CHAPITRE VI

Jassy.--Un hôtel peu engageant.--La pâque en Moldavie.--Tohu bohu à la

gare.--Un voyage avec obstacles.--Halte à Foksani.--Un déserteur.--Dans

une diligence roumaine.--En wagon.

La ligne d’Ungheni à Jassy avait été ouverte seulement quelques mois

auparavant, reliant les chemins roumains et par conséquent autrichiens,

avec les grandes voies ferrées de l’empire russe. La nécessité de ce

petit embranchement s’était fait sentir depuis très-longtemps, et

pourtant il avait fallu la guerre pour réaliser un vœu que formulaient

tous les voyageurs forcés d’échanger pour une demi-journée le

confortable coupé contre les véhicules les plus excentriques. Différents

indices trahissent la récente construction de la voie, le train

tremblote un peu en s’engageant sur les rails, et la prudence commande

la lenteur en passant sur le pont à peine achevé sur le Pruth. Ce fleuve

est coupé de marécages, submergés dans cette saison, dont l’existence

est révélée par l’extrémité des roseaux qui se balancent gracieusement.

Des flamants aux ailes blanches et noires avec un duvet rosé s’envolent

gracieusement et tout effarés par l’arrivée du train. Bientôt les

herbages dont la croissance est déjà énorme s’entr’ouvrent et des

fenêtres nous apercevons coquettement étalées sur leur lit de fleurs et

de verdure les habitations de Jassy. Il nous tarde d’aborder sur cette

rive promise; la fatigue du voyage, la poussière dont nous sommes

couverts, mais par-dessus tout un cruel malaise dû à l’étrange cuisine

si variée des différents buffets du parcours nous le font vivement

désirer. A six heures et demie nous sommes en gare et quelques minutes

plus tard une voiture nous dépose dans un hôtel, dont l’aspect nous eût

fait fuir dans toute autre circonstance. De la cour dans la salle

commune et de celle-ci dans les chambres réservées aux voyageurs, la

saleté montait par degrés, et le réduit qui nous fut destiné pour la

nuit ressemblait à un chenil meublé, tapissé d’impénétrables toiles

d’araignées.

