IV

Or, il arriva qu’une bergère, qui faisait paître ses moutons fort loin

de là, et loin de toute cité, entendit parler de l’édit. Elle avait

vingt ans et elle se croyait jolie; mais, si son cœur était pur, son

corps était souillé. Les bergers du pays en usaient familièrement avec

elle, et elle était si bonne qu’elle n’en refusait aucun, fût-il le plus

pauvre ou le plus laid; aussi, sa réputation était très mauvaise, et les

femmes excitaient les petits enfants qui revenaient de l’école à lui

lancer des pierres et à l’appeler «vilaine».

Ils m’ont appelée vilaine,

Avec mes sabots, dondaine.

Ils m’ont appelée vilaine.

Pourtant, elle se mit en route. Comme l’édit assurait à toutes celles

qui s’en iraient vers le palais des vivres et même une mule pour faire

le chemin, elle se dit que c’était une belle occasion de voir du

nouveau, et puis, qui sait? Si elle ne captivait pas le prince (à cela

elle ne songeait guère), elle plairait peut-être à quelque seigneur, qui

lui donnerait une pièce d’or pour son corsage. Ainsi donc, elle se mit

en route.

Ses amis les bergers l’avaient prévenue qu’elle verrait des choses

merveilleuses, des choses comme il n’y en a que dans la lune ou dans

l’empire des Antipodes, mais tout ce qu’elle avait imaginé fut dépassé

par ce qu’elle vit, car son imagination était aussi pauvre que sa cotte

de bergère. Elle pensa se trouver mal à la douceur des parfums et des

musques, et on lui fit manger des confits si délicats qu’elle eut peur

de ne plus jamais retrouver de saveur aux pimprenelles et aux fraises

des bois.

Les chambellans lui montrèrent la chambre qu’on lui destinait: c’était

la moins belle de tout le palais, mais son luxe était encore assez

séduisant, car les murs étaient tendus de tapisseries où jouaient des

licornes et, sur le sol, formé d’une minutieuse mosaïque, des toisons de

chèvres bleues s’amoncelaient, plus douces que des oreillers de mousse

et que des tapis de feuilles mortes. Le lit était de bois doré, les

courtines étaient de soie changeante, et tout cela était large, haut,

profond comme l’ombre et comme le silence d’une forêt automnale.

Elle se réjouissait déjà des nuits à dormir en de telles richesses,

lorsque les chambellans ajoutèrent, sur le ton d’une incompréhensible

ironie:

--Maintenant, nous allons vous montrer une chambre plus belle

encore,--peut-être!--et vous choisirez.

Un carrosse attendait, où elle monta, et l’on fut bientôt à la ferme.

--Voici, dirent les chambellans; c’est une étable.

La bergère entra dans l’étable, et les génisses, qui ruminaient,

tournèrent la tête vers elle, comme pour la saluer: elle les caressa,

elle aussi; elle leur donna des noms, et les bonnes bêtes allongeaient

leur mufle et ouvraient leurs grands yeux doux.

--Eh bien! je reste là, dit la bergère, après avoir fait le tour de

l’étable; l’autre chambre est belle, mais celle-ci est plus belle

encore, en vérité,--et comme je dormirai bien sur ce lit de paille!

Allez-vous-en et fermez la porte; je suis chez moi. Bonsoir!

V

Le prince Astère était désespéré. Trente fois il avait mis ses sabots

fumés, pris son bâton de frêne, allumé sa lanterne de corne; trente

fois, il avait en vain fait le pèlerinage de l’étable.

--Allons, se dit-il le trente et unième soir, j’irai encore une fois, et

si je n’y trouve personne, je ferai un nouvel édit qui annulera le

premier, et je m’ennuierai beaucoup. O Seigneur, fais que je trouve

l’élue!

Il tira le loquet, et sans entrer, jeta dans l’étable un regard presque

distrait: il n’avait plus la foi.

Il allait sortir, sans chercher davantage, honteux un peu de sa candeur,

lorsque la paille remua, juste sous la crèche, près du mufle endormi

d’une vieille vache rousse dont le lait tant de fois l’avait réconforté.

La bergère se souleva, ses cheveux blonds pleins de paille blonde; elle

était si fraîche et si gracieuse, si enfantine avec ses yeux troublés

par la lumière que le prince s’agenouilla, en disant:

--Tu es reine!

--Prince, dit la bergère, devinant que son seigneur était devant elle, ô

prince! je ne suis pas venue pour être reine, je ne suis rien qu’une

pauvre fille et une malheureuse pécheresse! Oui, prince, une pécheresse!

Je ne veux pas vous abuser: je suis... je suis... une fille perdue!

Elle pleurait et elle gémissait tant, que son pauvre corsage usé éclata

sous l’effort des sanglots, laissant voir deux tout petits seins

candides et peureux, pendant que le prince, lui baisant la main,

répétait simplement:

--Tu es reine, tu es reine, tu es reine!

D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes · 第 44 / 84 题