Organisation générale du parti protestant. Les assemblées politiques.
Les assemblées ecclésiastiques. Celles-ci maintiennent l’unité du
parti. Importance du consistoire.
Plan de ce mémoire.
Sources.
On a déjà étudié la situation sociale des protestants avant et
après l’édit de Nantes. M. Paul de Felice publie un ouvrage dans
lequel il nous renseigne sur leur culte, la vie de leurs pasteurs,
le fonctionnement de leurs assemblées et leur pédagogie[1]. Mais
l’inconvénient de ce livre est de s’étendre sur un plan trop vaste.
L’évolution du parti protestant n’y est pas nettement marquée, faute de
précision, et le mot «autrefois» remplace trop souvent la date exacte
que l’on souhaiterait.
En outre, comment se comportait le gouvernement communal dans les
villes huguenotes? Quels étaient les rapports des réformés avec les
catholiques? Est-il juste de dire que les protestants formaient un État
dans l’État? On pourra élucider ces questions lorsqu’un certain nombre
de monographies auront fait bien connaître l’organisation du parti
réformé dans les différentes provinces de France. C’est dans l’espoir
de contribuer à ce résultat que l’on s’est proposé d’étudier ici la
situation sociale et religieuse des calvinistes dans le colloque de
Nîmes.
_Organisation générale du parti._—En 1594, les protestants, réunis
à Sainte-Foy, réorganisaient leur parti comme il l’était avant
l’avènement de Henri IV. Le règlement politique qu’ils adoptèrent les
mettait peut-être à part du reste des Français, mais on n’avait pas
alors ce patriotisme dont la dernière forme apparut sous la Révolution,
et le reste des Français voulait massacrer, brûler ou pour le moins
convertir les protestants. En outre, depuis l’avènement de Henri IV,
cinq années s’étaient écoulées sans que les huguenots pussent rien
obtenir de leur ancien chef que des promesses, d’ailleurs vagues[2].
Ils commençaient à se détromper sur son compte: tant qu’il fut roi
de Navarre et héritier présomptif, il réclama avec eux la liberté du
culte[3]; mais, devenu roi de France, il lui parut que les idées
conservatrices étaient les bonnes et les protestants des rebelles; il
voulait «vivre en réalité, jouir enfin, et se reposer[4]». Aussi ne se
soucia-t-il plus de brouiller ses affaires avec le pape et de s’aliéner
la majorité catholique de ses sujets. Les huguenots s’en aperçurent et
crurent bon de se réorganiser: c’est alors qu’ils adoptèrent le fameux
règlement de Sainte-Foy qui fut revisé à Saumur (1595) et à Loudun
(1596).
Ils se divisaient en neuf provinces dont chacune avait: 1^o un conseil
provincial permanent de cinq ou sept membres; 2^o une assemblée
composée de trois députés par colloque qui se tenait une fois l’an.
En outre une assemblée générale, composée de deux députés pour chaque
province, plus un pour La Rochelle, devait s’occuper des affaires
générales du parti[5].
A côté de ces assemblées politiques, ils conservaient leur ancien
système d’assemblées ecclésiastiques. La France était divisée
en _Provinces_ qui se composaient d’un certain nombre d’églises
_dressées_[6], gouvernées chacune par une assemblée élue nommée
_Consistoire_ et desservie par un ou plusieurs pasteurs. Dans chaque
province, les églises se groupaient en _Colloques_; et, dans chacun
de ces colloques, une assemblée, composée des députés de toutes les
églises et nommée pareillement _Colloque_, jugeait en premier appel les
causes déjà examinées par les consistoires et réglait les différends
des églises entre elles. On pouvait appeler des décisions du colloque
au _Synode provincial_ formé des députés de tous les consistoires de
la province. Et enfin, en dernier ressort, on recourait au _Synode
national_ composé par les députés des synodes provinciaux de France.
Toutes ces assemblées ecclésiastiques devaient faire appliquer la
_Discipline_, et les assemblées politiques avaient à diriger la
conduite politique du parti. Il semble au premier abord que celles-ci
soient plus intéressantes que les premières. Mais, au point de vue un
peu spécial de cette étude, cela n’est pas exact.
Je souhaiterais, en effet, de montrer l’état intime du parti. Comment
vivaient les huguenots d’une ville comme Nîmes, par exemple? Quels
étaient leurs rapports avec les autorités, à une époque où la loi
ne fixait pas nettement leurs droits ni leurs devoirs? Comment se
comportaient-ils à l’égard des catholiques?
