En un moment le vin de Bordeaux circula, les convives s'animèrent,

la gaieté redoubla. Ce fut des rires féroces, au milieu desquels

éclatèrent quelques imitations des diverses voix d'animaux. L'employé

au Muséum s'étant avisé de reproduire un cri de Paris qui avait de

l'analogie avec le miaulement du chat amoureux, aussitôt huit voix

beuglèrent simultanément les phrases suivantes:--A repasser les

couteaux!--Mo-ron pour les p'tits oiseaux!--Voilà le plaisir, mesdames,

voilà le plaisir!--A raccommoder la faïence!--A la barque, à la

barque!--Battez vos femmes, vos habits!--Vieux habits, vieux galons,

vieux chapeaux à vendre!--A la cerise, à la douce! La palme fut à

Bianchon pour l'accent nasillard avec lequel il cria:--Marchand de

parapluies! En quelques instants ce fut un tapage à casser la tête, une

conversation pleine de coqs-à-l'âne, un véritable opéra que Vautrin

conduisait comme un chef d'orchestre, en surveillant Eugène et le père

Goriot, qui semblaient ivres déjà. Le dos appuyé sur leur chaise,

tous deux contemplaient ce désordre inaccoutumé d'un air grave, en

buvant peu; tous deux étaient préoccupés de ce qu'ils avaient à faire

pendant la soirée, et néanmoins ils se sentaient incapables de se

lever. Vautrin, qui suivait les changements de leur physionomie en leur

lançant des regards de côté, saisit le moment où leurs yeux vacillèrent

et parurent vouloir se fermer, pour se pencher à l'oreille de Rastignac

et lui dire:--Mon petit gars, nous ne sommes pas assez rusé pour

lutter avec notre papa Vautrin, et il vous aime trop pour vous laisser

faire des sottises. Quand j'ai résolu quelque chose, le bon Dieu seul

est assez fort pour me barrer le passage. Ah! nous voulions aller

prévenir le père Taillefer, commettre des fautes d'écolier! Le four

est chaud, la farine est pétrie, le pain est sur la pelle; demain

nous en ferons sauter les miettes par-dessus notre tête en y mordant;

et nous empêcherions d'enfourner?... non, non, tout cuira! Si nous

avons quelques petits remords, la digestion les emportera. Pendant que

nous dormirons notre petit somme, le colonel comte Franchessini vous

ouvrira la succession de Michel Taillefer avec la pointe de son épée.

En héritant de son frère, Victorine aura quinze petits mille francs de

rente. J'ai déjà pris des renseignements, et sais que la succession de

la mère monte à plus de trois cent mille...

Eugène entendait ces paroles sans pouvoir y répondre: il sentait sa

langue collée à son palais, et se trouvait en proie à une somnolence

invincible; il ne voyait déjà plus la table et les figures des convives

qu'à travers un brouillard lumineux. Bientôt le bruit s'apaisa, les

pensionnaires s'en allèrent un à un. Puis, quand il ne resta plus que

madame Vauquer, madame Couture, mademoiselle Victorine, Vautrin et le

père Goriot, Rastignac aperçut, comme s'il eût rêvé, madame Vauquer

occupée à prendre les bouteilles pour en vider les restes de manière à

en faire des bouteilles pleines.

--Ah! sont-ils fous, sont-ils jeunes! disait la veuve.

Ce fut la dernière phrase que put comprendre Eugène.

--Il n'y a que monsieur Vautrin pour faire de ces farces-là, dit

Sylvie. Allons, voilà Christophe qui ronfle comme une toupie.

--Adieu, maman, dit Vautrin. Je vais au boulevard admirer M. Marty

dans _le Mont Sauvage_, une grande pièce tirée du _Solitaire_. Si vous

voulez, je vous y mène ainsi que ces dames.

--Je vous remercie, dit madame Couture.

