III

Le docteur Ragaine, chaudement emmitoufflé d’une peau de loup,

conduisait son tilbury. Il tâchait d’éviter les ornières profondes et

les grosses pierres dont les têtes rondes crevaient le chemin çà et là.

Malgré sa prudence et la docilité de son cheval, les roues parfois

butaient contre les pierres ou glissaient dans les trous, et la voiture

dansait sur ses ressorts comme une barque secouée par la houle. Il

bruinait. Des corbeaux passaient, très hauts, dans le ciel gris, et des

bandes de grives, attirées par les venelles du houx et des églantiers,

dont la route était bordée, de chaque côté, s’élevaient, et allaient se

poser sur les branches des pommiers voisins.

--Bonjour, monsieur Ragaine, dit un gros homme qui, enjambant une brèche

de la haie, se dressa soudain, au milieu de la traverse.

Il était vêtu d’un veston très court et d’un pantalon crasseux que

terminaient des bottes éculées et couvertes de boue.

Le docteur arrêta son cheval.

--Ah! monsieur Thorel! fit-il... Bonjour, monsieur Thorel! Comme vous

courez la campagne de grand matin.

M. Thorel souffla un instant, enleva le cache-nez de laine grise qui lui

enveloppait le cou. Il répondit:

--Mais oui, monsieur Ragaine... J’ai, à l’Épine, un anthenais atteint de

la gourme, et j’allais, à travers champs, jusque chez maît’Pitaut, pour

sa vache atteinte de pneumonie, et que je soigne depuis quatre jours...

nous avons beaucoup de pneumonies en ce moment.

--Tiens! mais je vais aussi chez maît’Pitaut.

--Oui, oui, je sais... pour son enfant. C’est moi qui lui ai conseillé

de venir vous chercher. Il me paraît bien malade, son enfant... Mais je

ne vous retiens pas, monsieur Ragaine.

--Nous allons faire route ensemble, monsieur Thorel, montez donc avec

moi...

--C’est que mes bottes sont crottées, monsieur Ragaine.

--Ça ne fait rien, allez, monsieur Thorel!

--Enfin, tout de même, monsieur Ragaine..., avec plaisir...

Un paysan qui marchait grand train apparut au détour du chemin.

--Tiens! Tiens! Mais c’est maît’Pitaut..., s’écrie M. Thorel qui avait

déjà une jambe sur le marchepied du tilbury... Hé! maît’Pitaut!...

Bonjour maît’Pitaut!...

--Ben le bonjour, m’sieur Thorel et la compagnie, fit le fermier qui

s’était arrêté et se découvrait respectueusement.

--Eh bien! Et notre vache! demanda le vétérinaire...

--Vous êtes ben honnête, m’sieu Thorel... All’ est morte, à c’matin!...

Mon Guieu, oui! L’temps d’remettre eune douve neuve à eune pipe... Et

pis, all’ a passé! J’allions cheux vous pour vous dire d’n’point vous

déranger... All’ est morte, quoi!

Il eut un geste de colère.

--J’ons l’malheu’... Y a trois ans, j’ons perdu deux poulains et un

viau, sauf vout’respect!... L’année d’rinière, y nous a crevé une jument

qu’était pleine... C’coup-ci, on ne sait point comment ça s’est fait,

toutes les poules ont péri; et pis, à c’t’heure, c’est une vache, une

belle vache, une vache, ben râle, tout à fait râle!... Gnia pas de bon

Guieu, m’sieu Thorel, ben sû, y a un sô sur nous, y a un sô!... On

m’outera point de l’idée qu’y a un sô!

Pitaut frappait la terre du pied et s’arrachait les cheveux.

--C’est qu’ça fait ben d’l’argent, toutes ces pertes-là!... ben

d’l’argent!... Et pis, l’blé n’va point, les pommes sont quasiment pour

ren... avec eune sécheresse comme y a eu, la viande n’a point

profité!... C’est ben d’l’argent!... Bon Guieu, d’bon Guieu! qui qu’a pu

nous jeter un sô?

--Et l’enfant? demanda M. Ragaine.

--Maît’Pitaut regarda le docteur, comme s’il ne comprenait pas.

