Jassy.--Un hôtel peu engageant.--La pâque en Moldavie.--Tohu bohu à la
gare.--Un voyage avec obstacles.--Halte à Foksani.--Un déserteur.--Dans
une diligence roumaine.--En wagon.
La ligne d’Ungheni à Jassy avait été ouverte seulement quelques mois
auparavant, reliant les chemins roumains et par conséquent autrichiens,
avec les grandes voies ferrées de l’empire russe. La nécessité de ce
petit embranchement s’était fait sentir depuis très-longtemps, et
pourtant il avait fallu la guerre pour réaliser un vœu que formulaient
tous les voyageurs forcés d’échanger pour une demi-journée le
confortable coupé contre les véhicules les plus excentriques. Différents
indices trahissent la récente construction de la voie, le train
tremblote un peu en s’engageant sur les rails, et la prudence commande
la lenteur en passant sur le pont à peine achevé sur le Pruth. Ce fleuve
est coupé de marécages, submergés dans cette saison, dont l’existence
est révélée par l’extrémité des roseaux qui se balancent gracieusement.
Des flamants aux ailes blanches et noires avec un duvet rosé s’envolent
gracieusement et tout effarés par l’arrivée du train. Bientôt les
herbages dont la croissance est déjà énorme s’entr’ouvrent et des
fenêtres nous apercevons coquettement étalées sur leur lit de fleurs et
de verdure les habitations de Jassy. Il nous tarde d’aborder sur cette
rive promise; la fatigue du voyage, la poussière dont nous sommes
couverts, mais par-dessus tout un cruel malaise dû à l’étrange cuisine
si variée des différents buffets du parcours nous le font vivement
désirer. A six heures et demie nous sommes en gare et quelques minutes
plus tard une voiture nous dépose dans un hôtel, dont l’aspect nous eût
fait fuir dans toute autre circonstance. De la cour dans la salle
commune et de celle-ci dans les chambres réservées aux voyageurs, la
saleté montait par degrés, et le réduit qui nous fut destiné pour la
nuit ressemblait à un chenil meublé, tapissé d’impénétrables toiles
d’araignées.
Le personnel de service masculin était à l’avenant, et le maître
d’hôtel, le sommelier et le garçon de salle paraissaient avoir la même
répulsion pour le savon que pour les balais et les plumeaux. La
politesse n’était pas non plus le fait de ces officieux Moldaves qui
avaient tous un faux air de Fra Diavolo en tablier et en frac graisseux,
pour qui le voyageur échoué sur leur plage était une proie facile à
saisir, taillable, corvéable et découpable à merci. Aussi est-ce avec un
véritable enthousiasme que j’acceptai l’offre d’un jeune médecin
militaire attaché à l’ambulance russe de Jassy, qui me proposa
l’hospitalité dans une sorte de pavillon dépendant du «cercle de
l’aristocratie». Ce pavillon se composait de deux toutes petites pièces
assez gentiment meublées, et outre cela, d’une espèce de cahute de
feuillage dans laquelle couchait le brosseur du médecin, une sorte de
baskir à la tête toute ronde, pelée, rasée, au nez camus et plat, des
grands yeux très-étonnés et par-dessus sa figure un air dolent,
pleurnicheur, la mine allongée d’un barbet que l’on vient d’étriller et
qui geint, bon garçon et excellent serviteur, tout à son affaire
d’ailleurs, brossant à tour de bras bottes, tuniques, pantalons et
poussant des hurlements à fendre l’âme parce qu’il avait cassé un verre
en le remplissant au samovar fumant et en constante ébullition qui se
trouvait dans la cour. Le matin, quand je quittai fort allègrement
l’hôtellerie poussiéreuse et nauséabonde où je m’étais fourvoyé, le
printemps sous ses aspects les plus riants se montrait dans les rues de
l’ancienne capitale moldave. Ce ne sont partout qu’arcs de triomphe de
verdure, branches de lilas et de rosiers, rameaux de pins et de hêtres
s’enlaçant au-dessus de l’encadrement des portes et des fenêtres. Le
pavé était littéralement jonché d’herbes, de feuilles et de fleurs des
champs, les toits de beaucoup de maisons aussi étaient enguirlandés, et
le ciel d’un bleu inaltérable souriait à cette fête du renouveau. Nous
étions au dimanche de la Pentecôte russe, et de temps immémorial on
célèbre cette fête en parfumant les maisons et les rues de la flore qui
est arrivée à son plus grand degré d’épanouissement. La plus humble
demeure veut sa part de cet _infiorata_. Klasko, le baskir de mon ami le
médecin, avait rapporté de je ne sais où deux énormes brassées de
sainfoin, d’herbe et de verdure. Il en avait tapissé les deux petites
pièces et avait triomphalement suspendu au-dessus du lit de son maître
plusieurs arbustes entrelacés. Et il riait de joie et d’orgueil en
montrant cette rustique décoration, il en faisait admirer l’ordonnance
en poussant des petits cris et en tapant dans ses mains comme un grand
gamin demi-sauvage qu’il était.
