13 janvier.

Rêve écroulé d’un grand prince, cité trop vaste et déchue, Meknès

somnole dans l’engourdissement de l’Islam.

Seules, désormais, les cigognes hantent les palais de Mouley Ismaïl[30].

Parmi les ruines, des rosiers escaladent les citronniers, les

grenadiers, les orangers, et mêlent leurs fleurs aux fruits éclatants

que nul ne cueille.

Les cimetières sont des jardins où l’on s’assemble, sous les

micocouliers aux lourdes ramures, pour contempler, à l’heure du moghreb,

l’horizon des montagnes lointaines derrière les tombes.

J’aime en Meknès les contrastes de gloire et d’agonie.

Quelques bourricots, silhouettes minuscules et brunes, traversent

l’immense place el Hedim. Des autruches à demi sauvages règnent sur

l’Aguedal, destiné au déploiement des armées chérifiennes. Les rues

enchevêtrent leur labyrinthe, coupé de soleil et d’ombre, des gamins,

échappés à la Médersa, troublent parfois leur quiétude... Un grave

Chérif, dont les passants baisent dévotement le burnous, frôle la

poussière de ses draperies... Des femmes voilées heurtent à un seuil,

s’engouffrent silencieuses et gauches, par la porte entr’ouverte. Un

notable trottine sur sa mule, suivi d’esclaves noirs et luisants. Les

muezzins jettent leurs invocations du haut des minarets... et la vie

s’écoule monotone, calme, heureuse, facile, à l’ombre des treilles et

des vieux murs.

Pourtant, chaque année, vers cette époque du Mouloud, Meknès sort de sa

léthargie pour devenir la plus frénétique cité de l’Islam.

Depuis deux jours, ses fils, frappés d’une subite et sanguinaire folie,

se sont mués en Aïssaouas aux regards hallucinés, aux cris rauques, aux

trépidations épileptiques.

De tout le pays accourent, par bandes, les membres de la Confrérie:

maigres Sahariens, élancés, vigoureux et bruns; habitants des rivages et

des villes, dont le démence passagère secoue la nonchalance; pâtres,

cultivateurs, guerriers; Berbères aux vêtements grossiers et aux traits

rudes; Algériens et même Tunisiens, que la longueur du trajet ne

détourna pas du pèlerinage au tombeau de leur très saint patron, Sidi

ben Aïssa.

Mais les lettrés jugent et déplorent leurs pratiques, si contraires aux

enseignements de Notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah.

Certes, Sidi ben Aïssa fut un homme sage, ennemi du désordre. Il

n’avait pas prévu les excès auxquels ses disciples se livreraient en son

nom, et s’en fût assurément fort affligé. Il prêchait la prière et le

renoncement devant Allah, qui surpassent tous les biens de ce monde.

Le sultan qui régnait alors imprimait sur Meknès le sceau de sa gloire.

Il voulait en faire une cité colossale et splendide, rivale des plus

célèbres capitales de l’Europe. Des milliers de captifs chrétiens,

d’esclaves noirs venus du Soudan, de prisonniers assujettis pendant les

combats, construisaient, sans relâche, des remparts et des palais. Les

plus habiles artisans, recrutés jusqu’aux confins de l’Empire Fortuné,

mettaient leur art au service du souverain, pour en exécuter les

orgueilleuses conceptions. Une effervescence, un excès d’activité,

bouillonnaient dans toute la ville.

Sidi ben Aïssa voyait avec tristesse que les «serviteurs d’Allah»,

oubliant leurs premiers devoirs, s’employaient uniquement à l’exaltation

du puissant despote. Et comme, par la grâce du Seigneur, il était fort

riche, il se prit à parcourir les souks, chaque matin, à l’heure où se

recrutent les ouvriers, afin d’embaucher, à un prix supérieur, tous ceux

qui désiraient du travail. Puis, il les mettait en prière jusqu’au

moghreb, et les rétribuait suivant ses promesses.

Ainsi, les chantiers se vidèrent peu à peu, à la fureur du Sultan.

Pourtant il n’osa faire mourir son pieux concurrent, et se contenta de

le chasser.

Sidi ben Aïssa, s’éloignant de la ville, suivi de quelques fidèles,

passa près de la demeure de Sidi Saïd, également réputé pour sa

sainteté, et dit:

--Celui qui n’a pas de feu en emprunte au voisin.

A ces paroles, Sidi Saïd saisit une outre vide, souffla dedans avec

force et, par un prodige d’Allah, Lui seul est tout-puissant, le ventre

du Sultan se mit à gonfler démesurément, en même temps que l’outre...

Le souverain, affolé, implora son pardon. Il ne l’obtint qu’en rappelant

l’exilé à Meknès et en s’humiliant devant Dieu.

Mais les disciples de Sidi ben Aïssa, frappés par le miracle, voulurent

abandonner leur maître pour se ranger sous la direction de Sidi Saïd.

--Qu’avez-vous à faire de mes conseils? leur demanda celui-ci, votre

cheikh est complet.

Et il les renvoya, persuadés, auprès de lui.

C’est ainsi que Sidi ben Aïssa fut surnommé le «Cheikh el Kamel» (le

cheikh complet), et que sa mémoire demeura jointe à celle de Sidi Saïd,

en une même vénération.

Après la mort de Sidi ben Aïssa, ses disciples donnèrent les marques

d’une excessive douleur.

Depuis lors, ils se réunissent chaque année à Meknès, pour le Mouloud,

emplissant la ville de leurs chants, de leurs musiques et de leurs

danses.

Ceci nous fut conté, un jour, par le cadi, tandis que nous traversions

le pittoresque cimetière où le Saint repose.

A travers les aloès, les hautes herbes et les oliviers aux troncs

difformes, on aperçoit le marabout de Sidi Saïd, émergeant d’un bosquet.

Svelte, et nettement profilé sur l’horizon, un palmier solitaire le

domine.

--Les hommes, avait ajouté mélancoliquement notre compagnon, ne sont que

des hommes, les jours ne sont que des jours, les époques ne sont que des

époques, et l’Univers est au Vainqueur.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 28 / 94 题