LE LIVRE 010101, TOME 1 (1993-1998) © 2003 by Marie Lebert is licensed under
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LE LIVRE 010101, TOME 1 (1993-1998)
MARIE LEBERT
NEF, University of Toronto, 2003
Copyright © 2003 Marie Lebert
LE LIVRE 010101 - daté de septembre 2003 - est une synthèse sur tous les acteurs
de l'édition numérique et l'apport des technologies numériques dans le monde du
livre. L'internet et les technologies numériques sont en train de bouleverser le
monde du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le
livre se convertit. Si le livre imprimé a toujours sa place, et pour longtemps
encore, d'autres supports se développent, et les habitudes de travail changent.
Quelles sont les implications pour tous les professionnels du livre? Quelles
sont les perspectives pour les prochaines années?
TOME 1. 1993-1998. Entre 1993 et 1998, les changements affectant le monde du
livre sont essentiellement la mise en ligne de très nombreux sites web, la large
diffusion de textes électroniques, la création de librairies en ligne,
l'apparition d'éditeurs électroniques, la numérisation à grande échelle de
documents imprimés, la constitution de bibliothèques numériques et enfin le
développement de catalogues en ligne. La version originale est disponible sur le
NEF: http://www.etudes-francaises.net/entretiens/010101/
TABLE
# Sommaire
# Introduction
1. Les débuts de l’internet
2. L’internet dans la Francophonie
3. Des livres à vendre sur le web
4. Les éditeurs sur le réseau
5. La presse se met en ligne
6. Les bibliothèques et l'aventure internet
7. La bibliothèque numérique démarre
8. Une société de l’information?
# Conclusion
# Personnes citées
# Sites et pages web
# SOMMAIRE
L’internet et les technologies numériques sont en train de bouleverser le monde
du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le livre
se convertit. Si le livre imprimé a toujours sa place, et pour longtemps encore,
d’autres supports se développent, et les habitudes de travail changent. Entre
1993 et 1998, ces changements sont essentiellement la mise en ligne de très
nombreux sites web, la large diffusion de textes électroniques, la création de
librairies en ligne, l’apparition d’éditeurs électroniques, la numérisation à
grande échelle de documents imprimés, la constitution de bibliothèques
numériques et enfin le développement de catalogues en ligne. Quelles sont les
implications pour tous les professionnels du livre (écrivains, journalistes,
éditeurs, libraires, bibliothécaires-documentalistes, professeurs, chercheurs,
traducteurs, etc.)? Quelles sont les perspectives pour les prochaines années?
Basé sur le suivi de l’actualité et sur de nombreux entretiens, Le Livre 010101
(1993-1998) tente de faire le tour de la question. Il est complété par un
glossaire, une sélection de sites web et une série de signets.
= L’auteure
Adepte de l’internet, du télétravail et du zéro papier, Marie Lebert est
traductrice-éditrice auprès d’une agence des Nations Unies, pour gagner sa vie.
A titre personnel, elle est également chercheuse, écrivain et journaliste. Elle
s’intéresse entre autres aux bouleversements apportés dans le monde du livre par
l’internet et les technologies numériques. Elle prône aussi la diffusion libre
du savoir et la création de nouvelles structures éditoriales s’affranchissant
des modèles traditionnels.
= L'éditeur
Le Livre 010101 (1993-1998) est publié en ligne sur le Net des études françaises
(NEF). Créé en mai 2000 par Russon Wooldridge, professeur au département
d’études françaises de l’Université de Toronto, le NEF se veut d’une part "un
filet trouvé qui ne capte que des morceaux choisis du monde des études
françaises, tout en tissant des liens entre eux", d’autre part un réseau dont
les "auteurs sont des personnes oeuvrant dans le champ des études françaises et
partageant librement leur savoir et leurs produits avec autrui", deux belles
définitions qui s’appliquent aussi au Livre 010101. Un deuxième volume, Le Livre
010101 (1998-2003), couvre la période suivante.
= Remerciements
Le Livre 010101 (1993-1998) doit beaucoup aux professionnels du livre et de la
presse qui ont accepté de répondre par courriel à mes questions en juin et
juillet 1998. Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés. Ces entretiens se
sont poursuivis ensuite, entre 1999 et 2003. La quasi-totalité des entretiens
est publiée en ligne sur le Net des études françaises (NEF). [Voir le livre:
Entretiens (1998-2001).]
# INTRODUCTION
L’internet et les technologies numériques sont en train de bouleverser le monde
du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le livre
se convertit. Si le livre imprimé a toujours sa place, et pour longtemps encore,
d’autres supports se développent, et les habitudes de travail changent. Comment
le monde de l’imprimé accepte-t-il ce nouvel outil d’information qu’est
l’internet? De quelle manière l’internet intègre-t-il les différents secteurs de
l’imprimé? Quelles sont les implications pour tous les professionnels du livre
(écrivains, journalistes, éditeurs, libraires, bibliothécaires-documentalistes,
professeurs, chercheurs, traducteurs, etc.)? Quelles sont les perspectives pour
les prochaines années?
En 1998, si l’imprimé a déjà plus de cinq siècles, l’internet entame seulement
sa cinquième année. Les véritables débuts de l’internet à l’échelle mondiale
datent du milieu des années 1990, avec une restructuration en profondeur des
communications à l’échelon personnel et professionnel, et une restructuration
des méthodes de travail à tous les niveaux. En effet, si l’internet existe
depuis 1974, et si l’invention du World Wide Web, beaucoup plus récente, date de
1990, l’internet ne débute vraiment sa progression qu’à partir de novembre 1993,
suite à la création de Mosaic, le premier logiciel de navigation et l’ancêtre de
Netscape.