Toute la ville chrétienne (cela ne veut pas dire toute la ville entière,
car les juifs forment au moins la moitié de la population de Jassy),
était sur le chemin des églises. Jassy n’est point après tout une ville
désagréable. La partie haute, celle qui domine assez fièrement les
maisons de campagne et les habitations superposées sur le coteau est
régulièrement bâtie, les rues y sont larges et le pavé n’inflige pas aux
piétons cette torture qui est un supplice habituel dans les petites
villes de la Roumanie. Aussi on cite avec orgueil les trottoirs dallés
et les chaussées macadamisées de la capitale moldave. Tout cela
disparaissait sous les foins coupés, les herbes et les fleurs. Dans les
églises, les cierges blancs brûlaient au milieu des corbeilles de fleurs
cravatées de nœuds de satin.
La foule des fidèles n’avait nullement les allures bigotes des dévots de
la Russie. En priant, en psalmodiant les chants, tous avaient l’air
heureux de vivre, on se sentait près du Midi, il y avait un rayon de
soleil printanier sur les visages des femmes, et leurs toilettes
fraîches et élégantes respiraient le gracieux mois de mai dans chaque
pli de la robe et dans chaque nœud de ruban. Les soldats russes
semblaient dépaysés; mais ils n’en priaient pas moins avec ferveur.
Quel contraste entre la ville faisant ainsi la Pentecôte et le mouvement
incessant plein de bruit et de variété de la gare! Ce bâtiment, situé en
contre-bas de la ville et séparé de celle-ci par un large fossé de boue,
ne désemplissait pas.
Le propriétaire du buffet faisait des affaires d’or; ce digne
dispensateur de victuailles ne devait pas au point de vue de ses
intérêts désapprouver la politique belliqueuse de M. Ignatieff. Son
établissement ne chômait pas, les garçons de salle avaient la plus
grande peine à répondre aux appels des clients, pour la plupart
militaires, qui arrivaient avec un appétit doublé par les longues
étapes. Une nuée de _négociants_, véritables sauterelles dont les plus
jeunes avaient à peine quinze ans, se faufilaient entre les jambes au
milieu des tables, ne tarissant pas en offres les unes plus avantageuses
que les autres, présentant tour à tour ou ensemble des selles de
chevaux, des manteaux cirés, des bretelles hygiéniques, des plastrons à
l’épreuve de toute espèce de balles et une foule d’autres choses.
Tous ces industriels avaient mis leurs prix sur pied de guerre et ils
établissaient entre l’acheteur civil et l’acheteur militaire une
différence qui n’était pas à l’avantage du dernier. C’est ainsi que l’on
m’offrit un manteau de toile cirée pour 20 francs, tandis qu’on
réclamait 20 roubles, c’est-à-dire plus du double, du même objet proposé
à un officier, le rouble valant alors 2 fr. 60 c. Plusieurs de ces
industriels offraient à côté de leurs marchandises des articles d’une
autre espèce; mais de ceux-là pouvaient seuls profiter les officiers
dont le séjour à Jassy se prolongeait au moins pendant une nuit.
Dédaigneux de toute entremise, plusieurs de ces «_articles_» venaient
exposer leur museau fardé et leurs falabalas sur les banquettes peu
rembourrées de la gare.