Le personnel de service masculin était à l’avenant, et le maître

d’hôtel, le sommelier et le garçon de salle paraissaient avoir la même

répulsion pour le savon que pour les balais et les plumeaux. La

politesse n’était pas non plus le fait de ces officieux Moldaves qui

avaient tous un faux air de Fra Diavolo en tablier et en frac graisseux,

pour qui le voyageur échoué sur leur plage était une proie facile à

saisir, taillable, corvéable et découpable à merci. Aussi est-ce avec un

véritable enthousiasme que j’acceptai l’offre d’un jeune médecin

militaire attaché à l’ambulance russe de Jassy, qui me proposa

l’hospitalité dans une sorte de pavillon dépendant du «cercle de

l’aristocratie». Ce pavillon se composait de deux toutes petites pièces

assez gentiment meublées, et outre cela, d’une espèce de cahute de

feuillage dans laquelle couchait le brosseur du médecin, une sorte de

baskir à la tête toute ronde, pelée, rasée, au nez camus et plat, des

grands yeux très-étonnés et par-dessus sa figure un air dolent,

pleurnicheur, la mine allongée d’un barbet que l’on vient d’étriller et

qui geint, bon garçon et excellent serviteur, tout à son affaire

d’ailleurs, brossant à tour de bras bottes, tuniques, pantalons et

poussant des hurlements à fendre l’âme parce qu’il avait cassé un verre

en le remplissant au samovar fumant et en constante ébullition qui se

trouvait dans la cour. Le matin, quand je quittai fort allègrement

l’hôtellerie poussiéreuse et nauséabonde où je m’étais fourvoyé, le

printemps sous ses aspects les plus riants se montrait dans les rues de

l’ancienne capitale moldave. Ce ne sont partout qu’arcs de triomphe de

verdure, branches de lilas et de rosiers, rameaux de pins et de hêtres

s’enlaçant au-dessus de l’encadrement des portes et des fenêtres. Le

pavé était littéralement jonché d’herbes, de feuilles et de fleurs des

champs, les toits de beaucoup de maisons aussi étaient enguirlandés, et

le ciel d’un bleu inaltérable souriait à cette fête du renouveau. Nous

étions au dimanche de la Pentecôte russe, et de temps immémorial on

célèbre cette fête en parfumant les maisons et les rues de la flore qui

est arrivée à son plus grand degré d’épanouissement. La plus humble

demeure veut sa part de cet _infiorata_. Klasko, le baskir de mon ami le

médecin, avait rapporté de je ne sais où deux énormes brassées de

sainfoin, d’herbe et de verdure. Il en avait tapissé les deux petites

pièces et avait triomphalement suspendu au-dessus du lit de son maître

plusieurs arbustes entrelacés. Et il riait de joie et d’orgueil en

montrant cette rustique décoration, il en faisait admirer l’ordonnance

en poussant des petits cris et en tapant dans ses mains comme un grand

gamin demi-sauvage qu’il était.

Toute la ville chrétienne (cela ne veut pas dire toute la ville entière,

car les juifs forment au moins la moitié de la population de Jassy),

était sur le chemin des églises. Jassy n’est point après tout une ville

désagréable. La partie haute, celle qui domine assez fièrement les

maisons de campagne et les habitations superposées sur le coteau est

régulièrement bâtie, les rues y sont larges et le pavé n’inflige pas aux

piétons cette torture qui est un supplice habituel dans les petites

villes de la Roumanie. Aussi on cite avec orgueil les trottoirs dallés

et les chaussées macadamisées de la capitale moldave. Tout cela

disparaissait sous les foins coupés, les herbes et les fleurs. Dans les

églises, les cierges blancs brûlaient au milieu des corbeilles de fleurs

cravatées de nœuds de satin.

La foule des fidèles n’avait nullement les allures bigotes des dévots de

la Russie. En priant, en psalmodiant les chants, tous avaient l’air

heureux de vivre, on se sentait près du Midi, il y avait un rayon de

soleil printanier sur les visages des femmes, et leurs toilettes

fraîches et élégantes respiraient le gracieux mois de mai dans chaque

pli de la robe et dans chaque nœud de ruban. Les soldats russes

semblaient dépaysés; mais ils n’en priaient pas moins avec ferveur.

Quel contraste entre la ville faisant ainsi la Pentecôte et le mouvement

incessant plein de bruit et de variété de la gare! Ce bâtiment, situé en

contre-bas de la ville et séparé de celle-ci par un large fossé de boue,

ne désemplissait pas.

Le propriétaire du buffet faisait des affaires d’or; ce digne

dispensateur de victuailles ne devait pas au point de vue de ses

intérêts désapprouver la politique belliqueuse de M. Ignatieff. Son

établissement ne chômait pas, les garçons de salle avaient la plus

grande peine à répondre aux appels des clients, pour la plupart

militaires, qui arrivaient avec un appétit doublé par les longues

étapes. Une nuée de _négociants_, véritables sauterelles dont les plus

jeunes avaient à peine quinze ans, se faufilaient entre les jambes au

milieu des tables, ne tarissant pas en offres les unes plus avantageuses

que les autres, présentant tour à tour ou ensemble des selles de

chevaux, des manteaux cirés, des bretelles hygiéniques, des plastrons à

l’épreuve de toute espèce de balles et une foule d’autres choses.

Tous ces industriels avaient mis leurs prix sur pied de guerre et ils

établissaient entre l’acheteur civil et l’acheteur militaire une

différence qui n’était pas à l’avantage du dernier. C’est ainsi que l’on

m’offrit un manteau de toile cirée pour 20 francs, tandis qu’on

réclamait 20 roubles, c’est-à-dire plus du double, du même objet proposé

à un officier, le rouble valant alors 2 fr. 60 c. Plusieurs de ces

industriels offraient à côté de leurs marchandises des articles d’une

autre espèce; mais de ceux-là pouvaient seuls profiter les officiers

dont le séjour à Jassy se prolongeait au moins pendant une nuit.

Dédaigneux de toute entremise, plusieurs de ces «_articles_» venaient

exposer leur museau fardé et leurs falabalas sur les banquettes peu

rembourrées de la gare.

