Aucun berger

Si incomplet que soit le tableau précédent, il permet de constater que

les membres du consistoire sont surtout pris dans la seconde _échelle_,

parmi les avocats, les bourgeois et les marchands. Les nobles et les

magistrats dédaignaient peut-être la charge d’ancien, bien qu’à Nîmes

la noblesse fût presque entière de _robe_, peu nombreuse et assez

récente. Quant aux gens de la troisième et de la quatrième échelle,

on les élit rarement, mais du moins ils sont éligibles. Toutes les

classes de la société, et surtout la classe moyenne et aisée, sont donc

représentées.

La Discipline et M. P. de Felice nous apprennent qu’une fois nommés,

nobles et bourgeois devaient encore accepter et jurer de remplir leur

charge[187]. Puis, on soumettait leur nomination au peuple en publiant

leurs noms trois, deux ou même un seul dimanche après le prêche[188],

afin que les opposants pussent soumettre leurs raisons. Ceux-ci étaient

d’ailleurs fort rares et très mal reçus[189].

Après ces formalités, les anciens n’avaient plus qu’à entrer en

charge. A Nîmes, pour la première séance de l’année (qui avait lieu

un jour quelconque de la semaine[190]), le consistoire «vieux» et le

«nouveau» se réunissaient[191]. On lisait les «articles de l’ordre en

l’église[192]», c’est-à-dire la Discipline: en 1596, le synode national

de Saumur ordonne qu’on observe «mieux qu’il ne l’a été jusqu’à

présent» l’article «qui recommande la lecture de la Discipline dans

les consistoires[193]», ce qui laisse à supposer qu’on ne l’appliquait

pas toujours[194]. On continuait ensuite par la lecture des «articles

de l’ordre... du présent consistoire[195]», c’est-à-dire, peut-être,

le règlement qui doit se trouver dans le registre de l’année 1566,

transcrit de la main de Théodore de Bèze, comme le dit M. Borrel[196].

Les anciens «nouveaux» devaient déclarer s’y soumettre et alors ils

étaient définitivement reçus[197]. On déléguait quelques membres

des deux consistoires «pour clorre les comptes[198]». Souvent, on

désignait les receveurs des deniers des pauvres et du ministère[199].

On expédiait les affaires courantes comme aux séances ordinaires[200].

Finalement, les membres sortants étaient «remerciez et mis en

liberté[201]».

Je n’ai trouvé aucune mention de la réception publique et cérémonieuse

dont M. de Felice dit qu’elle était nécessaire[202]. Les «interrogats»

paraissent avoir été faits en consistoire et s’être réduits à une

simple promesse d’observer la discipline de l’église. Quant à la

lecture du règlement particulier du consistoire, il me semble que c’est

là une coutume assez spéciale aux Nîmois.

La division du travail entre les anciens était bien définie. La cité

avait été partagée, en 1566, en neuf surveillances ou quartiers,

ne correspondant pas aux quartiers traditionnels. Plus tard, sans

doute à cause de l’accroissement de la population, on en fit un de

plus[203]. Or, chaque ancien était affecté spécialement à l’une de

ces parties de la ville et chaque diacre avait à s’occuper de deux

d’entre elles[204]. Ils étaient chargés de «surveiller» leurs quartiers

et devaient rapporter au consistoire tous les faits graves qui s’y

passaient. De même, les pasteurs se partageaient «la vizitation des

mallades et autres charges[205]».

Outre ces fonctions tenant essentiellement à leur qualité, les anciens

et diacres pouvaient être chargés de missions spéciales. Tels étaient

le receveur des deniers du ministère et le receveur des deniers des

pauvres qui géraient les finances consistoriales[206].

Enfin, il y avait encore des employés généralement salariés, dont,

suivant les églises, variaient le nombre et la qualité.

L’avertisseur était le Maître Jacques du consistoire: il remplissait

les fonctions les plus diverses. Benoist nous dit qu’il avait «à

donner avis au ministre que l’heure est sonnée, ou aux membres du

consistoire du lieu et du jour de l’assemblée, ou de porter de divers

côtés les ordres de la compagnie[207]». Ailleurs, on lit qu’il devait

«appeler et adjourner au consistoire les délinquants», et encore

«exercer autres mandements du consistoire[208]». C’étaient là, en

effet, ses principales fonctions, celles dont il tirait son nom. A

Nîmes, l’avertisseur, «Maistre Guilhaumes Guiraud[209]», est une sorte

de personnage que l’on paye assez cher. Il convoque les pasteurs et

les anciens[210] et prévient les fidèles qu’ils aient à comparaître

en consistoire pour y répondre de leurs fautes contre la Discipline,

quand toutefois on ne délègue pas spécialement à cet effet un ou

plusieurs anciens[211]. Il inscrit sur un long registre les noms des

coupables avec, en regard, la faute dont on les accuse; et ce registre

passe d’avertisseur en avertisseur[212]. Il remplit des missions de

confiance: on le charge, par exemple, de vendre les meubles jadis

prêtés à une pauvre folle, nommée Jeanne la Simple, qui vient de

mourir[213], ou de recouvrer certaines sommes dues par l’église de

Milhaud[214]. Enfin, il fait la police du temple[215]. Dans de plus

petites villes, où l’avertisseur est moins occupé, il cumule encore

d’autres métiers. Ainsi, au Vigan, il est à la fois «advertisseur

du consistoire, sonneur de cloches pour le presche et les prières

publiques, et tient le temple net[216]».

