LA DERNIÈRE HEURE

C’était un homme sombre et hargneux, et la vieillesse avait ossifié, de

même que les sutures de son crâne, les fibres de son cœur. Vieux

prématuré, esclave des douleurs et des noires idées, il râlait déjà

depuis des années, invectivant la vie, qu’il adorait telle qu’une

fuyante maîtresse, cajolant la mort, dont les syllabes prononcées

excitaient en ses membres de lamentables tremblements et dans son âme

une surnaturelle horreur.

Toute la journée il pleurait, pareil à un enfant qui croupit en la glace

de ses langes,--mais il ne pleurait que pour être plaint et, laissé

seul, il se taisait, s’endormant dans l’abrutissement du silence.

Devant sa femme et devant la complaisance des familiers, ce monotone et

poignant refrain moussait, comme une indestructible écume, sur ses

lèvres blanches:

--Moi qui me suis privé de tout, dans ma jeunesse! Moi qui ne buvais que

de l’eau et qui ne prenais, parmi la solitude d’une pauvre chambre, que

d’indignes repas! Moi qui passais, fier et méfiant, sans plus qu’un

regard pour les créatures d’amour! Moi qui me disais toujours: «Demain!

tu as le temps! Demain! Ce que tu dédaignes aujourd’hui te sera rendu au

centuple--sur tes vieux jours!» Moi qui me suis privé de tout--pour

vivre! Moi qui n’ai jamais violé ni les règles de l’hygiène, ni les

règles de la morale! Moi qui fus le citoyen intègre fermement guidé par

les seules règles de l’Utile! Moi, moi, moi!...

Et dans son impuissance verbale, le vieux médiocre, plus sinistre qu’un

parricide et plus vil qu’un garde-chiourme, défilait le grotesque

chapelet des moi, moi, moi!--Car il avait une personnalité égoïste

singulièrement persistante et sa conscience d’imbécile était invétérée

et intuable.

D’autres fois, avec une sénile impudeur, il énumérait, en des phrases

hachées par la toux, les «occasions» que jadis il avait manquées. Sa

mémoire devenait impitoyable et détaillait les beautés uniques des cent

vierges de lupanar devant lesquelles sa luxure avait été vaincue par sa

prudence. Il se souvenait: entrer dans ces maisons, l’œil sérieux et

flambant; passer, en risquant des gestes de marchand d’odalisques,

devant l’étalage des seins déviés et des ventres excessifs; échanger

avec des bouches stigmatisées des ordures brûlantes comme des

caresses,--puis hausser les épaules et fuir vers la certitude des rêves

malsains!

Et à cette heure, il regrettait son économe prudence et se roulait dans

l’abjection des regrets de l’honnête gourgandine chantée par le

chansonnier.

Mais bientôt, cette périodique éructation lui fut défendue; sa langue

s’alourdit et son cerveau se troubla; les circonvolutions frontales où

s’élaborait le misérable verbe émis par ses lèvres tuméfiées devinrent

toutes pareilles à de la bouillie pour les chats; parmi les sons qui

disaient encore la vie du triste paralytique, on ne percevait plus, avec

beaucoup d’attention, que de vagues syllabes obscènes.

L’heure du proche trépas se fit reconnaître, et sa bonne, lasse des

veilles, installa près du moribond une placide garde-malade dont la

guimpe et le rosaire signifiaient qu’au moins elle ne se saoulerait pas

dans le calme des nuits et ne s’extasierait qu’au moyen de patenôtres et

de coups dans l’estomac.

La religieuse entra et, quand on lui eut expliqué les fioles et lu les

ordonnances, elle se posa sur le bord d’une chaise et de là, bientôt,

s’écroula à genoux, égrenant les gemmes d’amour de son gros chapelet de

bois. Elle récitait à mi-voix les supplications, les invocations, les

glorifications et les oraisons,--et on eût dit qu’une invincible stalle

la maintenait dans la dure attitude des éternelles orantes.

Parfois, elle tournait vers le lit ses yeux doux et distraits par

l’amour; plus souvent, elle les levait vers le plafond et, certainement,

à travers le plafond elle voyait le ciel et la robe étoilée de la Vierge

et Jésus couronné comme un roi, appuyé négligemment sur sa croix, et des

anges absorbés en des concertos, et enfin toute la splendeur d’une cour

où les diamants sont des vertus brillant sur des épaules immaculées et

sur de candides gorges.

C’était une femme, sans doute, d’une quarantaine d’années, mais le

silence des cheveux et le calme des traits rendaient difficile une

exacte appréciation: d’ailleurs, son âge, elle-même probablement ne s’en

inquiétait guère puisque son amant était celui qui rajeunit à son gré

tous les cœurs et toutes les faces et qui, au prix de la virginité du

corps, donne l’éternité de l’âme et l’éternité de l’amour. Elle n’avait

jamais pensé à rien qu’à faire son devoir et à remplir ses obédiences;

elle était naïve et indifférente et s’il y avait eu des larmes dans sa

vie, ces larmes étaient devenues un paisible ruisseau courant toujours

limpide parmi les lys de la vallée. Son obédience, en cette nuit, était

de passer dix heures dans une chambre de mourant et elle n’était pas

plus émue qu’à passer d’autres heures au pied de l’autel. Elle était

ici, elle était là, selon qu’on lui disait: «Allez ici, allez là»,--et

la certitude de n’avoir plus aucune volonté donnait à ses actes

l’élégance et la grâce.

Cependant, le moribond grognait, éjaculant toujours de vagues syllabes

obscènes, paraissant vomir ainsi par morceaux son âme infâme de

luxurieux avare. Ces efforts excrémentiels durèrent jusqu’au matin,

jusqu’à l’heure où la religieuse, à bout de verbe, s’était assoupie à

genoux, le front sur une chaise, pareille à une invincible suppliante.

Les yeux du mourant, à ce moment, s’ouvrirent tout grands, pour

s’imboire des familières choses qu’ils allaient quitter; ils s’ouvraient

tout grands, tout grands, prêts à englober tout le visible, décidés à

emporter dans l’infini le reflet suprême de la vie,--et ces yeux avides,

comme ils s’ouvraient, comme ils tournaient, tombèrent sur la religieuse

assoupie et s’arrêtèrent là comme sur une proie.

Cette nonne à la belle attitude d’amoureuse éplorée et lasse d’une nuit

de pur amour, cette femme seule et comme introduite pour un plaisir dans

la solitude de sa chambre,--oh! cette femme!...

Il retrouva des phrases pour murmurer des caresses, et des gestes pour

étendre vers la vision ses mains paresseuses et des forces pour se

lever,--et quand la dormeuse s’éveilla, ce fut pour voir à ses genoux un

spectre râlant qui soulevait sa robe.

D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes · 第 73 / 84 题