Halte à Saint-Pétersbourg.--Première impression.--Églises et
brocanteurs.--Saint-Isaac.--La Patti à l’hôtel Dehmouth.--Le retour de
l’empereur.--Un discours incendiaire.--A la gare Nicolaï.--Souvenir de
Metz.--Un discours manqué.--La bienvenue à Notre-Dame de Kazan.--Une
illumination à Saint-Pétersbourg.--Dix mille voitures fantômes.
La première impression que Saint-Pétersbourg fait sur l’étranger a
incontestablement quelque chose de grandiose. L’œil est de suite
sollicité dans les faubourgs que l’on traverse par l’excentricité des
constructions. Une grande caserne d’abord, bâtiment immense et d’aspect
aussi peu aimable que les constructions de ce genre dans les autres
États de l’Europe; ensuite une église, bâtie à la grecque avec la
coupole gracieuse et luisante. Les portes béantes, malgré le froid,
laissent voir dans la nef, agenouillée sur la pierre devant l’autel tout
inondé de lumières, la foule des fidèles. Le cocher de notre voiture
(l’istvotschik) ne manque pas de se décoiffer avec piété en passant
devant la maison de Dieu et de se signer trois fois. Puis viennent les
vieilles maisons à arcades basses avec les boutiques les plus diverses
sur les arcades desquelles dansent joyeusement les caractères de
l’alphabet esclavon, avec les _dvors_ ou cour de marchands encombrés de
hardes, de livres, d’épaves de toute espèce, un temple de l’époque où ce
marché n’était pas encore devenu une halle monotone. Les revendeurs
portent de longues houppelandes et l’inévitable bonnet fourré.
Quels costumes disparates! quelles coiffures pittoresques! quel
assemblage de samovars, de lames de sabres hors de service, de pistolets
à pierre, de boîtes à lunettes et surtout que de vieux bouquins!
La rue se rétrécit, bientôt elle prend les dimensions d’une des ruelles
de l’ancien Paris--mais c’est une surprise que l’architecture
saint-pétersbourgeoise nous ménage. Tout à coup l’horizon s’élargit, la
rue étroite aboutit sur une large place carrée entourée de hautes
maisons et de palais. A l’extrémité Sud se dresse au milieu d’un jardin
complétement dépouillé par la saison, un immense édifice avec une grande
coupole tout aussi dorée que celle des Invalides. Cette orgie de marbre
et d’or représente la nouvelle cathédrale de Saint-Pétersbourg placée
sous l’invocation de Saint-Nicolas. Mais ce n’est pas au canonisé seul
de ce nom qu’appartient la place. En face de la grande porte d’entrée se
dresse la statue équestre du père et prédécesseur de l’empereur actuel.
Il est de mode à Saint-Pétersbourg de dire que cette statue ne
représentait rien, ne signifiait rien, que c’était un bloc de fer sur un
bloc de pierre; image fidèle d’ailleurs de ce règne si long et en somme
peu glorieux. Pourtant, vue dans la pénombre, cette figure allègre et
brutale interrogeant le ciel comme pour savoir s’il fera beau temps pour
la parade, nous frappe étrangement. Nous y voyons incrustée l’image
banale mais saisissante toutefois du despotisme militaire, et cette
banalité qui vient paralyser l’élan de l’artiste en s’imposant à lui de
par la censure, symbolise encore le mieux le règne de ce monarque.
La nuit s’est enfin décidée à venir, quand le léger véhicule tournant
sous l’arc-boutant en face du palais d’hiver, s’engage au milieu des
hautes maisons de la «grande rue maritime», tourne sur la Perspective,
le boulevard de Pétersbourg et après avoir passé devant la cathédrale de
Notre-Dame de Kazan--pâle imitation de Saint-Pierre de Rome,--court à
bride abattue vers l’hôtel Dehmouth que signalent de loin les drapeaux
arborés aux fenêtres du premier étage.
