

--O Allah! qu’elle est pressée!... Certes elle l’aura, sans aucun doute.

A présent je n’ai plus rien... Je lui achèterai son caftan dès que ce

Zerhouni m’aura rendu l’argent qu’il m’a volé. Je saurai bien où trouver

ce coupeur de routes. Salah, le porteur d’eau, connaît son cousin.

J’irai le chercher à Fès s’il le faut!... Vingt-cinq réaux un canari

femelle!

--Fort bien! mais Zeïneb réclame son acte de mariage.

Kaddour sursaute. Malgré les canaris, Zeïneb lui est chère.

--Aï! Comment ferai-je!... Personne, assurément, ne voudra me prêter...

Je suis sous ta protection et celle d’Allah. Donne-moi dix réaux, je te

les rendrai dans un mois.

Je sais ce que l’on risque à prendre Kaddour pour débiteur, mais son

enfantillage et son embarras me touchent.

Dès qu’il tient l’argent, Kaddour retrouve toute sa gaîté. Que lui

importe le mois suivant et, après tant d’autres, cette nouvelle dette

qu’il ne payera jamais.

Pourvu qu’il achète le caftan et ne se laisse pas tenter par un

chardonneret!...

* * * * *

Je suis passée chez lui, tout à l’heure, pour m’en assurer.

Cette fois le ménage est en paix. Grâce à Dieu! les dix réaux ont eu cet

heureux effet.

--Zeïneb, montre-moi ton beau caftan «courge».

Elle rit.

--Je ne l’ai pas acheté. Qu’ai-je à faire d’un caftan? Le mien durera,

s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fête prochaine... Regarde ces bracelets.

Combien ils sont lourds! Le Juif les vend quarante réaux, je lui en ai

versé dix et il patientera pour le reste.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 49 / 94 题