LES PASTEURS

Leurs fonctions.

Leur entretien: Contrats d’engagement. Gages en espèces. Gages

en nature. Avantages matériels. Pauvreté. Pension de retraite.

«Assistance» des veuves et des orphelins.

Petit nombre des pasteurs. Difficulté d’acquérir un pasteur

«perpétuel». Dissensions entre les églises à ce sujet.

Les «proposants». Contrats d’engagement. Leurs études. Leurs

prérogatives. Leur entretien. Exemples: Jean Terond, Mardochée Suffren.

Conclusion: De l’influence des pasteurs.

Chaque église du colloque de Nîmes[16] avait à sa tête un consistoire

et un ou plusieurs pasteurs. Il est nécessaire de bien connaître les

pouvoirs et les droits de cette assemblée et de ces ministres pour se

rendre compte de l’influence qu’ils pouvaient exercer sur le peuple.

Étudions en premier lieu les pasteurs.

Tout d’abord, qu’avaient-ils à faire? Je ne m’étendrai pas longtemps

sur ce point, car les obligations du ministère sont réglées par la

Discipline[17] et, étant officielles, elles se trouvent les mêmes dans

le colloque de Nîmes qu’ailleurs. En outre, M. P. de Felice les a

étudiées[18].

Les ministres avaient comme fonction principale la prédication.

Ils devaient exposer un livre entier de la Bible, et non, comme

aujourd’hui, en développer un passage[19].

Encore fallait-il qu’ils fussent fort circonspects et qu’ils se

gardassent d’alléguer des passages d’Origène «et autre faulx

docteurs», car ils prêchaient devant un public averti, et les fidèles

ne manquaient pas de se plaindre au consistoire si le pasteur avait

à leur avis erré sur des points de doctrine[20]. C’est ainsi qu’un

marchand, le sieur Péladan, reprochait au ministre Venturin d’avoir dit

en chaire «que le feu d’enfer estoyt ung feu qui consume tout, ung feu

consumant[21]». Ce fait témoigne de la forte instruction théologique

que le peuple avait alors; il nous aide à comprendre comment les

controverses scolastiques, insupportables pour nous, auxquelles se

livraient en public pasteurs et prêtres, pouvaient déterminer des

conversions[22].

A Nîmes il y avait un service religieux complet tous les jours[23],

c’est-à-dire prêche et prières publiques. Le dimanche, en 1600, on

prêchait à 5 heures et à 8 heures du matin; puis les «après-dynées»,

on faisait encore deux prêches: l’un au petit-temple et l’autre

à l’audience présidiale[24], ce qui scandalisait fort les

catholiques[25]. Et trois pasteurs seulement se partageaient tous ces

sermons[26].

Outre ces prédications, les ministres devaient faire le catéchisme aux

enfants et aux grandes personnes[27], et ne pas négliger les visites

aux pauvres. En 1601, on les voit se partager la ville de Nîmes «pour

la vizitation des mallades et autres charges[28]»; ils devaient

inspecter aussi, en compagnie d’anciens, les pauvres de l’hôpital et

des prisons[29].

Telles sont en quelques mots les obligations des ministres de Nîmes.

Si l’on songe qu’ils pouvaient avoir, en dehors de leurs prêches, leurs

catéchismes, leurs visites, à répondre aux pamphlets et aux défis

des controversistes catholiques[30], on trouvera comme nous qu’ils

gagnaient bien la pension que l’église leur allouait.

* * * * *

Leurs occupations ne leur permettaient pas d’exercer des fonctions

profanes. La Discipline leur interdit même la médecine et la

jurisprudence[31]. Leur entretien était donc à la charge de leur

«troupeau».

Le synode provincial de Sauve en 1597 engage les églises à donner

aux pasteurs une somme suffisant à leur entretien et à celui de leur

famille et propre à leur assurer «la liberté et le repos d’esprit»

qui leur sont nécessaires pour vaquer à leur charge[32]. Ces gages

fixes étaient de beaucoup la partie la plus importante de leur revenu.

