Voyage dans la Dobrudja.--Une fausse alerte.--Les Turcs
en Roumanie.--Conseil de guerre en wagon.--Galatz ville
morte.--Braïla.--Histoire d’un bateau torpille.--A la recherche du
trésor du _Lufti-Djelil_.--Les plongeurs.--Déception.
Le 7 ou 8 septembre, le convoi qui part de Bukarest à dix heures du
matin, dans la direction de la Moldavie, emportait un grand nombre
d’officiers russes, à leur tête le général prince Woronzoff,
aide-de-camp de l’empereur. La destination de ces messieurs était la
petite ville de _Buseo_, sur la ligne de Jassy, à trois heures environ
de la capitale. Leur mission ostensible était de se rendre au-devant des
premiers bataillons de la garde impériale annoncés depuis près d’un mois
(comme s’il était possible de faire franchir à soixante mille hommes,
avec armes et bagages, un espace d’un demi-millier de lieues avec la
rapidité de l’hirondelle fendant l’air). Mais le but secret et véritable
du voyage était bien autrement important que l’accomplissement d’un acte
de politesse militaire. Il s’agissait tout simplement de prendre des
mesures pour préserver le littoral roumain d’une invasion de Turcs.
Certains points étaient positivement menacés. A Silistrie, en face de la
petite ville roumaine de Kalarasch, les pionniers turcs construisaient
un pont, et on pouvait lire dans des lettres de Constantinople, publiées
par de grands journaux très-sérieux, que vingt mille Circassiens et
bachi-bouzouks allaient, le séraskier lui-même le prédisait, rendre
visite à la principauté. Le général Woronzoff avait l’ordre de ramasser
toutes les forces échelonnées dans l’intérieur du pays, de requérir les
premiers bataillons de renfort venant de Russie qu’il rencontrerait en
route et de les diriger dans la direction du littoral qui paraissait la
plus menacée. Il y avait péril en la demeure. La veille, le ministre de
l’intérieur avait reçu un télégramme de la préfecture de Kalarasch conçu
en termes désespérés, annonçant que la population, s’attendant à chaque
moment au passage des troupes musulmanes, fuyait dans l’intérieur du
pays, et que le signataire de la dépêche (c’était en l’absence du
préfet, son secrétaire), se disposait à mettre les archives et la caisse
hors des atteintes des _bachi-bouzouks_. Le préfet de Kalarasch était
précisément en congé dans la capitale, il reçut l’ordre de rejoindre
immédiatement son poste.
C’est ainsi que je le trouvai dans le wagon-salon avec le prince
Woronzoff et ses aides de camp. On tint conseil de guerre dans le coupé.
Un des officiers déploya une grande carte d’état-major, et tout le monde
suivit attentivement les tracés des routes afin de se rendre compte de
quelle manière rapide on pourrait faire parvenir aux milices
territoriales du littoral les secours indispensables pour repousser une
attaque de l’ennemi. Pour les Russes, il ne s’agissait pas seulement de
préserver le territoire d’un allié, que leurs revers semblaient à ce
moment livrer à l’invasion, il fallait aussi garder leur unique ligne de
communication rapide. Le but d’une incursion de bachi-bouzouks n’était
pas seulement le pillage, mais aussi l’anéantissement de la ligne de
chemin de fer Bukarest-Jassy. Cette interruption aurait été plus
fâcheuse et bien plus sensible que jamais au moment où l’on attendait
les secours. De là l’empressement de l’état-major russe à préserver la
côte de la Roumanie.
Les fâcheuses nouvelles de la veille avaient déjà fait la boule de
neige. A _Buseo_, toute la population, bourgeois et paysans,
encombraient le quai de la gare. Ils attendaient avec anxiété les
nouvelles que nous devions leur apporter, mais, au contraire, c’est nous
qui allions être renseignés par des gens très-effarés et ne demandant
pas mieux que de jaser pendant tout l’arrêt du train.
Voilà ce qui s’était passé. Dans la nuit, les paisibles habitants
avaient été réveillés en sursaut par le fracas des roues de l’artillerie
et des caissons résonnant sur le pavé; une batterie d’artillerie,
stationnée dans la ville, s’éloignait au grand galop. Le matin, deux
_sotnias_ de cosaques étaient également parties dans la direction du
Danube. Il n’en fallut pas davantage pour faire supposer que la
tentative projetée avait été suivie d’un plein succès et que les Turcs
étaient déjà à Kalarasch et même au delà.