Nous verrons que les protestants s’étaient organisés en république:
dans chaque petite localité il y avait un consistoire qui gouvernait
les habitants et, par suite, la ville quand les huguenots y étaient
en majorité et pouvaient y élire des consuls de leur religion. Le
laboureur de Saint-Gilles[7] ou de Calvisson[8] entendait peut-être
parler des grandes négociations engagées par l’assemblée générale avec
le roi en vue d’obtenir un édit qui réglerait sa situation, mais il
s’intéressait davantage à l’élection de son consistoire, à la maladie
de son pasteur, ou au moyen de ne pas payer sa «quotisation pour
l’entretenement de l’église[9]».
Et il faudrait précisément savoir si le laboureur respecte le
consistoire et paye sa taxe. Car s’il n’est pas attaché à ce
consistoire, s’il ne craint pas son autorité, toutes les autres
assemblées qui reposent sur celle-là vont se trouver «en l’air»,
séparées de la nation, impopulaires, et s’il ne paye pas, le parti va
se trouver privé d’argent et de vie.
C’est le consistoire, avec les assemblées ecclésiastiques placées
au-dessus de lui, qui forme, si je peux dire, le cadre du parti. La
décadence ou l’accroissement de son influence sera le signe de la
puissance ou de la faiblesse des protestants. Si le «fidèle» respecte
la Discipline rigoureuse, qui soumet ses moindres actes au contrôle
du consistoire, les assemblées politiques pourront alors faire
leurs conditions au roi, certaines d’avoir derrière elles un peuple
enrégimenté et tout prêt à les soutenir. Elles simplifient l’existence
du parti en obtenant pour lui des conditions meilleures, mais les
consistoires assurent sa vie.
Remarquons maintenant que leur pouvoir sur les fidèles pourrait donner
aux consistoires une importance funeste à l’unité du parti, si les
colloques et les synodes n’étaient pas là pour leur rappeler qu’ils
ne sont que des membres du grand corps protestant, et les mettre en
communication les uns avec les autres. Leur initiative, en effet,
n’est pas nulle, mais toujours soumise au contrôle des assemblées
supérieures, et aucune de leurs décisions n’a de valeur absolue,
puisqu’on peut toujours en faire appel au colloque, puis au synode.
Cette parfaite subordination des assemblées les unes aux autres
donne aux protestants une cohésion, une unité qui font la force de
leur parti, à condition que le contact de la minorité dirigeante des
assemblées avec la foule des fidèles soit maintenu, c’est-à-dire que
l’autorité du consistoire sur le peuple soit absolue.
_Plan._—Les deux premiers chapitres seront consacrés à étudier les
ministres et le fonctionnement du consistoire. M. Paul de Felice a
déjà traité cette question, d’une manière générale, dans ses deux
volumes sur les _Pasteurs_ et les _Assemblées_ ecclésiastiques, aussi
me contenterai-je de rapporter des détails nouveaux et propres à faire
connaître l’état intérieur du parti à Nîmes.
Pour exister, pasteurs et assemblées ont besoin d’argent. Il faut en
obtenir des fidèles: le consistoire lève des impôts (_Chapitre III_).
S’il devient impopulaire, s’il n’est pas respecté, si son influence
sur les fidèles diminue, ceux-ci commenceront par ne pas payer leurs
taxes, et les assemblées ne pourront plus avoir lieu, les pasteurs ne
pourront plus vivre: ce sera la fin du parti[10].
Mais au contraire, le consistoire possède une autorité dont nous
n’avons pas idée (_Chapitre IV_). Il fait respecter et applique
rigoureusement la Discipline, recueil de décisions des synodes qui
lui donne le droit de contrôler tous les actes de la vie de ses
administrés. Un homme, par exemple, rapporte-t-il que M. X. a juré
dans sa boutique, le consistoire informe aussitôt[11]. On voit quelle
puissance peut lui donner une telle inquisition.
Cette autorité ne le met cependant pas en lutte avec les pouvoirs
politiques. Les consuls et les magistrats protestants qui gouvernent la
ville de Nîmes subissent son influence directe, et même prennent ses
ordres. Ainsi le consistoire possède une autorité politique effective à
côté de son autorité morale (_Chapitre V_).
Voici donc les protestants parfaitement organisés et disciplinés.