Il n’y avait pas en effet de casuel: «Les actes pastoraux sont tous

gratuits[33]». D’autre part, on ne peut pas compter parmi les revenus

des pasteurs les sommes que le roi leur avait promises en 1592 et

1594, car, depuis 1596 au moins, ils n’en touchaient plus rien. Henri

IV renouvela ces promesses au moment de l’édit de Nantes, mais les

ministres n’en virent guère davantage l’exécution: c’est ce que je

montrerai plus loin[34].

Ils ne pouvaient donc compter que sur ce que leur église leur

promettait. Or, aucune règle n’existait pour forcer celle-ci à leur

donner une somme d’argent fixée.

Les traitements étaient, en effet, proportionnés non à la place, mais

à la personne, et l’on payait le pasteur suivant son importance et

sa célébrité. En conséquence, on faisait marché avec lui avant de le

prendre: en 1600, par exemple, l’église de Nîmes offre à Gigord 400

écus pour les deux charges de pasteur et de lecteur en théologie à son

académie[35]. Les synodes reconnaissaient la valeur de ces sortes de

traités[36], mais ils ne les encourageaient pas et souhaitaient qu’ils

se réduisissent à de simples promesses enregistrées dans le livre du

consistoire[37].

Ces contrats pouvaient présenter des clauses assez variables. Ainsi,

le ministre Ricaud ne reçoit par an que 324 ou 347 l. environ de

Saint-Jean de Gardonnenc[38], mais Jérémie Ferrier en touche 690

à Alais[39].—L’église d’Anduze donne 500 l. à chacun de ses deux

ministres, Alphonse et Baille, qui ne se trouvent pas assez payés[40];

le colloque et le synode sont de leur avis et condamnent Anduze à

donner 600 l. à Baille, qui en a besoin «à cause de la grandeur

de sa famille[41]».—Gasques touche 600 l. du Vigan, plus 50 l.

d’Avèze[42].—Plus tard, en 1610, cette même ville du Vigan n’offrira à

Daniel Venturin que 450 l. par an, payables par quartiers, plus 60 l.

des habitants de Molières et 30 de ceux d’Avèze; elle lui abandonnera

en plus sa part des deniers du roi, et, s’il ne croit pas Molières

et Avèze solvables, elle prendra les 90 l. à sa charge en se faisant

annexer ces deux églises, quitte à exiger d’elles son remboursement.

En revanche, Venturin fera les voyages aux synodes et colloques à ses

frais, et il devra donner quatre cènes par an à ceux de Molières[43].

Ces conditions lui parurent suffisantes, car il les accepta[44].—M.

Fillon fait quittance, les 20 et 21 février 1597, aux habitants

d’Aimargues de 700 l. qu’ils lui ont avancées sur ses gages de 1596 et

1597[45]. Or, en février ils ne lui ont sans doute payé que le premier

quartier de ses gages de l’année, il est donc probable qu’il a au moins

525 l. par an.—Brunier, d’Uzès, touche 200 écus, soit 600 l. chaque

année[46].—Falguerolles reçoit à Nîmes 600 l. de traitement[47],

et cette église fait offrir 1200 l. à Gigord, qu’elle lui payera «à

quartiers avancés», et dont il aura 600 comme ministre et 600 comme

lecteur en théologie[48].

Il ne faudrait pourtant pas croire que les ministres qui enseignaient

la théologie dans l’académie de Nîmes[49] fussent bien payés. Ainsi,

Moynier et Falguerolles (ou plutôt ses hoirs[50]) recevaient, en

1600, 150 l. chacun à titre de gratification, pour avoir, «au grand

avancement des escoliers», professé «despuis huict ans ou environ[51]».

Puis l’année suivante, Moynier touche encore 200 l.[52]. Et c’est là

tout son salaire. Aussi conçoit-on qu’il se plaigne au synode[53].

Quelquefois, on payait une partie des gages en nature. Voici, par

exemple, une pièce que sire Cappon, en bon «receveur des deniers du

ministère[54]», joignit à ses comptes. C’est une quittance de Moynier

datée du 15 mars 1595, où il reconnaît avoir reçu six «saumées» de blé

valant 54 l., plus des marchandises pour 17 l. 8 sols et 8 deniers que

led. Cappon lui a «forni de sa boutique», le tout en déduction de son

«assistance[55]». Ainsi le pasteur et le receveur trouvaient là leur

compte.

