«Il peut avoir de soixante à soixante-cinq ans. Il est laid de
figure, sa moustache grisonnante coupée ras au-dessus de la lèvre
supérieure lui donne, avec ses pointes hérissées, un faux air de
chat-tigre guettant une proie. Le front est étroit, déprimé, le
profil quelque peu anguleux; l’âge s’annonce surtout par les plis
des joues, insuffisamment dissimulés par des favoris qui s’arrêtent
à moitié du visage.
»Après l’avoir vu une seule fois, on peut juger l’homme: c’est le
gendarme personnifié; non pas le Pandore de la chanson, rigoureux et
naïf à la fois, aimable avec le prisonnier à qui il vient de serrer
les pouces, mais le gendarme quelque peu bourreau bien plus au
service de l’arbitraire politique que du Code. Les cheveux coupés en
brosse achèvent le caractère de cette physionomie.
»Il ne connaît d’autre costume que son uniforme: un pantalon bleu à
large bande d’or et une tunique verte chamarrée de décorations qui
emprisonne étroitement son buste court et trapu. Sur cette tunique,
le général jette, quand il sort, l’hiver, dans sa troïka, dont le
triple attelage peut valoir 1,500 louis, l’immense manteau militaire
à triple collet qui pourrait abriter une famille de saltimbanques;
dans son cabinet, quand l’ouvrage le presse et que les calorifères
entretiennent une température d’étuve, Trépow lâche un à un les
boutons de sa tunique qui s’ouvre alors sur un gilet blanc. Il court
ainsi de son cabinet de travail à la galerie d’audience où se
tiennent les solliciteurs.
»Quiconque désire parler au gouverneur, soit pour présenter une
pétition soit pour un visa, soit pour une demande quelconque, soit
comme la célèbre acquittée, pour décharger un revolver à bout
portant, peut se présenter de une heure à trois. On fait attendre
les solliciteurs de peu de mine dans une sorte de vestibule; quant
aux militaires, aux dames et aux visiteurs biens vêtus, on les
introduit dans cette galerie ornée de statues et de tableaux d’une
assez mince valeur artistique. Cette pièce reçoit le jour par de
nombreuses fenêtres qui donnent sur un des nombreux canaux qui
coupent en tous sens la ville de Pierre le Grand et de Catherine.
»Personne, à moins de grandes exceptions, n’est admis dans le
cabinet du général, ce cabinet qui recèle assez de mystères pour
approvisionner une douzaine de romanciers.
»Le général arrive dans la galerie. Il va d’un des solliciteurs à
l’autre, toujours rogue, bref et dur même quand il accorde ce qu’on
lui demande.
»On sent, dans chacune de ses paroles, dans chacun de ses gestes, la
conviction qu’il possède d’être, lui, représentant de l’autorité, à
mille coudées au-dessus du vulgaire. Le général Trépow, armé d’un
pouvoir immense, ne dépendant que de l’empereur, professe pour son
autorité un véritable culte; il se considère comme une sorte de
divinité vers laquelle il n’est permis d’élever que des regards
suppliants et humbles.
»Avec les étrangers, il est vrai, il change d’allures, il craint de
laisser percer le Tartare, au besoin il saura, pendant une audience
d’un quart d’heure, faire preuve d’une politesse raffinée ou
affecter une sorte de camaraderie brusque et enjouée. Alors le
visiteur se retire enchanté en disant en lui-même: «Quel brave homme
que ce Trépow, quelle bonhomie! quelle franchise, etc.» Et six mois
plus tard le même visiteur tombe de son haut en apprenant que ce
bonhomme si rond, si jovial, est un geôlier de mélodrame et qu’il
fait fouetter les femmes. Il faut, d’ailleurs, se méfier un peu des
effusions humanitaires et libérales de MM. les généraux russes. J’en
sais quelque chose.
