UNE RESSEMBLANCE

Vous avez certainement lu, ces temps derniers, dans les journaux, la mort

du comte Michel Steno, tué l'autre semaine dans une collision

d'automobiles, comme il allait de Mestre à sa villa du Frioul. Cette

nouvelle n'a été pour vous qu'un fait divers de l'ordre le plus banal.

Pour moi, elle a évoqué une image d'autant plus saisissante que le

caractère tragique de cet accident contrastait davantage avec le souvenir

que je garde de lui. J'ai raconté ailleurs une des aventures de ce

charmant Italien que j'ai[5] beaucoup fréquenté à Venise, sa patrie, à

Rome, à Saint-Moritz, à Madrid.--Je m'y trouvais avec lui dans le

délicieux printemps de 1886,

... O gioventù, primavera della vita!

O primavera, gioventù dell'anno!...--

à Paris enfin. Ces simples noms de villes, ainsi mis à côté les uns des

autres, révèlent assez les goûts cosmopolites de ce fils des doges, que

vous eussiez pris, à le rencontrer, pour un Anglais d'une haute classe.

Ce faisant, vous lui eussiez procuré le plus naïf et le plus vif plaisir.

Au fond, très au fond, Michel était, comme tous les Italiens,

passionnément de son pays et de sa ville. Mais comme tous les Italiens

aussi, il avait une terreur morbide, une _phobie_ presque du

provincialisme, un désir exaspéré de participer à cette grande vie

Européenne dont la péninsule a été longtemps comme exclue. Cette furie

d'_Européanisme_, que Mazzini a le premier formulée en politique est le

trait dominant de l'Italie actuelle. Ses vastes efforts collectifs en

sont marqués, et les petites ambitions individuelles de chacun de ses

représentants. En voulant que le comte Steno fût _a casa_, au _Cercle de

l'Union_ à Paris, au _Turf_ ou au _Traveller's_ à Londres, au _Veloz_ à

Madrid, à la _Cascia_ à Rome, Michel réalisait ce programme patriotique à

sa manière. Sans doute, cette nouvelle direction de l'âme italienne était

dans la nature des choses. Mais comment ne pas regretter la forte saveur

locale d'autrefois? Que j'ai souvent pensé, par exemple, à frayer avec

cet élégant Steno, qu'il avait déformé son type en le _cosmopolisant_! Je

l'aimais pourtant, précisément à cause des linéaments tout Vénitiens que

je discernais en lui. Sous l'anglomane, je démêlais le patricien qu'il

eût été au dix-huitième siècle, le Magnifique, friand de voluptés fines,

tel qu'il apparaît dans les peintures de Guardi et de Longhi, ou dans

les mémoires de ce génial ruffian de Casanova. Il en avait le je ne sais

quoi de délicat et de noble, même dans la galanterie; une espèce de

lenteur, comme une sérénité aristocratique, même dans la passion. Avec

son grand air d'ancien portrait, sa belle mine à la Titien, ou mieux à la

Morone, il avait eu bien des liaisons. Ses succès de femme ne l'avaient

rendu ni fat, ni vulgaire, comme il arrive si souvent. C'est qu'il avait

su _penser ses plaisirs_. Je me le rappelle, surtout dans les longues

soirées de ce printemps Madrilène auquel je faisais allusion,

s'abandonnant à des demi-confidences. Il me contait alors de ces

anecdotes significatives, pour lesquelles je donnerais bien des romans

célèbres. Il y a dans les lettres de Stendhal une phrase qui caractérise

joliment cette conversation de certains séducteurs: «On admirait chez lui

une foule d'idées fines et justes, si l'on venait à parler des femmes.