--Comment, ma voisine! s'écria madame Vauquer, vous refusez de voir

une pièce prise dans le _Solitaire_, un ouvrage fait par Atala de

Chateaubriand, et que nous aimions tant à lire, qui est si joli que

nous pleurions comme des Madeleines d'Élodie sous les _tyeuilles_

cet été dernier, enfin un ouvrage moral qui peut être susceptible

d'instruire votre demoiselle?

--Il nous est défendu d'aller à la comédie, répondit Victorine.

--Allons, les voilà partis, ceux-là, dit Vautrin en remuant d'une

manière comique la tête du père Goriot et celle d'Eugène.

En plaçant la tête de l'étudiant sur la chaise, pour qu'il pût dormir

commodément, il le baisa chaleureusement au front, en chantant:

Dormez, mes chères amours!

Pour vous je veillerai toujours.

--J'ai peur qu'il ne soit malade, dit Victorine.

--Restez à le soigner alors, reprit Vautrin. C'est, lui souffla-t-il

à l'oreille, votre devoir de femme soumise. Il vous adore, ce jeune

homme, et vous serez sa petite femme, je vous le prédis. Enfin, dit-il

à haute voix, _ils furent considérés dans tout le pays, vécurent

heureux, et eurent beaucoup d'enfants_. Voilà comment finissent tous

les romans d'amour. Allons, maman, dit-il en se tournant vers madame

Vauquer, qu'il étreignit, mettez le chapeau, la belle robe à fleurs,

l'écharpe de la comtesse. Je vais vous aller chercher un fiacre,

soi-même. Et il partit en chantant:

Soleil, soleil, divin soleil,

Toi qui fais mûrir les citrouilles...

--Mon Dieu! dites donc, madame Couture, cet homme-là me ferait vivre

heureuse sur les toits. Allons, dit-elle en se tournant vers le

vermicellier, voilà le père Goriot parti. Ce vieux cancre-là n'a jamais

eu l'idée de me mener _nune_ part, lui. Mais il va tomber par terre,

mon Dieu! C'est-y indécent à un homme d'âge de perdre la raison! Vous

me direz qu'on ne perd point ce qu'on n'a pas. Sylvie, montez-le donc

chez lui.

Sylvie prit le bonhomme par-dessous le bras, le fit marcher, et le jeta

tout habillé comme un paquet au travers de son lit.

--Pauvre jeune homme, disait madame Couture en écartant les cheveux

d'Eugène qui lui tombaient dans les yeux, il est comme une jeune fille,

il ne sait pas ce que c'est qu'un excès.

--Ah! je peux bien dire que depuis trente et un ans que je tiens ma

pension, dit madame Vauquer, il m'est passé bien des jeunes gens par

les mains, comme on dit; mais je n'en ai jamais vu d'aussi gentil,

d'aussi distingué que monsieur Eugène. Est-il beau quand il dort?

Prenez-lui donc la tête sur votre épaule, madame Couture. Bah! il tombe

sur celle de mademoiselle Victorine: il y a un dieu pour les enfants.

Encore un peu, il se fendait la tête sur la pomme de la chaise. A eux

deux, ils feraient un bien joli couple.

--Ma voisine, taisez-vous donc, s'écria madame Couture, vous dites des

choses...

--Bah! fit madame Vauquer, il n'entend pas. Allons, Sylvie, viens

m'habiller. Je vais mettre mon grand corset.

--Ah bien! votre grand corset, après avoir dîné, madame, dit Sylvie.

Non, cherchez quelqu'un pour vous serrer, ce ne sera pas moi qui serai

votre assassin. Vous commettriez là une imprudence à vous coûter la vie.

--Ça m'est égal, il faut faire honneur à monsieur Vautrin.

--Vous aimez donc bien vos héritiers?

--Allons, Sylvie, pas de raisons, dit la veuve en s'en allant.

--A son âge, dit la cuisinière en montrant sa maîtresse à Victorine.