On ne pouvait naturellement, sauf conventions spéciales dont je n’ai

pas relevé d’exemple, forcer les pasteurs à accepter leurs gages

en nature. Ils touchaient de 5 à 600 l. par an, en moyenne, ce qui

correspond approximativement à un traitement de 3.000 à 3.600 fr.

d’aujourd’hui[56]. En outre, leurs églises leur accordaient certains

avantages. Par exemple, à Nîmes, ils sont logés, ou du moins ils

touchent pour ce de l’argent: en 1578, Claude de Falguerolles n’a que

30 l.[57]; cette somme est loin de suffire à son fils Jean[58], qui

déclare en juin 1597 «qu’il n’a moyen de se loger à cinquante livres».

Le consistoire projette en conséquence de louer la maison de M. Chabaut

où l’on pourra mettre ensemble deux ministres[59].

Les frais de voyage aux colloques et aux synodes leur sont

remboursés[60], à moins de conventions spéciales[61] que les synodes

désapprouvent[62]. De même, quand on les envoie en mission, on paye

leur déplacement, leurs dépenses[63], et s’ils vont assister une église

qui manque momentanément de pasteur, ils sont nourris, logés, défrayés

de tout[64]. Très souvent, on stipule dans les conditions d’engagement

que l’église payera non seulement le voyage de son nouveau ministre et

de sa famille, mais encore le déménagement de ses meubles et de ses

livres. Ainsi, le «changement de la famille et mesnage» de M. Ferrier

coûte 58 l. 15 sols aux Nîmois[65], ce qui est cher, puisque pour faire

venir de Genève le mobilier de M. Fillon, leur nouveau pasteur, ceux

d’Aimargues n’ont que 60 l. à débourser[66].

On reconnaît encore aux ministres certains droits plus ou moins

considérables. Voici, par exemple, M. Moynier qui requiert son

consistoire de lui délivrer le «carteyron [de] pleumes» et la rame de

papier qu’il est d’usage de donner chaque année à chacun des pasteurs,

qui ont à faire «une infinité de dépêches[67]». C’est une économie de 2

l. 5 sols[68]. De plus, ce même Moynier loge en pension, au prix de 9

l. par mois[69], des écoliers qui, il est vrai, battent sa bonne[70],

vont tous les soirs à la danse et dérobent à M. Blisson des poules

qu’ils mangent ensuite chez Jean Pons[71].

* * * * *

Ainsi les gages des pasteurs n’étaient pas considérables. Pourtant

ils leur auraient permis de vivre en conservant cette «liberté et

repos d’esprit» que le synode provincial de Sauve[72] leur croit

nécessaires, s’ils les avaient régulièrement touchés. Mais, comme nous

le verrons dans le chapitre IV, les églises étaient souvent «ingrates»

et il est bien rare qu’elles aient payé leurs ministres sans retard

et intégralement. Aussi, ceux qui, comme M. Baille, d’Anduze, se

trouvaient à la tête d’une nombreuse famille[73] et qui ne possédaient

pas de fortune personnelle, devaient avoir de la peine à vivre. C’est

le cas de M. Brunier; il est chargé de trois enfants de son premier lit

dont l’aîné a treize ans, et d’un enfant du premier lit de sa seconde

femme, encore enceinte, et il touche 300 l. de gages[74]. En 1599,

on voit le consistoire de Nîmes faire l’aumône de 5 l. à la fille du

pasteur Tempeste[75].

D’ailleurs les synodes recommandent sans cesse aux églises d’assister

les ministres malades ou très âgés[76], leurs veuves et leurs

orphelins[77]. Il était d’usage de payer aux veuves et aux hoirs la

valeur d’une année de gages ou à peu près: c’est ce qu’on appelait

l’«année de viduité[78]»; et si l’église paraissait s’y refuser, le

colloque et le synode l’ordonnaient au besoin[79]. Enfin, on dressait

à la fin du synode provincial un «despartement» pour les veuves de la

province, c’est-à-dire qu’on taxait chaque colloque suivant sa richesse

et ses moyens. Chaque femme assistée obtenait alors la somme minime de

20 ou 25 l. environ[80].