_Il les connaissait parce qu'il avait eu besoin de leur plaire et de les

tromper._» Je voudrais rapporter une de ces anecdotes. Elle caractérise

assez exactement le tour d'esprit et la sensibilité de ce personnage

original. Et puis, elle illustre une théorie qui lui était très chère--il

y est revenu devant moi souvent--sur ce que j'appellerai, d'un mot

pédant: la loi des ressemblances. Steno prétendait que deux êtres, s'ils

ont entre eux des similitudes profondes de traits, de regard, de gestes,

de voix, ont aussi des similitudes profondes de destinée. «Les gens de la

même espèce animale,» disait-il, «font toujours en toute circonstance la

même espèce d'actions.» Mon expérience m'a conduit à croire qu'il avait

raison. Il aurait eu tort, que ce petit récit conserverait encore, me

semble-t-il, un intérêt de curiosité sentimentale. Je le transcris, tel

qu'il me le faisait, ou à peu près, par une douce nuit d'été, non plus à

Madrid, mais sur la terrasse d'un restaurant des Champs-Élysées, où j'ai

tant causé avec lui, avec Barbey d'Aurevilly, Lord Lytton, Georges

Brinquant, le sculpteur Maurice Ferrari, Luigi Gualdo... Que d'ombres!

[5] Voir _la Seconde mort de Broggi-Mezzastris_ dans le présent

volume.

«... Il y a de cela dix ans déjà» avait commencé Steno, «J'étais très

jeune et quoique je m'efforçasse de dissimuler cette faiblesse sous le

plus imperturbable des aplombs, très timide, de cette timidité qui vient,

à cet âge, de l'excès de l'émotion. Ai-je besoin d'ajouter que j'étais

très amoureux? L'objet de cet amour était une grande dame Anglaise qui

avait eu la fantaisie d'un établissement à Venise. Je ne sais pas si vous

l'y avez rencontrée. Après y être venue pendant des saisons et des

saisons, elle n'y a plus paru du tout. Je pourrais vous dire que c'est à

cause de moi. Je n'ai pas la vanité de le penser. Lady Cynthia S... est

une Anglaise. Cela suffit pour tout expliquer. Il n'y a que les Anglais

pour se faire des _home_ de passage où vous les croyez fixés à jamais,

tant ils y ont déployé de génie d'installation. Un jour, ils défont ces

demeures comme ils les ont faites, et ils les reconstruisent ailleurs.