--S’y vous plaît? interrogea-t-il.

--L’enfant malade, que je vais voir, comment est-il?

--C’est-y point nout’ petit gars, que v’lez dire?

--Mais oui!

--Ah! ben, il est mô itout...

Hé! PÈRE NICOLAS!

Il y avait deux longues heures que nous marchions, dans les champs, sous

le soleil qui tombait du ciel comme une pluie de feu; la sueur

ruisselait sur mon corps et la soif, une soif ardente, me dévorait. En

vain, j’avais cherché un ru, dont l’eau fraîche chante sous les

feuilles, ou bien une source, comme il s’en trouve pourtant beaucoup

dans le pays, une petite source qui dort dans sa niche de terre moussue,

pareille aux niches où nichent les saints campagnards. Et je me

désespérais, la langue desséchée et la gorge brûlante.

--Allons jusqu’à la Heurtaudière, cette ferme que vous voyez là-bas, me

dit mon compagnon; le père Nicolas nous donnera du bon lait.

Nous traversâmes un large guéret dont les mottes crevaient sous nos pas

en poussière rouge; puis, ayant longé un champ d’avoine, étoilé de

bluets et de coquelicots, nous arrivâmes en un verger où des vaches, à

la robe bringelée, dormaient couchées à l’ombre des pommiers. Au bout du

verger était la ferme. Il n’y avait dans la cour, formée par quatre

pauvres bâtiments, aucun être vivant, sinon les poules picorant le

fumier qui, tout près de la bergerie, baignait dans un lit immonde de

purin. Après avoir inutilement essayé d’ouvrir les portes fermées et

barricadées, mon compagnon dit:

--Sans doute que le monde est aux champs!

Pourtant il héla:

--Père Nicolas! Hé! père Nicolas?

Aucune voix ne répondit.

--Hé! père Nicolas!

Ce second appel n’eut pour résultat que d’effaroucher les poules qui

s’égaillèrent en gloussant et en battant de l’aile.

--Père Nicolas!

Très désappointé, je pensais sérieusement à aller traire moi-même les

vaches du verger, quand une tête de vieille femme, revêche, ridée et

toute rouge, apparut à la porte entrebâillée d’un grenier.

--Quen? s’écria la paysanne, c’est-y vous, monsieur Joseph? J’vous

avions point remis, ben sû, tout d’suite. Faites excuses et la

compagnie.

Elle se montra tout à fait. Un bonnet de coton, dont la mèche était

ramenée sur le front, enserrait sa tête; une partie des épaules et le

cou qu’on eût dits de brique, tant ils avaient été cuits et recuits par

le soleil, sortaient décharnés, ravinés, des plis flottants de la

chemise de grosse toile qui rattachait, aux hanches, un jupon court

d’enfant à rayures noires et grises. Des sabots grossièrement taillés à

même le tronc d’un bouleau, servaient de chaussures à ses pieds nus,

violets et gercés comme un vieux morceau de cuir.

La paysanne ferma la porte du grenier, assujettit l’échelle par où l’on

descendait; mais, avant de mettre le pied sur le premier barreau, elle

demanda à mon compagnon:

--C’est-y vous qu’avions hélé après le père Nicolas, moun homme?

--Oui, la mère, c’est moi.

--Qué qu’vous l’y v’lez, au père Nicolas?

--Il fait chaud, nous avions soif, et nous voulions lui demander une

jatte de lait.

--Espérez-mé, monsieur Joseph; j’vas à quant vous.

Elle descendit, le long de l’échelle, lentement, en faisant claquer ses

sabots.

--Le père Nicolas n’est donc point là? interrogea mon compagnon.

--Faites excuses, répondit la vieille, il est là. Ah! pargué si! y est,

le pauv’ bounhomme pas prêt à démarrer, pour sû! on l’a mis en bière à

c’matin.

Elle était tout à fait descendue. Après s’être essuyée le front, où la

sueur coulait par larges gouttes, elle ajouta:

--Oui, monsieur Joseph, il est mô, le père Nicolas. Ça y est arrivé hier

dans la soirant.