Sur le parcours, jusqu’à Braïla, on retrouvait à toutes les stations la
même cohue de curieux avides de nouvelles, désespérés de ne rien
apprendre de positif, et prévoyant, pour le lendemain, l’arrivée des
éclaireurs ennemis. Il faut convenir que si les événements ont montré
que ces terreurs étaient inutiles, on ne pouvait les considérer comme
tout à fait sottes et puériles. La Roumanie, comme je le remarquai
chaque fois dans mes excursions, pays complétement plat, dépourvu de
tout travail de fortification, était livrée à un coup de main. Donc,
n’accusons pas ces braves gens, dont quelques-uns faisaient leurs
paquets, de poltronnerie exagérée; ils étaient inquiets et avaient toute
raison de l’être.
Galatz, la grande cité commerçante de la Roumanie, m’a fait une
impression de tristesse comme on doit en éprouver en mettant les pieds
dans une des villes mortes dont parlent les voyageurs. Morte, Galatz le
paraissait en effet, au mois de septembre 1877. Les grandes maisons
entourées de beaux jardins, les villas opulentes des _consuls_,
reconnaissables à l’immense mât dressé devant la porte où l’on arbore
les couleurs de la nationalité dans les occasions solennelles ou
périlleuses, les cottages des négociants, puis, un peu plus loin, vers
le port, les comptoirs des sociétés de navigation, d’assurance, les
banques et les docks, tout cela était morne, désert, abandonné. Pas une
lumière ne brillait derrière ces volets, personne dans les serres, dans
les salons somptueusement meublés où se réunit à cette heure, dans les
temps normaux de la paix, une société raffinée dans ses goûts, aimant
les réunions, les fêtes, les plaisirs, étalant un luxe largement
alimenté par l’importance et l’étendue des transactions commerciales.
Toute cette _gentry_ était bien loin; le port étant fermé, la navigation
suspendue par des torpilles, il n’y avait aucun intérêt qui retînt à la
glèbe les armateurs et leurs familles. On s’était dispersé un peu
partout: dans les eaux de la Bohême, sur la plage d’Ostende et de
Brighton, dans les casinos de Trouville ou de Luchon, partout où les
belles toilettes--un peu tapageuses--et les allures élégantes étaient
assurées de trouver un public d’élite d’admirateurs. Pendant quelques
semaines, la présence de nombreuses troupes russes avait donné à Galatz
une animation d’un autre genre, mais depuis la tournure des événements
on s’était hâté d’expédier en Bulgarie tout l’effectif disponible dont
la présence était beaucoup plus essentielle au col de Shipka ou à
l’armée très-menacée du prince héritier qu’autour des billards des cafés
de la grande place ou dans les pintes grecques du port. Je me rendis
compte bien vite que pour apprécier Galatz à sa valeur il fallait
surprendre ce Marseille du Danube en pleine activité, alors que les
barques, les navires, les trois-ponts même, amarrés dans le port,
circulent joyeusement, entrant avec une cargaison de monnaie et sortant
bondés de marchandises. Je m’enfuis à Braïla.
Cette seconde cité commerçante, tout aussi déserte, tout aussi morne que
l’autre, offrait au moins quelques réminiscences historiques du début de
la guerre. C’est ici que l’on bâtit, le 22 juin, le premier pont sur
lequel le corps Zimmermann avait passé dans la Dobrudja. C’est ici
également, ou du moins en vue de cette ville bombardée par elles, que
furent coulées deux canonnières turques. Le passage, en somme
très-engageant par lui-même, valait bien l’honneur d’une visite.
Au-dessus de la ville, un peu sur la droite, s’élève un coteau planté de
vignes et d’arbres fruitiers très-soigneusement entretenus. De cette
hauteur on domine tout le panorama: le Danube formant un coude
au-dessous de la ville, le canal d’_Atschin_ rejoignant le cours
principal du grand fleuve et au fond du tableau la ville turque
d’Atschin. C’est ici que les Russes avaient installé leurs batteries en
pénétrant dans les principautés au mois d’avril, et la position était
assurément bien choisie. Depuis cinq mois, du reste, les ouvrages de
défense, rapidement élevés, étaient devenus inutiles, la guerre avait
été portée bien plus loin et les blanches maisons de Braïla n’avaient
plus à redouter d’autres cicatrices à part celles que çà et là elles
montraient orgueilleusement au voyageur de passage. Les canons avaient
été transportés ailleurs, et sur les redans, les contrescarpes, les
chevaux de frises et les plates-formes des batteries poussaient l’herbe,
les fleurs et surtout des pommes. L’heureux commandant de place vivait
en villégiature. Il avait fait venir de Russie sa femme, ses filles,
leur gouvernante et s’était installé avec la sérénité d’un philosophe
épris de la nature dans une petite _bastide_ sur le point culminant du
coteau, au centre des vignes. C’est au milieu de ce charmant intérieur
que je trouvai le guerrier dont l’autorisation était indispensable pour
visiter ce domaine, devenu le sien, par droit de conquête. Le capitaine
interrompit la leçon qu’il était en train de donner à la plus jeune de
ses «demoiselles», me demanda la permission de faire un petit bout de
toilette et nous nous mîmes en route.