Aux dernières nouvelles, Lady Cynthia habitait une ferme dans l'Afrique

du Sud. Il y a quinze ans, elle occupait le premier étage du colossal

palais Navagero, pas très loin de la _Madonna dell'Orto_, avec un de ces

étroits jardins ombreux comme il n'y en a guère qu'à Venise. On en goûte

plus délicieusement la fraîcheur et la couleur, dans ce paysage d'eaux

mortes et de pierres. On trouve là un charme émouvant à un feuillage qui

bouge, à une touffe d'œillets qui frissonne sur la lagune, au chant d'un

oiseau qui volète dans les branches. C'est la poésie de la vie évoquée

dans une ville où tout raconte la poésie de la mort. Durant mon enfance,

j'avais connu ce jardin abandonné, comme le palais. Mon cousin, le vieil

Alvise Navagero, habitait cette glorieuse maison _a la buona_, comme nous

disons. Dès l'instant où Lady Cynthia eut eu le caprice de louer «l'étage

noble», le _piano nobile_, l'endroit changea de physionomie. Rien ne fut

gâté pourtant de ce qu'il avait de vénérable. L'énergie britannique eut

tôt fait de nettoyer la façade, les chambres et les allées. Des meubles,

des tapisseries, des tableaux reparurent sous les plafonds peints à

fresque--par Tiepolo, s'il vous plaît. Des bancs de marbre et des statues

surgirent dans le jardin. Ce fut une de ces restaurations qui n'altèrent

pas la touchante vétusté des choses... Je vous dis cela pour vous faire

comprendre, à vous qui connaissez Venise, quel cadre exquis faisait ce

coin retiré de la ville:--les pierres rouges du palais, l'eau glauque et

dormante du mince canal, les groupes épais des chênes verts--et dans ce

décor la merveilleuse fleur d'aristocratie qu'était alors cette admirable

jeune femme! Elle avait vingt-neuf ans, des cheveux blonds, de cet or à

reflets bruns que Giorgione a su peindre. Grande, la taille haute, ses

grands yeux bleus, couleur de pervenche, presque violets, regardaient

d'un regard à la fois enfantin et fier. Ses traits étaient délicats, tout

menus dans un visage de Diane chasseresse. Et quel teint, invraisemblable

de fraîcheur, un de ces teints de fille des flots que l'existence au

grand air a gardés si blancs, si roses, si transparents, en y fouettant

le sang au lieu de le brûler! Et aussi quelle allure! Lady Cynthia

déployait dans ses moindres gestes cette audace naturelle à une caste

habituée, depuis des siècles, à la domination, cette aisance hautaine qui

distingue les femmes nées comme elle, parmi tous les privilèges de la

préséance héréditaire et de la fortune assurée. Souvent, à la voir qui

passait dans sa gondole, j'ai eu l'évidence physique de l'identité entre

ces deux reines des mers: l'Angleterre d'aujourd'hui et la Venise de

jadis, hélas! Appuyée sur les coussins, la masse de ses cheveux fauves

éclairée par le soleil, vêtue d'étoffes aux couleurs vives où se plaisait

son goût hardi, elle m'apparaissait comme la sœur de ces dogaresses

illustres, une Zélia Priuli, une Loredana Mocenigo, une Morosina

Morosini, que les chroniqueurs nous décrivent allant de leur palais au

Bucentaure dans des costumes splendides tout brodés de pierres

précieuses. «_Rendeva luce dove si trovava_,» disait un de ces

chroniqueurs à propos d'une d'elles. «Elle rayonnait de lumière là où

elle se trouvait...» Je ne me rappelle jamais ces mots sans revoir Lady

Cynthia. Ah! qu'elle était belle!

«Je vous ai dit que, moi, j'étais timide. Je vous en donnerai une preuve

saisissante quand j'aurai ajouté qu'habitant Venise, reçu chez Lady

Cynthia et la rencontrant partout dans la société, je suis demeuré un an,

vous m'entendez, un an sans oser lui montrer la passion dont j'avais été

pris pour elle à première vue.

Quando m'apparve Amor subitamente...

Je me souviens. Je me répétais ce vers de Dante, indéfiniment, à cette

époque. C'était toute mon histoire. J'avais reçu le coup de foudre, je

m'en souviens si bien aussi, au théâtre de la _Fenice_, à l'une des

toutes premières représentations de l'_Otello_ de Verdi, chanté par

Tamagno comme il ne sera plus chanté. Je revenais d'une fugue en France.

Les lettres de mes amis m'avaient appris la présence d'une Lady Cynthia

S... à Venise, mais sans détails. Je ne l'avais jamais vue. J'entre dans

la loge de ma mère. Je lorgne la salle au hasard, et voici que je

rencontre, dans le champ de ma jumelle, ces cheveux d'or, ces yeux bleus,

ce visage de rêve, ces épaules. «Qui est-ce?» demandai-je. Déjà de poser

cette question insignifiante me troublait le cœur, comme si le timbre

seul de ma voix devait me trahir. On me répond tout naturellement: «Mais

c'est Lady Cynthia S...» Me croirez-vous? Pendant des années, je ne

pouvais même penser à cette minute sans que l'émotion m'étouffât.

Maintenant, voyez, je vous la raconte, comme s'il s'agissait d'un autre,

en souriant. Quelle leçon de désenchantement, ces contrastes entre nos

anciens désespoirs et nos tranquillités actuelles! Du jour où l'on sait

qu'il n'y a pas d'éternels regrets, on sait aussi qu'il n'y a pas

d'éternel bonheur, et alors c'est bien fini d'être jeune...

»Hélas encore!... Dès ce temps-là, ma jeunesse était déjà très entamée.