Le monde de l’imprimé et celui de l’internet sont-ils antagonistes ou
complémentaires? Quelle est leur influence l’un sur l’autre? Comment le monde de
l’imprimé accepte-t-il ce nouvel outil qu’est l’internet? De quelle manière
l’internet prend-il en compte cet outil pluricentenaire qu’est l’imprimé?
Travaillent-ils de concert? Se font-ils concurrence? Quel est leur avenir
commun? Le monde de l’internet va-t-il complètement avaler l’univers de
l’imprimé, ou l’imprimé va-t-il au contraire domestiquer l’internet en tant
qu’outil supplémentaire? Comment les professionnels du livre voient-ils la
déferlante qui s’abat sur leur vie professionnelle, relativement stable
jusque-là? Sans compter toutes les interconnexions et transformations dont nous
n’avons pas encore idée, puisqu’on nous assure régulièrement que l’internet est
en train de révolutionner le monde au même titre que l’écriture et l’imprimerie
en d’autres temps.
En 1998, de plus en plus d’oeuvres du domaine public sont disponibles en version
électronique sur le web. On a toujours loisir d’acheter ensuite la version
imprimée si on préfère lire cinq cents pages dans son lit plutôt que sur son
ordinateur. Certains textes ne sont désormais disponibles qu’en version
électronique, et les livres numériques / électroniques sont pour bientôt. De
plus en plus de libraires et d’éditeurs créent un site web. Certains libraires
et éditeurs en ligne naissent directement sur le web. De plus en plus de
journaux et magazines ont eux aussi un site web, sur lequel on trouve le texte
intégral ou des extraits du dernier numéro, les archives des numéros précédents,
des dossiers, etc. En bref, l’internet devient indispensable pour se documenter,
avoir accès aux documents et élargir ses connaissances. L’internet amène aussi
son lot de questions à résoudre. Qu’en est-il par exemple du droit du
cyberespace et du respect de la propriété intellectuelle? Qu’en est-il du
chômage, des contrats précaires et du stress entraînés par la convergence
multimédia?
Ce livre ne prend malheureusement pas en compte - ou si peu - les vastes
domaines que sont les manuels d’enseignement et les livres pour enfants. Ses
quelque 150 pages n’y suffiraient pas, et chaque domaine mériterait des mois de
recherche et une étude à part.
Le monde de l’internet se développe et se transforme à une telle vitesse que
certaines des informations présentes dans ces pages risquent d'être rapidement
obsolètes. Tant pis, ou plutôt tant mieux. Le monde de l’internet est rapide.
Ceci n’empêche pas un point de la situation à un moment donné, même si ce point
devient très rapidement historique et passe dans les archives.
Une première version de ce livre est publiée en 1999 par les éditions 00h00,
sous le titre De l’imprimé à internet (disponible entre avril 1999 et décembre
2002 au format PDF et en version imprimée). En 2003, ce livre est entièrement
remanié et devient Le Livre 010101 (1993-1998).
Pourquoi ce titre Le Livre 010101? Pour regrouper sous une expression commune
tous les changements apportés par l’internet et les technologies numériques dans
le monde du livre. Entre 1993 et 1998, ces changements sont essentiellement la
mise en ligne de très nombreux sites web, la large diffusion de textes
électroniques, la création de librairies en ligne, l’apparition d’éditeurs
électroniques, la numérisation à grande échelle de documents imprimés, la
constitution de bibliothèques numériques et enfin le développement de catalogues
en ligne. Ces changements se poursuivent les années suivantes et sont recensés
dans un deuxième ouvrage, Le Livre 010101 (1998-2003). Pourquoi le nombre 010101
plutôt qu’un autre? Parce que, en numération binaire, 010101 donne 21, un nombre
qui, s’il est symbolique, n’est pas très élevé, et montre qu’il reste beaucoup à
faire.
1. LES DEBUTS DE L'INTERNET
[1.1. Chiffres et éléments techniques / 1.2. Un outil de diffusion / 1.3.
Info-riches et info-pauvres]
En 1998, l’internet fait désormais partie de notre vie quotidienne, grâce au
développement rapide du web suite à l’apparition du premier logiciel de
navigation en novembre 1993. D’après le Computer Industry Almanach, document de
référence sur l'évolution du cyberespace, le nombre d’usagers se chiffre à 100
millions à la fin de 1997, avec un million de nouveaux utilisateurs chaque mois.
Ce nombre devrait rapidement être multiplié par trois, pour atteindre 300
millions d’internautes en l'an 2000.
1.1. Chiffres et éléments techniques
= L’internet
Apparu en 1974 et en fort développement depuis 1983, l’internet est défini comme
un ensemble de réseaux commerciaux, réseaux publics, réseaux privés, réseaux
d’enseignement, réseaux de services, etc., qui opèrent à l’échelle planétaire.
Outre le World Wide Web, plus communément appelé web, l’internet inclut de
nombreux services: courrier électronique, forums de discussion, IRC (internet
relay chat), visioconférence, etc. L’internet offre des ressources sans
précédent dans les domaines de l’information, de la communication et de la
diffusion, et ces ressources augmentent de manière spectaculaire d'une année sur
l'autre.
Après avoir été un phénomène expérimental enthousiasmant quelques branchés,
l’internet envahit le monde au milieu des années 1990. Les signes cabalistiques
des adresses web fleurissent peu à peu sur les livres, les magazines, les
affiches et les publicités, sans parler de tous les produits qu’on achète au
supermarché. En 1999, on nous promet pour bientôt l’internet dans tous les
foyers. On parle de mariage de l’ordinateur et de la télévision avec écrans
interchangeables ou intégrés, et d'accès à l’internet par le même biais que la
télévision câblée.
Une autre preuve tangible de l’invasion de l’internet dans notre vie quotidienne
est que sa majuscule d’origine tend peu à peu à s’estomper. Internet - qui était
encore une planète à part voici peu de temps - est peu à peu remplacé par
l’internet, avec un "i" minuscule. De nom propre il devient nom commun, au même
titre que l’ordinateur, le téléphone ou le fax. La même remarque vaut pour le
World Wide Web, qui devient tout simplement le web.
