28 mars.

Vers le soir, à l’heure où s’embrasent les vieux remparts, il est doux

et paisible d’aller rêver, boire du thé, parler un peu et contempler en

silence, dans l’arsa de Mouley el Kebir, chef de la famille impériale.

Il faut suivre, pour s’y rendre, un chemin désert, impressionnant,

solennel au milieu des ruines.

Mais ce ne sont point des ruines habituelles, des ruines de demeures

humaines, ces murailles si démesurées, si épaisses, au bas desquelles on

se sent infimes, écrasés, tels des insectes; ces voûtes immenses, ces

arcades, ces salles larges comme des places publiques... Elles n’ont

plus de plafond, plus de carrelage; les arbres forment des vergers très

riants entre les murs où des cigognes bâtissent leurs nids.

Parfois on distingue encore une inscription rongée par le temps, un

fragment de stucs ciselés, quelques carreaux d’un ton précieux. Et cela

rappelle que, jadis, ces lieux furent habités, somptueux et clos, que

les sofas et les tapis s’étalaient à la place des herbes sauvages, que

l’eau riait au fond des bassins et qu’une vie intense anima cette

désolation.

Dans ce palais, beaucoup plus vaste que la ville, Mouley Ismaïl rêva

d’amener Mademoiselle de Conti, la fille de La Vallière et de Louis XIV,

dont une ambassade alla, pour lui, vainement solliciter la main.

Et certes elle se fut trouvée bien exilée, bien en peine, la pauvre

princesse, en cette demeure de géants, au milieu d’une cour étrange et

barbare, près d’un époux plus magnifique mais plus sanguinaire qu’aucun

despote oriental!

Il répandait autour de lui l’épouvante. Il aimait tuer et fit périr, dit

la légende, vingt mille personnes de sa propre main. Ses courtisans ne

l’abordaient que prosternés, rampants, vêtus comme des esclaves et les

pieds nus, avec la crainte au fond du cœur. Car on se sentait toujours

guetté par la mort en sa présence... Même ses femmes les plus chères

furent suppliciées. Il leur faisait couper les seins, ébouillanter le

corps pour la moindre faute. Il en eut plus de six cents dans son harem,

et elles lui donnèrent mille enfants, sans compter les filles...

Mouley el Kebir nous raconte tout cela de sa douce voix tranquille, et

parfois il rit en relatant quelque cruauté de son formidable

ancêtre,--lui qui aime les oiseaux et les fleurs, et qui compose des

poésies subtiles à la louange du Prophète.

L’arsa s’épanouit, tout heureuse, pleine de couleurs, de parfums et de

chants, au milieu des ruines qui virent tant de drames. Les lys, les

giroflées, les soucis ardents, les roses, les glaïeuls, se mêlent en un

désordre charmant, malgré les tentatives du nègre jardinier pour diriger

leur exubérance. Les orangers, à bout de forces, laissent plier leurs

branches sous des fruits plus éclatants que les fleurs; mais leurs

feuilles luisent, vivaces et charnues et de petits boutons suaves

entr’ouvrent déjà leurs corolles à côté des oranges très mûres. Quelques

cyprès pointent vers le ciel; des tonnelles de jasmin et de vigne

étendent sur le sol une ombre douce, et l’eau sinue, avec un glissement

fluide et lisse de couleuvre, à travers la verdure.

Par delà les croulantes murailles, le minaret de Lella Aouda, tout

émaillé de faïence, découpe sa sveltesse sur le ciel.

Mouley El Kebir disserte d’une voix égale, dont le timbre ne s’altère et

ne se hausse jamais. Ses draperies superposent leurs teintes en une

mourante recherche: le caftan de drap «cœur de pierre» apparaît sous la

djellaba couleur «sucre» et le selham, fauve et pâle comme le ventre

d’une tourterelle. Les mousselines les plus fines, tissées à Fès,

enveloppent son visage intelligent, d’une extrême distinction,

qu’éclairent de petits yeux bridés, étroits, amenuisés par le sourire

jusqu’à n’être plus que des fentes brillantes remontant un peu vers les

tempes. Il est accroupi d’une étrange façon: une jambe pliée et relevée,

dont il tient le pied à hauteur de l’épaule, en une attitude de

miniature persane.

Le négrillon Mbarek, toujours sautillant, apporte des parfums. Les

fumées du santal mêlent leur odeur d’aromates à celle, plus fraîche et

plus pure, des fleurs, que le vent dissémine.

Le ciel rosit... un enchantement paisible enveloppe toutes choses et

nous sépare du monde réel. Il n’y a plus de ville, plus de foule. Il n’y

a plus rien que ce palais mystérieux, cet immense parterre multicolore

éclos au milieu de tant de ruines... et la vie s’évapore, précieuse,

bleuâtre, avec les fumées du brûle-parfums...

Mbarek s’agite et me lance des regards furibonds. Il n’ose parler, mais

sa mimique, ses grimaces de ouistiti dont la bouche atteint les

oreilles, ses yeux qui tournent, blancs et ronds, sous les paupières

écarquillées, sa mèche secouée d’indignation au sommet du crâne, doivent

me faire comprendre l’indécence de ma rêverie, car on m’attend dans la

maison...

Je me lève...; aussitôt, mû par un ressort, le négrillon cabriole et

s’élance d’une patte sur l’autre. Il atteint la petite porte, celle que

les hommes ne doivent point franchir, la bouscule, se précipite à

travers le vestibule, pirouette et roule jusqu’à l’extrémité du patio.

De suprêmes rayons irisent encore les arcades au-dessus desquelles

s’élèvent, gigantesques et délabrées, les murailles de Mouley Ismaïl.

Cette demeure toute neuve, spacieuse, miroitante de mosaïques, est une

surprise inattendue égale à celle du jardin... Des canards barbotent

autour de la vasque; un dindon pontifie parmi les poules; des chats

bondissent et filent; le perroquet s’agite dans sa cage en criant:

--Quel est ton état?... Marzaka!... Marzaka!...

Un bambin, mal affermi sur ses jambes, traîne au bout d’une ficelle un

lapin rétif; les ramiers rentrent en hâte dans tous les trous des vieux

murs, tandis que les cigognes s’abattent lourdement au sommet des

ruines où elles ont tressé leurs nids depuis d’innombrables années.

D’imposantes négresses circulent, portant à bras tendus des plateaux

d’argent, des corbeilles pleines d’oranges ou de piments, des cuivres

étincelants. Les esclaves, les vieilles femmes, vaquent aux occupations

les plus diverses, dans le grouillement des négrillons et des volailles,

qu’elles écartent, indistinctement, d’une taloche ou d’un coup de reins.

Précieuse, exquise, mais insolente de dédain, une fillette du Chérif

promène ses airs de princesse... Toutes, elles portent les hautes

ceintures de Fès, rigides, chamarrées d’or et de soie, et les volumineux

turbans réservés aux femmes de la maison impériale.

Et, sur un sofa, impassible au milieu de cette agitation, grave,

hiératique, éblouissante en ses vêtements couleur de flammes,

Celle dont je ne parlerai point, car il convient de respecter son

mystère;

Ma très chère, ma très admirée;

La pure, la noble, la haute influence;

Petite-fille, nièce et cousine de sultans...

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 40 / 94 题