Je le constate à distance, en me rappelant que mon premier soin après

cette soirée, fut d'interroger prudemment le tiers et le quart sur cette

femme dont la beauté m'avait bouleversé de la sorte. Venise est, vous ne

l'ignorez pas, la ville par excellence des _pettegolezze_, notre mot

pittoresque pour traduire votre vilain mot, à vous: _potins_. Ma bonne

chance voulut que cette petite enquête ne me révélât rien que de très

simple. Je me serais tant fait mal autour du moindre mauvais propos! Je

n'en recueillis aucun. Depuis son arrivée chez nous, Lady Cynthia ne

s'était laissé faire la cour par personne. Elle était mariée et mal

mariée, avec un colonel qui résidait aux Indes. Elle n'avait pas

d'enfant, et, très riche de son propre chef--son père était lord V...,

permettez-moi de vous taire encore son nom--elle vivait dans une absolue

indépendance, qu'elle défendait jalousement. Sa physionomie altière,

presque virginale et un peu sauvage, s'accordait si bien avec cette

légende! Il suffit d'avoir regardé autour de soi pour savoir qu'une

première désillusion physique dans le mariage donne presque toujours à la

femme qui l'a subie une appréhension invincible de l'amour. Était-ce le

cas pour Lady Cynthia? Je ne tardai pas à m'en convaincre à de tout

petits signes, quand je lui eus été présenté: sa façon de causer avec les

hommes d'abord, plus rude que gracieuse, et si distante, si

surveillée,--le retrait de ses doigts dans sa poignée de main,--la

froideur de son regard, moins défiant cependant que voilé,--le soin

qu'elle avait d'éviter, dans ses entretiens, toute allusion aux choses de

la vie sentimentale. Quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées

depuis cette présentation, et cette certitude s'était déjà imposée à moi:

au premier mot hardi prononcé en sa présence, elle ne me recevrait plus.

A chacune de mes nouvelles visites au palais Navagero, cette conviction

grandit en moi. Je les multipliai pendant les mois d'été, puis d'automne,

que Lady Cynthia passa dans ce palais, devenu pour moi le centre du

monde. Toutes mes journées furent bientôt combinées en vue du moment où

je me retrouverais auprès d'elle, chez elle quand je pouvais, et, sinon,

au théâtre, dans quelque maison amie, au Lido, sur la Place. L'instant

si passionnément désiré arrivait. Cynthia était là auprès de moi. Je

l'écoutais parler. Je la regardais respirer, bouger, et l'intensité de

mon désir me paralysait, en même temps qu'une terreur qu'elle le devinât.

Cent fois je me suis dit après ces rencontres: «Il faut la fuir», tant

cette impression me devint tout de suite horriblement douloureuse! Je

restais. Elle quittait Venise, et les semaines de son absence étaient

pour moi des siècles. Je n'avais pas de cesse que je ne fusse dans le

voisinage de l'endroit qu'elle habitait, à Londres, en Écosse, en

Norvège. Je la revoyais, et c'était de nouveau cet incompréhensible

mélange d'ardeur passionnée et d'épouvante, cette certitude surtout que

je n'existais pas pour elle. Tantôt je me répétais: «Mais, c'est

impossible qu'elle n'ait pas compris que je l'aime, et, si elle ne m'a

pas renvoyé, c'est que cet amour ne lui déplaît pas. Si j'osais

cependant?...» Tantôt je me répondais à moi-même: «Non. Elle ne voit

rien. Elle ne comprend rien. Elle est si indifférente qu'elle ne prend

pas plus garde à moi qu'au monsieur qui passe. A quoi bon me faire dire

ce que je sais, ce que je vois, qu'elle ne m'aime pas, qu'elle ne

m'aimera jamais?... Quand je ne pourrai réellement plus supporter cela,

je m'en irai...» Et je ne m'en allais pas...