Les paragraphes qui suivent ne se veulent en aucune manière une présentation
complète de l’internet. Les ouvrages abondent dans ce domaine. On en trouvera
une sélection dans la liste de documents imprimés située à la fin de ce livre.
Le but de ces quelques pages de présentation est seulement de situer l’internet
pour une meilleure compréhension du sujet, à savoir les changements apportés par
ce nouveau médium dans le monde du livre. De même, on utilise les termes
techniques uniquement quand c’est indispensable, et ceux-ci sont
systématiquement expliqués dans le corps du texte et dans le glossaire. Etant
assez critique à l’égard des informaticiens employant un langage hermétique
compris d’eux seuls alors qu’ils sont censés se faire comprendre du grand
public, on a tenté d’éviter de tomber dans les mêmes travers.
En ce qui concerne le vocabulaire de l’internet, on a choisi autant que possible
l’équivalent français d’un terme anglais quand celui-ci existe. Mais - que les
défenseurs inconditionnels de la langue française nous pardonnent - on utilise
aussi quelques termes résolument anglophones parce que tout simplement
intraduisibles si on veut que le texte reste compréhensible. On a également
tenté d’éviter le ridicule. Par exemple, CD-Rom reste CD-Rom - orthographe
utilisée entre autres par Libération et Le Monde - et non cédérom, comme le
préconise l’Académie française. CD-Rom étant l’acronyme de: compact disc – read
only memory, il n’y a aucune raison de le franciser.
= Le web
C’est le World Wide Web qui rend l’internet très populaire et qui permet sa
progression rapide. Plus communément appelé web, ou encore WWW ou W3, le World
Wide Web est conçu par Tim Berners-Lee en 1989 au CERN (Laboratoire européen
pour la physique des particules) à Genève. Mis au point en 1990, le web devient
opérationnel en 1991. Il révolutionne la consultation de l’internet en
permettant la publication de documents utilisant le système hypertexte, à savoir
un ensemble de liens hypertextes reliant les documents textuels et visuels entre
eux au moyen d’un simple clic de souris. Désormais interactive, l’information
devient beaucoup plus attractive.
Le web est très postérieur à l’internet, réseau informatique global créé en 1974
et connectant gouvernements, sociétés, universités, etc., depuis 1983. Même si,
improprement, on les considère souvent comme synonymes, le web n’est qu’un des
secteurs de l’internet, qui englobe de nombreux autres services: courrier
électronique, forums de discussion, visioconférence, FTP (file transfer
protocol), IRC (internet relay chat), Telnet (terminal network protocol), etc.
Le web bénéficie logiquement de l’infrastructure de l’internet, en commençant
par les Etats-Unis. C’est la raison pour laquelle ce pays a quelques longueurs
d’avance sur le reste du monde. On se plaint souvent de l’hégémonie américaine
alors qu’il s’agit surtout d’une avance technique. Comme on le verra plus loin,
malgré tous les efforts des dinosaures politiques et commerciaux, il est
difficile à quelque organisme que ce soit de mettre la main sur le web. C’est ce
qui fait sa force.
Un site web est souvent constitué d’un ensemble de pages se déroulant à l’écran
et reliées entre elles par des liens hypertextes, en général soulignés et d’une
couleur différente de celle du texte. Grâce à un simple clic, l’utilisateur est
renvoyé soit à une autre partie de la page web, soit à une autre page du même
site, soit à un autre site. Cette interactivité s’accroît encore grâce à la
possibilité de liens hypermédias permettant de relier des textes et des images
avec des graphiques, des vidéos ou des bandes sonores.
A la question de Pierre Ruetschi, journaliste à la Tribune de Genève: "Sept ans
plus tard, êtes-vous satisfait de la façon dont le web a évolué?", Tim
Berners-Lee, son créateur, répond en décembre 1997 que, s’il est heureux de la
richesse et de la variété de l’information disponible, le web n’a pas encore la
puissance prévue dans sa conception d’origine. Il aimerait "que le web soit plus
interactif, que les gens puissent créer de l’information ensemble", et pas
seulement consommer celle qui leur est proposée. Le web doit devenir un
véritable "média de collaboration, un monde de connaissance que nous
partageons".
Si le web doit devenir plus créatif, la solidarité entre internautes est déjà
effective. Christiane Jadelot, ingénieure d'études à l'INaLF-Nancy (INaLF:
Institut national de la langue française), relate en juin 1998: "J'ai commencé à
utiliser vraiment l'internet en 1994, je crois, avec un logiciel qui s'appelait
Mosaic. J'ai alors découvert un outil précieux pour progresser dans ses
connaissances en informatique et linguistique, littérature... Tous les domaines
sont couverts. Il y a le pire et le meilleur, mais en consommateur averti, il
faut faire le tri de ce que l'on trouve. J'ai surtout apprécié les logiciels de
courrier, de transfert de fichiers, de connexion à distance. J'avais à cette
époque des problèmes avec un logiciel qui s'appelait Paradox et des polices de
caractères inadaptées à ce que je voulais faire. J'ai tenté ma chance et posé la
question dans un groupe de News approprié. J'ai reçu des réponses du monde
entier, comme si chacun était soucieux de trouver une solution à mon problème!"
= Les navigateurs
Si le web est opérationnel dès 1991, il ne se popularise vraiment qu’à partir de
novembre 1993, suite à l’apparition du premier navigateur, Mosaic, développé par
une équipe du National Center for Supercomputing Applications (NSCA, Etats-Unis)
et distribué gratuitement sur le réseau.
