Elle ressemblait assez à une de ces saintes vierges brunes, arrangées en
l’attitude d’une mélancolie distraite. Ses yeux, d’un noir de velours et
d’une humide douceur, avaient toujours l’air de considérer avec
étonnement un spectacle rare, invisible pour tous les autres yeux; mais
elle ne regardait jamais qu’après et quand il n’y avait plus rien à
regarder, les êtres ou les choses qui passaient près d’elle. Souvent
même, on pouvait lui parler, on pouvait la frôler sans qu’elle s’en
aperçût; elle était de celles qui ne savent jamais où elles sont, qui ne
savent jamais où elles en sont.
Elle s’était mariée comme dans un songe, moins occupée de son mari que
de la chimère dont elle croyait suivre le vol, parmi le paysage possible
et dans les cieux ouverts à son imagination. Toute sa vie elle se
demanda comment elle était devenue femme, initiée sans doute, pendant
qu’un vent d’inconcevables parfums l’enveloppait d’inconscientes
délices.
Comme d’ailleurs elle parlait fort peu, son âme demeura toujours
obscure, même pour les bonnes volontés les plus décidées à forcer la
porte du tabernacle, et l’on disait d’Aline qu’elle vivait comme vit une
fleur ou comme la Daphné des métamorphoses, muette et verdoyante.
Créature bien faite pour être aimée! Elle était aimée: ainsi qu’une
icône, avec une religiosité respectueuse. On lui apportait les menus
présents qui plaisent aux simulacres, et sa chapelle, comme un
sanctuaire en renom, s’ornait des guirlandes d’ex-votos laissés par les
pèlerins guéris ou consolés. Elle était vraiment pacifiante; son calme
et sa sérénité réconfortaient les cœurs inquiets, et les âmes maculées
retrouvaient leur pureté à se tremper dans la rosée de ses doux yeux
noirs.
Par de tels dons, elle reconnaissait l’amour et le récompensait; les
désirs indiscrets s’arrêtaient à quelques pas d’elle, comme des brigands
superstitieux, et tombaient à genoux; les moins effrayés baisaient le
bas de sa robe; nul qu’un seul ne l’avait encore relevée.
Tous les ans, laissant à ses affaires son mari, unique prêtre, l’idole
abandonnait le sanctuaire et s’en allait, pèlerine à son tour, vers les
dunes et les vagues. Des parents la recevaient, fiers de sa beauté
d’image, et, pendant des mois, elle ornait le pays, madone en
villégiature.
Elle partait, avec ses enfants, l’air d’une Laure qui pense à son
Pétrarque, la Dame pensive, et le train l’emportait, ignorante des
paysages, des bruits, des petits ennuis du voyage. Elle arrivait: la
mer! La mer patrie des rêves! Aline, rêve vivant, se trouvait des frères
parmi les mélancoliques pins qui bruissent éternellement aux souffles du
large. Les dunes étaient son jardin; toute la journée, elle se promenait
dans les sables tièdes, ou, fatiguée, elle se couchait sur les herbes
grêles, dans les creux abrités. Violente ou pacifique, proche ou
lointaine, murmurante ou mugissante, la mer effrayait parfois la Dame
pensive, en l’obligeant à l’attention; la mer voulait être regardée, la
mer voulait être écoutée, la mer forçait Aline à sortir de son rêve, la
mer était jalouse, la mer voulait être aimée: Aline avait peur et fuyait
vers les dunes; tapie dans le sable, comme une fourmi-lion, mais
innocente, elle demeurait des heures immobile et souriante--souriante
aux anges--attirant à elle, par son haleine, les invisibles rêveries,
bestioles dont l’air est plein.
Aline était heureuse, car elle était seule. Si peu qu’elle les sentît,
les contacts la faisaient souffrir, au moins après, par réaction; l’idée
qu’on venait de la toucher, ou même de lui parler, de la regarder, lui
causait, sinon une douleur, du moins une gêne. Dans la rue, les regards
des «passants impurs» lui avaient parfois, en des jours de nervosité,
donné l’impression d’un filet de cordes sales qu’elle devait briser pour
passer; ici, enveloppée de solitude, elle n’était salie ni touchée par
les désirs d’aucun être, et, dans l’absence absolue des sensations,
repliée toute sur elle-même, bien sûre que nul fluide contraire ne
viendrait troubler le courant pur de son éternel songe, Aline montait
presque jusqu’à l’extase.