Madame Couture et sa pupille, sur l'épaule de laquelle dormait Eugène,

restèrent seules dans la salle à manger. Les ronflements de Christophe

retentissaient dans la maison silencieuse, et faisaient ressortir

le paisible sommeil d'Eugène, qui dormait aussi gracieusement qu'un

enfant. Heureuse de pouvoir se permettre un de ces actes de charité

par lesquels s'épanchent tous les sentiments de la femme, et qui lui

faisait sans crime sentir le cœur du jeune homme battant sur le sien,

Victorine avait dans la physionomie quelque chose de maternellement

protecteur qui la rendait fière. A travers les mille pensées qui

s'élevaient dans son cœur, perçait un tumultueux mouvement de volupté

qu'excitait l'échange d'une jeune et pure chaleur.

--Pauvre chère fille! dit madame Couture en lui pressant la main.

La vieille dame admirait cette candide et souffrante figure, sur

laquelle était descendue l'auréole du bonheur. Victorine ressemblait

à l'une de ces naïves peintures du moyen âge dans lesquelles tous les

accessoires sont négligés par l'artiste, qui a réservé la magie d'un

pinceau calme et fier pour la figure jaune de ton, mais où le ciel

semble se refléter avec ses teintes d'or.

--Il n'a pourtant pas bu plus de deux verres, maman, dit Victorine en

passant ses doigts dans la chevelure d'Eugène.

--Mais si c'était un débauché, ma fille, il aurait porté le vin comme

tous ces autres. Son ivresse fait son éloge.

Le bruit d'une voiture retentit dans la rue.

--Maman, dit la jeune fille, voici monsieur Vautrin. Prenez donc

monsieur Eugène. Je ne voudrais pas être vue ainsi par cet homme, il

a des expressions qui salissent l'âme, et des regards qui gênent une

femme comme si on lui enlevait sa robe.

--Non, dit madame Couture, tu te trompes! Monsieur Vautrin est un brave

homme, un peu dans le genre de défunt monsieur Couture, brusque, mais

bon, un bourru bienfaisant.

En ce moment Vautrin entra tout doucement, et regarda le tableau formé

par ces deux enfants que la lueur de la lampe semblait caresser.

--Eh! bien, dit-il en se croisant les bras, voilà de ces scènes qui

auraient inspiré de belles pages à ce bon Bernardin de Saint-Pierre,

l'auteur de Paul et Virginie. La jeunesse est bien belle, madame

Couture. Pauvre enfant, dors, dit-il en contemplant Eugène, le bien

vient quelquefois en dormant. Madame, reprit-il en s'adressant à la

veuve, ce qui m'attache à ce jeune homme, ce qui m'émeut, c'est de

savoir la beauté de son âme en harmonie avec celle de sa figure. Voyez,

n'est-ce pas un chérubin posé sur l'épaule d'un ange? il est digne

d'être aimé, celui-là! Si j'étais femme, je voudrais mourir (non, pas

si bête!) vivre pour lui. En les admirant ainsi, madame, dit-il à voix

basse et se penchant à l'oreille de la veuve, je ne puis m'empêcher de

penser que Dieu les a créés pour être l'un à l'autre. La Providence a

des voies bien cachées, elle sonde les reins et les cœurs, s'écria-t-il

à haute voix. En vous voyant unis, mes enfants, unis par une même

pureté, par tous les sentiments humains, je me dis qu'il est impossible

que vous soyez jamais séparés dans l'avenir. Dieu est juste. Mais,

dit-il à la jeune fille, il me semble avoir vu chez vous des lignes

de prospérité. Donnez-moi votre main, mademoiselle Victorine? je me

connais en chiromancie, j'ai dit souvent la bonne aventure. Allons,

n'ayez pas peur. Oh! qu'aperçois-je? Foi d'honnête homme, vous serez

avant peu l'une des plus riches héritières de Paris. Vous comblerez de

bonheur celui qui vous aime. Votre père vous appelle auprès de lui.

Vous vous mariez avec un homme titré, jeune, beau, qui vous adore.