Les rails étaient toujours occupés; deux ou trois trains militaires
étaient constamment en gare, tous bondés de troupes qui s’entassaient
dans les wagons à bestiaux tandis que, pour faire écouler plus
rapidement les heures d’attente, une musique militaire ne cesse de se
faire entendre sur le quai. Puis ce sont les voyageurs civils qui
s’entassent comme ils peuvent dans l’unique train destiné à les emporter
soit vers Bukarest soit vers Suscawa, la frontière autrichienne. Ce
train part quand il peut et sans que les heures désignées par
l’indicateur aient quoi que ce soit à y voir; puis, sans compter les
retards mis sur le compte des mouvements de troupes, il y a les
accidents des ponts rompus, les éboulements de terrain, les
interruptions de rails. Enfin il faut compter avec les boulets tardifs
des cuirassés turcs. Le grand-duc Nicolas lui-même n’a pas été à
l’épreuve de ces projectiles, il y a échappé comme par miracle.
Le convoi qui l’amenait en Roumanie franchissait le pont de Barbosch
près de Braïla, deux obus sont venus éclater à quelques mètres de la
voie. Le prince n’a rien eu, mais on a cru à un guet-apens, et on s’est
mis à chercher partout les espions qui auraient fait des signaux à
Hobart Pacha. On ne trouva qu’un journaliste italien tout frais débarqué
de Rome. Il avait appris le passage du prince et il s’était rangé le
long de la voie, son calepin d’une main et son crayon de l’autre, comme
un astronome qui veut se rendre compte du passage de Vénus. On le mit au
violon pour quelques heures et il n’eut pas de peine à se disculper. En
raison de ce petit intermède, la compagnie se sentit moins d’humeur que
jamais à garantir aux voyageurs la sécurité et l’intégrité du trajet,
puisque, quand je me présentai au guichet pour prendre à très-beaux
deniers comptants (la ligne Bukarest-Jassy est assurément une des plus
chères de l’Europe) mon billet pour la capitale de la Roumanie, on ne
consentit à m’en délivrer un que pour une station intermédiaire, à peu
près à moitié chemin. Nous y arrivâmes avec un retard considérable au
milieu de la nuit. La compagnie nous débarqua sur le quai d’une infime
localité en nous signifiant que nous n’irions pas plus loin.
Pourquoi? Parce que les trains ne marchent plus. Quand marcheront-ils de
nouveau? C’est là une question oiseuse, sans doute, à laquelle les
agents se seraient fait un scrupule de répondre, en vertu de l’adage
bien connu: sotte demande... etc. Bref, nous en fûmes réduits à tenir
conseil entre nous voyageurs, de quelle manière nous ferions pour ne pas
être obligés de rester en quelque sorte en gage au buffet de ***. Il y
avait bien quelques voituriers du pays qui nous offrirent, moyennant un
nombre insensé de «_ducats_» (11 fr. 75 c. la pièce) et de _pauls_
(abréviatif de napoléons), de nous transporter au delà d’un pont, celui
de Barbosch, dont on parlait tant depuis le commencement des hostilités.
Mais puisque ce pont, comme le racontaient en criant et en gesticulant
les automédons, s’était écroulé et ne pourrait pas être rétabli avant
huit jours, comment ces messieurs nous transporteraient-ils au-delà du
Zereth, grossi par les pluies de printemps? Ne nous déposeraient-ils pas
tout bonnement sur la rive peu fleurie du fleuve, comme le chemin de fer
nous avait déposés sur le quai d’une gare perdue? Ceci fit réfléchir
même les plus pressés d’entre nous, des fournisseurs d’Odessa, appelés à
Bukarest pour une grosse affaire de gilets de flanelle et de viande de
boucherie, qui avaient déjà sorti leur bourse en filigrane et se
disposaient à passer sous les fourches caudines des _birjars_ (cochers).