Dehmouth est le caravansérail à peu près obligé de tout étranger de
distinction qui tient à descendre dans un hôtel de bel air où il aura
toutes ses aises. Le premier étage se compose d’appartements meublés
avec un luxe princier. C’est ici que logent souvent les nombreux parents
de la famille impériale qui viennent en visite sur les bords de la Neva.
La reine du chant, l’adorable Adelina, tenait pendant trois mois cour
plénière dans ce premier étage, et peu de temps avant notre arrivée son
appartement fut le théâtre de scènes conjugales mélodramatiques qui ont
eu un fâcheux retentissement. Pour le moment l’hôtel Dehmouth était
hanté par une demi-douzaine de généraux, qui ne cessaient de recevoir
les visites d’autres hauts dignitaires de l’armée. Un mouvement
inaccoutumé régnait d’ailleurs le soir même de mon arrivée; chacun se
préparait à la grande cérémonie prochaine: le retour à Saint-Pétersbourg
de l’empereur Alexandre qui venait de voir défiler devant lui l’armée de
Kischeneff avant de lui donner l’ordre de passer la frontière turque.
La ville était aussi agitée que peut le comporter le tempérament calme,
passif et d’allure bureaucratique de la capitale officielle de l’empire
russe. La grande affaire, c’était de ne pas rester en arrière de Moscou,
ce volcan slave toujours en ébullition, où le tsar venait d’être l’objet
de démonstrations enthousiastes et d’ovations pleines d’exubérance. Le
télégraphe avait apporté, à trois heures du matin, dans les rédactions
de journaux, où le personnel l’attendait avec impatience, le texte même
des discours au picrate échangés dans l’enceinte du Kreml entre le
tout-puissant empereur et les représentants de la noblesse et de la
bourgeoisie moscovite.
Ces discours retentissaient dans tous les cœurs comme les fanfares
guerrières de cette nouvelle croisade contre le Turc, croisade dont un
empereur du XIXe siècle se faisait le Pierre l’Ermite. Alexandre II
venait de déployer à Moscou l’étendard de la chrétienté; c’est aux
passions religieuses qu’il venait de faire appel pour pousser son
peuple,--qui n’avait pas besoin de ces encouragements, certes non!--dans
la voie qui mène à «Tsarigrad». O illusion! L’Europe libérale croyait
avoir enseveli sous le fracas du canon de Castelfidardo la puissance de
la papauté, l’empire d’un pontife sur les passions les plus dangereuses
des foules. Voici, au Nord, un autre pape-César qui déclare tirer l’épée
au nom de la religion, et tout un peuple l’acclame. Il dit à Moscou que
c’est bien la guerre telle que Moscou la veut et l’entend qu’il fera,
non pas la guerre née d’un incident et pouvant aboutir à un compromis,
mais la guerre de principe, la guerre jusqu’au bout, la lutte de la
croix contre le croissant, qui ne peut finir que par la destruction d’un
des deux principes noyé dans un flot de sang.
A ce discours impérial, qu’aurait pu prononcer tout aussi bien
l’agitateur Aksakoff, et que le bouillant Katkoff aurait pu placer en
tête de sa «Gazette», Moscou, ivre de joie, avait répondu par de
bruyantes ovations. Il ne fallait pas que Saint-Pétersbourg fût accusé
de tiédeur et qu’il méritât d’avoir «presque» égalé Moscou.
Le grand jour, le 7 mai, il faisait un froid de loup. Un vent aigu et
tranchant nous jetait au visage les grains de sable de la steppe, et le
ciel gris et lourd était plein de menaces de neige. Aussi quelle orgie
de fourrures sur la perspective Newski! Une procession interminable de
droskis lancés à fond de train faisaient rage sur le boulevard de la
capitale russe. La route que poursuivaient ces lestes et pimpants
équipages était celle de la gare du chemin de fer Nicolaï, qui se trouve
à l’extrémité de la _Newski_. L’embarcadère porte, ainsi que le chemin
de fer, le nom du précédent souverain qui fit construire à son idée le
railway de Saint-Pétersbourg à Moscou. Il prescrivit l’itinéraire entre
les deux villes en traçant une raie avec l’ongle du pouce, au grand
désespoir des ingénieurs. L’arrivée du train impérial était fixée pour
dix heures; à huit heures, les corps de troupes commencèrent à prendre
position sur la _Newski_. Il y avait des députations de tous les
régiments en garnison dans la capitale appartenant tous à la garde. Un
soldat de la ligne est un être complétement inconnu dans la capitale; il
déparerait d’ailleurs, pauvre hère chétif et malingre enfoui dans sa
disgracieuse capote, ce magnifique et luxuriant spectacle militaire
qu’offre une réunion de corps d’élite.