En ce moment, les pas lourds de la coquette veuve qui descendait

interrompirent les prophéties de Vautrin.

--Voilà mamman Vauquerre belle comme un astrrre, ficelée comme une

carotte. N'étouffons-nous pas un petit brin? lui dit-il en mettant sa

main sur le haut du busc; les avant-cœurs sont bien pressés, maman. Si

nous pleurons, il y aura explosion; mais je ramasserai les débris avec

un soin d'antiquaire.

--Il connaît le langage de la galanterie française, celui-là! dit la

veuve en se penchant à l'oreille de madame Couture.

--Adieu, enfants, reprit Vautrin en se tournant vers Eugène et

Victorine. Je vous bénis, leur dit-il en leur imposant ses mains

au-dessus de leurs têtes. Croyez-moi, mademoiselle, c'est quelque chose

que les vœux d'un honnête homme, ils doivent porter bonheur, Dieu les

écoute.

--Adieu, ma chère amie, dit madame Vauquer à sa pensionnaire.

Croyez-vous, ajouta-t-elle à voix basse, que monsieur Vautrin ait des

intentions relatives à ma personne?

--Heu! heu!

--Ah! ma chère mère, dit Victorine en soupirant et en regardant ses

mains, quand les deux femmes furent seules, si ce bon monsieur Vautrin

disait vrai!

--Mais il ne faut qu'une chose pour cela, répondit la vieille dame,

seulement que ton monstre de frère tombe de cheval.

--Ah! maman.

--Mon Dieu, peut-être est-ce un péché que de souhaiter du mal à son

ennemi, reprit la veuve. Eh! bien, j'en ferai pénitence. En vérité,

je porterai de bon cœur des fleurs sur sa tombe. Mauvais cœur! il n'a

pas le courage de parler pour sa mère, dont il garde à ton détriment

l'héritage par des micmacs. Ma cousine avait une belle fortune. Pour

ton malheur, il n'a jamais été question de son apport dans le contrat.

--Mon bonheur me serait souvent pénible à porter s'il coûtait la vie à

quelqu'un, dit Victorine. Et s'il fallait, pour être heureuse, que mon

frère disparût, j'aimerais mieux toujours être ici.

--Mon Dieu, comme dit ce bon monsieur Vautrin, qui, tu le vois, est

plein de religion, reprit madame Couture, j'ai eu du plaisir à savoir

qu'il n'est pas incrédule comme les autres, qui parlent de Dieu avec

moins de respect que n'en a le diable. Eh! bien, qui peut savoir par

quelles voies il plaît à la Providence de nous conduire?

