QUI A PERDU SON PEINTRE

_A Madame la Comtesse Serristori._

_Le manuscrit que l'on va lire me fut confié par la personne à laquelle

il avait été adressé: «Vous en ferez ce que vous voudrez,» m'avait-elle

dit, «je vous demande seulement votre parole que vous ne chercherez

jamais à savoir le nom de l'auteur.» Mme ****--j'allais la nommer

elle-même!--avait dans ses yeux bleus et autour de ses lèvres sinueuses

une si défiante malice, à ce moment-là, que je manquai aussitôt à ma

promesse. Je me dis, moi, mentalement: «L'auteur? Mais c'est elle!...» Et

puis, à la lecture, il m'a semblé que ce gentil cerveau de femme à la

mode était un peu bien léger pour avoir enregistré tant de détails

techniques sur l'authenticité des œuvres d'art, la critique moderne,

Morelli, Vasari, Léonard, les princes de la maison d'Este, la noblesse

Italienne d'aujourd'hui... Que sais-je? Ces pages, d'autre part, sont

étrangement teintées de marivaudage et de sentimentalisme pour un

peintre. Ces Messieurs, d'ordinaire, pensent plus dru et plus net. Je

laisse au lecteur, qui n'a pas engagé sa parole à la plus coquette des

paroissiennes de Sainte-Clotilde, le soin de décider si la main qui traça

les lignes du vrai manuscrit,--celui qui m'a été remis avait été

brutalement recopié à la machine,--si cette main donc appartenait à une

jolie et fine Parisienne de vingt-six ans ou à un portraitiste

célèbre, quinquagénaire de par son extrait de naissance, et, comme on

verra, resté trop jeune de cœur et de fantaisie. Ils ne sont pas très

nombreux, les artistes qui répondent à ce signalement. J'ai été loyal et

n'ai pas posé, aux deux ou trois que je connais, les questions qui

m'eussent éclairé. Telle quelle, l'histoire m'avait amusé, peut-être à

cause de ce doute sur la réelle identité du narrateur, qui a pris pour

masque un pseudonyme balzacien, Monfrey. Le lecteur en sait autant que

moi, maintenant, sur l'origine de ce récit, que j'ai pris le parti de

donner tel quel, en corrigeant deux ou trois erreurs de dates, quelques

inexactitudes d'orthographe italienne, et en lui donnant un titre. Ces

petites erreurs m'avaient semblé d'abord une garantie de sincérité. Il

suffisait d'avoir un Baedeker pour les rectifier. Mais, Madame **** est

si subtile. Elle est très capable d'avoir fait ces fautes exprès... C'est

trop épiloguer, je lui laisse la parole,--à lui?... Ou à elle?..._

_P. B._

I

Pourquoi j'ai quitté Paris sans vous dire adieu, Madame?... Serez-vous

dans votre petit salon quand vous recevrez cette lettre, et assise dans

la bergère, auprès de la table encombrée de bibelots où je vous ai vue si

souvent poser le livre que vous étiez occupée à lire, quand je venais

vous ennuyer de ma présence? Si oui, prenez cette petite glace à main,

montée dans son cadre d'argent ciselé, que vous m'avez permis de vous

offrir, l'autre premier janvier. Regardez-y vos vingt-six ans et votre

sourire. Et puis, fermez une seconde vos beaux yeux bleus, et revoyez en

pensée,--si vous le pouvez,--le masque creusé, la barbe grisonnante, le

front dévasté du vieux peintre qui s'appelait, comme dans l'Écriture,

mais très peu chrétiennement, votre serviteur inutile... Rappelez-vous

aussi une certaine soirée de musique, pas très loin de votre rue de

Constantine, à l'hôtel Nerestaing. Je vais préciser vos souvenirs. Une

jolie femme peut tout oublier, excepté une toilette qui la rendait plus

jolie encore. Vous portiez le plus délicieux petit habit de soie de

nuance changeante sur une robe de dentelles. On chantait les vers divins

de Hugo:

... Puisqu'ici bas toute âme

Donne à quelqu'un...

Et vous n'avez pas quitté de la soirée le jeune Édouard de Bonnivet!...

Vos sourcils se froncent. Vos prunelles s'assombrissent. Vous prenez

votre air «gratin», comme dit votre cousine Madeleine. Je vous entends

m'interpeller: «Savez-vous bien à qui vous parlez, mon pauvre

Monfrey?...» Ai-je été assez sage de me faire dire cette phrase-là de

loin, de très loin!--D'autant plus qu'à distance j'ai le courage de

passer outre à vos fâcheries, et je répète: «Oui, vous n'avez pas quitté

de la soirée le jeune Édouard de Bonnivet...» C'était certes votre droit.