Les détachements avaient pris position au milieu de la large chaussée
sur quatre hommes de front. Il y avait là des grenadiers habillés d’un
pantalon et d’une tunique verte, des voltigeurs des régiments de Paul et
Preobrajenski, le chef coiffé de l’immense bonnet de cuivre de forme
conique, poli, éclatant et luisant comme de l’or, puis des artilleurs,
des cosaques tout de bleu vêtus avec leur lance ornée de banderoles aux
cent couleurs diverses, des dragons aux casaques jaunes, etc., etc.
Toutes ces troupes y compris la cavalerie étaient à pied et sans armes,
c’est l’usage en Russie. Le soldat ne paraît avec son fusil qu’à la
parade; dans les occasions solennelles comme celle-ci, il n’est en
quelque sorte qu’un simple spectateur, mais un particulier parfaitement
endimanché. Tout était flambant neuf et luisant sur les corps de géant
de ces prétoriens. Pas une tache sur les tuniques, pas un défaut dans la
buffleterie et les gants d’un blanc immaculé. Mais ce qui manquait
complétement à ces soldats c’était l’élégance militaire. Il n’y avait
chez eux ni cette raideur martiale, corsetée, serrée de près et
archi-bouclée du grenadier prussien, ni le laisser-aller étudié du
_deutschmeister_ autrichien qui porte son uniforme avec le chic d’un
gandin habillé par Dussautoy, ni l’aisance d’allures, le _dégagé_ du
zouave ou du chasseur de Vincennes; des automates grossièrement
travaillés et bien vêtus mais gauchement machinés, voilà l’effet le plus
exact que produisent les soldats de la garde russe, surtout quand ils ne
savent que faire de leurs bras ballants habitués à tenir le fusil.
Faut-il tout dire, l’aspect de ces grands corps lourds et gauches
ficelés dans leurs loques a quelque chose qui frise le comique.
Heureusement que les officiers, pomponnés, pommadés et coiffés sont là
pour donner à l’enfilade de guerriers un aspect plus aimable et on ne
peut plus raffiné! De temps à autre un colonel enveloppé d’un immense
manteau à triple collet, passe dans un simple droski devant le front de
bandière. Alors un court colloque s’engage entre cet officier et le
chœur des troupiers. Ainsi le veut le réglement. «Mes enfants, dit le
colonel, vous portez-vous tous bien?» Le chœur répond d’une voix:
«Très-bien, merci, et vous?» Le colonel reprend: «Avez-vous quelques
plaintes à formuler?--Aucune.»
Il ferait beau voir qu’un soldat, ayant en effet quelque chose sur le
cœur, prît l’interpellation au sérieux et s’amusât à porter sa plainte.
Il n’y aurait pas assez de bourrades et de salles de police pour
l’audacieux. Cet échange de demandes et de réponses, réglé d’avance et
lancé dans les airs comme une bouffée, a quelque chose d’étrange.
