II

Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins et sous les chênes disputer

avec les Asolans. Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites. En se

joignant à eux, elle avait cru que des discours hardis et vrais lui

auraient permis de revivre élégamment les plaisirs d’amour, auxquels,

lasse, elle venait de dire adieu,--ayant à peine, cependant, dépassé la

trentaine. Mais les distinctions de ces âmes froides et de ces cœurs

légers, et de ces esprits faussés par la mode, l’exaspéraient, et,

aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle avait aimé si

abondamment que les débauches cérébrales de ces prudents lui semblaient

des rêves d’enfants malades et le cardinal, que pourtant elle estimait,

lui apparaissait tel qu’un pédagogue naïf et compliqué, vaniteux et

bonasse, très probablement impuissant et un peu ridicule.

Ayant donc abandonné les Asolans, elle voulut se purifier par des actes

et laver, en des baisers qui ne fussent pas des métaphores, le bleu

platonicien dont elle sentait qu’on lui avait teint la peau,--et elle se

laissa aimer pour la centième fois, mettant en cette dernière épreuve,

avec tout ce qu’elle avait de sensualisme païen, tout ce qui lui restait

de foi et de désintéressement.

Mais la viole ne vibrait plus.

Alors, elle songea à sa beauté et la voulut immortelle.

Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait jamais aimé que cela, en

somme,--et de retour de chacun de ses voyages à la recherche de l’amour,

avec quelle joie, reprenant possession d’elle-même, elle retrouvait la

grâce absolue de sa chair adorée!

Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse Hamadrias et la marquise

Fioravanti exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, parmi les

vasques d’agate et les dieux de bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de

sa propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit ce seul nom,

_Hamadrias_,--afin que la postérité révérât, comme une déesse, la femme

qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir été belle.

Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, les princesses et les

marquises passèrent dans la galerie du palais Fioravanti, admirant

l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur d’Hamadrias. Elle était là,

écoutant les propos, jouissant de l’envie, aimable et fière, se vouant,

pour son heure suprême, à laisser le souvenir d’une grâce impérieusement

unique,--puis, quand tous eurent passé au son des violons et des harpes,

elle approcha de ses lèvres la bague empoisonnée, don du défunt

pape,--et ses femmes l’emportèrent.

D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes · 第 34 / 84 题