Les rails étaient toujours occupés; deux ou trois trains militaires

étaient constamment en gare, tous bondés de troupes qui s’entassaient

dans les wagons à bestiaux tandis que, pour faire écouler plus

rapidement les heures d’attente, une musique militaire ne cesse de se

faire entendre sur le quai. Puis ce sont les voyageurs civils qui

s’entassent comme ils peuvent dans l’unique train destiné à les emporter

soit vers Bukarest soit vers Suscawa, la frontière autrichienne. Ce

train part quand il peut et sans que les heures désignées par

l’indicateur aient quoi que ce soit à y voir; puis, sans compter les

retards mis sur le compte des mouvements de troupes, il y a les

accidents des ponts rompus, les éboulements de terrain, les

interruptions de rails. Enfin il faut compter avec les boulets tardifs

des cuirassés turcs. Le grand-duc Nicolas lui-même n’a pas été à

l’épreuve de ces projectiles, il y a échappé comme par miracle.

Le convoi qui l’amenait en Roumanie franchissait le pont de Barbosch

près de Braïla, deux obus sont venus éclater à quelques mètres de la

voie. Le prince n’a rien eu, mais on a cru à un guet-apens, et on s’est

mis à chercher partout les espions qui auraient fait des signaux à

Hobart Pacha. On ne trouva qu’un journaliste italien tout frais débarqué

de Rome. Il avait appris le passage du prince et il s’était rangé le

long de la voie, son calepin d’une main et son crayon de l’autre, comme

un astronome qui veut se rendre compte du passage de Vénus. On le mit au

violon pour quelques heures et il n’eut pas de peine à se disculper. En

raison de ce petit intermède, la compagnie se sentit moins d’humeur que

jamais à garantir aux voyageurs la sécurité et l’intégrité du trajet,

puisque, quand je me présentai au guichet pour prendre à très-beaux

deniers comptants (la ligne Bukarest-Jassy est assurément une des plus

chères de l’Europe) mon billet pour la capitale de la Roumanie, on ne

consentit à m’en délivrer un que pour une station intermédiaire, à peu

près à moitié chemin. Nous y arrivâmes avec un retard considérable au

milieu de la nuit. La compagnie nous débarqua sur le quai d’une infime

localité en nous signifiant que nous n’irions pas plus loin.

Pourquoi? Parce que les trains ne marchent plus. Quand marcheront-ils de

nouveau? C’est là une question oiseuse, sans doute, à laquelle les

agents se seraient fait un scrupule de répondre, en vertu de l’adage

bien connu: sotte demande... etc. Bref, nous en fûmes réduits à tenir

conseil entre nous voyageurs, de quelle manière nous ferions pour ne pas

être obligés de rester en quelque sorte en gage au buffet de ***. Il y

avait bien quelques voituriers du pays qui nous offrirent, moyennant un

nombre insensé de «_ducats_» (11 fr. 75 c. la pièce) et de _pauls_

(abréviatif de napoléons), de nous transporter au delà d’un pont, celui

de Barbosch, dont on parlait tant depuis le commencement des hostilités.

Mais puisque ce pont, comme le racontaient en criant et en gesticulant

les automédons, s’était écroulé et ne pourrait pas être rétabli avant

huit jours, comment ces messieurs nous transporteraient-ils au-delà du

Zereth, grossi par les pluies de printemps? Ne nous déposeraient-ils pas

tout bonnement sur la rive peu fleurie du fleuve, comme le chemin de fer

nous avait déposés sur le quai d’une gare perdue? Ceci fit réfléchir

même les plus pressés d’entre nous, des fournisseurs d’Odessa, appelés à

Bukarest pour une grosse affaire de gilets de flanelle et de viande de

boucherie, qui avaient déjà sorti leur bourse en filigrane et se

disposaient à passer sous les fourches caudines des _birjars_ (cochers).