Mais, pressons-nous, il s’agit de conquérir une place avantageuse d’où
l’on peut voir sans être trop vu, car qui sait si la présence d’un
simple _reporter_ au milieu de tous les personnages officiels serait
tolérée? Un ami, collaborateur d’un journal pétersbourgeois, qui nous
accompagnait dans notre excursion, ne tarissait pas en recommandations;
il fallait être discret, prudent, s’effacer et surtout éviter les
regards du général Trépow, le préfet-maire de Saint-Pétersbourg, qui,
d’un signe donné à un gendarme pouvait nous faire jeter à la porte de la
gare. «Mais, répétai-je, vous avez votre autorisation?--En effet, mais à
quoi cela me servirait-il, si le général était de mauvaise humeur?» Nous
traversâmes la banale antichambre de la gare et nous nous faufilâmes sur
le quai. Il était déjà encombré de messieurs et de dames de haut parage
tous spécialement invités et revêtus, les premiers de magnifiques
uniformes, les autres de lourdes et précieuses pelisses qui cachaient
les toilettes de bal blanches ou roses; les dames de la haute
aristocratie et les épouses des fonctionnaires s’étaient mises sous les
armes pour faire honneur à leur empereur. Au milieu des uniformes et des
fourrures, un groupe d’hommes en habit noir dont plusieurs portent
autour du cou pendue à un ruban bleu ou rouge une médaille d’or avec le
portrait de l’empereur Alexandre, fait tache.
Ces messieurs sont les membres du conseil municipal de
Saint-Pétersbourg, la Duma. L’habit noir va mal à ces négociants en
grains et en cuirs, leur large figure fade et bouffie, et leurs cheveux
plats s’accommoderaient mieux de la longue houppelande et du bonnet
fourré dont ils sont accoutrés à leur magasin. Parmi la foule circulent
les gendarmes de la cour, tous des gaillards de six pieds au moins,
magnifiquement nourris et vêtus de même.
A l’heure précise un long coup de sifflet retentit, tous les assistants
privilégiés se rangent militairement sur le quai, le train entre en
gare. Ce convoi d’empereur, composé de superbes wagons, a son histoire.
Il appartenait à un autre empereur mort en exil. Napoléon III avait fait
construire ces voitures-salons pendant les dernières années de son
règne. Elles ne servirent que deux fois, lorsque l’impératrice se rendit
en Corse en 1869, et lors du départ de Napoléon III pour l’armée, en
juillet 1870. Après la guerre, lors de la liquidation de la liste
civile, le tsar dont les wagons de gala menaçaient ruine, fit acheter le
convoi désormais inutile de son confrère découronné. On gratta sur les
portières les _N_ que l’on remplaça par l’aigle à deux têtes; du reste,
le train servait aux mêmes fins. Seulement, au lieu de conduire les
augustes voyageurs sous Metz, il les conduisit à un camp sous
Kischeneff.
L’empereur Alexandre occupait le troisième wagon, tout peint en bleu, et
dont les stores roses étaient baissés. Il quitta le compartiment d’un
pas rapide et répondit par une vague inclinaison de la tête aux saluts
qui lui étaient adressées de toute part. Alexandre II a aujourd’hui
soixante ans, il a franchi cette passe fatale de cinquante-neuf ans, que
sauf Catherine, aucun Romanoff n’a doublée. Il ne marque point dans son
extérieur cet âge voisin de la vieillesse. Toute sa personne respire la
vigueur; je n’ai point trouvé dans sa figure cette teinte de mysticisme
et de douleur méditative que les apologistes de ce souverain veulent
absolument découvrir dans toute son attitude. L’impression que laisse la
vue de l’empereur est essentiellement militaire. Au moment de son retour
à Saint-Pétersbourg, les traits du tsar contractés par la fatigue et
peut-être par la contrariété de quelque mauvaise nouvelle, étaient
extrêmement durs. Évidemment une préoccupation l’obsédait. Regrettait-il
la détermination qu’il venait de prendre ou prévoyait-il les difficultés
et les déceptions de la première période de la campagne? Le fait est
qu’on eût cherché en vain la moindre trace de bienveillance ou de bonne
humeur chez l’empereur.