Aidées par Sylvie, les deux femmes finirent par transporter Eugène dans

sa chambre, le couchèrent sur son lit, et la cuisinière lui défit ses

habits pour le mettre à l'aise. Avant de partir, quand sa protectrice

eut le dos tourné, Victorine mit un baiser sur le front d'Eugène

avec tout le bonheur que devait lui causer ce criminel larcin. Elle

regarda sa chambre, ramassa pour ainsi dire dans une seule pensée les

mille félicités de cette journée, en fit un tableau qu'elle contempla

long-temps, et s'endormit la plus heureuse créature de Paris. Le

festoiement à la faveur duquel Vautrin avait fait boire à Eugène et au

père Goriot du vin narcotisé décida la perte de cet homme. Bianchon,

à moitié gris, oublia de questionner mademoiselle Michonneau sur

Trompe-la-Mort. S'il avait prononcé ce nom, il aurait certes éveillé

la prudence de Vautrin, ou, pour lui rendre son vrai nom, de Jacques

Collin, l'une des célébrités du bagne. Puis le sobriquet de Vénus du

Père-La-Chaise décida mademoiselle Michonneau à livrer le forçat au

moment où, confiante en la générosité de Collin, elle calculait s'il ne

valait pas mieux le prévenir et le faire évader pendant la nuit. Elle

venait de sortir, accompagnée de Poiret, pour aller trouver le fameux

chef de la police de sûreté, petite rue Sainte-Anne, croyant encore

avoir affaire à un employé supérieur nommé Gondureau. Le directeur de

la police judiciaire la reçut avec grâce. Puis, après une conversation

où tout fut précisé, mademoiselle Michonneau demanda la potion à l'aide

de laquelle elle devait opérer la vérification de la marque. Au geste

de contentement que fit le grand homme de la petite rue Sainte-Anne,

en cherchant une fiole dans un tiroir de son bureau, mademoiselle

Michonneau devina qu'il y avait dans cette capture quelque chose de

plus important que l'arrestation d'un simple forçat. A force de se

creuser la cervelle, elle soupçonna que la police espérait, d'après

quelques révélations faites par les traîtres du bagne, arriver à temps

pour mettre la main sur des valeurs considérables. Quand elle eut

exprimé ses conjectures à ce renard, il se mit à sourire, et voulut

détourner les soupçons de la vieille fille.

--Vous vous trompez, répondit-il. Collin est la _sorbonne_ la plus

dangereuse qui jamais se soit trouvée du côté des voleurs. Voilà tout.

Les coquins le savent bien; il est leur drapeau, leur soutien, leur

Bonaparte enfin; ils l'aiment tous. Ce drôle ne nous laissera jamais sa

_tronche_ en place de Grève.

Mademoiselle Michonneau ne comprenant pas, Gondureau lui expliqua les

deux mots d'argot dont il s'était servi. _Sorbonne_ et _tronche_ sont

deux énergiques expressions du langage des voleurs, qui, les premiers,

ont senti la nécessité de considérer la tête humaine sous deux aspects.

La _sorbonne_ est la tête de l'homme vivant, son conseil, sa pensée.

La _tronche_ est un mot de mépris destiné à exprimer combien la tête

devient peu de chose quand elle est coupée.

--Collin nous joue, reprit-il. Quand nous rencontrons de ces hommes

en façon de barres d'acier trempées à l'anglaise, nous avons la

ressource de les tuer si, pendant leur arrestation, ils s'avisent de

faire la moindre résistance. Nous comptons sur quelques voies de fait

pour tuer Collin demain matin. On évite ainsi le procès, les frais de

garde, la nourriture, et ça débarrasse la société. Les procédures,

les assignations aux témoins, leurs indemnités, l'exécution, tout ce

qui doit légalement nous défaire de ces garnements-là coûte au delà

des mille écus que vous aurez. Il y a économie de temps. En donnant

un bon coup de baïonnette dans la panse de Trompe-la-Mort, nous

empêcherons une centaine de crimes, et nous éviterons la corruption de

cinquante mauvais sujets qui se tiendront bien sagement aux environs

de la correctionnelle. Voilà de la police bien faite. Selon les vrais

philanthropes, se conduire ainsi, c'est prévenir les crimes.

--Mais c'est servir son pays, dit Poiret.

--Eh! bien, répliqua le chef, vous dites des choses sensées ce soir,

vous. Oui, certes, nous servons le pays. Aussi le monde est-il bien

injuste à notre égard. Nous rendons à la société de bien grands

services ignorés. Enfin, il est d'un homme supérieur de se mettre

au-dessus des préjugés, et d'un chrétien d'adopter les malheurs que le

bien entraîne après soi quand il n'est pas fait selon les idées reçues.

Paris est Paris, voyez-vous? Ce mot explique ma vie. J'ai l'honneur

de vous saluer, mademoiselle. Je serai avec mes gens au Jardin-du-Roi

demain. Envoyez Christophe rue de Buffon, chez monsieur Gondureau,

dans la maison où j'étais. Monsieur, je suis votre serviteur. S'il

vous était jamais volé quelque chose, usez de moi pour vous le faire

retrouver, je suis à votre service.

--Eh! bien, dit Poiret à mademoiselle Michonneau, il se rencontre des

imbéciles que ce mot de police met sens dessus dessous. Ce monsieur est

très-aimable, et ce qu'il vous demande est simple comme bonjour.