»Pendant la dernière campagne, je fus présenté, dans une des villes
prises par les Russes après le passage du Danube, au général
commandant la place. L’Excellence me combla littéralement
d’attentions et de politesses, en proclamant la joie qu’elle
éprouvait de recevoir le correspondant d’un journal libéral. Elle me
raconta sa biographie et insista surtout sur ce point que ses idées
avancées lui avaient valu une disgrâce prolongée,--peu s’en fallut
qu’on ne l’envoyât en Sibérie. Peu de jours plus tard, j’appris que
mon pseudo-martyr de la liberté avait fonctionné en Lithuanie comme
aide de camp du fameux Mourawief, et tout en partageant, peut-être,
au fond du cœur, les théories de ses victimes avait fait expédier
_ad patres_ force insurgés. C’est en Pologne aussi, que Trépow
commença sa fortune.
»Est-ce une légende ou est-ce la vérité? J’ai entendu raconter
souvent que le gouverneur de Saint-Pétersbourg était un enfant
trouvé, non sur la voie publique, mais sur les marches d’un
escalier. De là son nom. La condition d’enfant trouvé en Russie est
toute particulière; elle n’a rien d’inavouable. Le plus grand
bâtiment de la ville, à Saint-Pétersbourg, celui qu’on aperçoit le
premier en arrivant de la gare pour se diriger vers l’intérieur de
la ville, est l’édifice destiné aux petits êtres abandonnés, qui y
reçoivent, paraît-il, une bonne éducation et entrent dans
l’administration et dans l’armée.
»Trépow servit d’abord au Caucase, comme tant de milliers d’autres
Russes, et y acquit rapidement grades sur grades jusqu’à celui de
capitaine. C’est en cette qualité qu’il fut envoyé à Varsovie au
moment où l’insurrection de Pologne éclatait. Des colonnes de
gendarmerie mobile furent organisées pour rechercher les chefs de
l’insurrection et surtout pour servir de contrepoids aux «gendarmes
pendeurs» du gouvernement national, agents d’une sorte de Vehme, qui
frappait les traîtres et les fonctionnaires les plus détestés.
Trépow se signala en faisant la chasse à l’homme, et dans ces jours
de justice sommaire et d’exécution immédiate sur simple constatation
d’identité, il fut un des plus actifs pourvoyeurs des pelotons
d’exécution et de la potence. C’est là aussi qu’il fit cet
apprentissage de policier, qui devait lui rendre de si grands
services plus tard dans la capitale, au poste qu’il occupe
aujourd’hui. Pourtant, en admettant que le gouvernement russe ait
tenu tout particulièrement à récompenser les aides-bourreaux de la
Pologne, la fortune de Trépow prit des proportions fantastiques. On
eût dit qu’une protection puissante, mystérieuse et romanesque
s’était attachée au nom de celui dont l’origine était restée dans
l’ombre, peut-être en raison de cette origine.
»Dépassant rapidement ses supérieurs immédiats qui traitaient en
bien petit garçon à Varsovie le simple capitaine de gendarmes, coup
sur coup on apprit avec stupeur et non sans jalousie, assurément,
les différentes phases de cette élévation qui rappelle la fortune de
Potemkin, de Menschikof et autres favoris des tsars. Trépow sautait
par-dessus les échelons de la hiérarchie comme un cheval de course
par-dessus une banquette irlandaise. En très-peu de temps, il était
devenu général de division, aide de camp de l’empereur et gouverneur
de Saint-Pétersbourg. Ces fonctions donnent à celui qui les occupe
un pouvoir absolu sur tous les habitants de la capitale. Tous les
aubergistes, hôteliers, restaurateurs, loueurs de voitures, etc.,
etc., et, dans un autre ordre d’idées, les auteurs, les artistes
sont dans sa main. Il peut d’un trait de plume les priver de leurs
ressources.
»Aucun étranger n’arrive à Saint-Pétersbourg sans qu’immédiatement
le gouverneur ne sache qui il est et ce qu’il cherche sur les bords
de la Neva. D’un trait de plume aussi, M. Trépow peut faire
reconduire l’étranger à la frontière. Comme nous l’avons dit, il n’a
de comptes à rendre à personne, hors l’empereur, et les ministres ne
pourraient même pas soustraire un protégé à la vindicte du
gouverneur.
