Sur ces entrefaites, il se produisit un incident absolument inespéré. Un
matin la femme de chambre entra chez Mme Fauvel, les yeux brillants, le
visage bouleversé par une émotion joyeuse:
--«Madame, madame,» balbutiait-elle, dans son saisissement de cette
nouvelle extraordinaire, «Daisy est retrouvée!»
--«Daisy est retrouvée?» fit Brigitte, tout en flattant de la main Fu-Fu,
qui mordillait le ruban rose pâle passé aux poignets de la chemise de
soie de sa maîtresse. Il ne soupçonnait guère la menace que le retour de
l'ancienne favorite représentait pour sa volontaire et capricieuse petite
personne.
--«Oui, madame. C'est toute une histoire. Madame sait qu'hier elle a dit
à Joseph d'aller de grand matin porter un paquet de livres chez la sœur
de madame, rue de Varenne. Il s'est mis en retard. Arrivé place des
Invalides, il a vu à l'horloge de la gare qu'il n'avait plus trop le
temps d'aller et de revenir. Alors il appelle un fiacre, et qu'est-ce
qu'il voit sur le siège, entre les jambes du cocher? Une tête de chien
qui lui fait dire:--«On croirait Daisy.»--Il va pour caresser la bête,
elle le lèche! Il regarde davantage. Il se dit: «Mais c'est elle.» Il
demande au cocher: «Comment l'avez-vous eue?»--«Je l'ai trouvée couchée
sous une porte de hangar à Billancourt! un soir qu'il pleuvait en vrai
déluge. Elle était maigre. Elle avait l'air de mourir de faim et de
froid. Je l'ai ramassée et gardée. Mais si elle est à vous... C'est une
gentille bête et bien douce... Seulement elle ne joue jamais...» Alors
Joseph est allé chez la sœur de madame avec la voiture. Il est revenu
avec. Il n'y a pas de doute. Madame, c'est Daisy. Elle a cette petite
déchirure à son oreille que lui avait fait Tom. Madame se rappelle?
Madame veut-elle qu'on la lui amène? Madame verra comme elle est changée,
comme elle a souffert!»
--«Mais oui; amenez-la tout de suite, tout de suite,» s'écria Brigitte
Fauvel. «Et prenez Fu-Fu. Mettez-le dans la lingerie qu'ils ne se
disputent pas aussitôt...»
Quelques instants plus tard, la camériste rentrait, apportant dans ses
bras la pauvre chose, souillée de boue, déjetée de misère, qu'était
devenue la coquette, la fine, la souple Daisy, la jolie Blenheim,
habituée à prélasser ses poils soyeux sur les coussins de l'automobile.
La robe crottée, les yeux chassieux, les oreilles garnies de touffes en
grumeaux, la bête de luxe se présentait avec la physionomie lamentable
d'un chien d'aveugle. Elle s'était ignoblement salie à se tenir entre les
sabots fangeux du cocher, à se vautrer dans la paille de l'écurie.
Maintenant, stupéfiée du miracle qui la faisait soudain se retrouver dans
le décor de son ancienne existence, elle regardait autour d'elle, comme
hébétée de ce fantastique changement. Elle hésitait, ne sachant pas si
elle rêvait ou non. Toutes les images de ces quatre derniers mois
passaient sous son front bombé, que décorait toujours la tache
fauve--signe de sa noble race. Où était-elle allée depuis que la voleuse
l'avait ramassée sur le trottoir de l'avenue Montaigne? Pour qu'elle ne
fût restée entre aucune des mains qui avaient dû la posséder, il fallait
que ces mains eussent été brutales et méchantes. Avait-elle été vendue à
des gens qui l'avaient livrée en pâture à des enfants tourmenteurs?
L'avait-on confiée à des domestiques qui lui allongeaient des coups de
pied, emprisonnée dans des chenils de marchands, où d'autres bêtes plus
fortes la mordaient? Avait-elle erré à travers les rues, éperdue,
attaquée au passage par de cruels caniches, cherchant sa vie à même les
tas d'ordures, grelottant de froid par les nuits mauvaises, comme celle
où le cocher charitable avait eu pitié d'elle? Quelles visions hantaient
ses larges et profondes prunelles, au regard plus humain encore, tandis
que sa douce maîtresse de jadis l'appelait par ce nom qu'elle n'avait
plus jamais entendu: «Daisy! Daisy!» Et tout d'un coup, le flot des
souvenirs de son existence heureuse lui envahissant le cerveau, l'exilée
se précipita vers le lit avec des aboiements d'ivresse et des bonds de
reconnaissance émue, et elle déchirait les draps de ses ongles trop
longs, tachant la fine batiste, s'accrochant aux dentelles, griffant la
soie fragile du couvre-pied, au désespoir de la femme de chambre, qui
s'écriait:
--«Ah! non, madame! Non!... Que madame ne la laisse pas monter sur le
lit. Elle va tout salir, tout gâter...»
--«Ça ne fait rien», disait Mme Fauvel, en souriant. «Pauvre petite
Daisy! Oui, comme elle a souffert!... Faites donner cent francs au
cocher... Vous reviendrez vite et on la lavera... J'espère qu'elle fera
bon ménage avec Fu-Fu. Pauvre Daisy! Mais elle est vraiment trop sale...
Tenez, prenez-la, et que Joseph la lave tout de suite...»
--«Eh bien!» disait-elle quelques heures plus tard à Pierre Vivien
stupéfait, en lui montrant la chienne couchée sur le tapis du petit
salon. «Vous la reconnaissez? C'est votre amie Daisy. On l'a retrouvée...
