I
Le presbytère de Lonné-sur-Eau et la maison du père Gibory se touchent:
celle-ci, basse, noire et branlante; celui-là, plus haut d’un étage,
avec une belle façade toute jaune et des volets blancs. Les deux
jardins, séparés par une mince haie d’épines, descendent jusqu’à la
Rille, rivière étroite, peu profonde où l’eau, à cet endroit, chante
doucement parmi les roseaux et les joncs. Coupés pareillement d’allées
ou plutôt de sentes herbues, et pareillement disposées en plates-bandes,
symétriques, autour desquelles courent des fraisiers, des groseilliers
et des quenouilles aux branches torses, ils font l’effet de deux jardins
jumeaux. Mais dans celui du curé, juste au milieu, sous un
laurier-sauce, se dresse une statue de la Vierge en plâtre colorié,
plaquée de mousse çà et là, et délavée par la pluie. Le père Gibory a
lui aussi sa statue que, pour «embêter le curé», il appelle son «estatue
de saint Joseph». C’est un bonhomme de paille qui, coiffé de travers par
un chapeau haute forme pelé, roussi, tordu en vis, se balance au bout
d’une gaule en écartant les bras, d’où pendent des loques rouges,
terribles aux moineaux... A droite et à gauche, sont des petits vergers,
attenant à d’humbles habitations; en face la vallée s’étend, verdissante
et large, avec ses rangées de peupliers grêles et ses bouquets d’aulnes,
tout un pays de fraîcheur et d’herbe grasse, où l’on voit errer, par
troupeaux, les grands bœufs cotentins.
Une après-midi, le père Gibory était en train de repiquer des poireaux
dans la terre, nouvellement bêchée, quand le curé, sortant du
presbytère, son bréviaire à la main, apparut de l’autre côté de la haie.
Aussitôt, le vieux se mit à quatre pattes, le dos arqué, le nez presque
au ras du sol; et, raide comme un chien en arrêt sur un mulot, il ne
bougea plus. Le curé, marmottant des mots latins, allait et venait le
long de la haie mitoyenne que seule, sa tête dodelinante, violacée,
hérissée de crins blancs et rudes dépassait. Lorsqu’il eut terminé sa
pieuse lecture, le prêtre s’arrêta, déposa son bréviaire, ensoutané de
noir, sur le dessus de la haie, croisa ses mains sur le bréviaire.
--Hé! père Gibory! cria-t-il.
Le père Gibory fit semblant de ne pas entendre. Toujours immobile, l’œil
brillant de malice, les narines frémissantes, ainsi que celles de
l’animal que l’odeur de la proie fascine, il ne remua pas.
--Mon père Gibory! répéta le curé d’une voix plus forte... Hé! père
Gibory!... Vous ne m’entendez point, donc?... père Gibory?...
Lentement, avec des mouvements silencieux de bête à l’affût, il releva
et tourna obliquement la tête.
--Chuuuu?... fit-il, en battant l’air de sa grosse main noueuse, comme
s’il eût voulu éloigner de lui le vol d’une mouche importune.
Et il reprit bien vite sa position de chien en arrêt, le corps allongé,
tendu sur ses deux bras comme sur deux pattes.
Il y eut un silence. On eût dit qu’une chose grave, solennelle, presque
terrible, s’accomplissait. Pourtant, un rouge-gorge s’effara dans la
haie; deux pies très loin se mirent à jacasser et un coup de vent passa
qui fit grincer, sur sa gaule, le bonhomme de paille. Impatienté de voir
que le père Gibory s’acharnait à ne pas bouger, le curé appela de
nouveau:
--Père Gibory?... Hé là? père Gibory? Eh bien, quoi?... Est-ce encore la
taupe?
Le vieillard se redressa, eut un geste de colère, frappa la terre de ses
poings.
--Ah! bon sens d’bon sens?... jura-t-il... Vous l’avez cor fait
sauver... Ah! la garce?... A n’laisse ren... a fouille tout... J’vas
qu’ri mon piège...
Il se releva en maugréant et, le corps plié en deux, faisant aller ses
bras du même mouvement tremblé que ses jambes, il se dirigea vers la
maison. Mais le curé, qui souriait d’un air de malice, le rappela.
--Dites donc, mon père Gibory, comment ça se fait-il que, chaque fois
que je viens dans le jardin, je vous trouve en train de guetter une
taupe?
--J’sais-ti, mè? répondit le vieux d’un ton bourru... C’est p’tête ben
vous qu’en êtes cause... Bédame!... Eune taupe et pis un curé, c’est-y
point la même affaire, sensément... J’vas qu’ri mon piège...
--Attendez donc un peu, père Gibory... Et, à part ça, vous allez comme
vous voulez?