On voit que la profession de pasteur n’était point lucrative: elle

comportait beaucoup de travail et peu d’argent. Je montrerai[81] que

les consistoires avaient grand mal à obtenir de leurs administrés

qu’ils déliassent les cordons de leurs bourses et que les ministres

se trouvaient le plus souvent privés de la pension qu’ils auraient

dû toucher. Ceci nous explique pourquoi l’on prenait soin de n’en

créer qu’un nombre restreint et de s’assurer auparavant, «par tous

les colloques», s’il n’y avait «aucun pasteur à pourvoir ayant les

qualités requises», et si nul ministre «capable de sa charge» n’en

pouvait «recevoir dommage[82]».

* * * * *

Ce petit nombre des pasteurs était la cause de bien des débats entre

les églises de la province. Il pouvait arriver, en effet, que l’une

d’elles se trouvât dépourvue de ses ministres pour cause de maladie,

de mort, d’envoi en mission etc. Dans ce cas, quand l’absence du

pasteur était momentanée, l’église priait ses voisines de l’«assister»,

c’est-à-dire de lui prêter les leurs à tour de rôle pendant un temps

plus ou moins long. Toutes les dépenses de ceux-ci étaient alors à sa

charge. Elle payait leur voyage: Jérémie Ferrier, venu d’Alais prêcher

à Nîmes, est remboursé de 30 sols que lui avait coûtés la location d’un

cheval et d’«ung homme pour l’accompagner[83]». Elle les nourrissait:

pour cinq repas de M. Massouverain, l’église de Nîmes paye 40 sous[84],

et 15 écus à sire Audiffret «pour les alimens qu’il a fournys à M.

Gigord» pendant les trois mois que celui-ci a prêché à Nîmes[85].

Enfin elle les logeait gratis; ainsi le pasteur Moynier réclame au

consistoire de cette même ville qu’on lui rembourse «la despense

faicte par M. Janny, menistre de Vauvert..... en sa maison[86]».

Si l’absence de son ministre se prolongeait, l’église s’adressait au

colloque[87] ou au synode[88], qui lui prêtait pour un temps déterminé

un des ministres «en distribution», c’est-à-dire libres d’engagement

immédiat envers une autre église.

Mais les difficultés commençaient quand l’absence du pasteur devenait

définitive et qu’il fallait au consistoire en trouver un nouveau.

C’était une tâche difficile. On s’adressait au synode qui n’avait

pas toujours sous la main un ministre «en liberté», et propre à être

«distribué». Si la localité dépourvue était importante, ou encore

exposée à l’influence des catholiques, le synode lui attribuait parfois

le pasteur d’une autre église. De là des réclamations sans fin. Tantôt

c’est Massillargues qui requiert le synode de lui donner définitivement

M. Maurice qu’on lui avait naguère prêté; mais les églises associées

de Nages, Solorgues, Boissière, Saint-Denis et Langlade le réclament

comme «estant leur pasteur naturel et perpétuel», et l’obtiennent[89].

Tantôt c’est l’église de Brenoux qui veut que Terond lui soit accordé

alors que le colloque de Nîmes le demande[90]. Les actes des synodes

de Bas-Languedoc sont remplis de pareilles contestations.

D’ailleurs, encore fallait-il que le pasteur plût à son troupeau. Les

fidèles, par amour-propre, souhaitaient que ce fût un homme notoire qui

leur fît le prêche et le catéchisme. Aussi le consistoire négociait-il

de préférence avec les ministres d’un talent connu. On le voit écrire

même à l’étranger à ceux qu’il désire acquérir[91]. En tout cas, il

est défendu «de se pourvoir d’aucun pasteur, ny dedans, ny dehors la

province ou royaulme» sans avoir pris «avis» du colloque et, autant que

possible, du synode[92].

Ces négociations avec des étrangers étaient lentes: on y recourait

cependant. Mais l’église préférait s’adresser à des pasteurs de sa

province. Aussi les plus célèbres se voyaient-ils disputés avec

acharnement. Souvent les contestations tournaient à l’aigre; des

rivalités se créaient d’une ville à l’autre et se prolongeaient de

colloque en synode jusqu’à durer pendant des années.