«Voyez-vous cette mâture qui surgit hors de l’eau? me demanda le
capitaine quand après avoir visité très en détail toutes les anciennes
batteries, nous eûmes grimpé sur le talus le plus élevé des ouvrages.
J’interrogeai l’horizon et je découvris après quelques efforts une
grande flèche de bois qui se balançait, en effet, hors de l’eau. Il
pouvait y avoir, de l’endroit où nous étions à cette épave, quatre
kilomètres et demi environ. C’est à cette distance que le _Lufti-Djelil_
fut coulé bas d’un seul coup de canon. C’est à l’endroit même où nous
nous tenions que le coup fut tiré. Le canon, une énorme pièce se
chargeant par la culasse, au cou très-court, apoplectique et près
d’éclater à chaque décharge, avait été conservé dans la batterie.
Un malheur ne vient jamais seul. C’est ainsi que huit ou dix jours après
la perte de _Lufti_ un autre bâtiment de le flottille turque fut anéanti
cette fois par des torpilles.
Le capitaine, mon guide, qui alors ne pouvait donner autant de soins à
sa famille, avait fait partie de cette expédition. Il s’agissait, pour
la marine russe, d’éprouver l’efficacité d’un nouveau genre de torpilles
récemment inventées et qui avaient été fabriquées, neutralité à part, en
Autriche.
Voici comment on avait organisé l’expédition. Pendant la journée un
officier roumain sachant le turc était allé à Atschin en explorateur et
vêtu d’un déguisement, en marchand de dattes, je crois, il avait trouvé
moyen de se faire conduire à bord d’une de ces chaloupes canonnières.
Tout en fixant dans sa mémoire les endroits les plus propices pour la
pose des redoutables engins, il raconta au commandant turc que les
Russes étaient en fête à Braïla et qu’ils célébraient par des libations
très-copieuses un anniversaire national.
Le capitaine remercia le faux marchand de dattes de son renseignement et
il y ajouta tellement foi qu’il négligea de prendre les précautions les
plus élémentaires et envoya tout le monde se coucher. L’explorateur
avait dit vrai en partie. Les officiers russes de Braïla étaient réunis
dans la grande salle d’un hôtel et célébraient la fondation de leur
régiment. Mais tandis qu’on s’abandonnait aux plaisirs de la table à
l’hôtel de ***, un officier de marine russe suivi d’une dizaine
d’hommes--mon interlocuteur en était--s’avançaient à pas de loup le long
du rivage et s’embarquaient sur un des petits bateaux à coquille plate
et muni d’une machine à vapeur d’une grande puissance, mais dont le
tuyau n’est guère plus large que celui d’un poêle d’appartement. C’est
dans ces frêles embarcations qu’on dépose les torpilles sous leur triple
cuirasse et reliées par un fil de fer.
La nuit était très-noire, rien ne trahit ce départ mystérieux de la
petite expédition. Le vapeur minuscule coupa avec hardiesse et agilité
jusque sous les murs d’Atchin. Le Roumain indiqua parfaitement les
places... deux torpilles furent jetées à l’eau et glissées sous la
quille du cuirassé ottoman où tout dormait, qui semblait dormir
lui-même. Un coup de feu retentit cependant. Une sentinelle, postée
plutôt pour satisfaire aux lois de l’étiquette que par précaution, sur
la plate-forme de la cabine du capitaine, s’était doutée de quelque
chose, elle avait tiré un coup de fusil suivi de quelques autres;
l’alarme était donnée trop tard, la petite chaloupe fuyait à tire
d’ailes vers Braïla tandis que les ressorts infernaux des torpilles
mesuraient le temps que le capitaine et l’équipage du beau navire
avaient encore à vivre. Une explosion formidable retentit suivie d’une
seconde. On vit une immense colonne de flammes se projeter vers le ciel
puis se dissiper en une fumée qui se perdit dans les ombres de la nuit.
