Vers le soir, à l’heure où s’embrasent les vieux remparts, il est doux
et paisible d’aller rêver, boire du thé, parler un peu et contempler en
silence, dans l’arsa de Mouley el Kebir, chef de la famille impériale.
Il faut suivre, pour s’y rendre, un chemin désert, impressionnant,
solennel au milieu des ruines.
Mais ce ne sont point des ruines habituelles, des ruines de demeures
humaines, ces murailles si démesurées, si épaisses, au bas desquelles on
se sent infimes, écrasés, tels des insectes; ces voûtes immenses, ces
arcades, ces salles larges comme des places publiques... Elles n’ont
plus de plafond, plus de carrelage; les arbres forment des vergers très
riants entre les murs où des cigognes bâtissent leurs nids.
Parfois on distingue encore une inscription rongée par le temps, un
fragment de stucs ciselés, quelques carreaux d’un ton précieux. Et cela
rappelle que, jadis, ces lieux furent habités, somptueux et clos, que
les sofas et les tapis s’étalaient à la place des herbes sauvages, que
l’eau riait au fond des bassins et qu’une vie intense anima cette
désolation.
Dans ce palais, beaucoup plus vaste que la ville, Mouley Ismaïl rêva
d’amener Mademoiselle de Conti, la fille de La Vallière et de Louis XIV,
dont une ambassade alla, pour lui, vainement solliciter la main.
Et certes elle se fut trouvée bien exilée, bien en peine, la pauvre
princesse, en cette demeure de géants, au milieu d’une cour étrange et
barbare, près d’un époux plus magnifique mais plus sanguinaire qu’aucun
despote oriental!
Il répandait autour de lui l’épouvante. Il aimait tuer et fit périr, dit
la légende, vingt mille personnes de sa propre main. Ses courtisans ne
l’abordaient que prosternés, rampants, vêtus comme des esclaves et les
pieds nus, avec la crainte au fond du cœur. Car on se sentait toujours
guetté par la mort en sa présence... Même ses femmes les plus chères
furent suppliciées. Il leur faisait couper les seins, ébouillanter le
corps pour la moindre faute. Il en eut plus de six cents dans son harem,
et elles lui donnèrent mille enfants, sans compter les filles...
Mouley el Kebir nous raconte tout cela de sa douce voix tranquille, et
parfois il rit en relatant quelque cruauté de son formidable
ancêtre,--lui qui aime les oiseaux et les fleurs, et qui compose des
poésies subtiles à la louange du Prophète.
L’arsa s’épanouit, tout heureuse, pleine de couleurs, de parfums et de
chants, au milieu des ruines qui virent tant de drames. Les lys, les
giroflées, les soucis ardents, les roses, les glaïeuls, se mêlent en un
désordre charmant, malgré les tentatives du nègre jardinier pour diriger
leur exubérance. Les orangers, à bout de forces, laissent plier leurs
branches sous des fruits plus éclatants que les fleurs; mais leurs
feuilles luisent, vivaces et charnues et de petits boutons suaves
entr’ouvrent déjà leurs corolles à côté des oranges très mûres. Quelques
cyprès pointent vers le ciel; des tonnelles de jasmin et de vigne
étendent sur le sol une ombre douce, et l’eau sinue, avec un glissement
fluide et lisse de couleuvre, à travers la verdure.
Par delà les croulantes murailles, le minaret de Lella Aouda, tout
émaillé de faïence, découpe sa sveltesse sur le ciel.
Mouley El Kebir disserte d’une voix égale, dont le timbre ne s’altère et
ne se hausse jamais. Ses draperies superposent leurs teintes en une
mourante recherche: le caftan de drap «cœur de pierre» apparaît sous la
djellaba couleur «sucre» et le selham, fauve et pâle comme le ventre
d’une tourterelle. Les mousselines les plus fines, tissées à Fès,
enveloppent son visage intelligent, d’une extrême distinction,
qu’éclairent de petits yeux bridés, étroits, amenuisés par le sourire
jusqu’à n’être plus que des fentes brillantes remontant un peu vers les
tempes. Il est accroupi d’une étrange façon: une jambe pliée et relevée,
dont il tient le pied à hauteur de l’épaule, en une attitude de
miniature persane.
Le négrillon Mbarek, toujours sautillant, apporte des parfums. Les
fumées du santal mêlent leur odeur d’aromates à celle, plus fraîche et
plus pure, des fleurs, que le vent dissémine.
Le ciel rosit... un enchantement paisible enveloppe toutes choses et
nous sépare du monde réel. Il n’y a plus de ville, plus de foule. Il n’y
a plus rien que ce palais mystérieux, cet immense parterre multicolore
éclos au milieu de tant de ruines... et la vie s’évapore, précieuse,
bleuâtre, avec les fumées du brûle-parfums...
Mbarek s’agite et me lance des regards furibonds. Il n’ose parler, mais
sa mimique, ses grimaces de ouistiti dont la bouche atteint les
oreilles, ses yeux qui tournent, blancs et ronds, sous les paupières
écarquillées, sa mèche secouée d’indignation au sommet du crâne, doivent
me faire comprendre l’indécence de ma rêverie, car on m’attend dans la
maison...
Je me lève...; aussitôt, mû par un ressort, le négrillon cabriole et
s’élance d’une patte sur l’autre. Il atteint la petite porte, celle que
les hommes ne doivent point franchir, la bouscule, se précipite à
travers le vestibule, pirouette et roule jusqu’à l’extrémité du patio.
De suprêmes rayons irisent encore les arcades au-dessus desquelles
s’élèvent, gigantesques et délabrées, les murailles de Mouley Ismaïl.
Cette demeure toute neuve, spacieuse, miroitante de mosaïques, est une
surprise inattendue égale à celle du jardin... Des canards barbotent
autour de la vasque; un dindon pontifie parmi les poules; des chats
bondissent et filent; le perroquet s’agite dans sa cage en criant:
--Quel est ton état?... Marzaka!... Marzaka!...
Un bambin, mal affermi sur ses jambes, traîne au bout d’une ficelle un
lapin rétif; les ramiers rentrent en hâte dans tous les trous des vieux
murs, tandis que les cigognes s’abattent lourdement au sommet des
ruines où elles ont tressé leurs nids depuis d’innombrables années.
D’imposantes négresses circulent, portant à bras tendus des plateaux
d’argent, des corbeilles pleines d’oranges ou de piments, des cuivres
étincelants. Les esclaves, les vieilles femmes, vaquent aux occupations
les plus diverses, dans le grouillement des négrillons et des volailles,
qu’elles écartent, indistinctement, d’une taloche ou d’un coup de reins.
Précieuse, exquise, mais insolente de dédain, une fillette du Chérif
promène ses airs de princesse... Toutes, elles portent les hautes
ceintures de Fès, rigides, chamarrées d’or et de soie, et les volumineux
turbans réservés aux femmes de la maison impériale.
Et, sur un sofa, impassible au milieu de cette agitation, grave,
hiératique, éblouissante en ses vêtements couleur de flammes,
Celle dont je ne parlerai point, car il convient de respecter son
mystère;
Ma très chère, ma très admirée;
La pure, la noble, la haute influence;
Petite-fille, nièce et cousine de sultans...