Le lendemain devait prendre place parmi les jours les plus

extraordinaires de l'histoire de la maison Vauquer. Jusqu'alors

l'événement le plus saillant de cette vie paisible avait été

l'apparition météorique de la fausse comtesse de l'Ambermesnil. Mais

tout allait pâlir devant les péripéties de cette grande journée, de

laquelle il serait éternellement question dans les conversations de

madame Vauquer. D'abord Goriot et Eugène de Rastignac dormirent jusqu'à

onze heures. Madame Vauquer, rentrée à minuit de la Gaîté, resta

jusqu'à dix heures et demie au lit. Le long sommeil de Christophe,

qui avait achevé le vin offert par Vautrin, causa des retards dans

le service de la maison. Poiret et mademoiselle Michonneau ne se

plaignirent pas de ce que le déjeuner se reculait. Quant à Victorine

et à madame Couture, elles dormirent la grasse matinée. Vautrin sortit

avant huit heures, et revint au moment même où le déjeuner fut servi.

Personne ne réclama donc, lorsque, vers onze heures un quart, Sylvie

et Christophe allèrent frapper à toutes les portes, en disant que le

déjeuner attendait. Pendant que Sylvie et le domestique s'absentèrent,

mademoiselle Michonneau, descendant la première, versa la liqueur

dans le gobelet d'argent appartenant à Vautrin, et dans lequel la

crème pour son café chauffait au bain-marie, parmi tous les autres.

La vieille fille avait compté sur cette particularité de la pension

pour faire son coup. Ce ne fut pas sans quelques difficultés que les

sept pensionnaires se trouvèrent réunis. Au moment où Eugène, qui se

détirait les bras, descendait le dernier de tous, un commissionnaire

lui remit une lettre de madame de Nucingen. Cette lettre était ainsi

conçue:

«Je n'ai ni fausse vanité ni colère avec vous, mon ami. Je vous

ai attendu jusqu'à deux heures après minuit. Attendre un être que

l'on aime! Qui a connu ce supplice ne l'impose à personne. Je vois

bien que vous aimez pour la première fois. Qu'est-il donc arrivé?

L'inquiétude m'a prise. Si je n'avais craint de livrer les secrets de

mon cœur, je serais allée savoir ce qui vous advenait d'heureux ou de

malheureux. Mais sortir à cette heure, soit à pied, soit en voiture,

n'était-ce pas se perdre? J'ai senti le malheur d'être femme.

Rassurez-moi, expliquez-moi pourquoi vous n'êtes pas venu, après ce

que vous a dit mon père. Je me fâcherai, mais je vous pardonnerai.

Êtes-vous malade? pourquoi se loger si loin? Un mot, de grâce. A

bientôt, n'est-ce pas? Un mot me suffira si vous êtes occupé. Dites:

J'accours, ou je souffre. Mais si vous étiez mal portant, mon père

serait venu me le dire! Qu'est-il donc arrivé?...»

--Oui, qu'est-il arrivé? s'écria Eugène qui se précipita dans la salle

à manger en froissant la lettre sans l'achever. Quelle heure est-il?

--Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant son café.

Le forçat évadé jeta sur Eugène le regard froidement fascinateur que

certains hommes éminemment magnétiques ont le don de lancer, et qui,

dit-on, calme les fous furieux dans les maisons d'aliénés. Eugène

trembla de tous ses membres. Le bruit d'un fiacre se fit entendre dans

la rue, et un domestique à la livrée de monsieur Taillefer, et que

reconnut sur-le-champ madame Couture, entra précipitamment d'un air

effaré.

--Mademoiselle, s'écria-t-il, monsieur votre père vous demande. Un

grand malheur est arrivé. Monsieur Frédéric s'est battu en duel, il

a reçu un coup d'épée dans le front, les médecins désespèrent de le

sauver; vous aurez à peine le temps de lui dire adieu, il n'a plus sa

connaissance.