»Il y avait donc un an que je menais cette existence, la plus misérable

de toutes celles que j'aie connues. L'amour trahi, mais qui a goûté

l'ivresse de la possession, vous déchire d'une affreuse douleur, du moins

farouche, celle d'une blessure qui saigne. L'amour repoussé, mais qui

s'est déclaré, trouve une force dans le fait d'avoir agi. Ce désastre est

une vérité. On peut s'y appuyer pour prendre un parti. Mais cet amour

sans bonheurs et sans malheurs, tel que je l'éprouvais, cet éternel recul

devant l'aveu, ces alternatives, passionnées et silencieuses, de volontés

aussitôt abandonnées et de renoncements jamais sincères, ce va-et-vient

de la sensibilité toujours trompée dans son élan et le recommençant

toujours, quelle usure, et, après des mois et des mois, quelle lassitude!

Je vous épargne une élégie rétrospective, d'autant moins intéressante que

la fin de cette agonie intime dépendait de moi. J'en ai eu un signe trop

évident depuis. Je n'avais qu'à mieux regarder... Écoutez. Nous touchions

de nouveau à la fin du mois de mai, qui fut étouffant cette année-là chez

nous. Lady Cynthia venait de partir pour Londres, et naturellement je

m'étais mis en route vers l'Angleterre, avec escale à Paris pour n'avoir

pas trop l'air de la suivre. Je n'étais pas ici depuis huit jours que je

rencontre, rue de la Paix, un matin, en sortant de mon hôtel, quelqu'un

que vous avez bien connu et avec qui je m'étais lié à Venise ce printemps

même, votre confrère et ami feu Claude Larcher. Vous savez qu'il était

l'amant de Colette Rigaud.--Était-elle jolie dans le _Sigisbée_!--Vous

savez aussi comme il était impulsif. Je ne m'étonnai donc pas trop,

quoique nous soyons, nous, plus cérémonieux, de la fougue avec laquelle

il me dit:

--«Vous êtes à Paris, cher comte? Quelle bonne chance! Il y a une

répétition générale au Théâtre-Français. J'ai une loge. Je vous emmène,

voulez-vous? C'est la fin de la saison et la pièce n'est pas trop bonne,

je crois. Tout de même, c'est une petite curiosité...»

»J'accepte. Je ne vous ferai pas de phrases sur la destinée. Nous avons

en Italie un proverbe qui dit: «Quand on doit se rompre le cou, on trouve

toujours un escalier.» (_Quando s'ha a rumpere il collo, si trova la

scala._) Vers les deux heures, j'entrais à la Comédie. Jugez de mon

émotion en reconnaissant--je ne trouve pas d'autre mot--une des artistes.

Je l'appellerai Lucienne, avec votre permission. Elle est retirée du

théâtre aujourd'hui, et mariée. C'était, à travers toutes les différences

de toilette, de race, de condition sociale, une sosie de Lady Cynthia:

même beauté enfantine et un peu farouche, même chevelure d'or à chauds

reflets, même fierté des yeux, du port de tête, de la bouche, et moi, je

m'entendis prononcer de la même voix étouffée que j'avais eue à Venise,

dans la loge de la _Fenice_. Quelle étrange analogie encore!

--«Qui est-ce?

--«Mais c'est Lucienne,» me répondit Claude, et il ajouta, me prouvant

ainsi que ma passion ne me rendait pas la dupe d'un mirage: «Ne

trouvez-vous pas qu'elle ressemble beaucoup à notre amie de Venise, la

belle Lady Cynthia?...

--«Un peu, en effet,» répliquai-je, la voix ferme et claire cette fois.