Il y eut de nouveaux conciliabules dans lesquels MM. les cochers
intervinrent énergiquement pour jurer leurs grands dieux que s’il le
fallait ils feraient passer la rivière à la nage à leurs chevaux. Ces
promesses quasi-mythologiques ne furent pas d’un grand effet. On préféra
s’en remettre à la science topographique d’un officier roumain qui,
accompagné d’une dame à l’air intéressant et langoureux, cherchait à
sortir d’embarras en étudiant avec toute la science voulue une
magnifique carte d’état-major étendue devant lui. Ces recherches ne
restèrent pas infructueuses. Au bout de quelques instants, l’officier
nous communiqua le plan de campagne résultant de son investigation qui
se résumait en ceci: Prendre le train suivant partant à quatre heures du
matin, et rétrograder d’une station. Là, nous trouverions la diligence
avec ses cinq chevaux pour nous conduire à Foksani--une ville, une
grande ville, assurait patriotiquement l’officier. Il faudrait par
exemple accepter pour une journée l’hospitalité de cette illustre
capitale, car c’est le soir seulement que la diligence repartait.--De
cette façon, après avoir passé la nuit en voiture, nous arriverions au
point du jour à Buseo et l’après-midi à Bukarest. Le voyage durerait
soixante-douze heures au lieu de vingt, mais nous arriverions. Le
programme ne tarda pas à être mis à exécution. Après deux heures
d’attente, le train qui nous avait amenés nous ramena d’une station en
arrière.
A la gare de... il fallut faire preuve d’une certaine souplesse de
musculature pour prendre d’assaut la diligence assaillie de tous les
côtés et échapper de la sorte aux _birjars_ locaux qui tondaient les
passagers à pleine toison. Mais quand je me hissai sur l’antique et
vénérable guimbarde et que j’y fus installé aux côtés du capitaine dont
l’intéressante compagne s’était réfugiée dans le coupé, quand le
_dorobantz_ (gendarme de la milice chargé d’accompagner les diligences
pour que malheur ne leur arrive) se fut juché sur l’impériale comme sur
un siége, assis à la turque sur un monceau de malles et de sacs de peau
dont plusieurs à lourdes ferrures compliquées, contenaient le courrier,
quand le postillon eut fait claquer son fouet dans l’air et que les cinq
petits chevaux secs, nerveux et alertes se furent ébranlés, au premier
mouvement d’humeur succéda un complet ravissement. C’est qu’un paysage
d’une rare beauté, majestueusement encadré par les cimes vertes des
Karpathes, se déroulait devant nos yeux baigné dans les splendeurs
dorées d’une incomparable matinée de printemps. Jamais trajet ne parut
aussi court que ce voyage matinal au milieu d’un semblable paradis que
l’on ne soupçonnait pas; car, venant en Roumanie, je ne croyais pas
trouver un coin de Suisse. Mon compagnon d’impériale, l’officier,
paraissait très-flatté dans son patriotisme; il était enchanté
d’entendre parler avec enthousiasme de son pays. Il renchérissait
encore: «Ah! si vous connaissiez Piatra!--Quelle est cette dame?--Ce
n’est pas une dame, c’est une ville, une petite ville où mon régiment
est en garnison. C’est splendide! Et comme on s’y amuse! Mais,
ajouta-t-il, Foksani non plus n’est pas à dédaigner, nous y avons eu un
carnaval très-agréable pendant la «concentration». Je vais même faire
visite à plusieurs dames--et, ajouta-t-il en clignant de l’œil,
réveiller d’anciens souvenirs.» Comme je le regardais non sans quelque
surprise, il comprit à demi-mot. «Oh! madame n’est pas ma femme--grâce à
Dieu, je ne suis pas marié: c’est l’épouse de mon capitaine qui me l’a
confiée pour ce voyage.» Touchante fraternité d’armes!
Le postillon s’arrêta devant une petite auberge; nous trinquâmes, et la
voiture repartit de nouveau pour ne faire halte que devant la maison de
poste de Foksani. Ce n’était pas assurément une «grande ville», comme me
l’avait assuré le lieutenant, mais c’était une cité assez coquette, avec
des maisons blanches et quelques villas entourées de jardins
soigneusement entretenus, et dont la plus belle,--pendez-vous,
Normands!--appartenait à l’avocat de l’endroit. Du reste, le calme
partout, un seul petit incident qui parle de la guerre. Des miliciens
conduisent à travers la ville un déserteur qu’on vient de capturer. Le
pauvre diable et son escorte sont vêtus de la même façon: un bonnet de
peau; sur le corps un haillon informe de couleur indescriptible, un
pantalon de toile mainte fois déchiré et pas de chaussures aux pieds.