Début 1994, une partie de l’équipe de Mosaic crée la Netscape Communications
Corporation pour commercialiser un nouveau logiciel sous le nom de Netscape
Navigator. Il est suivi en 1995 d'un deuxième navigateur, l’Internet Explorer de
Microsoft. Lancé en 1996, un troisième logiciel de navigation, Opera, combine
les avantages des deux grands navigateurs du marché tout en étant beaucoup plus
léger, stable et rapide.
De par leur complexité, les adresses web sont souvent difficiles à retenir. Les
navigateurs intègrent donc une fonction permettant la gestion de favoris,
également appelés signets. Ces favoris permettent à chacun de constituer son
propre répertoire de sites web sans devoir relancer une recherche ou bien
retaper entièrement l’adresse pour chaque consultation.
= Annuaires et moteurs de recherche
Le web se développant rapidement, un système de classement devient vite
indispensable. On assiste à l’apparition d’annuaires, avec classement des sites
par le cerveau humain, et de moteurs de recherche, avec gestion totalement
informatisée.
L’annuaire le plus utilisé est Yahoo!, acronyme de: Yet Another Hierarchical
Officious Oracle! Créé en 1994 par deux étudiants de l’Université de Stanford
(Californie) pour recenser les sites web et les classer par thèmes, Yahoo!
devient rapidement une institution. Divisé en 63 grandes catégories, il comprend
notamment des secteurs sur les bibliothèques, les bibliothèques numériques, les
textes électroniques, etc. Consultable en anglais, allemand, coréen, français,
japonais, norvégien et suédois, Yahoo! travaille de concert avec le moteur de
recherche AltaVista. Quand une recherche ne donne pas de résultat sur l’un, elle
est automatiquement aiguillée sur l’autre. De plus, depuis la fin 1998,
l’utilisateur peut personnaliser sa page d’accueil en utilisant Mon Yahoo!
Les moteurs de recherche permettent de lancer une requête dans de gigantesques
bases de données entièrement automatisées. Le moteur de recherche le plus
utilisé, AltaVista, est disponible dans quatorze langues, dont le français. La
recherche par sujets est possible dans AltaVista Subject Search, une fonction
qui sera plus tard intégrée dans la page d’accueil.
= La connexion au réseau
En 1998, le seul véritable point faible du web, ce sont les délais d’attente
imprévisibles nécessaires pour se connecter à son fournisseur d’accès à
l’internet (FAI). Ces délais mettent les nerfs de l’internaute pressé à rude
épreuve et devraient être résolus à plus ou moins long terme. Après avoir été un
véritable périple initiatique, se connecter pour la première fois au réseau
devient plus facile que par le passé (avec l’iMac par exemple), les
constructeurs prenant enfin en considération le fait que les usagers ne sont pas
tous des professionnels de l’informatique. Une fois qu’on est connecté, naviguer
sur le web demande également de la patience, le chargement rapide des pages web
étant encore du domaine de l’avenir, surtout pour les sites comportant des
images. L’usager peut toutefois être confiant, puisque ces quelques problèmes
devraient disparaître dans les prochaines années. "Il a fallu inventer la hache
de pierre avant de construire la Tour Eiffel", écrit à juste titre Jean-Paul,
internaute convaincu, en juin 1998.
Pour le moment, le plus souvent, un particulier se connecte à l’internet par le
biais d’un modem branché sur sa ligne de téléphone. Ce modem permet de
transformer les données numériques de l’ordinateur en données analogiques
pouvant être transmises par les fils de cuivre de la ligne téléphonique, et
inversement. La ligne de téléphone constitue une bande passante étroite, le
débit ne dépassant pas 33,6 puis 56 Kbps (kilobits par seconde).
A la bande passante étroite succéderont la bande passante moyenne (comme le
RNIS) puis la bande passante large (comme l’ADSL), qui éviteront les délais de
connexion et permettront un chargement rapide des images. D’ores et déjà, la
carte RNIS (réseau numérique à intégration de services) autorise une
transmission rapide des données par le câble du téléphone, parallèlement à la
transmission de la voix et du fax. Le procédé ADSL (asymmetric digital
subscriber line) utilise également le câble du téléphone, avec une technologie
différente et un débit de transmission supérieur au RNIS.
Aux traditionnels câbles métalliques succèdent les câbles en fibres optiques,
qui permettent la transmission des données à très haut débit. Ces câbles
utilisent la technologie ATM (asynchronous tranfer mode), un protocole pouvant
transmettre tout type d’information, y compris la voix et la vidéo, par
l’acheminement indépendant de cette information fragmentée en de multiples
paquets et reconstituée à l’arrivée pour recomposer l’information initiale, le
tout dans un délai infime.
Dans leur livre Cyberplanète: notre vie en temps virtuel (paru en 1998 aux
éditions Autrement), Philip Wade et Didier Falkand indiquent que les Etats-Unis
installent 6.000 kilomètres de câbles en fibres optiques par jour. La tâche est
telle que, à ce rythme, il leur faudra 890 ans et 700 milliards de dollars
d'investissement pour remplacer toutes les lignes de téléphone classiques. Pour
une opération similaire, le Japon aura besoin de quinze ans et 500 milliards de
dollars.
Pour permettre des échanges de données rapides sans câblage, on envisage
d’installer des satellites en orbite basse d’ici 2005. Situés à moins de 2.000
km d'altitude, ces satellites auront un temps de réponse de vingt millisecondes,
correspondant à celui d’un câble en fibres optiques. En 1998, plusieurs
programmes de recherche sont en cours, dont le programme européen Skybridge et
les programmes américains Celestru et Teledesic.
Techniquement parlant, on s’interroge souvent sur le retard de l’Europe par
rapport aux Etats-Unis. Qu’en pense Tim Berners-Lee, le créateur du web?