Femme faite pour être aimée,--mais surtout pour être devinée, close sous
les voiles de pierre du cloître,--destinée sans doute aux plus
enivrantes amours! Ne pas agir, ni parler; parfois chanter: c’est
l’idéal de plus d’une; c’était l’idéal d’Aline et sa vocation véritable.
En ses phases d’extase solitaire, Aline chantait parfois: c’était une
sorte de plainte joyeuse sortant de ses lèvres inconscientes, une
mélopée, rythmée, comme celle des sirènes, sur la respiration de la mer.
Elle chantait, et un pêcheur qui revenait chassé par le flot montant
entendit le chant de la sirène, la plainte joyeuse de la Dame pensive;
il s’étonna et tendit son oreille, habituée à percevoir les moindres
nuances de la chanson du vent dans les pins; il n’avait jamais entendu
un tel chant,--lui, qui connaissait tous les chants de la mer, lui pour
qui les folles sirènes avaient gonflé leur poitrine et crevé leur
conques; il s’orienta, il chercha, et dans un creux des dunes, il
aperçut Aline.
Elle était couchée sur le dos, vêtue de peu; sa légère robe blanche
faisait à peine une brume sur ses membres et son buste s’affirmait tendu
par ses bras en croix. Aline était charmante et vraiment sirène ainsi
posée sur le sable, comme une délicieuse épave portée là par un caprice
du vent; ses cheveux noirs s’épandaient pareils à des varechs,--pareils,
vraiment, aux cheveux d’algue des sirènes: le pêcheur, tout mouillé
encore d’eau de mer, s’approcha de l’apparition et la caressa de sa main
lourde. Aline chantait toujours, partie en rêve, extasiée, les yeux
clos: le pêcheur, de sa main lourde, prenait possession de l’épave.
Aline chantait toujours: le pêcheur baisa la sirène sur l’épaule,
respectueusement, comme il avait vu le prêtre baiser l’autel avant le
sacrifice, car il était ému et religieux devant une telle beauté. Aline
chantait toujours: le pêcheur acheva son œuvre,--et il vit bien que ce
n’était pas une sirène, car aucune sirène ne se laisse approcher d’aussi
près, et aucune ne s’exposa jamais à concevoir d’un homme.
Aline cessa de chanter; la Dame pensive se réveilla toute frissonnante,
se leva, la bouche amère du baiser qui avait arrêté sur ses lèvres
l’essor de sa chanson de rêve.
Le pêcheur fuyait, effrayé; elle lui saisit la main; il obéit et il
écouta:
--Pourquoi m’as tu volée? J’appartenais à un seul et sa chaîne m’était
douce car je n’en sentais pas le poids. Appartenir à un seul, c’est
encore être libre, car celui-là on peut l’aimer, c’est-à-dire le faire
pareil à soi-même, le fondre en soi... Mais toi, inconnu, tu as pesé sur
mon cœur de tout ton poids, tu m’as meurtrie,--tu as été mon maître: dès
ce moment, je suis ta maîtresse. Viens, nous nous laverons ensemble du
crime que tu m’as fait commettre. Entends-tu la voix de la mer--la mer
que j’aime et dont j’ai peur? Elle nous appelle et s’avance à notre
rencontre: viens! Pourquoi m’as-tu volée? Je suis celle qu’on ne vole
pas deux fois; je suis le trésor qui s’anime, qui s’agite, qui se tord
et s’enroule comme un serpent invincible au cou du voleur: viens!
Et la Dame pensive, éveillée de son rêve, se dressa terrible, inhumaine,
implacable et, prenant le pêcheur par la main, elle s’en alla vers la
mer, le traînant ainsi qu’un petit enfant.
La Dame pensive entra dans la mer.