Aucune, je pense, ne fut plus longue et plus ardente que celle qui

divisa les deux villes de Nîmes et d’Alais. La première prétendait

conserver le pasteur Jérémie Ferrier, qui lui avait été prêté pour

quelques jours, en remplacement d’un de ses ministres. Ce Ferrier

était, à ce qu’il semble, d’une grande éloquence, et les Nîmois

s’étaient véritablement enthousiasmés de lui. Pour le garder, ils

alléguaient surtout que leur église était «beaucoup plus importante»

que celle d’Alais. Bien entendu cette raison exaspérait les habitants

d’Alais. Le pauvre Ferrier leur paraissait coupable de tout; ils

l’injuriaient, le calomniaient et souhaitaient «que le diable lui

rompît les jambes», mais ils s’obstinaient à ne pas le céder. Ce ne

fut qu’au prix des plus grandes peines que le synode sépara en 1601 le

pasteur Ferrier d’un «troupeau» si attaché[93].

Afin de s’éviter de tels ennuis, le consistoire de Nîmes prenait soin,

parfois, de retenir de longue main ses futurs ministres: il pensionnait

pendant ses études un écolier en théologie, aspirant au ministère, un

«proposant» comme on disait[94], moyennant que celui-ci promît, en

retour, de servir l’église lorsqu’il serait consacré.

Les mœurs de ces étudiants en théologie étaient soumises à une

surveillance sévère[95]. Ils travaillaient soit à l’académie de

Nîmes[96], soit à l’étranger, à Genève ou Heidelberg par exemple[97],

ou encore près d’un pasteur du colloque[98], ce qui était moins

dispendieux. Ils avaient une position quasi officielle dans la

hiérarchie réformée et jouissaient d’une certaine considération.

Ainsi, en 1596, le consistoire de Nîmes déclare qu’il «sera advisé»

si les proposants «capables, suffisans et approchans du ministère..

s’asserront au consistoire... comme ils requièrent[99]». Deux ans

plus tard, on le voit décider que deux d’entre eux, choisis par leurs

confrères et le pasteur Moynier, assisteront aux séances, mais «sans

pouvoir opiner[100]». Et une semaine après, c’est Jehan Blachière et

Jehan Ginac qui sont admis à cet honneur, après avoir juré, «la main

levée à Dieu», de tenir secret ce qu’ils entendront[101]. Au temple,

les proposants ont un banc spécial, immédiatement derrière celui des

pasteurs[102], qui n’a pas coûté moins de 5 l.[103]. Enfin, ils ont le

droit de lire en chaire chacun à son tour[104], et c’est une punition

que d’en priver l’un d’eux[105].

Pendant qu’ils étudient pour être admis au «ministère de la parole

de Dieu», les écoliers en théologie ne gagnent pas d’argent. Or, le

plus souvent fils de pasteurs, ils ne sont pas riches, car, ainsi

que le remarque M. de Felice, il n’y a eu, au XVI^e siècle, que

quelques ministres aisés et appartenant à de hautes familles, alors

qu’il s’en trouve bien plus au XVII^e siècle[106]. Aussi voit-on le

synode national de Montpellier (1598) se préoccuper de l’entretien des

proposants: il ordonne que les diacres devront apporter au colloque

ou au synode un compte des deniers des pauvres, afin qu’on puisse

vérifier si la cinquième partie de la recette a été réservée pour les

écoliers, et faciliter ainsi l’exécution du chapitre IV, article 4, de

la Discipline[107]. Cette ordonnance fut soumise l’année suivante au

synode provincial de Saint-Germain de Calberte qui la fit exécuter et

décida que les proposants ainsi entretenus demeureraient dorénavant

à la disposition du synode[108]. Mais cette levée du cinquième

ne fournissait pas une grosse somme, et le colloque de Nîmes qui

pensionne, en 1601, deux écoliers, emploie à cela «beaucoup plus que

dud. quint[109]». Ce ne fut pas non plus, après l’édit de Nantes, la

promesse que fit le roi de 45.000 écus, dont les églises ne touchèrent

jamais rien[110], qui fournit des fonds suffisants à cet usage. Grâce à

des impositions volontaires, et à l’aide apportée par la municipalité

nîmoise, qui levait sur tous les habitants une certaine somme destinée

spécialement aux proposants[111], le colloque ou même le consistoire

parvenaient tant bien que mal à entretenir aux études des écoliers qui

s’engageaient souvent, en retour, à les servir comme pasteurs.