Interviewé en décembre 1997 par Pierre Ruetschi, journaliste à la Tribune de
Genève, il répond en expliquant l’avance des Etats-Unis par les gros
investissements faits par le gouvernement. Il insiste aussi sur l’avance
technologique de l’Europe dans d’autres domaines connexes, par exemple le
minitel, les cartes à puce et les téléphones cellulaires.
1.2. Un outil de diffusion
= Le développement de l’internet
Sur le site de l’Internet Society (ISOC), organisme professionnel international
coordonnant le développement du réseau, le document A Brief History of the
Internet propose de l’internet une triple définition. L’internet est: a) un
instrument de diffusion internationale, b) un mécanisme de diffusion de
l’information, c) un moyen de collaboration et d’interaction entre les individus
et les ordinateurs, indépendamment de leur situation géographique.
Selon ce document, bien plus que toute autre invention (télégraphe, téléphone,
radio ou ordinateur), l’internet révolutionne de fond en comble le monde des
communications. Il représente un des exemples les plus réussis d’interaction
entre un investissement soutenu dans la recherche et le développement d’une
infrastructure de l’information, tous deux l’objet d’un réel partenariat entre
les gouvernements, les industries et les universités.
Sur le site du World Wide Web Consortium (W3C), Bruce Sterling décrit pour sa
part le développement spectaculaire de l’internet dans Short History of the
Internet. L’internet se développe plus vite que les téléphones cellulaires ou
les télécopieurs. En 1996, sa croissance est de 20% par mois. Le nombre des
machines ayant une connexion directe TCP/IP (transmission control protocol /
internet protocol) a doublé depuis 1988. D’abord présent dans l’armée et dans
les instituts de recherche, l’internet déferle dans les écoles, les universités
et les bibliothèques, et il est également pris d’assaut par le secteur
commercial.
Bruce Sterling s’intéresse aussi aux raisons pour lesquelles on se connecte à
l’internet. Une des raisons essentielles lui semble être la liberté. L’internet
est un exemple d’"anarchie réelle, moderne et fonctionnelle". Il n’y a pas de
société régissant l’internet. Il n’y a pas non plus de censeurs officiels, de
patrons, de comités de direction ou d’actionnaires. Toute personne peut parler
d’égale à égale avec une autre, du moment qu’elle se conforme aux protocoles
TCP/IP, des protocoles qui ne sont pas sociaux ou politiques mais strictement
techniques.
L’internet est aussi une bonne affaire commerciale. Contrairement à la
téléphonie traditionnelle, il n’existe pas de frais longue distance. Et,
contrairement aux réseaux informatiques commerciaux, il n’existe pas de frais
d’accès, excepté l’abonnement pour se connecter. En fait, l’internet, qui
n’existe même pas officiellement en tant qu’entité, n’a pas de facturation
propre. Chaque fournisseur d’accès internet (FAI) est responsable de ses propres
machines et de ses propres connexions.
Les internautes constituent toutefois une véritable communauté représentée par
plusieurs organismes internationaux, par exemple l’Electronic Frontier
Foundation (EFF), l’Internet Society (ISOC) et le World Wide Web Consortium
(W3C).
Fondée en 1990, l’Electronic Frontier Foundation (EFF) est un organisme de
défense des libertés civiles qui oeuvre dans l'intérêt public pour protéger le
respect de la vie privée, la liberté d’expression, l’accès en ligne de
l’information publique et la responsabilité civile dans les nouveaux médias.
Fondée en 1992, l’Internet Society (ISOC) est un organisme professionnel
international non gouvernemental qui rassemble divers groupes d'intérêt afin de
coordonner et promouvoir le développement du réseau. L’ISOC est dirigée par
Vinton Cerf, souvent appelé le père de l’internet parce qu’il est l’inventeur du
protocole TCP/IP, à la base de tout échange de données.
Fondé en 1994, le World Wide Web Consortium (W3C) est un consortium industriel
international qui développe les protocoles communs nécessaires à la croissance
du web. Dirigé par Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, il réunit les
entreprises qui comptent dans le monde de l’internet.
= L’internet et les autres médias
L’internet est-il un concurrent direct de la télévision et de la lecture? Au
Québec, un sondage réalisé en mars 1998 par l’institut Som pour le compte du
magazine Branchez-vous! 30,7% de la population est connectée à l’internet. 28,8%
des Québécois connectés regardent moins la télévision qu’avant. Par contre,
seuls 12,1% lisent moins, ce qui, d'après le cybermag Multimédium, est "plutôt
encourageant pour le ministère de la Culture et des Communications qui a la
double tâche de favoriser l'essor de l'inforoute et celui... de la lecture!"
Lors d'un entretien en janvier 1998 avec Annick Rivoire, journaliste à
Libération, Pierre Lévy, philosophe, explique que l’internet va contribuer à la
fin des monopoles: "Le réseau désenclave, donne plus de chance aux petits. On
crie "ah! le monopole de Microsoft", mais on oublie de dire que l'internet sonne
la fin du monopole de la presse, de la radio et de la télévision et de tous les
intermédiaires."
Fondateur de l'Internet Society (ISOC), Vinton Cerf insiste régulièrement sur le
fait que l’internet relie moins des ordinateurs que des personnes et des idées.
Il explique aussi: "Le réseau fait deux choses (...): comme les livres, il
permet d'accumuler de la connaissance. Mais, surtout, il la présente sous une
forme qui la met en relation avec d'autres informations. Alors que, dans un
livre, l'information est maintenue isolée."
C’est ce que Pierre Lévy définit comme l’intelligence collective: "Les réseaux
permettent de mettre en commun nos mémoires, nos compétences, nos imaginations,
nos projets, nos idées, et de faire en sorte que toutes les différences, les
singularités se relancent les unes les autres, entrent en complémentarité, en
synergie."