Pour ses gages, Maître Guillaume Guiraud reçoit 72 l. par an[217]. De

plus, le consistoire s’est engagé à lui laisser prélever des droits

sur divers de ses revenus. Il touche, par exemple, une certaine somme

sur les «legatz pies» faits à l’église[218], et un écu pour son

«droit de leveure de l’argent deub par la ville pour l’entretenement

des escolliers proposans[219]». Enfin, il est à croire qu’il sait

se créer par ailleurs d’autres sources de revenu, car on voit le

consistoire lui défendre de louer plus d’un sol le drap mortuaire

pour les enterrements[220], et lui enjoindre de le bailler gratis aux

pauvres[221].

Pour rédiger les délibérations de l’assemblée, il y a un greffier.

A Nîmes, c’est un des notaires de la ville, et il change tous les

ans[222]. A Montdardier[223], c’est le maître d’école[224]. A La

Salle[225], un des anciens remplit les fonctions de secrétaire[226].

Il est en tout cas défendu aux greffiers de prendre aucun argent pour

les extraits d’actes du consistoire que des particuliers peuvent leur

demander; s’ils sont pauvres, l’église doit avoir soin «de pourvoir à

iceux[227]».

Le maître d’école dépend du consistoire et il faut qu’il ait été

approuvé par lui[228], qu’il serve ou non de greffier. Le «magister» du

Vigan touche 100 l. que lui paye la ville[229].

Quant au chantre, il reçoit à Nîmes 2 écus[230]. Il doit entonner et

diriger le chant des psaumes, car il n’y a pas d’orgue[231]; et ce

n’est peut-être pas une sinécure.

* * * * *

Le règlement de 1566, dont j’ai parlé, porte qu’à Nîmes les séances

consistoriales devaient se tenir chaque mercredi à midi[232]. Parfois,

néanmoins, il se passait un assez long intervalle sans qu’il y en

eût[233]. Inversement, on se réunissait en cas de besoin, plusieurs

fois dans la semaine, le mercredi et le vendredi ou un autre jour[234].

L’assemblée avait lieu dans le temple[235], «à l’yssue du presche[236]».

Qui présidait? La Discipline veut que ce soit un pasteur, et, dans les

églises où il s’en trouve plusieurs, pour ne pas créer de compétitions

et de jalousies, elle ordonne sagement qu’ils présideront tour à

tour[237]. Ce dernier point n’était pas observé rigoureusement: à

Nîmes, tantôt chaque séance a comme «modérateur» un ministre différent,

mais sans que le tour de chacun revienne à des intervalles réguliers,

tantôt le même ministre préside sans interruption un certain nombre de

fois[238]. Je n’ai d’ailleurs relevé aucune contestation à ce sujet.

Pour que les décisions prises soient valables, il faut que les

deux tiers des membres soient présents à l’assemblée[239]. On doit

y arriver «à midy précézément», à temps «pour mettre le genoul en

terre et fere la prière», sous peine d’une amende de 5 sols[240]. Le

pasteur présidant prononce la prière[241]. Puis, on règle les affaires

courantes: censures, «réceptions à la paix de l’église», abjurations,

finances du consistoire, et «charges» diverses données aux anciens.

Outre ces séances ordinaires, le règlement adopté par l’église en

1566 porte que, la veille de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, le

consistoire se réunit pour censurer impartialement, s’il y a lieu,

la conduite de tous ses membres, y compris les pasteurs et les

employés, et pour désigner les anciens qui donneront la coupe, les

diacres qui tiendront les bassins aux portes, et celui qui recevra les

«méreaux[242]». Ces séances «de censure» ont lieu en 1560 et 1561:

on en trouve des traces dans le registre[243]. Mais à l’époque qui

nous occupe on n’en rencontre plus aucune mention. Il est difficile

de dire si c’est qu’elles ont disparu ou qu’on néglige simplement

de les inscrire: M. de Felice constate d’ailleurs que, d’une façon

générale, il est très rare qu’elles soient relatées dans les livres des

consistoires[244].

Le règlement de 1566 porte encore que, pour procéder à l’élection

des pasteurs, on doit envoyer une députation aux magistrats et aux

consuls, afin de les réunir en «assemblée mixte des trois corps»

avec les deux consistoires «vieux» et «nouveau[245]». Au temps de

l’édit de Nantes, on convoque aussi ces assemblées, ou «consistoires

extraordinaires[246]», pour décider l’imposition des deniers du

ministère[247]. Le consistoire ne trouve sans doute pas inutile de

s’adjoindre les notables de la ville pour sanctionner une décision

aussi désagréable aux habitants que celle-là[248]. D’ailleurs, il

réunit des assemblées mixtes au sujet du «logement des pouvres[249]»,

du collège et «rectorat d’icelluy[250]», et de tous les événements

importants.