Il y eut de nouveaux conciliabules dans lesquels MM. les cochers

intervinrent énergiquement pour jurer leurs grands dieux que s’il le

fallait ils feraient passer la rivière à la nage à leurs chevaux. Ces

promesses quasi-mythologiques ne furent pas d’un grand effet. On préféra

s’en remettre à la science topographique d’un officier roumain qui,

accompagné d’une dame à l’air intéressant et langoureux, cherchait à

sortir d’embarras en étudiant avec toute la science voulue une

magnifique carte d’état-major étendue devant lui. Ces recherches ne

restèrent pas infructueuses. Au bout de quelques instants, l’officier

nous communiqua le plan de campagne résultant de son investigation qui

se résumait en ceci: Prendre le train suivant partant à quatre heures du

matin, et rétrograder d’une station. Là, nous trouverions la diligence

avec ses cinq chevaux pour nous conduire à Foksani--une ville, une

grande ville, assurait patriotiquement l’officier. Il faudrait par

exemple accepter pour une journée l’hospitalité de cette illustre

capitale, car c’est le soir seulement que la diligence repartait.--De

cette façon, après avoir passé la nuit en voiture, nous arriverions au

point du jour à Buseo et l’après-midi à Bukarest. Le voyage durerait

soixante-douze heures au lieu de vingt, mais nous arriverions. Le

programme ne tarda pas à être mis à exécution. Après deux heures

d’attente, le train qui nous avait amenés nous ramena d’une station en

arrière.

A la gare de... il fallut faire preuve d’une certaine souplesse de

musculature pour prendre d’assaut la diligence assaillie de tous les

côtés et échapper de la sorte aux _birjars_ locaux qui tondaient les

passagers à pleine toison. Mais quand je me hissai sur l’antique et

vénérable guimbarde et que j’y fus installé aux côtés du capitaine dont

l’intéressante compagne s’était réfugiée dans le coupé, quand le

_dorobantz_ (gendarme de la milice chargé d’accompagner les diligences

pour que malheur ne leur arrive) se fut juché sur l’impériale comme sur

un siége, assis à la turque sur un monceau de malles et de sacs de peau

dont plusieurs à lourdes ferrures compliquées, contenaient le courrier,

quand le postillon eut fait claquer son fouet dans l’air et que les cinq

petits chevaux secs, nerveux et alertes se furent ébranlés, au premier

mouvement d’humeur succéda un complet ravissement. C’est qu’un paysage

d’une rare beauté, majestueusement encadré par les cimes vertes des

Karpathes, se déroulait devant nos yeux baigné dans les splendeurs

dorées d’une incomparable matinée de printemps. Jamais trajet ne parut

aussi court que ce voyage matinal au milieu d’un semblable paradis que

l’on ne soupçonnait pas; car, venant en Roumanie, je ne croyais pas

trouver un coin de Suisse. Mon compagnon d’impériale, l’officier,

paraissait très-flatté dans son patriotisme; il était enchanté

d’entendre parler avec enthousiasme de son pays. Il renchérissait

encore: «Ah! si vous connaissiez Piatra!--Quelle est cette dame?--Ce

n’est pas une dame, c’est une ville, une petite ville où mon régiment

est en garnison. C’est splendide! Et comme on s’y amuse! Mais,

ajouta-t-il, Foksani non plus n’est pas à dédaigner, nous y avons eu un

carnaval très-agréable pendant la «concentration». Je vais même faire

visite à plusieurs dames--et, ajouta-t-il en clignant de l’œil,

réveiller d’anciens souvenirs.» Comme je le regardais non sans quelque

surprise, il comprit à demi-mot. «Oh! madame n’est pas ma femme--grâce à

Dieu, je ne suis pas marié: c’est l’épouse de mon capitaine qui me l’a

confiée pour ce voyage.» Touchante fraternité d’armes!

Le postillon s’arrêta devant une petite auberge; nous trinquâmes, et la

voiture repartit de nouveau pour ne faire halte que devant la maison de

poste de Foksani. Ce n’était pas assurément une «grande ville», comme me

l’avait assuré le lieutenant, mais c’était une cité assez coquette, avec

des maisons blanches et quelques villas entourées de jardins

soigneusement entretenus, et dont la plus belle,--pendez-vous,

Normands!--appartenait à l’avocat de l’endroit. Du reste, le calme

partout, un seul petit incident qui parle de la guerre. Des miliciens

conduisent à travers la ville un déserteur qu’on vient de capturer. Le

pauvre diable et son escorte sont vêtus de la même façon: un bonnet de

peau; sur le corps un haillon informe de couleur indescriptible, un

pantalon de toile mainte fois déchiré et pas de chaussures aux pieds.