C’est ce que fit Jean Terond, par exemple. Au mois de décembre 1592, en

consistoire extraordinaire, le pasteur Jean de Falguerolles représenta

qu’il était opportun de «recouvrer» un quatrième ministre à cause de

la vieillesse de Chambrun: il avait, disait-il, cherché lui-même parmi

les proposants, et aucun ne lui avait paru mieux «conditionné des mœurs

et probités requises à son eage et profession» que le fils du pasteur

Terond, de Meirueys, qui avait accepté en principe de se vouer à servir

plus tard l’église; il proposait en conséquence de l’envoyer à Genève

aux frais du consistoire. Mais celui-ci ne voulut pas s’engager à la

légère et décida qu’on ferait d’abord «proposer» son pasteur futur

devant «une douzaine d’hommes doctes et estudieux[112]». Cette épreuve

fut subie par le jeune homme avec succès, car en mars 1593 on décida

en principe le chiffre de sa pension[113], et enfin, le 12 mai, on lui

fit signer un traité d’engagement. Il promettait de se consacrer au

service de l’église quand il en serait digne. A cette condition, il

toucherait 60 l. tournois pour son voyage, et 200 l. tournois chaque

année[114].

Le contrat signé, Jean Terond ne s’empressa pas de partir[115]. C’est

qu’il ne pouvait obtenir sa pension: en janvier 1595, il n’avait pu

toucher que la moitié de ce qui lui était dû[116]. Sans doute, il ne se

souciait guère de s’en aller au loin mourir de faim. Cependant il dut

se décider: le consistoire l’avait menacé de lui couper les vivres s’il

ne partait pas[117]. Il arriva à Genève avant le 8 mars[118], puis de

là il s’en fut à Heidelberg[119] où, sans doute, il se plut, puisqu’au

bout de quatre ans il fallut lui écrire de revenir[120] pour se faire

consacrer[121]. A peine de retour, il fut distribué, «sans préjudice

des droicts» que l’église de Nîmes avait sur lui[122] aux églises de

Boubaux, Brenoux, La Melouze et Laval[123].

Tous les écoliers proposants n’étaient pas entièrement entretenus par

une église et en vertu d’un contrat comme Jean Terond. Voici, par

exemple, Mardochée, fils du pasteur Barnabé Suffren[124], à qui son

père n’avait pas dû laisser un héritage bien considérable puisque le

consistoire devait lui donner 25 l. pour qu’il pût se faire faire des

habits[125]. Il eut la chance d’être distingué par M^{me} d’Aubais

qui s’engagea à lui servir une pension de 30 écus par an[126]. Cela,

joint à quelque argent qu’il eut encore de l’église, lui permit de

partir pour Genève[127]. Le consistoire, qui avait pris soin de faire

constater au colloque les droits qu’il s’acquérait sur Mardochée en

l’entretenant[128], ne l’abandonna pas tout-à-fait une fois qu’il fut

arrivé là-bas. Mardochée mourait seulement à peu près de faim[129].

Cependant, comme il écrivait lettres sur lettres, on lui envoyait de

temps en temps quelque argent: par exemple, «33 l. et 10 escus en or»,

en une fois, par un marchand gènevois du nom d’Arnaud Jolly[130].

D’ailleurs, en juillet, Mardochée dut revenir sur l’ordre de

l’église[131]. Ce ne fut pas sans chagrin. Les leçons que lui donnait

un certain M. Tufan par ordre du colloque lui laissaient regretter

celles qu’il avait pu avoir à Genève; si bien qu’ayant réuni toutes ses

ressources, il repartit pour la Suisse, malgré le consistoire, afin d’y

étudier à ses frais[132]. Quelques mois plus tard, il implorait 10 écus

du colloque «pour employer en habitz», et si le consistoire décidait

d’«intercéder» pour lui, c’était à cause «de la bonne espérance» qu’on

avait de ses études[133] et de la nécessité où se trouvaient sa mère et

ses sœurs[134].