Le général Trépow s’inclina profondément devant son souverain. Celui-ci
alors s’arrêta un instant et tendit la main au tout-puissant gouverneur
de Saint-Pétersbourg. Mais sa figure se renfrogna tellement quand les
membres de la municipalité s’avancèrent vers lui, que le chef du conseil
municipal en oublia tout net le discours de bienvenue qu’il avait
soigneusement préparé et appris par cœur. Il resta bouche béante devant
le souverain en proie à une telle émotion que des larmes lui en vinrent
aux yeux, au grand désappointement de ses collègues qui se regardaient
d’un air à la fois consterné et piteux. L’empereur mit lui-même un terme
à cette scène peu édifiante; son visage se rasséréna un peu. «Je vous
remercie, fit-il, de votre réception, Saint-Pétersbourg n’est pas resté
en arrière de Moscou. Quant à votre discours, ajouta-t-il, je le lirai
demain dans le _Messager officiel_». Le tsar franchit alors le vestibule
de la gare. Les officiers réunis sur le quai pour sa réception se
précipitèrent sur ses pas en poussant des hourrahs frénétiques, ils
l’entouraient d’un immense cordon humain. Quand l’empereur monta dans
son petit panier (droski), presque aussi simple qu’une voiture de
louage, mais attelé de deux magnifiques trotteurs Orloff, de ces chevaux
qui reviennent à 10,000 francs pièce, le cercle se rétrécit autour du
véhicule et ne se dispersa qu’après que le cocher eut lancé les chevaux
au triple galop sur la _Perspective_. Le poignard affilé d’un nihiliste
aurait eu bien de la peine à se faire jour à travers cette haie de
gardes du corps, armés jusqu’aux dents et poussant des acclamations
féroces. Rapprochement singulier, c’est également entouré d’une cohorte
d’officiers qui courent en avant, en arrière et aux côtés de son cheval
que le sultan sort de la mosquée le vendredi.
L’empereur Alexandre se rend dans sa mosquée à lui, à la cathédrale de
Kazan. C’est sa dernière halte chaque fois qu’il quitte sa résidence,
c’est sa première quand il y retourne...
Salué par les acclamations des soldats, le _droski_ impérial fend en
quelques minutes la distance située entre la gare de Nicolaï et le
perron de _Notre-Dame de Kazan_. Quel saisissant spectacle sur les
marches de cette église! Sur la première, le métropolitain de
Saint-Pétersbourg, dans ses vêtements couverts d’or et de fines
broderies, attend la mitre en tête et la crosse dans la main droite,
entouré de son nombreux état-major de popes, aux costumes bariolés, dont
les longs cheveux soyeux flottent dans le dos; des petits enfants de
chœur habillés d’une manière fantastique agitent l’encensoir sous le nez
des hauts personnages ecclésiastiques. Une foule pieuse et recueillie se
pressait sur les autres degrés, et dans cette foule dominait le costume
national russe. Non moins pressée était la cohue sur le parvis, se
brisant à droite et à gauche contre la double haie de soldats qui
maintenait libre le passage du milieu. C’est par là que le _droski_ du
tsar s’engouffra pour déposer son illustre voyageur devant le perron.
Alors toute la foule sur les escaliers s’agenouilla, se découvrit et
répéta trois fois le signe de la croix. De l’église toute grande ouverte
et rayonnante de cierges, s’échappaient les sons du _Te Deum_; le tsar,
précédé du métropolitain, entra dans la basilique, s’agenouilla devant
une image sainte, dit sa prière, tandis que le _Te Deum_ continuait,
puis sortit au milieu de la foule agenouillée. Peu d’instants plus tard,
il rentrait au palais d’hiver. Le soir, Saint-Pétersbourg fêtait par des
illuminations le retour de son souverain.
Il n’y a assurément rien d’aussi original qu’une illumination à
Saint-Pétersbourg. Cela ne ressemble en rien aux fêtes de ce genre
telles qu’on se les imagine en France et telles qu’on les a vues pendant
l’Exposition. La lumière électrique n’est pas en usage et les ifs de gaz
formant tantôt des guirlandes, tantôt des rangées lumineuses, sont
exclusivement réservés aux édifices publics.
Quant aux particuliers, ils témoignent de deux manières leur allégresse.
