PAYSAGES D’AUTOMNE

Les chaumes s’attristent, les labourés sont tout roses, sous le soleil.

De place en place, s’étendent les regains des luzernes au vert dur, et

les carrés de betteraves, dont les fanes ont pris des tons bleus plus

sombres. Sous les pommiers, des femmes courbées ramassent les pommes et

en remplissent les paniers d’osier et les sacs de toile bise. Deux

chevaux blancs, énormes dans l’air, traînent lentement la charrue dont

le soc chante comme les perdrix dispersées qui rappellent, et là-bas, un

chasseur s’éloigne, grise silhouette. Dans les brumes délicates, les

horizons ont des fuites plus douces, plus lointaines; et du ciel,

au-dessus, qui se colore comme les joues d’un fiévreux, tombent on ne

sait quelle mélancolie magnifique, quel austère enivrement. Un épervier

y plane, immobile, et des vols de corbeaux s’y succèdent, se hâtant vers

les grands bois rouges.

Les haies s’éclaircissent et sont redevenues muettes; le jour troue de

mille mailles leur épais manteau de feuillage roussi. Des bandes de

passes et de verdiers, abattus sur les fruits de l’épine et de

l’églantier, s’envolent silencieux, au moindre bruit, pareils dans

l’espace, à des poignées de graines lancées par la main d’un invisible

semeur... Les merles se taisent, morne est la fauvette; seul le

rouge-gorge maudit, à petits cris, le froid qui commence.

* * * * *

Dans un chemin.

LE PASSANT.--Pourquoi es-tu affaissé dans la boue, et pourquoi

pleures-tu?

L’OUVRIER.--Hélas, voilà trois jours que je marche, et je n’ai rien

mangé. Je suis brisé.

LE PASSANT.--Où donc vas-tu?

L’OUVRIER.--Devant moi, toujours devant moi. Pendant la moisson, j’ai

travaillé et j’ai chanté... Il était si bon, le bon pain bis!

Maintenant, les gerbes sont rentrées, les labours sont finis, les

grandes machines battent le blé, vannent l’orge, dans les granges qui ne

veulent plus du travail de l’homme, et mon maître m’a dit: «Va-t’en!»

Alors, je suis parti... J’ai frappé à toutes les portes, aucune ne s’est

ouverte... Il n’y avait pas d’ouvrage pour moi... Hélas! tu le vois, la

terre est vide... Bientôt, les dernières feuilles vont être emportées,

la neige blanchira le sol, la neige belle et cruelle comme la femme, la

neige qui tue les oiseaux et les vagabonds... Et je n’ai pas un manteau

pour me couvrir, pas un foyer où me réchauffer, pas un morceau de pain

dur pour apaiser mon ventre... Que veux-tu que je devienne? Il faut donc

que je meure?... Tiens, ce matin, j’ai fait route avec un jeune

seigneur... Il portait sur son dos un gros sac, et ce sac était plein

d’or. Trouvant son fardeau trop lourd, il m’a dit: «Tu as les reins

solides et ton épaule est habituée à ployer sous les faix écrasants,

porte cet or.» Je butais contre les pierres; trois fois, je suis

tombé... Et le jeune seigneur me donnait des coups: «Marche donc,

imbécile!» Il s’arrêta au bord de la rivière, à cet endroit où l’eau est

noire et sans fond: «Il faut que je m’amuse, fit-il. Regarde, je vais

jeter cet or dans la rivière.»--«Hélas, lui dis-je, puisque vous voulez

jeter cet or dans la rivière, vous m’en donnerez un peu. Oh! bien peu,

de quoi n’avoir pas trop faim.» Il m’a craché à la figure, m’a chassé à

coups de pierres et ensuite, prenant l’or à poignées, il l’a lancé dans

la rivière, à cet endroit où l’eau est noire et sans fond. Puis il est

reparti en riant... Sur son passage, tous les gens, riches et pauvres,

s’inclinaient très bas, tandis que moi, ils me battaient et me

poursuivaient de leurs bâtons et de leurs fourches... Voyez, tout mon

corps saigne...

LE PASSANT.--Que vas-tu faire?

L’OUVRIER.--Je marcherai encore; encore je frapperai aux portes des

riches.

LE PASSANT.--Si les portes des riches se ferment à ton approche?

L’OUVRIER.--Je demanderai l’aumône aux pauvres gens, sur les

grand’routes.

LE PASSANT.--Si l’on ne te donne rien?

L’OUVRIER.--Je m’embusquerai au détour des chemins nocturnes, et je

tuerai.

LE PASSANT.--Dieu te défend de tuer.