»Au point de vue administratif, les attributions du gouverneur sont
aussi étendues que celles du préfet de la Seine, du conseil
municipal et du conseil général réunies; sous ce rapport, au reste,
Trépow n’a pas fait mauvais usage de sa dictature. Grâce à son
inexorable sévérité agrémentée de coups de bâton appliqués au besoin
aux balayeurs, les rues de Saint-Pétersbourg sont aussi propres que
la température le permet. Le pavé et l’éclairage sont régulièrement
entretenus; enfin on se sent dans une ville européenne, tandis qu’il
y a une quinzaine d’années, malgré les magnifiques palais de
Catherine, malgré les quais de granit, la capitale de la Russie
laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la voirie. Ces
petites réformes ont valu, dans le peuple surtout, une certaine
popularité au général. Celui-ci sait, d’ailleurs, soigner la mise en
scène. Il se montre beaucoup dans sa troïka, filant rapidement comme
le vent; aussi dit-on de lui comme du fameux solitaire, «qu’il est
partout, qu’il sait tout et voit tout». Pour plus d’un moujik, c’est
par l’œil, toujours aux aguets, du gouverneur, que le bon Dieu
apprend tout ce qui se passe. Dans les classes plus élevées de la
société, au contraire, Trépow compte beaucoup de contempteurs mêlés
à des envieux. Beaucoup se comporteraient aussi brutalement que le
général s’ils avaient sa place, qui critiquent ses procédés.
Peut-être ce sentiment n’a-t-il pas été tout à fait étranger au
verdict du jury.
»Nous ne croyons pas que cette décision ébranle la situation du
gouverneur. Il faudrait que l’empereur renonçât subitement à une
affection qui ne s’est pas démentie depuis douze années, et que
l’impératrice Marie consentît à sacrifier le repos de ses nuits,
puisqu’elle a déclaré «que si Trépow ne veillait pas sur la ville,
elle ne dormirait pas tranquille». Ajoutons, en passant, que
l’affection du tzar pour ce général n’est pas seulement honorifique;
elle a valu au gouverneur des présents superbes et entre autres une
magnifique maison qui vaut plus de 600,000 francs.
»Mais, dira-t-on, le tzar est un prince humanitaire; il a aboli la
bastonnade et ne saurait tolérer davantage un homme qui, en dépit de
ses ordres, frappe les prisonniers. Alexandre II a bien aboli la
peine de mort, et cependant on a fusillé et pendu en Pologne et à
Khiva. Alexandre II a proclamé la nécessité de la paix, et cependant
son gouvernement sort d’une guerre pour se précipiter dans une
autre. On peut bien alors supprimer la bastonnade et garder Trépow.»
Le lendemain je devais me rencontrer avec un autre général, le ministre
de l’intérieur, général Timacheff. C’est un autre genre de
croquemitaine. Il jouit auprès de la population de Saint-Pétersbourg,
mais particulièrement dans les hautes sphères, de la réputation d’être
le plus grincheux et le plus désagréable que le ciel ait pu dans sa
colère susciter aux administrés du vaste empire. Quand j’appris à
différents personnages que j’allais voir M. le général Timacheff, on me
regarda d’un air de commisération comme un Daniel qui veut affronter la
fosse aux lions. On me plaignait sincèrement. Pourtant la tanière
n’avait rien de bien effrayant. Le ministère est situé dans la rue qui
continue sur la gauche de l’église Saint-Isaac, et dont l’entrée donne
sur le quai d’un canal. Le salon d’attente dans lequel on vous introduit
est meublé avec ce luxe banal que l’on retrouve à peu près chez tous les
dignitaires. On s’y ennuierait si la station d’attente était longue,
mais fort heureusement il n’y a qu’une seule personne chez Son
Excellence--l’ours, c’est un conseiller d’État vêtu de ce frac bleu
barbeau à boutons d’or, que la mode a proscrit chez nous, mais qui n’en
est pas moins un des vêtements les plus élégants et les plus avantageux
pour quiconque a un beau torse et les jambes fines et nerveuses; c’était
le cas du conseiller.