Un bruit de remous et c’était tout. Un beau navire et trois cents êtres
humains venaient de s’engloutir dans les flots! La force de la commotion
avait été telle que tout avait disparu.
La carcasse du _Lufti-Djelil_, l’autre canonnière anéantie par un seul
boulet russe reposait au fond du Danube et grâce à la baisse
extraordinaire des eaux, les mâts, comme nous avions pu nous en
apercevoir, étaient visibles. L’offre d’aller sur les lieux visiter
cette épave fut acceptée avec enthousiasme et peu après nous roulions
tous trois sur le grand pont bâti à pilotis qui relie la Dobrudja au
continent roumain. La première chose qui frappe le regard en débarquant
de l’autre côté c’est un tableau de dévastation. Un village, Gecet,
habité par des Turcs, où les habitants de Braïla venaient souvent passer
le dimanche, avait été entièrement anéanti. Il ne restait d’une centaine
de maisons que les soubassements de bois comme pour attester que des
hommes avaient demeuré ici et que d’autres avaient brutalement détruit
leur asile. Le respect de la propriété avait été, paraît-il, pratiqué de
cette façon dans toute la Dobrudja, et les colonels de cosaques avaient
résolu à leur manière la question d’Orient en supprimant les musulmans
et en bouleversant leurs habitations.
Pourtant si d’un côté la guerre cause des ruines, de l’autre on lui doit
des créations. Nous avons vu qu’un pont reliait les deux rives du
Danube. Le capitaine dit avec fierté combien de centaines de mille
roubles il avait coûté à son empereur. C’est le terme consacré et
invariable. L’empereur paie tout, donne tout... Mais là ne s’arrêta pas
la force de création dans cette guerre. Autrefois il n’existait aucune
communication régulière entre Atschin et le rivage du canal du Danube,
on se perdait au milieu des joncs; aujourd’hui il y a une route assez
large et pas trop incommode, installée par le génie russe et rapidement
achevée, grâce au concours des matelots grecs et italiens sans ouvrage,
subitement transformés en paveurs. Il fallut quitter cette route après
avoir fait trois ou quatre cents tours de roue et s’engager au milieu
des joncs qui atteignaient presque à hauteur d’homme sur un terrain
marécageux qui est sous l’eau la moitié de l’année. Tout d’un coup les
joncs se séparent, voici une éclaircie: la partie supérieure de la
cheminée du _Lufti-Djelil_ a été projetée de ce côté et en tombant elle
a fait place nette.
Nous retrouvons cette immense pièce, commençant déjà à se rouiller,
fendue en deux, zébrée de rouge et de noir. Cinq minutes plus loin la
forêt de jonc s’ouvre de nouveau, mais cette fois sur le fleuve ou
plutôt sur l’étroit canal qui forme un des innombrables bras. L’épave du
_Lufti_ est là devant nous à quelques brassées seulement. Les eaux sont
tellement descendues depuis quelques jours que toute la plate-forme du
gouvernail est à découvert. A la vérité le gouvernail même est brisé,
l’élégant grillage qui entrave et protége la plate-forme est rompu en
maints endroits et tordu dans d’autres; en revanche tout l’avant de la
quille est en parfait état de conservation; on peut encore, même admirer
le luxe de badigeon de la marine militaire turque. La coquille du
bâtiment était peinte en blanc avec des baguettes d’or, tout comme le
salon d’un bourgeois aisé. Un croissant d’or entouré de lettres
fantaisistes brillait au-dessus du mât d’artimon. La partie inférieure
du navire était enfermée sous l’eau.
On attendait avec une certaine impatience à Braïla que la baisse
continue des eaux mît complétement à nu la carcasse, et une pensée de
lucre se rattachait à cette attente. Il y avait au sujet du navire une
petite légende. La veille même du jour où l’explosion se produisit,
racontait-on, une somme de 80,000 livres turques, en belles pièces d’or,
avait été transportée à bord du _Lufti-Djelil_, c’était la caisse de la
flottille; en outre, les notables d’Atschin avaient mis en sûreté à bord
leurs bijoux et leur argenterie. De cette manière, le _Lufti-Djelil_
prenait les proportions d’un galion, et je n’aurais pas été étonné si
une société par actions s’était formée comme pour ceux de Vigo. Faute de
plongeurs attitrés et officiels, des ouvriers grecs, employés à la
réparation de la route, et des soldats pratiquaient des fouilles pour
leur compte. Le capitaine, désireux de se rendre compte du résultat de
ces recherches, monta sur la plate-forme du gouvernail. Je le suivis,
mais bientôt je battis en retraite sérieusement épouvanté.