Les «soldats», revêtus de ce costume peu militaire, sont armés de vieux

fusils à pierre, le déserteur porte une longue chaîne soudée à son bras

et dont un soldat tient l’extrémité; il ressemble ainsi à un ours qu’on

mène à la foire. Du reste, le prisonnier ne se fait pas de bile, il mord

à belles dents dans une énorme miche de pain dont la moitié est

«enserrée» entre sa vareuse et sa peau bronzée comme celle d’un nègre.

Ce fut là tout l’épisode belliqueux de mon séjour à Foksani. Cependant

le soir, au moment de nous mettre en route, nous vîmes arriver à la

poste, tout couvert de poussière, dans un cabriolet, un officier

prussien qui donna à haute voix et très-impérieusement des ordres pour

la continuation de son voyage. Cet officier était M. de Liegnitz,

attaché spécialement au prince Carol pendant la guerre. On disait qu’il

apportait au jeune souverain maints conseils signés de de Moltke. Nous

retrouverons peut-être le major qui, suivi de son brosseur à moustaches,

un gaillard qui malmena rudement le personnel des postes, n’a pas voulu

rester spectateur passif des événements et a poussé avec le général

Gourko au delà des Balkans pour y décrocher la croix de Saint-Georges!

Mais nous n’en sommes pas encore là. Il faut d’abord accepter, pendant

une nuit entière, les épreuves multiples d’un voyage en diligence dans

le pays roumain. La diligence est une voiture des plus primitives, elle

pourrait avoir été exposée sous Noé, s’il y avait eu alors des

expositions universelles de carrosserie. C’est informe, c’est lourd,

c’est grotesque, mais c’est surtout mal commode. Il ne faudrait pas non

plus songer à classer cet objet dans une des catégories prévues par

l’art de la carrosserie; dans le temps, on aurait pu l’appeler calèche

ou berline, mais c’était sans doute sous le règne des anciens hospodars.

Quant au postillon, il n’a rien du gracieux et coquet costume de son

confrère de Longjumeau; son accoutrement ressemble beaucoup à celui du

déserteur que j’ai vu ce matin, il est tout aussi bronzé de peau, et de

plus complétement ivre. Debout sur son siége, il laboure les côtes de

ses cinq bêtes à coups de fouet en y ajoutant une foule de jurons ou de

plaintes dont l’effet sur l’attelage est certainement problématique,

mais qui nous empêchent absolument de dormir à l’intérieur. Au surplus,

mon nouvel ami l’officier a fait appel à ma galanterie pour dégager un

peu les pieds de «Madame» et lui permettre de s’étendre à son aise. Pour

cela, il fallut mettre de côté les innombrables paquets, cartons à

chapeaux et autres accessoires dont une jolie femme ne manque jamais de

s’encombrer en voyage et qui furent religieusement relégués de mon côté.

Bientôt je fus pris dans l’encadrement formé par toutes ces belles

choses comme dans un étau. Mes jambes serrées contre les parois de la

voiture ne pouvaient pas bouger puisqu’elles rencontraient partout le

bois d’une malle ou le carton d’une boîte. De plus, l’officier, voulant

jouir également des immunités réclamées au nom de la galanterie, prenait

ses aises aux dépens des miennes, de sorte que, lorsque je me croyais

dépêtré des bagages de la dame, je tombais de plus belle sur les jambes

raides et osseuses du guerrier. Ajoutez qu’un énorme marchand de

bestiaux installé à mes côtés dans la diligence avait une tendance

très-marquée pour dodeliner sur mes épaules, en ronflant comme une

contrebasse. L’agréable voyage! Jamais nuit ne me parut aussi longue;

aussi était-ce pour moi une véritable jouissance de sauter bas à chaque

relais et de me dégourdir les jambes. Enfin, quelques instants après le

lever de l’aurore, les chevaux, exténués de fatigue, nous firent faire

une entrée très-piètre à Buseo. La gare était au bout de la ville et les

cahots exécutés par notre guimbarde sur le pavé fantastique de la ville,

furent le digne couronnement du supplice enduré. Oh! la volupté

d’échanger la mauvaise diligence contre l’excellent wagon! A huit

heures, ce rêve fut une réalité et à dix heures du matin nous étions à

Plojesti, le quartier général du grand-duc.

Zig-zags en Bulgarie · 第 13 / 32 题