Cet important fonctionnaire congédié, un aide-de-camp m’appela dans le
salon de réception de Son Excellence. Ici le banal cessait; on se
sentait chez une individualité qui imprime un caractère particulier à
tout ce qui l’entoure et à tout ce qui la touche. Les portières et les
bois des fenêtres étaient encadrés de plantes exotiques; le mobilier
avait évidemment été fait sur commande expresse et d’après des dessins
capricieux. La cheminée et la grande table-pupitre du ministre étaient
encombrées de potiches et de curiosités; et sur un poêle de stuc, au
fond de la pièce, j’aperçus, non sans quelque étonnement, le buste de
Voltaire «grimaçant son hideux sourire». Quant au ministre, il se
balançait avec nonchalance devant son pupitre dans un de ces fauteuils
cannelés, à bascule, qui semblent fabriqués à l’usage des grands enfants
qui ne se sont pas déshabitués de jouer, quand la moustache leur a déjà
poussé. Disons tout de suite que le ministre ne révélait rien du
porc-épic dans ses traits. Bel homme blond élancé; le trait dominant de
la physionomie du personnage était le scepticisme à l’égard d’autrui et
une satisfaction complète pour sa propre personne. Ne croire à personne,
être toujours content de soi, telle doit être, si je ne me trompe, la
devise de M. Timacheff.
Mais si la figure était à peu près aimable, les paroles ne tardèrent
point à révéler dans toute sa splendeur l’homme qui tient à tout prix à
passer pour un être désagréable; Saint-Pétersbourg ne m’avait point
menti, et l’honorable général mérite bien sa réputation. Il n’aime guère
les journalistes et il parut très-heureux d’en avoir un à se mettre sous
la dent.
J’appris plus tard la raison particulière de cette animosité. On se
rappelle qu’au mois de juillet ou d’août 1876, M. de Girardin publia
dans son journal la _France_, un extrait du traité secret entre la
Russie et la Prusse ayant pour objet l’expulsion des Turcs de l’Europe.
Or, la veille du jour où cette publication eut lieu, M. Timacheff, de
passage à Paris, où il compte de nombreuses connaissances, avait dîné
chez l’éminent écrivain. Aussitôt les ennemis du ministre lui
attribuèrent l’indiscrétion qui venait d’être commise, et M. Timacheff
eut toutes les peines du monde à se disculper.
Notre entretien se ressentit d’abord de cette aigreur à l’égard de la
corporation; le général trouva de bon goût de se livrer à une sortie en
règle contre les journalistes en général et les correspondants
militaires en particulier.
«Qu’est-ce que ces messieurs viennent chercher chez nous? Nous n’avons
pas besoin de réclame et les attaques nous importent fort peu. Nous ne
cherchons pas non plus à influencer la Bourse; cela nous est
complétement égal, et nous n’avons aucun intérêt à lancer des nouvelles
à sensation... Allez chez les Turcs, messieurs! on vous y recevra à
merveille. Là-bas, tous les pachas sont sensibles aux compliments et
tripotent sur les cours. Pour nous, je le répète, il nous est
parfaitement égal d’avoir tous les journaux contre nous; nous nous
soucions de la presse entière comme de la fumée d’une cigarette. On aura
beau dire et écrire tout ce que l’on voudra, le résultat est certain,
nous vaincrons, et c’est la seule chose qui nous importe.»
Je laissai le sanglier donner tout à son aise des coups de boutoir à
droite et à gauche, sans sourciller. Je répondis seulement que la tâche
d’un journaliste n’était pas toujours d’envoyer des nouvelles à
sensation ou d’influencer les marchés. J’ajoutai qu’en ce qui me
concernait, mon but était purement et simplement de raconter de la façon
la plus intéressante possible et la plus pittoresque les hauts faits de
l’armée russe.