Je défendais mon secret. Et j'écoutais Larcher continuer:

--«C'est une fille singulière... Que lui est-il arrivé dans sa vie? On

dirait qu'elle a, trop jeune, traversé quelque chose de trop amer,

qu'elle a été brutalisée, martyrisée, et qu'elle a peur de l'amour... Oh!

ce n'est pas une vertu. Il s'en faut. Elle est entretenue par un des

Mosé, _ad pompam_, pour parler comme nos pères. Il vient chez elle se

faire raconter les ragots du jour, tous les matins, une heure. Il

approche des soixante-dix ans, mais avec deux millions de rente.--Et il a

Lucienne comme il a des chevaux de courses. Tenez, regardez-le, dans

cette baignoire d'avant-scène, à droite. Est-il vilain! Dieu! est-il

vilain!... Mais elle?... Qu'elle est belle!...» Et comme il voyait que je

continuais à ne pas la quitter de ma lorgnette: «Elle est assez liée avec

Colette. Voulez-vous que j'essaie de la faire dîner avec nous, ce soir,

après la répétition? Vous êtes libre? Parbleu, si elle l'est aussi, nous

mangerons tous quatre au Café Anglais. Oh! ce ne sera pas la _Calcina_,

avec sa treille, le merle qui siffle dans sa cage de bois, et ce vin de

Valpolicella que le garçon nous qualifiait gentiment d'_amabile_! Vous

rappelez-vous? Ne vous faites pas d'illusion, Lucienne n'a rien de commun

non plus avec la Véronèse, et vous perdrez votre temps si vous lui faites

la cour. Mais elle est agréable à regarder de près...»

»Larcher ne se doutait pas combien cette évocation de Venise en ce

moment, et tandis que j'avais devant moi cette sœur par le visage de

celle que j'aimais, me remuait profondément. Ce n'était, comme vous le

pensez, ni le souvenir de ce petit restaurant sur les _fondamenta alle

Zattere_, ni celui d'une assez jolie danseuse très galante et qui n'avait

pas fait languir Claude. Non. C'était cette ressemblance, plus intime

encore et plus profonde que je ne l'avais imaginée, puisqu'elle allait

des traits et de l'expression du visage jusqu'au caractère et jusqu'à la

destinée. Moi-même, une sorte de trouble, très analogue à celui qui

m'avait toujours saisi devant Lady Cynthia, commençait à m'envahir. Je

désirais et je redoutais à la fois ce dîner, improvisé soudain par la

complaisance de Claude Larcher. J'aurais voulu que Lucienne fût libre de

s'y rendre. Je souhaitais qu'elle ne le fût pas, et quand, après

l'entr'-acte, Claude revint me dire qu'elle acceptait et que le dîner

aurait lieu, en eus-je du plaisir ou du regret? Je n'aurais su le dire.

Je me vois encore, à la toute dernière minute, assis à ma table et

griffonnant pour mon amphitryon un billet d'excuse. Je sonnai, avec

l'intention d'expédier ce message au Café Anglais. Le _boy_ de l'hôtel

arriva, et je l'envoyai me quérir un fiacre, pour ne pas manquer le

dîner. Cinq minutes plus tard, cette voiture m'emportait vers le

restaurant et je jetais par la croisée de la portière les fragments

déchirés de ma lettre d'excuse.

»N'attendez pas que je vous raconte une de ces substitutions de femmes,

comme il s'en produit si souvent, lorsqu'un amoureux rencontre dans le

demi-monde, ou plus bas encore, une créature qui lui _pose_ celle qu'il

aime. Non. Ce fut plus compliqué tout ensemble et plus simple. A un

moment de ce dîner où j'admirais combien Lucienne avait, dans ses

moindres gestes, la réserve et la sauvagerie de Lady Cynthia, un

mouvement involontaire me fit toucher son pied de mon pied, sous la

table. Elle me regarda. Ses yeux exprimaient cette sorte d'étonnement un

peu ému qui est comme l'anxiété animale de la femelle, quand elle sent

qu'elle va être poursuivie par le mâle. Elle avait retiré son pied.