--Pauvre jeune homme! s'écria Vautrin. Comment se querelle-t-on quand

on a trente bonnes mille livres de rente? Décidément la jeunesse ne

sait pas se conduire.

--Monsieur! lui cria Eugène.

--Eh! bien, quoi, grand enfant? dit Vautrin en achevant de boire son

café tranquillement, opération que mademoiselle Michonneau suivait

de l'œil avec trop d'attention pour s'émouvoir de l'événement

extraordinaire qui stupéfiait tout le monde. N'y a-t-il pas des duels

tous les matins à Paris?

--Je vais avec vous, Victorine, disait madame Couture.

Et ces deux femmes s'envolèrent sans châle ni chapeau. Avant de s'en

aller, Victorine, les yeux en pleurs, jeta sur Eugène un regard qui lui

disait: Je ne croyais pas que notre bonheur dût me causer des larmes!

--Bah! vous êtes donc prophète, monsieur Vautrin? dit madame Vauquer.

--Je suis tout, dit Jacques Collin.

--C'est-y singulier! reprit madame Vauquer en enfilant une suite de

phrases insignifiantes sur cet événement. La mort nous prend sans

nous consulter. Les jeunes gens s'en vont souvent avant les vieux.

Nous sommes heureuses, nous autres femmes, de n'être pas sujettes au

duel; mais nous avons d'autres maladies que n'ont pas les hommes. Nous

faisons les enfants, et le mal de mère dure long-temps! Quel quine pour

Victorine! Son père est forcé de l'adopter.

--Voilà! dit Vautrin en regardant Eugène, hier elle était sans un sou,

ce matin elle est riche de plusieurs millions.

--Dites donc, monsieur Eugène, s'écria madame Vauquer, vous avez mis la

main au bon endroit.

A cette interpellation, le père Goriot regarda l'étudiant et lui vit à

la main la lettre chiffonnée.

--Vous ne l'avez pas achevée! qu'est-ce que cela veut dire? seriez-vous

comme les autres? lui demanda-t-il.

--Madame, je n'épouserai jamais mademoiselle Victorine, dit Eugène en

s'adressant à madame Vauquer avec un sentiment d'horreur et de dégoût

qui surprit les assistants.

Le père Goriot saisit la main de l'étudiant et la lui serra. Il aurait

voulu la baiser.

--Oh, oh! fit Vautrin. Les Italiens ont un bon mot: _col tempo!_

--J'attends la réponse, dit à Rastignac le commissionnaire de madame de

Nucingen.

--Dites que j'irai.

L'homme s'en alla. Eugène était dans un violent état d'irritation qui

ne lui permettait pas d'être prudent.--Que faire? disait-il à haute

voix, en se parlant à lui-même. Point de preuves!

Vautrin se mit à sourire. En ce moment la potion absorbée par l'estomac

commençait à opérer. Néanmoins le forçat était si robuste qu'il se

leva, regarda Rastignac, lui dit d'une voix creuse:--Jeune homme, le

bien nous vient en dormant.

Et il tomba roide mort.

--Il y a donc une justice divine, dit Eugène.

--Eh! bien, qu'est-ce qui lui prend donc, à ce pauvre cher monsieur

Vautrin?

--Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau.

--Sylvie, allons, ma fille, va chercher le médecin, dit la veuve. Ah!

monsieur Rastignac, courez donc vite chez monsieur Bianchon; Sylvie

peut ne pas rencontrer notre médecin, monsieur Grimprel.

Rastignac, heureux d'avoir un prétexte de quitter cette épouvantable

caverne, s'enfuit en courant.

--Christophe, allons, trotte chez l'apothicaire demander quelque chose

contre l'apoplexie.

Christophe sortit.

--Mais, père Goriot, aidez-nous donc à le transporter là-haut, chez lui.

Vautrin fut saisi, manœuvré à travers l'escalier et mis sur son lit.

La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01 · 第 44 / 52 段