Nous avons vu par le cas de Jean Terond qu’il ne suffisait pas toujours

à une église d’avoir entretenu un proposant, grâce à des sacrifices

pécuniaires relativement assez considérables[135], pour être assurée

de l’avoir plus tard comme pasteur. Le synode allait en effet au plus

pressé et fournissait d’abord de ministres les églises tout à fait

dépourvues. Ainsi, en 1600, malgré les Nîmois qui réclamaient Terond,

celui-ci fut encore prêté pour un an à l’église de Saint-Martin de

Boubaux[136]. Néanmoins, sans approuver les contrats d’engagement

dans le genre de celui que Terond avait signé[137], les synodes

admettaient généralement qu’une église s’acquérait des droits sur un

pasteur lorsqu’elle l’avait autrefois «entretenu aux études[138]». Ce

qui était bien interdit aux consistoires, c’était de donner des gages

moins élevés à ceux de leurs ministres qu’ils avaient pensionnés comme

écoliers[139].

Si je me suis arrêté à étudier en détail les salaires qui pouvaient

être alloués à un pasteur et à un proposant dans le colloque de Nîmes,

c’est qu’ils nous fournissent un indice sûr de la popularité des

ministres et par conséquent de leur influence.

Or, en ce qui concerne les proposants, le consistoire avait la plus

grande peine à les entretenir et n’arrivait pas à leur donner ce qu’il

leur avait promis. Il en était de même pour les pasteurs. Les gages

qui leur étaient dus ne leur étaient pas versés. Nous verrons que le

consistoire ne pouvait obtenir des fidèles les sommes auxquelles il les

taxait pour l’entretien du ministère. Un Nîmois déclara qu’«il yroit

plus tost baptizer son enfant à la messe que bailher rien à MM. les

ministres[140]».

Pourtant, il ne faudrait pas croire que l’élément pastoral était en

général dédaigné et n’avait pas d’influence. Seulement cette influence

n’avait pas de caractère spécial. Le ministre n’a que l’autorité d’un

membre du consistoire, peut-être plus respecté que les autres. La

pureté de sa vie et son savoir lui valent une grande influence sur les

fidèles, mais c’est la même que pourrait avoir un ancien placé dans les

mêmes conditions.

Ce n’est plus l’influence du prêtre. Le principe du libre examen,

en effet, donne à chacun le droit de se former son opinion sur le

pasteur, de le récuser même. On peut venir en consistoire le reprendre

sur sa doctrine[141]. Certains se livrent à des «enquêtes secrètes»

sur «la doctrine et mœurs des pasteurs[142]». Il se forme en dehors

du consistoire des «scindicatz pour diffamer les pasteurs, diminuer

leur salaire, les chasser ou en requérir d’aultres» qui envoient

des députations aux colloques et aux synodes[143]. Les conseils

de villes ont le droit de nommer des députés pour se plaindre des

ministres, et de les «envoyer aux assemblées ecclésiastiques, sans

les consistoires[144]». Enfin, le consistoire peut censurer lui-même

son ministre, ainsi que le fit celui de Gignac à M. Rossel qui ne

voulait pas lui obéir, et ordonner «l’abaissement des cheveux de sa

femme[145]», s’il ne préfère le faire juger par le colloque[146].

Chacun dans le troupeau se donne donc le droit de juger et d’apprécier

les actes du pasteur de même que ceux d’un simple laïc.

Il résulte de cela que les ministres ne peuvent avoir sur les fidèles

une influence d’un caractère spécial. La leur ne se distingue pas de

celle du consistoire. Ils ont plus d’autorité qu’un ancien, mais une

autorité du même genre. Et c’est pourquoi leur action sur le peuple ne

peut être étudiée séparément de celle du consistoire avec laquelle elle

se confond.

Les protestants à Nîmes au temps de l'Édit de Nantes · 第 18 / 86 题