D’abord, en fichant des bougies dans les intervalles qui séparent les
doubles fenêtres, puis, en plantant sur le trottoir devant leurs maisons
des lumignons qui fument et qui brûlent à la fois. Aussi quel danger
pour les passants, mais surtout pour les passantes, dont les robes à
traîne pourraient si facilement prendre feu à ces illuminations du
rez-de-chaussée! La lumière fantastique que cet éclairage fait régner
dans les rues donne aux maisons, aux palais, aux enseignes et aux
promeneurs un reflet des plus étranges, les jambes sont en lumière, le
buste reste dans l’obscurité. Dans les rues principales, la foule est
aussi compacte, aussi serrée, aussi énorme qu’elle pourrait l’être à
Paris sur les boulevards un jour de réjouissance publique et officielle.
Seulement la cohue est bien plus pittoresque, car de la vieille ville et
des faubourgs, des flots d’ouvriers et des petits bourgeois, restés
fidèles au costume national, s’acheminent dans la direction de la
_Perspective_. Tel est le but du pèlerinage général; aussi comme il est
difficile de se mouvoir dans les rues adjacentes qui aboutissent à la
grande artère principale! La Perspective elle-même est relativement peu
éclairée; les boutiques sont fermées et le vent a soufflé sur les ifs de
gaz. Il est impossible de se rendre compte de la masse de voitures
circulant sur la chaussée aussi large que celle du boulevard Montmartre.
Les _droskis_ particuliers ou de maître sont serrés les uns contre les
autres, les uns derrière les autres, comme des harengs dans un tonneau.
Le cocher ne peut avancer autrement qu’au pas. Pas une seule, parmi ces
milliers de voitures, ne possède de lanterne, de sorte que rien ne
révèle la présence de ces innombrables véhicules; on est tout surpris de
les trouver devant soi quand on veut traverser la chaussée. Alors les
silhouettes des chevaux piaffant sur place, du cocher qui retient le
_trotteur_ avec toute l’énergie de ses doigts nerveux, les contours du
panier et la pelisse du «bourgeois», tout cela se révèle d’abord une
fois, puis deux, puis trois, puis dix, puis cent, puis mille fois, cela
n’en finit pas. Quant à la foule, elle observe le plus profond silence;
pas une rumeur, pas un cri, rien de la joie, rien de l’enthousiasme. Si
ces sentiments existent, ils ont été aussi soigneusement que
complétement dissimulés; on aurait pu supposer que les nombreux passants
et les innombrables voitures étaient tout aussi bien là pour un
enterrement que pour fêter un joyeux événement. Je fis part de ma
remarque à un Saint-Pétersbourgeois. «On attend la famille impériale qui
ne manque jamais de se promener par la ville quand il y a des solennités
comme celle-ci.» Mais on attendit longtemps encore. Aucune voiture de la
Cour ne se montra à l’horizon. La foule, désappointée, lasse d’attendre,
se porta alors sur l’immense place au centre de laquelle s’élève le
palais d’hiver. Sa grande masse de pierre et de marbre restait muette et
silencieuse, faisant face à l’immense amphithéâtre qui renferme la
chancellerie d’État et les bureaux de l’état-major. Pas une lumière aux
trois cents fenêtres qui garnissent les quatre façades. On eût cru en
réalité que la demeure du tsar cherchait à se dérober aux regards
derrière un épais voile nocturne. De plus, le drapeau ne flottait pas
sur le faîte du monument; il n’y avait pas à en douter, la famille
impériale s’était soustraite aux ovations et à l’obligation de la
promenade. Le tsar, pour se reposer des fatigues du voyage et réfléchir
sur les graves mesures à prendre, s’était réfugié à Tsarkoë-Selo et
avait ainsi enlevé à la fête du soir la sanction officielle et la plus
grosse partie de son attrait. L’illumination s’éteignit promptement et
la foule s’écoula peu à peu dans les faubourgs d’où elle était venue,
dans les rues adjacentes de la _Newski_ ou dans les cafés, restaurants
et brasseries qui sont tellement hospitaliers dans cette bonne ville que
l’on trouve à se réfecter plantureusement jusqu’au lever de l’aurore aux
doigts de roses.