L’OUVRIER.--Dieu m’ordonne de vivre.

LE PASSANT.--Dieu te garde!

* * * * *

La forêt flamboie. Sur leur rose tapis de feuilles tombées, les allées

étouffent le bruit des pas, et les clairières, dans les taillis qui se

dépouillent, s’élargissent, éclaboussées de lumières jaunes comme l’or,

rouges comme le sang. Les rôdeuses de la forêt, aux yeux de hibou, aux

doigts de harpie, les vieilles bûcheronnes de bois mort passent,

disparaissant sous l’énorme bourrée qui semble marcher toute seule.

Malgré les splendeurs éclatantes de sa parure automnale, le bois darde

sur vous un regard de meurtrier qui fait frissonner. Les cépées que la

serpe entaille ont des plaintes humaines, la chair, la hache arrache des

sanglots d’enfant aux jeunes baliveaux des châtaigniers, et l’on entend,

dans les sapaies, le vent enfler leurs orgues funèbres qui chantent le

_Miserere_. Accroupis autour des brasiers qui fument, on dirait que les

charbonniers président à quelque œuvre épouvantable et mystérieuse; on

se détourne, en se signant, du sabotier qui, farouche, sous son abri de

branchages et d’écorces, évoque les terreurs des anciens bandits.

Où donc va-t-il, ce braconnier qui se glisse comme un fauve dans les

broussailles à travers lesquelles reluit le canon d’un fusil? Quand la

nuit sera venue, quand la lune balaiera de ses rayons le tronc des

grands chênes que le soleil empourpre maintenant, deux coups de feu

retentiront dans le silence, le silence plein de carnages et d’agonies

de la forêt. Est-ce un chevreuil qui sera tué, ou bien est-ce un garde

qui se tordra sur la bruyère pourprée, des chevrotines au flanc?

* * * * *

Sur une place de village.

--Bonnes gens qui m’entendez, riches et pauvres, honnêtes et voleurs, et

vous aussi, sourds, bancroches, paralytiques, adultères et cocus,

regardez-moi, écoutez-moi. Je suis le candidat, le bon candidat. C’est

moi qui fais les récoltes grasses, qui transforme en palais les

misérables chaumines, qui remplis d’or les vieux coffres vides, qui

bourre de bonheur les cœurs ulcérés. Venez, bonnes gens, accourez, je

suis la providence des femmes stériles, des fiévreux et des petits

soldats. Je dis à la grêle: Ne tombe pas; à la guerre: Ne tue pas; à la

mort: Ne viens pas. Je change en vin pur l’eau puante des mares, et des

chardons que je touche coule un miel délicieux.

Tandis que le candidat parlait, une grande foule arriva, se forma autour

de lui.

--Mon bon monsieur, dit une vieille femme, qui pleurait, j’avais un fils

à la guerre, loin, bien loin, et il est mort.

--Je te le rendrai vivant.

--Moi, dit un estropié, vous voyez, je n’ai qu’une jambe.

--Je t’en donnerai deux.

--Regardez l’horrible plaie qui me ronge le flanc, dit, en poussant des

cris de douleur, un misérable.

--J’imposerai sur ta plaie la médaille parlementaire, et tu seras guéri.

--J’ai quatre-vingt-dix ans, chevrota un vieillard.

--Je t’en reprendrai cinquante.

--Voilà trois jours que je n’ai mangé de pain, supplia un gueux.

--Je te gaverai de brioches.

Alors un assassin parut.

--J’ai tué mon frère, et je pars pour le bagne, hurla-t-il.

--Je raserai les bagnes, je tuerai la justice avec la guillotine, et je

te ferai gendarme.

--Le seigneur est trop riche, dit un paysan, et ses lapins dévorent mon

blé, et ses renards emportent mes poules.

--Je t’installerai dans ses terres; et tu cloueras, comme des chouettes,

ses enfants aux portes de la grange.

--Le manant ne veut plus battre mes étangs, s’écria un seigneur.

--Je le brancherai aux ormes de ton avenue.

--Ah! Monsieur, soupira une jeune fille, ces maudites colonies nous

prennent tous nos galants!

--Je supprimerai les colonies.

--Je n’ai pas assez de débouchés pour mes produits! clama un industriel.

--Je reculerai jusqu’au bout du monde le champ de nos conquêtes.

--Vive la République! dit une voix.

Le candidat répondit: Vive la République!

--Vive le Roi! dit une autre voix.

Le candidat répondit: Vive le Roi!

--Vive l’Empereur! dit une troisième voix.

Et le candidat répondit: Vive l’Empereur!

En ce moment, une femme, qui était belle et triste, sortit des rangs de

la foule, s’avança vers le candidat.