D'après Timothy Leary, autre philosophe adepte du cyberespace, le 21e siècle
verra l’émergence d’un nouvel humanisme, dont les idées-force seront la
contestation de l’autorité, la liberté de pensée et la créativité personnelle,
le tout soutenu et encouragé par la vulgarisation de l’ordinateur et des
technologies de la communication. Dans son livre Chaos et cyberculture (publié
en 1997 aux éditions du Lézard), il écrit: "Jamais l’individu n’a eu à sa portée
un tel pouvoir. Mais, à l’âge de l’information, il faut saisir les signaux.
Populariser signifie 'rendre accessible au peuple'. Aujourd’hui, le rôle du
philosophe est de personnaliser, de populariser et d’humaniser les concepts
informatiques, de façon à ce que personne ne se sente exclu."
Lors d'une entrevue accordée en automne 1997 à François Lemelin, rédacteur en
chef de L'Album (qui est la publication officielle du Club Macintosh de Québec),
Jean-Pierre Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie, explique: "Je crois que
le médium (l’internet, ndlr) va continuer de s'imposer, puis donner lieu à des
services originaux, précis, spécifiques, quand on aura trouvé un modèle
économique de viabilité. (...) Quand un nouveau médium arrive, il se fait une
place, les autres s'ajustent, il y a une période de transition, puis une
'convergence'. Ce qui est différent, avec internet, c'est la dimension
interactive du médium et son impact possible. C'est la donnée sur laquelle on
réfléchit encore, on observe. Aussi, comme médium, le net fait émerger de
nouveaux concepts sur le plan de la communication, et sur le plan humain, et ce
même pour les non branchés. Je me souviens (...) quand McLuhan est arrivé, fin
des années soixante, avec son concept de 'village global' en se basant sur la
télévision, le téléphone, et qu'il prévoyait les échanges de données entre
ordinateurs. Eh bien il y a eu des gens, en Afrique, sans télévision et sans
téléphone, qui ont lu et qui ont compris McLuhan. Et McLuhan a changé des choses
dans leur conception de voir le monde. Internet a ce même effet. Il provoque une
réflexion sur la communication, la vie privée, la liberté d'expression, les
valeurs auxquelles on tient, celles dont on est prêt à se débarrasser, et c'est
ça qui en fait un médium si puissant, si important."
= Un réseau qui devient multilingue
A tort ou à raison, on se plaint souvent de l'hégémonie de l'anglais sur
l'internet. Celle-ci était inévitable au début, puisque le réseau se développe
d'abord en Amérique du Nord. En 1998, si l’internet est encore anglophone à 80%,
de nombreuses autres langues y sont présentes. Il reste aux différentes
communautés linguistiques à poursuivre le travail entrepris.
Initiative peu courante en 1997, la société de traduction Logos décide de mettre
tous ses outils professionnels en accès libre sur le web.
Logos est créé en 1979 à Modène (Italie) par Rodrigo Vergara, un réfugié
politique chilien. Etudiant en agronomie, celui-ci vient d’émigrer en Italie
pour échapper à la dictature du général Pinochet. En 1997, à 45 ans, il dirige
une entreprise de traduction offrant des services dans plus de 35 langues, avec
un réseau de 300 traducteurs dans le monde et un chiffre d'affaires de 60
millions de FF (9,2 millions d’euros). Dans un entretien accordé en décembre
1997 à Annie Kahn, journaliste au Monde, il relate: "Nous voulions que nos
traducteurs aient tous accès aux mêmes outils de traduction. Nous les avons donc
mis à leur disposition sur internet, et tant qu'à faire nous avons ouvert le
site au public. Cela nous a rendus très populaires, nous a fait beaucoup de
publicité. L'opération a drainé vers nous de nombreux clients, mais aussi nous a
permis d'étoffer notre réseau de traducteurs grâce aux contacts établis à la
suite de cette initiative."
Ces outils de traduction comprennent un dictionnaire multilingue de 7,5 millions
d’entrées (Logos Dictionary), une base de données de 553 glossaires (Linguistic
Resources), des tables de conjugaison en 17 langues (Conjugation of Verbs), et
enfin la Wordtheque, une base de données multilingue de 328 millions de termes
issus de nombreux textes traduits, essentiellement des romans et des documents
techniques. La recherche dans la Wordtheque est possible par langue, par mot,
par auteur et par titre. Une fonction complémentaire permet l’accès au texte
intégral des oeuvres littéraires du domaine public disponibles sur le web.
Le multilinguisme est l’affaire de tous, témoin cet Appel du Comité européen
pour le respect des cultures et des langues en Europe (CERCLE). Publié sur le
web en 1997 et traduit dans les onze langues officielles de l'Union européenne,
il défend "une Europe humaniste, plurilingue et riche de sa diversité
culturelle". Il propose aux réviseurs du Traité de l’Union européenne douze
amendements prenant en compte le respect des cultures et des langues. "La
diversité et le pluralisme linguistiques ne sont pas un obstacle à la
circulation des hommes, des idées et des marchandises ou services, comme veulent
le faire croire certains, alliés objectifs, conscients ou non, de la culture et
de la langue dominantes (sous-entendu l’anglais, ndlr). C'est l'uniformisation
et l'hégémonie qui sont un obstacle au libre épanouissement des individus, des
sociétés et de l'économie de l'immatériel, source principale des emplois de
demain. Le respect des langues, à l'inverse, est la dernière chance pour
l'Europe de se rapprocher des citoyens, objectif toujours affiché, presque
jamais mis en pratique. L'Union doit donc renoncer à privilégier la langue d'un
seul groupe."