--Point fô!... m’sieur l’curé, point fô?... C’est les jambes qui sont
feubles, et pis la tête, itout... Ça m’vionde là-dedans... Ah! mâtin, ça
m’vionde comme dans un moulin.
--Ainsi, reprit le curé, après un court silence, ainsi ça vous vionde
là-dedans!... Faut faire attention à ça? Justement, voici Pâques qui
approche...
A ce mot, le père Gibory ouvrit la bouche toute grande, une bouche de
travers, taillée en grimace, comme avec un couteau, une bouche noire
dans laquelle un chicot unique jaunissait.
--S’y vous plaît? murmura-t-il.
--Je vous dis que nous sommes bientôt à Pâques, répéta le curé...
--Ben oui...! Què que v’lez faire à ça?... Faudra le laisser v’ni,
dites?
--Bien? bien?... Plaisantez, vieux renard. Vous savez de quoi il
retourne... Voyons! Est-ce que vous allez laisser passer Pâques, comme
les autres années, sans vous confesser... Voyons!...
--Parlez point d’ça, t’nez... parlez point d’ça... J’vas qu’ri mon
piège...
Le curé prit alors un ton d’autorité.
--Écoutez-moi, père Gibory, prononça-t-il gravement. Votre fille a du
chagrin, beaucoup de chagrin... Elle pleure, elle se désespère... Vous
la rendez très malheureuse, avec votre impiété.
--La Mélie! repartit vivement le bonhomme. Ça la r’garde point... Qué
s’occupe d’ses affaires... et pis vous itout. J’aime ben l’bon Guieu,
na! J’vas à la messe tous les dimanches... Mais pour ce qui est
d’confesse, et pis d’ça, et pis de l’aut... C’est point mon idée... non,
dame!
--Vous êtes vieux, mon père Gibory... Vous avez déjà eu des attaques...
On ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt...
Il se croisa les bras, hocha la tête.
--Si vous aviez une attaque... ce soir... tout de suite... Hein que
diriez-vous?
--Eune attaque! anuit?... mé!... Oua!... oua! Prenez ben garde d’mouri
avant mè... vous n’êtes pas tant jeune, non pus, ni tant solide!...
J’vas qu’ri mon piège!
--Eh là! Eh là!
Le pauvre curé ne savait plus que dire. Les réponses du père Gibory,
soulignées par la malice de deux petits yeux clignotants, ce calme
entêtement de brute ironique, le déconcertaient, l’irritaient, lui
faisaient peur, comme s’il se fût trouvé en présence du diable lui-même.
Il eût voulu l’injurier, mais dans la crainte de l’effaroucher
davantage, dans l’espoir aussi de ramener au repentir ce vieux pécheur
endurci, il se contint.
Les oiseaux volaient d’une quenouille à une autre, tout vibrants dans le
soleil; là-bas, la rivière doucement bruissait, froissant les hampes
agitées des roseaux; un chat roux, qui rampait dans un plant de jeunes
laitues, détala subitement, traversa le jardin en deux bonds, disparut
dans une coulée de la haie.
Très embarrassé, le curé cherchait un moyen adroit de renouer la
conversation. Il retira sa tabatière de la poche de sa soutane, saisit
une pincée de tabac, et, ayant secoué sa main à petits coups, il aspira
la prise et renifla bruyamment.
--Tenez, mon père Gibory, dit-il tout à coup, vous êtes un brave homme,
je vais vous faire une proposition... Oh! mais oui, une belle
proposition!...
Et, sur le bréviaire, avec ses doigts, il tambourina un air de psaume.
Le vieux paysan dressa l’oreille; il regarda le curé de ses yeux
méfiants. Celui-ci poursuivit:
--Il me reste encore une bouteille, une seule bouteille de vieux vin,
mais vieux, vieux, de plus de vingt ans... On ferait cent lieues pour en
trouver une pareille... Ça vaut... Oh! mon Dieu! ça vaut au moins dix
francs, peut-être quinze francs. On ne sait point ce que ça vaut une
bouteille comme ça... ça n’a pas de prix... Eh bien, si vous voulez vous
confesser, je vous l’apporterai cette bouteille... Ce sera pour vous...
et vous pourrez vous vanter d’avoir une chose bien rare, une chose comme
n’en a point monseigneur l’évêque, ni le châtelain de Guilbaut, ni
personne...
--Oua! oua!... chevrota le bonhomme en se grattant l’oreille... C’est-y
point d’la frime? C’est-y point pour m’attraper!...
--Puisque je vous le dis... Voyons, mon père Gibory, ça vous va-t-il?
--J’dis pas non.
--Alors, je vais chez vous, tout de suite!...
--A quand et la fiole?
--Oui, avec la bouteille...
--J’veux ben.