--Tu ne me connais pas? demanda-t-elle.

--Non, répondit le candidat. Où t’aurai-je vue, maudite étrangère?

--Je suis la Vie! Et que feras-tu pour moi?

--Je ferai ce que font les autres, ma mie, je mangerai, je dormirai; mon

ventre, mon bon ventre, se réjouira dans sa graisse. Avec l’argent que

je prendrai dans ta poche, ton inépuisable poche, j’aurai de belles

femmes, de belles terres, et de la considération, s’il te plaît,

par-dessus le marché. Et si tu n’es pas contente, eh bien! je te

rosserai, ma mie, avec le bâton que voilà.

* * * * *

Au bord de la rivière.

Elle coule, lente, si lente, que les peupliers de la rive se mirent,

immobiles et tout jaunes, dans son calme miroir. Pas un frisson, aucun

roseau ne chante, aucun ne balance sa hampe flexible. A l’endroit où je

me suis arrêté, sous des aulnes, l’eau est noire et sinistre, coupée

brusquement par le reflet d’un ciel gris et fin comme une perle. Et

j’entends une voix qui semble monter du fond de l’eau, une voix de mort,

une voix qui pleure. Et la voix dit:

«Je t’ai vue cette nuit. C’était dans ta chambre, toute close et toute

tiède. Les stores aux fenêtres étaient baissés. Des lueurs pâles--les

lueurs de la veilleuse--dormaient sur les rideaux et sur les meubles. Et

ton si joli et si triste visage apparaissait hors des draps, calmement

effleuré par la clarté discrète. Un de tes bras pendait, nu, cerclé au

poignet d’un bracelet d’or brun. L’autre, nu aussi, était mollement

replié sous ta nuque, ta noire et odorante nuque. Tu souriais d’un bon

sourire. Tes lèvres m’aimaient; et, en me regardant, tes deux yeux

brillaient, humides, comme deux lacs hantés de la lune. Je t’ai crié:

«Jeanne! ma petite Jeanne!» Et toi, si amoureusement, tu m’as répondu:

«Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. Un homme est entré--un homme petit, riche et

laid--est entré dans ta chambre toute tiède et toute close. Il s’est

déshabillé lentement, et, lentement, près de toi, dans le lit, s’est

couché, près de toi! Et alors j’ai entendu des rires, des petits rires

étouffés dans l’oreiller, des rires de lui, des rires de toi; et alors

j’ai entendu des baisers, des baisers étouffés dans l’oreiller, des

baisers de lui, des baisers de toi. Je t’ai crié, suppliant: «Jeanne! ma

petite Jeanne!» Mais tu n’as pas répondu: «Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. Les deux têtes n’ont plus fait qu’une seule

tête; les deux corps n’ont plus fait qu’un seul corps. Une forme unique,

douloureuse et démoniaque s’est agitée sous les dentelles. Et les

baisers claquaient, et les lèvres mordaient, et le lit, soulevé en houle

blanche, gémissait. Alors j’ai pleuré, pleuré, pleuré! Et, à genoux, les

mains jointes, je t’ai crié: «Jeanne! ma petite Jeanne!» Mais tu n’as

pas répondu: «Jean! mon petit Jean!»

«Je t’ai vue cette nuit. L’homme est parti--l’homme petit, riche et

laid--est parti en chantant. Et tu es restée seule, toute seule, le

ventre sali, épuisée et hideuse, nue sur le lit dévasté. Auprès de toi,

l’homme petit, riche et laid, avait laissé une cassette, une grande

cassette, d’où l’or coulait comme d’une fontaine, d’où l’or coulait, et

se répandait sur le lit autour de toi, tout autour de toi. Et l’or

montait. Et tu montais avec l’or. Tu plongeais tes mains dans l’or, tes

mains avides. Tu prenais l’or à poignées, à poignées furieuses. Tu

faisais ruisseler l’or sur toi, en cascades fauves! De l’or! oui, c’est

de l’or! Ah! le bain délicieux. C’est l’or lustral qui lave toutes les

souillures. Encore, encore! Et tu riais, tu riais, tu riais toujours! Et

l’or ruisselait, ruisselait, ruisselait toujours! Et de même que tu

n’avais pas vu mes larmes, tu n’as pas vu mon sang qui coulait tout

rouge et tout fumant de ma poitrine, comme l’or coulait de la cassette.

Et, mourant et tout pâle, je suis parti aussi, moi, je suis parti vers

la grande rivière... Adieu, petite Jeanne; il n’y a plus de petit Jean!»

Contes de la chaumière · 第 33 / 34 题