J'osai approcher de nouveau le mien, volontairement cette fois. Elle me

regarda encore, mais elle ne se retira plus. Elle tomba dans un silence

sur lequel Colette Rigaud, plus savant psychologue que son ami et que

moi, ne se trompa point. Car, deux heures plus tard, elle avait trouvé le

moyen de me mettre en voiture avec sa camarade, et minuit n'avait pas

sonné que cette femme, dont Claude m'avait annoncé qu'on ne lui

connaissait pas d'aventures et qu'elle avait horreur de l'amour, se

donnait à moi avec une sauvagerie dans l'ardeur aussi passionnée

qu'avait été sa réserve au premier abord. Je lui avais été présenté à

huit heures!

»La conclusion de cette histoire, vous la devinez? Je quittai Lucienne en

lui promettant d'aller la rejoindre, le soir, à la Comédie, où elle

jouait dans la pièce répétée généralement la veille. Je n'étais pas

plutôt à mon hôtel que je donnai ordre à mon valet de chambre de faire ma

malle, et de réclamer ma note. Le temps de passer chez un bijoutier et

d'envoyer un souvenir à ma conquête de la nuit, avec une lettre de

regrets prétextant un télégramme reçu et la nécessité d'un départ

immédiat, j'étais dans le rapide de Calais. C'est la seule circonstance

de ma vie où j'aurai été brutal dans une rupture, mais je n'avais plus

qu'une idée dans l'esprit et dans le cœur: _je me trompais depuis un an

sur Lady Cynthia_. Que j'eusse plu avec cette foudroyante rapidité à sa

sosie et que celle-ci me l'eût d'abord caché sous ce masque de fierté

froide pour céder à mon premier geste d'audace, c'était pour moi la

certitude que Lady Cynthia m'aimait aussi. C'en était au moins la

possibilité... Ah! je serai bien vieux, bien usé, quand je ne frémirai

plus au souvenir de mon arrivée à Londres et de mon acheminement vers la

maison qu'elle habitait près de Hyde Park. Dans cette jolie demeure

décorée par Adams, elle cessait d'être le Giorgione qu'elle était à

Venise, pour devenir le plus charmant des Reynolds... Elle était seule.

Elle me reçut, comme toujours, au palais Navagero, avec ce visage

impassible, ces yeux ailleurs, cette farouche pudeur... A une minute, me

ressouvenant de Lucienne et de leur ressemblance, j'ose commencer de lui

parler de mes sentiments. Je surprends dans ses prunelles _le regard de

l'autre_, quand nos pieds s'étaient rencontrés. Je lui prends la main.

Elle ne la retire pas. La folie m'emporte. Mes lèvres se posent sur ses

lèvres. Elle met la main sur son cœur, comme pour en comprimer les

battements. Elle devient pâle, à me faire croire qu'elle allait mourir.

Mais elle m'avait rendu mon baiser!...

«Que de fois j'ai cherché à savoir de Cynthia depuis,» conclut Michel

Steno après un silence, «pourquoi elle m'avait caché ses sentiments si

longtemps. Car elle m'avoua bien vite qu'elle m'aimait depuis le premier

jour:

--«Et toi-même?» m'a-t-elle toujours répondu.

--«Tu me faisais peur, lui disais-je alors.

--«Et moi aussi, j'avais peur!» reprenait-elle. «Si peur!...» Et elle ne

manquait jamais de me questionner sur le moment où j'avais pris tout d'un

coup de l'audace et pourquoi. Je me suis souvent demandé ce qui serait

arrivé si je lui avais dit la vérité. En aurait-elle été indignée ou

touchée? Et je me suis aussi souvent demandé si je n'aurais pas mieux

fait d'user ma passion pour elle auprès de sa sosie et de prolonger mon

aventure avec la pauvre actrice, qui ne m'eût donné que du plaisir, au

lieu que ma liaison avec Lady Cynthia eut des épisodes si cruels. Mais

on n'aime pas pour être heureux. C'est encore un proverbe de mon pays:

«L'amour ne fait honneur à personne et à tous il fait douleur.» (_L'amore

a nessuno fa onore é a tutti fa dolore._) Et pourtant, sans cette

douleur, vaudrait-il la peine d'avoir vécu?...»

La dame qui a perdu son peintre · 第 36 / 83 题