D’autres personnes que les consuls, les magistrats et les anciens

vieux et nouveaux y prennent part: des «docteurs et advocatz[251]»

généralement, mais aussi des «bourgeois et marchans[252]». Le nombre

des assistants varie beaucoup. L’assemblée la plus nombreuse que

j’aie trouvé comprend le juge criminel Daniel de Calvière, quatre

conseillers, le lieutenant particulier de viguier, le lieutenant de

juge ordinaire, les quatre consuls, deux ministres, huit avocats,

dont quelques-uns membres du consistoire, un noble, et six bourgeois,

anciens ou non[253]. Elle se tient au temple, comme presque tous les

consistoires extraordinaires[254]; j’en note un, cependant, qui a lieu

«en la maison de M. le Juge Criminel[255]». C’est ce magistrat qui

préside toujours quand il est présent[256]; en son absence, c’est l’un

des pasteurs[257].

Les délibérations des assemblées mixtes ne devaient pas être inscrites

dans le livre du consistoire, ou tout au moins n’avaient pas la valeur

officielle d’«actes consistoriaux». C’est ce que montre un intéressant

jugement du synode provincial de Nîmes par députés, en 1599, rendu

au sujet d’un incident grave survenu entre le célèbre jurisconsulte

Julius Pacius de Beriga et un professeur de logique du collège de

Nîmes, Robert de Vismes[258]. Pacius avait fait extraire du registre

du consistoire, avec le consentement des anciens, puis imprimer

et publier, le procès-verbal d’une assemblée mixte tenue en avril

1598. Cette affaire fut portée au synode qui censura «griefvement»

le consistoire de Nîmes «d’avoir faict coucher» dans son livre «la

conclusion d’une assemblée mixte[259]», et envoya même deux ministres

inscrire en marge du procès-verbal en question la note suivante:

«Déclairons ce présent acte... estre d’une assemblée mixte et non

consistoriale, et pourtant n’en pouvoir estre despêché aucun extraict

portant tiltre des actes consistoriaulx[260]». Ainsi s’établit bien

nettement la différence entre les assemblées régulières, faites

suivant la Discipline, et ces assemblées mixtes qui sont parfaitement

autorisées, mais non reconnues officiellement. A Nîmes, on continue

d’ailleurs, après l’incident soulevé par Pacius, à inscrire dans le

registre les procès-verbaux d’assemblées mixtes[261], comme on l’a

toujours fait, mais, sans doute, on ne leur donne plus la valeur

d’actes consistoriaux.

Le «Livre» du consistoire devait, selon la Discipline, conserver la

mémoire des fautes qui, «étant conjointes avec rebellion, auroient

esté censurées de la suspension de la Cène ou excommunication»; et

les autres devaient théoriquement en être effacées[262]. En outre, on

y inscrivait les «décharges» des receveurs des deniers lorsque leurs

comptes avaient été arrêtés[263], les «accords» faits par l’église

avec les pasteurs[264], etc. C’était donc un témoin officiel pour

l’église, comme les registres de baptêmes et de décès. On pouvait en

certains cas délivrer copie d’actes consistoriaux[265] pour servir de

témoignages, d’attestations. Ceci explique pourquoi le synode prov.

de Nîmes tenait à maintenir bien nette la différence entre un acte

consistorial, procès-verbal d’une séance tenue selon les prescriptions

de la Discipline, et une simple relation authentique d’assemblée mixte.

* * * * *

Il était utile d’exposer en détail la composition et le fonctionnement

du consistoire, car il faut bien connaître cette assemblée, pour

saisir comment elle remplit les deux fonctions si importantes qui lui

reviennent et qu’elle partagea à l’origine entre ses diacres et ses

anciens: 1^o obtenir des subsides, 2^o diriger la vie «de ceux qui sont

du corps de l’église[266]».

C’est par le consistoire, en effet, que le protestantisme officiel

communique avec la foule des fidèles. Les Nîmois entendent bien parler

du synode, mais cette assemblée est pour eux solennelle et lointaine,

au lieu qu’ils voient, qu’ils connaissent leurs anciens. Or, la

popularité des consistoires est nécessaire à la force du parti: si leur

influence périclite, les assemblées supérieures vont se trouver «en

l’air», si je puis dire. Je montrerai plus loin qu’à Nîmes, il n’en est

rien, et que le pouvoir du consistoire sur les fidèles fait de ceux-ci

des soldats disciplinés, et tout prêts à suivre les instructions que

les chefs du parti leur donneront.

Les protestants à Nîmes au temps de l'Édit de Nantes · 第 25 / 86 题