Au-dessus des fidèles et les gouvernant, le consistoire, dont
l’autorité et l’influence familières sont considérables, et qui se
trouve rigoureusement subordonné au colloque et au synode. Maintenant
quels sont les rapports de cette petite société protestante, ainsi
constituée, avec les catholiques? Elle les opprime, car elle est
la plus forte, de même que les catholiques le sont presque partout
ailleurs. L’exercice du culte romain est autant que possible empêché;
les papistes eux-mêmes sont écartés des emplois publics et soumis
à toute une série de mesures vexatoires que prend contre eux la
municipalité de Nîmes (_Chapitre VI_). Mais ils ne renoncent pas à la
lutte et, entre prêtres et pasteurs, se livre une guerre de sermons, de
pamphlets, d’influences, dont le but est de provoquer des conversions
(_Chapitre VII_).
Il ressort de tout cela que les huguenots de Nîmes, à qui leur nombre
assurait la prépondérance, vivaient tranquillement en république, sous
leurs consuls et leurs magistrats dirigés eux-mêmes par le consistoire.
Ils ne souhaitaient nullement qu’un nouvel édit vînt changer quelque
chose à leur état. Aussi, lorsqu’il fut question de l’édit de Nantes,
bien loin de seconder les négociations de l’assemblée générale, ils
montrèrent une mauvaise volonté que celle-ci, plus tard, leur reprocha.
Leurs intérêts, en effet, se trouvaient opposés à ceux des réformés
de presque tout le reste de la France: à Nîmes et dans son colloque,
c’étaient les catholiques qui souhaitaient l’édit de Nantes pour
replacer leur religion au premier rang, tandis que les protestants
s’efforçaient d’en empêcher les effets, comme l’exigeait l’intérêt
particulier de leur petit État.
_Sources._—J’ai tiré la plus grande partie de ce mémoire des registres
de délibérations du consistoire de Nîmes, conservés aux archives de
ce consistoire[12], où j’ai pu travailler en 1899 et 1900 grâce à
l’obligeance de M. le pasteur Fabre. Ces registres renferment tous les
renseignements sur la vie privée des protestants.
Les actes des synodes provinciaux de 1596 à 1609 se trouvent aussi dans
ces mêmes archives[13]: il en existe une copie faite par M. le pasteur
Auzière à la Bibliothèque de la Société de l’histoire du protestantisme
français. Cette copie est préparée pour l’impression et il est dommage
qu’elle ne soit pas publiée. J’en ai collationné sur le registre
original une certaine partie dont on trouvera des extraits dans les
pièces justificatives. Je n’y ai point relevé d’erreurs, ce qui n’a
rien d’étonnant puisque M. Auzière, pour en avoir copié plusieurs
registres in-folio, possédait mieux que personne cette difficile
écriture.
Enfin, le consistoire de Nîmes renfermait une pleine armoire de
documents non classés, que j’ai dépouillés, et où j’ai vu beaucoup de
pièces concernant le duc de Rohan, mais fort peu intéressant mon sujet.
Aux archives départementales du Gard, j’ai trouvé plusieurs cahiers de
remontrances des catholiques ou des protestants sur l’application de
l’édit de Nantes; j’ai parcouru aussi un certain nombre de registres
de notaires[14] qui m’ont fourni de bons renseignements sur l’état des
personnes.
Les archives communales de Nîmes renferment un registre des
délibérations consulaires qui va de 1599 à 1604. Le précédent est
malheureusement perdu.
Celles d’Aigues-Mortes se trouvaient en 1899 dans de fort belles
armoires, mais dans un grand désordre.
Dans la série TT des Archives nationales, j’ai eu sous les yeux tout
ce qui intéressait le colloque de Nîmes, et les actes des États de
Languedoc (H^1 748^{10} 1109).
A la Bibliothèque nationale, j’ai dépouillé notamment les lettres du
duc de Ventadour (franç. 3225, 3337, 3550, 3562, 3575, 3586, 3589) et
du connétable Henri de Montmorency (franç. 3549, 3550, 3559, 3561,
3570, 16061), les actes des assemblées (Brienne 208, 209, 219, 221;
franç. 15814, 15815, 15816), et un certain nombre d’autres manuscrits,
notamment, les franç. 20870, Dupuy 62, 63, etc.
Enfin, la Bibliothèque de la Société de l’histoire du protestantisme
m’a fourni la copie Auzière dont j’ai parlé; des inventaires manuscrits
d’archives protestantes, communales ou particulières, de Bas-Languedoc,
faits par M. Teissier; et des analyses des dires par écrit avec pièces
et notes à l’appui de Peiremales, l’un des commissaires députés par
Louis XIV pour exécuter l’édit de Nantes, qui ont pour auteur le même
M. Teissier. L’original s’en trouve aux archives de la Cour d’appel de
Nîmes (9^e division, n^o 50): je n’en ai tiré que peu de choses[15].