Par un grand trou, effet de l’usure du bois par l’eau, l’œil plongeait
dans l’entrepont; des cadavres y séjournaient depuis trois mois, gonflés
outre mesure, défigurés en partie, rongés par les poissons et les rats
d’eau... Le spectacle était atroce. Il y avait surtout un nègre vêtu
d’une sorte de grand burnous, dont les yeux avaient été lancés hors de
leur cavité; le nez, à moitié dévoré, n’offrait plus au regard qu’un
lambeau informe de chair rougeâtre. Un des pieds commençait à se
dépouiller de la peau, tandis que l’autre était encore dans une
pantoufle de maroquin, bien conservé. Deux jolies petites mouettes, au
blanc plumage, donnaient de gais coups de bec dans le crâne d’un
officier étendu la face contre terre...
J’en avais assez vu et j’admirai fort, mais sans l’envier, la puissance
de nerfs chez deux dames russes qui visitaient également l’épave et ne
paraissaient pas pouvoir se rassasier à la vue de ce tableau qui aurait
certainement enthousiasmé le plus féroce des impressionnistes. Mon
compagnon, le capitaine, sans s’émouvoir, donna l’ordre à un soldat de
sauter à l’eau pour voir s’il n’aurait pas pied sur le plancher du pont.
Le troupier, sans se sentir gêné autrement par la présence des deux
dames, ôta tunique, culotte, chemise, et parut bientôt avec un collier
d’amulettes autour du cou pour tout ornement. Il fit un signe de croix
et s’élança, et, après un plongeon, reparut debout avec de l’eau jusque
sous les aisselles.
Il avait pied, en effet, sur le plancher du pont, mais il lui fallut
déployer beaucoup d’adresse et d’attention pour ne pas culbuter dans une
des grandes crevasses causées soit par les bombes, soit par l’usure. Il
serait tombé, perdu sans rémission, dans le fond de la cale du bâtiment
au milieu des cadavres et des détritus de toute espèce. Le brave garçon
ramassa une à une plusieurs curiosités: un sabre d’origine hongroise et
fabriqué au siècle dernier, comme le prouvait une inscription; des
cartouches en grand nombre, toutes de fabrication anglaise; une petite
cassette contenant des papiers de bord et une foule de bricoles qu’il
passait respectueusement à son chef, debout sur la passerelle. Mais
aucune trace d’un trésor!
Soudain le troupier plongeur poussa un cri aigu: il venait de heurter un
corps dur de son pied. Il tâtonna sous l’eau avec les mains, mais
l’objet contre lequel il s’était buté était trop lourd pour qu’un homme
seul fût en état de le soulever. Un second soldat, sur un signe du
capitaine, se déshabilla également.
Tous deux se munirent d’une barre de fer dont ils se servirent comme
d’un _cric_. Après beaucoup d’efforts, de jurons et de cris, le
mystérieux objet est enfin soulevé, c’est le couvercle d’un coffre-fort!
Triomphe et bénédiction! La caisse du _Lufti-Djelil_ est retrouvée, dans
quelques instants les flots d’or, les cariatides de bijoux vont
apparaître, tout cela sera de bonne prise. L’officier stimule l’ardeur
des hommes, il leur promet un pourboire royal, à-compte sur la
découverte. Mais la mise au jour du trésor n’est pas aisée, le coffre
est ouvert béant, l’intérieur contre le plancher, les parois de fer
forment ainsi un triangle qu’il s’agit de dresser en carré à l’aide du
cric pour vérifier l’intérieur. Ce travail, très-pénible à exécuter dans
l’eau, dura deux heures, pendant lesquelles j’eus le temps de faire une
excursion à Atschin, la première ville importante de la Dobrudja. Je n’y
trouvai d’ailleurs rien de bien intéressant et me hâtai de retourner sur
le théâtre des fouilles aquatiques. La mine très-allongée du capitaine
me renseigna bien avant qu’il eût parlé sur le résultat négatif de
l’entreprise. L’immense coffre-fort était aussi vide que celui où
devraient se trouver les fonds affectés au paiement du coupon ottoman.
La légende du trésor était-elle comme les neuf dixièmes des légendes un
pur _humbug_, ou bien d’autres fureteurs plus avisés avaient-ils
approfondi plus utilement les mystères du _Lufti-Djelil_ laissant aux
tard-venus la carcasse, c’est-à-dire le coffre-fort, et, comme fiche de
consolation, quelques armes à moitié détériorées? Je réfléchissais
là-dessus tandis que le soir même le train me ramenait à Bukarest.