LEIBNIZ.

Celui qu’on appelait déjà «le moine», à cause de sa vie chaste et de ses

propos amers, le devint réellement et à jamais en la trente-cinquième

année de son âge. Après de longues et énervantes causeries avec un poète

singulier, qui avait ébauché de consciencieux noviciats dans tous les

monastères de France, il se décida pour la Trappe, et pour celle de

Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide encore et plus mystérieuse que

toutes les autres.

Il croyait avoir spécialement à se plaindre de la vie, des femmes qui ne

l’avaient pas aimé, des hommes qui ne l’avaient pas compris, des choses

dont l’hostilité s’était dressée, comme une ligne de récifs, entre lui

et son désir, chaque fois qu’il avait lancé sa nef sur la mer, chaque

fois qu’il avait orienté sa voile vers Thulé ou vers Atlantide.

En vérité, il n’avait guère jamais manifesté que des velléités, de tous

petits vouloirs aussi fragiles que des bulles de savon, aussi jolis,

aussi vains. Il n’était pas même de ceux que Fourrier, l’inventeur des

Quatre-Mouvements et de la psychologie amusante, appelle des

_commenceurs_; il ne commençait même pas, restait toujours en deçà de la

borne du départ. Capable de se laisser faire et d’obéir au branle, comme

une cloche, il cessait de carillonner, dès qu’on lâchait la corde. Une

de ses faiblesses, c’était de rester là où il était; il sortait toujours

le dernier d’un salon, d’un théâtre, d’un café; il se faisait mettre à

la porte, toujours surpris que le «déjà» fût sonné. Sans doute, il eût

fait un excellant stylite et, juché sur sa colonne, il n’eût jamais

songé à en descendre.

Son ami le poète était, au contraire, le type accompli du commenceur

invétéré, prêt à tâter de tout, à goûter de tout, sans toutefois sortir,

sinon par accident, du domaine de l’Eglise, où le retenait une obscure,

mais indéracinable vocation. Au moyen âge, au treizième siècle, il eût

été un de ces clercs gyrovagues, un de ces «goliards», qui s’en allaient

d’abbaye en abbaye, colportant des légendes pieuses et de scabreuses

chansons latines, incapable de se fixer, de se plier sans retour à une

règle, amoureux des nouvelles figures, des sites inconnus, des

aventures, et qui couraient toujours, persuadés que l’on n’est bien que

là où l’on n’est pas.

Seul, le «moine» ne serait jamais parti. Le poète le mit en route.

Dénués d’argent, mais munis de lettres de créance, ils allèrent à pied,

cheminant comme des colporteurs, mangeant et couchant dans les

presbytères, pas toujours très bien reçus, mais arrivant, par quelques

momeries, à se concilier la défiance ecclésiastique.

A la Trappe, le père abbé les accueillit, selon la règle de l’Ordre,

avec affabilité, se souvenant de la constitution de Rancé, où il est dit

des hôtes: «On prendra garde de les traiter avec tant de charité qu’ils

n’aient pas sujet de croire qu’ils sont à charge et que leur visite est

importune.»

Dès la première journée passée dans la paix du silence, ils furent

également séduits et le poète résolut très fermement d’entreprendre là

sont septième noviciat.

Il ne persévéra pas plus d’un mois et partit, laissant le «moine», qui,

lui, ne devait plus sortir,--confirmant ainsi, une fois de plus, le mot

terrifiant de Pascal: «La volonté propre ne se satisferait jamais quand

elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut, mais on est satisfait dès

qu’on y renonce.» A la vérité, son mérite n’avait pas été très grand, si

médiocre était la qualité de volonté à laquelle il renonçait. La règle

fut, au contraire, pour lui, un puissant principe d’activité et il ne

tarda pas à obéir mécaniquement, à marcher, comme une docile brebis,

parmi le troupeau.

Après deux ans de noviciat, on l’admit à la profession; il prononça les

trois grands vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance,--et il se

sentit très heureux.

Se lever à deux heures du matin, jeûne jusqu’à midi, chanter au chœur,

travailler aux champs, vivre de légumes et de fruits, coucher sur une

planche, et bien d’autres austérités, tout cela ne tarda pas à faire

partie de ses habitudes. D’ailleurs, le manque de nourriture et de

sommeil l’induisit promptement en une sorte de torpeur ou d’hébétude

dont il ne se réveillait jamais; à de certains moments, le matin et le

soir, il lui semblait déjà être mort, ou du moins ne plus vivre qu’une

vie de larve, et il ne reprenait un peu conscience de lui-même que dans

les champs, au soleil, quand il fanait le foin, quand il fauchait le

blé.

Pas davantage que la plupart de ses frères, il n’éprouvait les joies de

la vie mystique,--et moins que le dernier d’entre eux, car il n’était ni

dévot, ni pieux, ni même chrétien. Néanmoins, il suivait ponctuellement

tous les exercices, se livrait aux prières et aux lectures prescrites,

observait la règle en tous ses détails, sans zèle, mais sans mauvaise

volonté. _Sedebit solitarius et tacebit._ Le silence lui était agréable:

quel repos des inutiles et tumultueuses conversations, où jadis il avait

fatigué et usé sa jeunesse!

Une seule fois, il fut ému, mais jusqu’à la peur, jusqu’au frisson. Il

est d’usage, à la Trappe, que, si un moine meurt, on respecte durant un

mois sa place au réfectoire, et qu’à cette place vide on serve le repas

du mort. Or, il arriva que ses deux voisins moururent presque coup sur

coup--et, pendant un mois, il dut manger coude à coude avec l’absence de

deux morts! Cette impression d’abord extrêmement pénible, lui fut

cependant salutaire, en lui enseignant qu’il n’était pas encore assez

détaché de la vie, puisque le contact de la mort lui était douloureux:

quelques méditations le calmèrent.

D’ailleurs, son tour arrivait. Il vivait là depuis trente ans; il avait

soixante-cinq ans: c’est un âge qu’on ne dépasse guère à la Trappe, et

que l’on n’atteint pas souvent. De grandes faiblesses le prirent; il

sentit, et tout le monde, que c’était la fin, et il se résigna à subir

le grand cérémonial qui accompagne l’agonie des trappistes.

Selon la règle, il fut descendu dans la chapelle, et, là, couché sur un

tas de paille pour recevoir les derniers sacrements, entouré de tous les

frères. L’abbé, en étole violette, la crosse à la main, récitait les

prières des agonisants; les religieux, à genoux, répondaient. Quand les

prières furent achevées, l’abbé, le voyant morne, les yeux durs, se

pencha vers lui et l’exhorta:

--Parlez, mon frère, disait-il tout bas. On a vu ici, souvent, des

péchés gardés jusqu’à la mort et qui ne sont sortis des lèvres du

pécheur qu’avec le dernier souffle de la vie. Parlez, Dieu vous écoute

et vous pardonne...

--Mon père, dit le moribond, qui fut mort l’instant d’après, mon père,

je ne crois pas en Dieu.

D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes · 第 66 / 84 题