Je tiens à vous déclarer tout de suite que je n'en ai rien conclu, rien,

sinon que le serviteur inutile tournait au serviteur ridicule, et j'ai

senti s'éveiller en moi la plus injustifiée, j'en conviens, mais la plus

douloureuse,--la moins légitime, j'en conviens toujours, mais la plus

irrésistible des jalousies. Quand vous avez commencé d'être trop gentille

avec moi, l'automne dernier,--à Malenoue, dans ce paisible château où

nous villégiaturions ensemble,--je vous ai dit, c'était au fumoir après

le dîner: «Prenez garde. Je me connais. Vous allez me rendre amoureux de

vous.» Et vous, haussant vos fines épaules,--voulez-vous que je vous

décrive cette autre toilette, de velours bleu-paon?--vous avez répondu:

«On ne devient pas amoureux de moi.» Je la connais aussi, cette phrase.

Permettez-moi--à mille kilomètres--de continuer à penser tout haut. C'est

un de ces menus et détestables compromis de conscience familiers aux

coquettes loyales. Il y en a. Vous en êtes une. C'est comme si vous

m'aviez dit: «Vous êtes averti, mon pauvre Monfrey, que vous perdez votre

temps. Quoi qu'il arrive, vous ne me reprocherez rien?... Dans ces

conditions-là, s'il vous convient de me faire la cour, à votre aise. Vous

ne me déplaisez pas trop dans ce rôle. La preuve, c'est que je ne vous ai

pas mis à la porte sur cette demi-déclaration... Mais vous n'obtiendrez

pas ça, entendez-vous, pas ça...» Confessez que voilà bien la traduction

de cet «On ne devient pas amoureux de moi,» prononcé avec le plus

tendrement ensorceleur des sourires. Hélas! amoureux, amoureux-transi,

amoureux-berné, amoureux-lucide aussi, c'est le pire, je le suis

devenu... Tant et tant, que cette soirée de musique chez les Nerestaing

fut pour moi un vrai martyre. Je n'ai pas pu supporter votre _flirt_ avec

le petit Bonnivet, ni plus ni moins que si j'avais eu sur votre coquette

personne les droits que je n'avais pas. Je suis sorti de cet hôtel de

malheur, comme un fou; sur quoi j'ai passé ma nuit à pleurer, comme un

imbécile; et je vous ai écrit une vingtaine de billets, comme un

collégien. Tranquillisez-vous, ils sont déchirés, vous ne les recevrez

jamais. Quarante-huit heures plus tard, je prenais le rapide du

Mont-Cenis, sans vous avoir revue. On a beau être devenu «mon pauvre

Monfrey», et porter sur sa tête chauve deux fois vos vingt-six ans, on se

souvient d'avoir été un cheval de race, dans son temps, et on a de

l'énergie, quand il faut. Les deux fois vingt-six ans ont cela pour eux

qu'à cet âge un artiste un peu connu a peint assez de portraits pour

avoir gagné l'indépendance. Il peut fermer son atelier et courir le

monde, quand il se sent trop près des trop grosses sottises... Et voilà,

Madame, pourquoi j'ai quitté Paris.

Vous avez remarqué mon absence,--après six semaines.--Et vous m'avez

écrit la première, avec un _Faire suivre en cas de départ_ dont j'ai

apprécié l'ironie. Voyez. Votre serviteur se sait tellement inutile qu'il

en est à considérer comme un succès que vous daigniez le blaguer sur une

enveloppe. Ce serait un autre succès, s'il pouvait, de son exil, vous

faire passer deux heures d'amusement. Il a pris la plume en main à cette

intention, comme s'expriment les conscrits dans leurs lettres à leurs

payses. Ne froissez donc pas ces feuilles dès maintenant. Les madrigaux

et les plaintes de ces premières pages sont pour n'en pas perdre

l'habitude, quand je reviendrai. On revient toujours de ces voyages

d'oubli. Pourquoi partir alors? Laissons cela. Ne craignez pas vous

importuner d'un sentiment que l'exil exaspère au lieu de l'assagir. Le

hasard a voulu que ce voyage improvisé me rendît témoin et un peu acteur

dans une comédie dont les épisodes ont dû être divertissants, puisqu'ils

m'ont un peu diverti de vous,--oh! pas beaucoup!--La preuve en est que je

n'ai pas cessé, tandis que les péripéties se déroulaient, de me dire:

«Comme _elle_ rira, quand je lui raconterai cela!» Et _elle_, c'était

vous, Madame, à qui je n'écrivais pas, qui ne m'écriviez pas. J'avais

pris le train pour mettre entre nous deux les susdits mille kilomètres,

et je nous voyais toujours, comme certains soirs de tête-à-tête, moi vous

narrant des anecdotes de ma vie d'artiste et de bohémien, et vous, riant,

en effet, à belles dents, comme si vous étiez, au lieu d'une dame à hôtel

et automobile, une simple grisette logée en garni et trottant à pied,

mais passionnée et naturelle. L'espèce existait, voici vingt-six ans,--à

l'époque où vous n'étiez pas née. Moi je voyageais déjà en Italie, ayant

manqué mon prix de Rome, et venu là, tout seul, à mes frais. Il fait

encore partie de l'aventure, ce premier voyage. Mais puisque vous voulez

bien m'écouter, car vous m'écoutez, Madame, je le sais, je le sens,

commençons par le commencement.

La dame qui a perdu son peintre · 第 10 / 83 题