Il n’empêche que, même si on prône le multilinguisme, il est vraiment
désagréable de se heurter à des pages web dont le contenu nous intéresse mais
dont on ne comprend pas la langue. En décembre 1997, le moteur de recherche
AltaVista lance Babel Fish Translation, un logiciel de traduction automatique de
l’anglais vers cinq autres langues (allemand, espagnol, français, italien et
portugais), et vice versa. Alimenté par un dictionnaire multilingue de 2,5
millions de mots, ce service, gratuit et instantané, est l’œuvre de Systran,
société pionnière en traitement automatique des langues. Le texte à traduire
doit être de trois pages maximum. La page originale et la traduction
apparaissent en vis-à-vis sur l’écran. La traduction étant entièrement
automatisée, elle est évidemment approximative. Si cet outil a ses limites, il a
le mérite d’exister et il préfigure ceux de demain (qui seront développés entre
autres par Systran, Alis Technologies, Globalink et Lernout & Hauspie).
1.3. Info-riches et info-pauvres
= Les pays développés
Les enjeux économiques de la société de l’information sont considérables.
D’après Philip Wade et Didier Falkand, auteurs du livre Cyberplanète: notre vie
en temps virtuel (paru en 1998 aux éditions Autrement), cette industrie de
l’information représente "un chiffre très supérieur aux exportations mondiales
de produits agricoles, et une croissance la plus rapide de toutes les industries
avec un taux moyen de 15% par an depuis 1990 pour l’informatique et de 10% pour
les télécommunications. Leur contribution au PIB (produit intérieur brut)
mondial devrait dépasser 10% d’ici à l’an 2000 et poursuivre son expansion
au-delà."
Il existe évidemment une corrélation directe entre le développement de la
société de l’information et l’accès aux télécommunications. L’accès aux
technologies de la communication progresse beaucoup plus rapidement dans les
nations situées au nord de la planète que dans celles situées au sud, et on
trouve beaucoup plus de serveurs web en Amérique du Nord et en Europe que sur
les autres continents. Deux tiers des internautes habitent les Etats-Unis, pays
dans lequel 40% des foyers sont équipés d’un ordinateur, pourcentage que l’on
retrouve aussi au Danemark, en Suisse et aux Pays-Bas. Le pourcentage est de 30%
en Allemagne, 25% au Royaume-Uni et 20% dans la plupart des autres pays
industrialisés.
Disponibles dans le Computer Industry Almanach, document de référence sur
l’évolution du cyberespace, les statistiques du 19 mars 1998 sur le pourcentage
des connexions par nombre d’habitants montrent que la Finlande est le pays le
plus branché avec 25% d’usagers, suivi par la Norvège (23%) et l’Islande
(22,7%). Les Etats-Unis se trouvent au quatrième rang avec 20% d’utilisateurs.
Onze pays ont une proportion d’internautes dépassant les 10%. La Suisse est le
onzième pays avec 10,7%. En ce qui concerne la répartition des usagers à
l’échelon mondial, les Etats-Unis sont largement en tête avec 54,68% des
internautes, suivis par le Japon (7,97%), la Grande-Bretagne (5,83%) et le
Canada (4,33%). Les chiffres montrent aussi que la place des Etats-Unis ne cesse
de diminuer: 80% en 1991, moins de 65% en 1994, moins de 50% courant 1998 et une
prévision de moins de 40% en l'an 2000. La France (1,18%) et la Suisse (0,77%)
font partie des quinze pays les plus branchés.
Après avoir été anglophone à pratiquement 100%, l’internet est encore anglophone
à plus de 80% en 1998, un pourcentage qui s'explique par trois facteurs : a) les
premières années voient la création d’un grand nombre de sites web émanant des
Etats-Unis, du Canada ou du Royaume-Uni; b) la proportion des usagers est encore
particulièrement forte en Amérique du Nord par rapport au reste du monde; c)
l’anglais est la principale langue d’échange internationale.
A la suite des Etats-Unis et du Canada, le Royaume-Uni débute un important
programme d’investissement sur cinq ans (1998-2002) dans le secteur des
technologies de l’information. En dévoilant ce programme, Tony Blair, premier
ministre, déclare le 16 avril 1998: "Nous sommes au coeur de la révolution de
l’information. Il est vital que la Grande-Bretagne ouvre la voie afin que nous
soyons les pionniers de l’Europe dans ce qu’on appelle l’âge de l’information."
La moitié du budget de 600 millions de livres (920 millions d’euros) est
consacrée à l’achat de matériel, et l’autre moitié à la formation. Le budget
attribué à l’achat de matériel doit permettre le câblage des écoles
britanniques, l’achat de 10.000 ordinateurs portables pour les professeurs, la
mise en ligne des bibliothèques et la connexion à l'internet de tous les
établissements de santé. Le budget attribué à la formation doit permettre de
financer 40.000 équipements dans des établissements d’enseignement, et financer
aussi des cours d’informatique pour les étudiants, les professeurs, les
bibliothécaires et 200.000 salariés.
= Les pays en développement
A l’échelon mondial, l’accès universel aux autoroutes de l’information est loin
d’être assuré. La télédensité varie de plus de 60 lignes téléphoniques pour 100
habitants dans les pays riches (par exemple 68 en Suède, 63 aux Etats-Unis, 61
en Suisse et au Danemark) à moins d’une ligne téléphonique pour 100 habitants
dans les pays pauvres. L’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest disposent de la
moitié des lignes téléphoniques dans le monde, alors que la moitié de la
population mondiale n’a jamais utilisé un téléphone.
Lors d’un discours prononcé en octobre 1995 lors du septième Forum international
des télécommunications à Genève, Nelson Mandela, président de l’Afrique du Sud,
déclare que "les technologies de communication ne doivent pas être considérées
comme un luxe, intervenant après le développement général du pays, mais comme
l’une des convictions qui déterminent les capacités des pays en développement à
engager la modernisation de leur économie et de leur société".