Les «soldats», revêtus de ce costume peu militaire, sont armés de vieux
fusils à pierre, le déserteur porte une longue chaîne soudée à son bras
et dont un soldat tient l’extrémité; il ressemble ainsi à un ours qu’on
mène à la foire. Du reste, le prisonnier ne se fait pas de bile, il mord
à belles dents dans une énorme miche de pain dont la moitié est
«enserrée» entre sa vareuse et sa peau bronzée comme celle d’un nègre.
Ce fut là tout l’épisode belliqueux de mon séjour à Foksani. Cependant
le soir, au moment de nous mettre en route, nous vîmes arriver à la
poste, tout couvert de poussière, dans un cabriolet, un officier
prussien qui donna à haute voix et très-impérieusement des ordres pour
la continuation de son voyage. Cet officier était M. de Liegnitz,
attaché spécialement au prince Carol pendant la guerre. On disait qu’il
apportait au jeune souverain maints conseils signés de de Moltke. Nous
retrouverons peut-être le major qui, suivi de son brosseur à moustaches,
un gaillard qui malmena rudement le personnel des postes, n’a pas voulu
rester spectateur passif des événements et a poussé avec le général
Gourko au delà des Balkans pour y décrocher la croix de Saint-Georges!
Mais nous n’en sommes pas encore là. Il faut d’abord accepter, pendant
une nuit entière, les épreuves multiples d’un voyage en diligence dans
le pays roumain. La diligence est une voiture des plus primitives, elle
pourrait avoir été exposée sous Noé, s’il y avait eu alors des
expositions universelles de carrosserie. C’est informe, c’est lourd,
c’est grotesque, mais c’est surtout mal commode. Il ne faudrait pas non
plus songer à classer cet objet dans une des catégories prévues par
l’art de la carrosserie; dans le temps, on aurait pu l’appeler calèche
ou berline, mais c’était sans doute sous le règne des anciens hospodars.
Quant au postillon, il n’a rien du gracieux et coquet costume de son
confrère de Longjumeau; son accoutrement ressemble beaucoup à celui du
déserteur que j’ai vu ce matin, il est tout aussi bronzé de peau, et de
plus complétement ivre. Debout sur son siége, il laboure les côtes de
ses cinq bêtes à coups de fouet en y ajoutant une foule de jurons ou de
plaintes dont l’effet sur l’attelage est certainement problématique,
mais qui nous empêchent absolument de dormir à l’intérieur. Au surplus,
mon nouvel ami l’officier a fait appel à ma galanterie pour dégager un
peu les pieds de «Madame» et lui permettre de s’étendre à son aise. Pour
cela, il fallut mettre de côté les innombrables paquets, cartons à
chapeaux et autres accessoires dont une jolie femme ne manque jamais de
s’encombrer en voyage et qui furent religieusement relégués de mon côté.
Bientôt je fus pris dans l’encadrement formé par toutes ces belles
choses comme dans un étau. Mes jambes serrées contre les parois de la
voiture ne pouvaient pas bouger puisqu’elles rencontraient partout le
bois d’une malle ou le carton d’une boîte. De plus, l’officier, voulant
jouir également des immunités réclamées au nom de la galanterie, prenait
ses aises aux dépens des miennes, de sorte que, lorsque je me croyais
dépêtré des bagages de la dame, je tombais de plus belle sur les jambes
raides et osseuses du guerrier. Ajoutez qu’un énorme marchand de
bestiaux installé à mes côtés dans la diligence avait une tendance
très-marquée pour dodeliner sur mes épaules, en ronflant comme une
contrebasse. L’agréable voyage! Jamais nuit ne me parut aussi longue;
aussi était-ce pour moi une véritable jouissance de sauter bas à chaque
relais et de me dégourdir les jambes. Enfin, quelques instants après le
lever de l’aurore, les chevaux, exténués de fatigue, nous firent faire
une entrée très-piètre à Buseo. La gare était au bout de la ville et les
cahots exécutés par notre guimbarde sur le pavé fantastique de la ville,
furent le digne couronnement du supplice enduré. Oh! la volupté
d’échanger la mauvaise diligence contre l’excellent wagon! A huit
heures, ce rêve fut une réalité et à dix heures du matin nous étions à
Plojesti, le quartier général du grand-duc.