Comme nous prenions une mine contristée:

--Ça ne fait ren, ren en tout, dit-elle, v’allez entrer vous rafraîchi

un brin, et vous met’ à vout’aise, attendiment que j’vas qu’ri ce qui

vous faut.

Elle ouvrit la porte de l’habitation, fermée à double tour.

--Entrez, messieurs, et n’vous gênez point... faites comme cheuz vous...

T’nez, le v’là, l’père Nicolas.

Sous les poutres enfumées, au fond de la grande pièce sombre, entre les

deux lits drapés d’indienne, sur deux chaises était posé un cercueil de

bois blanc, à demi recouvert d’une nappe de toile écrue qu’ornaient

seulement le crucifix de cuivre et le rameau de buis bénit. Au pied du

cercueil, on avait apporté une petite table sur laquelle une chandelle,

en guise de cierge, achevait de se consumer tristement, et où s’étalait

un pot de terre brune, plein d’eau bénite, avec un mince balai de genêts

servant d’aspergeoir. Ayant fait le signe de la croix, nous jetâmes un

peu d’eau sur la bière, et, sans rien dire, nous nous assîmes devant la

grande table, en nous regardant ahuris.

La mère Nicolas ne tarda pas à rentrer. Elle apportait avec précaution

une vaste jatte de lait qu’elle déposa sur la table en disant:

--Vous pouvez ben en boire tout vout’soûl, allez! Y en a pas de pus bon

et de pus frais.

Pendant qu’elle disposait les bols et qu’elle tirait de la huche la

bonne miche de pain bis, mon compagnon lui demanda:

--Était-il malade depuis longtemps, le père Nicolas?

--Point en tout, monsieur Joseph, répondit la vieille. Pour dire, d’pis

queuque temps, y n’était pas vaillant, vaillant. Ça le tracassait dans

les pomons; l’sang, à c’que j’créiais. Deux coups, il était v’nu blanc,

pis violet, pis noir, pis il était chu, quasiment mô.

--Vous n’avez donc pas été chercher le médecin?

--Ben sûr non, monsieur Joseph qu’j’ons point été l’qu’ri, l’médecin.

Pour malade, y n’était point malade pour dire. Ça ne l’empêchait point

d’aller à dreite, à gauche, de virer partout avé les gars. Hier, j’vas

au marché; quand je reviens, v’là-t-y pas que l’père Nicolas était

assis, la tête cont’la table, les bras ballants, et qu’y n’bougeait pas

pus qu’eune pierre. «Moun homme!» qu’j’y dis. Ren. «Père Nicolas, moun

homme!», qu’j’y dis cont’l’oreille. Ren, ren, ren en tout. Alors,

j’l’bouge comme ça. Mais v’là-t-y pas qu’y s’met à branler, pis qu’y

chute su l’plancher, pis qu’y reste sans seulement mouver eune patte, et

noir, noir quasiment comme du charbon. «Bon sens, qu’j’dis, l’père

Nicolas qu’est mô!» Et il était mô, monsieur Joseph, tout à fait mô...

Mais vous n’buvez point... Ne v’gênez pas... J’en ai cor, allez... Et

pis j’faisons point le beurre en c’moment...

--C’est un grand malheur, dis-je.

--Qué qu’vous v’lez! répondit la paysanne. C’est l’bon Dieu qui l’veut,

ben sûr.

--Vous n’avez donc personne pour le veiller? interrompit mon compagnon.

Et vos enfants?

--Oh! y a pas de danger qu’y s’en aille, le pauv’bounhomme. Et pis les

gars sont aux champs, à rentrer les foins. Faut pas qu’la besogne chôme

pour ça... Ça n’l’f’rait point r’veni, dites, pis qu’il est mô!

Nous avions fini de boire notre lait. Après quelques remerciements, nous

quittâmes la mère Nicolas, troublés, ne sachant pas s’il fallait admirer

ou maudire cette insensibilité du paysan dans la mort, la mort qui

pourtant fait japper douloureusement les chiens dans le chenil vide, et

qui met comme un sanglot et comme une plainte au chant des oiseaux, près

des nids dévastés.

Contes de la chaumière · 第 19 / 34 题