Dans les pays en développement, il est fort peu probable que les connexions à
l’internet se fassent par le biais de lignes téléphoniques traditionnelles (à
fils de cuivre) alors qu’il existera d’autres solutions technologiques dans
quelques années, par exemple la radiotéléphonie cellulaire et la connexion par
satellite. Les pays en développement possèdent un taux d’équipement en lignes
numériques comparable à celui des pays industrialisés. La même remarque vaut
pour le taux d’équipement en téléviseurs et en téléphones portables. Selon
Philip Wade et Didier Falkland, le taux d’équipement en micro-ordinateurs
pourrait suivre le même chemin si la fiscalité et les droits de douane ne sont
pas trop élevés.
De l’avis de certains organismes, les nouveaux réseaux peuvent contribuer au
développement économique des pays en développement. Plusieurs programmes sont
lancés dans ce but, par exemple les programmes WorldTel et infoDev (abrégé de:
The Information for Development Program) de la Banque mondiale. D’autres
programmes concernent spécifiquement l’Afrique, par exemple @frinet (programme
du Canada), AfriWeb (programme du Québec) ou encore un programme mis sur pied
par les Etats-Unis au sein de l’USAID (U.S. Agency for International
Development).
La démarcation entre info-riches et info-pauvres ne suit cependant pas
systématiquement la démarcation entre pays développés et pays en développement.
Quelques pays en développement, par exemple la Malaisie ou les pays d’Amérique
latine, ont une politique très dynamique en matière de télécommunications. Un
document préparatoire (Issues in Telecommunication Development) de la deuxième
Conférence sur le développement des télécommunications dans le monde (Malte, 23
mars – 1er avril 1998) montre que plusieurs pays en développement, par exemple
le Botswana, la Chine, le Chili, la Thaïlande, la Hongrie, le Ghana et l'Ile
Maurice, réussissent à étendre la densité et la qualité de leurs services
téléphoniques entre 1994 et 1997.
Président d’un groupement kenyan d’éditeurs et d’imprimeurs (Nation Printers and
Publishers, devenu Nation Media Group en juillet 1998), Wilfred Kiboro déclare
lors d'un colloque sur la convergence multimédia organisé par le Bureau
international du travail (BIT, Genève, 27-29 janvier 1997): "Le coût de la
technologie de l’information doit être ramené à un niveau abordable. Je rêve du
jour où les villageois africains pourront accéder à internet depuis leur
village, aujourd’hui privé d’eau et d’électricité." Il rappelle aussi que, dans
de nombreux pays africains, le tirage des journaux est extrêmement faible
comparé au chiffre de la population. Chaque exemplaire est lu par une vingtaine
de personnes au moins. Les coûts de distribution pourraient fortement baisser
avec la mise en service d’un système d’impression par satellite qui éviterait le
transport des journaux par camion dans tout le pays.
Par ailleurs, en ce qui concerne les médias, les moyens d’impression et de
radiotélédiffusion sont dans les mains de quelques grands groupes occidentaux.
Les problèmes économiques sont doublés de problèmes culturels. Paradoxalement,
les informations concernant l’Afrique à destination des Africains ne viennent
pas du continent lui-même. Elles sont diffusées par des Occidentaux qui
transmettent leur propre vision de l’Afrique, souvent sans réelle perception des
véritables problèmes politiques, économiques et sociaux.
S’il est relativement facile pour la radio et la télévision, le contrôle de
l’information risque d’être nettement plus difficile pour l’internet, même si
des pays comme la Chine bloquent pour le moment l’accès à certains serveurs
jugés politiquement ou moralement incorrects. La Chine dispose d’un internet
national, le China Wide Web, dont le nombre d’abonnés passe de 100.000 en 1996 à
600.000 en 1997. Mis en place par la China Internet Corporation (CIC), société
établie à Hong Kong, ce réseau d’affaires et d’informations est filtré et
surveillé par les autorités chinoises. Comme l’écrit le cybermag Multimédium le
27 mars 1998, "tout cela respire la langue de bois, le totalitarisme et
l'opportunisme à plein poumons, bien sûr. Mais qui sait si la logique libertaire
du médium ne finira effectivement pas, un jour, par l'emporter sur l'idéologie?
Ce fameux jour où la Chine se branchera..."
= L’internet comme passerelle
Le goufre entre info-riches et info-pauvres n’est pas seulement celui qui sépare
les pays développés des pays en développement. C’est aussi, dans n’importe quel
pays, celui qui sépare les riches des pauvres, ceux qui ont du travail et ceux
qui n’en ont pas, ceux qui ont leur place dans la société et ceux qui en sont
exclus. Outil de communication, l’internet peut être une passerelle au-dessus du
goufre, comme le montre un encart de la revue Psychologies de mai 1998: "Aux
Etats-Unis, un mouvement voit le jour: la confiance en soi... par internet! Des
milliers de sans-abri ont recours au réseau pour retrouver une place dans la
société. Non seulement le net fournit une adresse à qui n’en a pas et ôte les
inhibitions de qui redoute d’être jugé sur son apparence, mais c’est aussi une
source d’informations et de contacts incomparable. Bibliothèques et associations
d’aide au quart-monde l’ont bien compris: des salles informatiques, avec accès à
internet, animées par des formateurs, sont ouvertes un peu partout et les
mairies en publient la liste. A travers le e-mail (courrier électronique), les
homeless (sans-abri) obtiennent les adresses des lieux d’accueil, des banques
alimentaires et des centres de soins gratuits, ainsi qu’une pléthore de sites
pour trouver un emploi. A 50 ans, Matthew B. a passé le quart de sa vie dans la
rue et survit, depuis trois ans, d’une maigre subvention. Il hante la
bibliothèque de San Francisco, les yeux rivés sur l’écran des ordinateurs.
"C’est la première fois, dit-il, que j’ai le sentiment d’appartenir à une
communauté. Il est moins intimidant d’être sur internet que de rencontrer les
gens face à face."
2. L’INTERNET DANS LA FRANCOPHONIE
[2.1. Le développement du web francophone / 2.2. Un exemple: la toile littéraire
francophone]