Cette assurance parut calmer un peu l’irritable ministre. «Puisque vous
écrivez en France, me dit-il, rassurez donc _nos bons amis_ (ces mots
furent soulignés d’un rire ironique) de là-bas au sujet de la révolution
en Pologne. Ils peuvent se tenir pour sûrs et certains qu’il n’y en aura
pas. Si vous voulez, fit Son Excellence en prenant une plume et du
papier, si vous voulez, je vous le donnerai par écrit, il n’y aura pas
plus d’émeute en Pologne qu’au Caucase.»
Cette assurance venait fort mal à propos, car ce jour-là même de
mauvaises nouvelles étaient arrivées des possessions d’Asie. J’en avais
eu connaissance et j’y fis quelques allusions. «Bah! répondit M.
Timacheff, ce sont des _histoires_ sans importance; il y a toujours des
fanatiques qui se laissent entraîner, mais ce mouvement n’a aucune
racine dans la population. Au contraire, les musulmans, dans nos
possessions d’Asie, sont attachés au régime russe; j’ai moi-même des
propriétés dans le gouvernement d’Orenbourg, qui est peuplé en grande
partie de mahométans. Eh bien, tous ces gens me sont très-dévoués; il en
est de même chez les autres propriétaires mes voisins. Les
ecclésiastiques, les défenseurs attitrés de la foi mahométane, sont pour
nous. Un de leurs prêtres, dont le grade correspond à celui d’un de nos
évêques, a envoyé un mandement où il déclare que la guerre actuelle n’a
pas un caractère religieux, que l’empereur de Russie combat pour
réprimer des abus que le Koran lui-même condamne; par conséquent, qu’il
n’y avait aucune raison de prendre fait et cause pour le sultan.» (En
effet, des mandements pareils ont été lancés et ils n’ont pas manqué
leur effet sur la population musulmane.)
Il est inutile de fatiguer le lecteur par la reproduction intégrale de
cet entretien qui eut lieu pour ainsi dire à l’ombre du buste ricanant
de Voltaire, et qui se termina pour moi d’une façon plus engageante que
ne le promettait le début. M. Timacheff était devenu presque aimable, et
il s’offrit de faire tout ce qu’il pourrait pour faciliter ma tâche.
Cependant, ses pouvoirs n’allaient pas jusqu’à obtenir ou même
recommander mon admission. J’appris plus tard pourquoi, et je me
félicitai de ne pas me présenter à l’état-major avec une lettre
d’introduction signée Timacheff, c’eût été le meilleur moyen de me faire
renvoyer tout droit d’où je venais.
Le grand-duc et son entourage étaient très-jaloux de leur autorité; ils
n’auraient voulu à aucun prix avoir l’air de céder à une pression du
dehors, quand même cette pression aurait revêtu les formes d’une humble
recommandation officielle. Cette conviction fut assurée de plus en plus
dans mon esprit, surtout après une visite au général Miliutine, ministre
de la guerre. Cet important fonctionnaire qui de son cabinet de
Saint-Pétersbourg faisait mouvoir alors, à cinq cents lieues de là, des
centaines de mille hommes avec leur attirail, leurs munitions, leurs
provisions et tout ce qu’il faut pour faire une conquête, reçut le
journaliste sur la simple présentation de sa carte. Le général, type de
l’officier supérieur russe, d’aspect à la fois aimable et énergique,
était enfoncé jusqu’au cou dans les rapports, les paperasses, les
comptes. Il travaillait au milieu des cartons, des plans et des cartes
qui tapissaient la chambre.
L’entrevue ne put durer que peu de minutes, le journaliste ayant garde
de faire preuve d’indiscrétion, le ministre ne pouvant que regretter de
ne pouvoir rien accorder.
Charbonnier est maître chez soi, le grand-duc Nicolas entendait l’être
chez lui. Il n’y avait donc qu’une seule chose à faire: franchir au plus
vite la distance entre la Neva et le Pruth, ce qui représentait quatre
jours et quatre nuits de wagon continu. Mais avant que le lecteur suive
l’auteur dans ce trajet, qu’il lui soit permis de jeter encore un coup
d’œil sur certains détails de son séjour dans la capitale de l’empire
russe.