Elle n'a pas pris bon caractère dans ses aventures. Elle n'a rien voulu
manger. Et voyez, elle s'est mise dans ce coin de la fenêtre, cachée
derrière les plis des rideaux. Elle m'avait fait fête au premier moment.
Elle ne me regarde plus. Elle ne me répond plus. Tout cela depuis qu'elle
a découvert l'existence de Fu-Fu... Et lui, au contraire, il est si
gentil avec elle! Il ne demande qu'à jouer...»
Et comme s'il eût voulu fournir un commentaire indiscutable à ce
témoignage de sa maîtresse, le Poméranien allongeait ses pattes à terre,
et, posant son museau aigu sur elles, il jappa doucement d'abord, puis
vivement, du côté de la boudeuse. Celle-ci, roulée en boule, son mufle
caché à demi dans sa fourrure maintenant toute blanche, ouvrit un instant
les yeux sans bouger, pour les refermer. Sur le tapis, à côté d'elle
était un morceau de sucre que Mme Fauvel lui avait tendu et qu'elle
n'avait pas pris. Celle-ci le ramassa et le tendit de nouveau à l'animal.
--«C'est extraordinaire,» dit-elle. «Fi! la vilaine jalouse! On ne te
prend rien, pourtant, ma Daisy. Je te gâterai comme je te gâtais. Allons,
mange ce sucre. Sois douce...»
Vaines flatteries de langage et de geste, auxquelles la bête continua
d'opposer une attitude non pas d'hostilité, car sa queue remua lentement,
mais d'indifférence systématique. Visiblement, tant que l'autre animal
serait là, elle ne consentirait pas à communiquer avec leur commune
maîtresse. Elle lui donnait à choisir entre elle et l'étranger.
--«Non,» reprit Mme Fauvel, répondant tout haut au reproche muet de ce
refus et de cette immobilité. «Non. Je ne le renverrai pas. Tu entends.
Je ne le renverrai pas...» Et, prenant dans ses bras le loup-loup, elle
l'embrassa câlinement en l'emportant avec elle pour aller s'asseoir dans
son fauteuil accoutumé, tandis que Vivien lui disait:
--«Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir apporté cet affreux Fu-Fu.»
--«Et moi, je suis trop contente de l'avoir,» répondit la jeune femme.
«Je déteste la jalousie. Il n'y a pas de sentiment qui me paraisse plus
mesquin et plus bas,--surtout,» insista-t-elle, «surtout quand on ne vous
prend rien.»
--«Vous appelez cela ne lui rien prendre?» dit Pierre en regardant, tour
à tour, du côté de la petite Blenheim puis du petit Poméranien.
--«Mais quoi?» fit-elle.
--«Vous lui prenez la douceur de vous suffire,» osa-t-il répondre. «Ah!
ne pas suffire à quelqu'un,» répéta-t-il, «je comprends comme c'est dur,
allez, depuis que... moi non plus... je ne vous suffis plus...»
--«Et moi,» dit-elle en rougissant, «je ne vous comprends pas.» Elle
avait dans les yeux pour lui répondre une si invincible obstination! Le
pli creusé entre ses fins sourcils blonds exprimait un mécontentement si
près d'être une colère! L'ami jaloux ne continua pas. Oh! Si! Elle
l'avait compris, mais elle ne voulait pas plus le comprendre, qu'elle ne
voulait comprendre les susceptibilités de la chienne revenue au gîte.
Cette réplique et ce regard, c'était le double tour de clef donné au
tiroir.
V
--«Ah! monsieur Vivien,» disait, le jour suivant, le concierge de
l'hôtel, avec un visage bouleversé, comme Pierre se préparait à entrer
dans le vestibule. «Vous ne savez pas le malheur? Notre Daisy? Qui est-ce
qui aurait cru cela? Elle s'est sauvée. Oui, monsieur. Ce matin, comme
j'ouvrais la porte, je l'ai vue qui filait, filait... Il faut croire
qu'elle avait été bien heureuse chez son cocher, car elle s'est arrêtée
devant une voiture, pour essayer de sauter sur le siège. Elle croyait
que c'était lui. C'était une brute, celui-là, monsieur, et qui lui a
allongé un coup de fouet. Elle a roulé sur le pavé. Juste à ce moment une
automobile arrivait à toute vitesse. Et alors...»
--«Elle a été écrasée?»
--«Oui, monsieur. Une si jolie bête, et juste après qu'on nous l'avait
rapportée! On n'a pas osé le dire à madame. On a pensé que monsieur
Vivien la préparerait mieux...»
--«Moi?» dit Pierre. «Et justement je venais vous demander de prévenir
madame qu'elle ne m'attende pas aujourd'hui. Nous devions sortir
ensemble, et j'ai un empêchement...»
--«En voilà un drôle de pistolet,» fit le concierge, redevenu sincère,
quand son interlocuteur fut reparti sans entrer. «J'ai cru qu'il allait
pleurer, lui, sur cette sale petite chienne!... L'imbécile! Il ne sait
pas!...» Et, se ressouvenant de l'époque où Dehandy avait apporté Daisy
dans la maison, le mauvais serviteur, qui avait l'esprit aussi
malveillant que simpliste, se mit à rire. «Et Dehandy était un beau gars
au moins, au lieu que celui-ci!... Ah! comment madame a-t-elle pu le
prendre?...» Puis, regardant le dos un peu voûté de Vivien, qui
s'éloignait le long de l'avenue Montaigne, il haussa les épaules.
Qu'aurait-ce été s'il avait pu deviner que les assiduités du visiteur
quotidien n'avaient jamais été récompensées, même d'un baiser, et ce que
représentait de si délicatement jeune dans ce cœur de plus de cinquante
ans, cette pitié pour la jalouse et pauvre Daisy?