CHAPITRE XXV

La fin de la grande galégeade et les prodromes de la Révolution

française.

Les promesses de M. Marin avaient été tenues. On pensa que la recherche

des bandits serait un acte de maladroite politique; on les laissa se

disperser. Pourtant, sur la révélation d’un bandit, qui avait à se

plaindre des deux grands associés secrets de Gaspard, les nommés Jacques

Bouilly, de Vidauban, et Joseph Augias, de la Valette, ces deux hommes

furent pris, détenus avec Gaspard dans les _prisons royaux_ et condamnés

comme lui au supplice de la roue[22].

[22] Le supplice de la roue fut aboli, selon le vœu de Gaspard, par un

décret du roi Louis XVI, en date du 1er décembre 1789. Trop tard! Le

dernier roué le fut illégalement, son exécution ayant eu lieu sept

mois après l’abolition du supplice de la roue.

* * * * *

Le jour arriva où, au chagrin du peuple, la sentence devait être

exécutée.

* * * * *

Véritables fourmilières, les rues et les places de la bonne ville d’Aix,

apparaissaient toutes grouillantes de peuple.

Gaspard devait être exécuté ce jour-là. L’échafaud de la place des

Prêcheurs avait été transféré à la Porte de la Plate-Forme.

La foule, devant la placette sur laquelle s’ouvrait la porte des

prisons, était particulièrement houleuse, plus calme ailleurs, partout

attristée.

Depuis le procès de la Cadière, c’est-à-dire depuis un demi-siècle, ces

rues et ces places n’avaient pas revu pareille affluence de peuple,

paysans et bourgeois, bourgeoises et «répétières».

Des marchands, qui avaient cru pouvoir ouvrir leurs boutiques, en

étaient blâmés, et les refermaient en hâte, comme aux jours de grand

deuil public.

A toutes les fenêtres se penchaient des groupes de femmes troublées,

curieuses et jacassantes. Les balcons du Cours étaient surchargés de

belles dames et de beaux seigneurs. Dans toutes les rues, les paysans

étaient nombreux, mêlés aux «messiés», tous en quête d’un mot concernant

le seul Gaspard; chacun contant une aventure de sa vie coupable... mais

généreuse; on se répétait l’histoire de sa capture, chacun

l’embellissant à sa manière, tous unis seulement dans la tristesse de

cette fin sur l’échafaud. «... Il était si bon, si brave! Il n’aimait

pas les mauvais juges, voilà tout!»

--S’il veut qu’on le fasse échapper, lorsqu’il sortira de la prison, il

n’a qu’un mot à dire. Nous l’aiderons tous!

--Croyez-vous?

--Tout le monde est pour lui. Vous voyez bien que c’est un deuil public.

--J’ai reconnu, sous un costume d’archer, son lieutenant Sanplan.

--Pas possible!

--Il n’est pas là pour rien.

Les étudiants n’étaient pas les moins curieux, les moins attristés, les

moins remuants;... les moins prêts à un coup de main.

--On ne l’a pas pris; il s’est rendu; mais pas sans conditions.

--Il a fait demander au roi la grâce de toute la bande.

--On le dit.

--Elle sera accordée... Gaspard n’a jamais tué personne.

* * * * *

Un marchand vendait une grossière image de Gaspard de Besse, gravée sur

bois, et accompagnée d’une complainte qu’il allait chantant, de

carrefour en carrefour. Il criait:

--Le portrait de Gaspard! pour trois dardennes, bonnes gens!

Mesdemoiselles, le portrait de Gaspard, le bandit célèbre, chéri des

belles filles. Voyez: il tient d’une main l’épée comme un soldat; il

porte au chapeau une fleur, souvenir de quelque amourette. Trois

dardennes, le portrait du beau calignaire, avec la complainte!

Et il chantait, essuyant de vraies larmes, qu’il s’efforçait de cacher:

Pauvre Gaspard de Besse,

Nous irons sur tes pas,

En pleurant de tendresse,

Empêcher ton trépas...

Ah! ah! ah!

Un archer aborda le chanteur, et lui acheta une complainte. Cet archer

ressemblait singulièrement à Sanplan. Il dit au marchand:

--Tiens-toi prêt. Tout va bien.

--Je suis prêt, répondit le chansonnier.

C’était Lecor, qui se remit en marche, toujours chantant:

Le peuple ne veut pas

Perdre Gaspard de Besse!

Ah! ah! ah!

Un souffle de révolte passait, traversait tous les cœurs de ce peuple:

«Le peuple _ne veut pas_!» Cela se chantait en plein air, à la barbe des

archers; mais les archers n’avaient point de consigne à ce sujet; et,

depuis longtemps, ils considéraient Gaspard de Besse comme intangible.

En réalité, personne ne croyait que la sentence serait exécutée. Au

dernier moment, le miracle aurait lieu. En Provence, on croit

difficilement à la mort, même d’un défunt!... La vie domine tout... la

vie, une joie de lumière, de bleu céleste, d’or rayonnant... hélas!

* * * * *

Pauvre Gaspard de Besse! On remarquait un nombre extraordinaire

d’enfants, endimanchés comme en un jour de Fête-Dieu, et que leurs pères

tenaient par la main.

--Quoi! voisin! vous menez votre enfant dans une pareille foule?

--Vous savez bien, c’est pour la cérémonie de la gifle sacrée, qui doit

toujours suivre une exécution.

--Plus bas! L’enfant ne doit pas savoir ce qui l’attend.

--Quelle cérémonie? demanda un passant.

--Êtes-vous donc étranger? Oui? Et vous n’avez pas d’enfants? Apprenez

donc que, le jour où le bourreau exécute un malheureux, chacun, père ou

mère, doit gifler son petit, à seule fin de lui faire entrer dans la

tête un souvenir qui le préservera de mal faire. Mes parents ont

toujours observé ce respectable usage. Comme nous avons trouvé les

choses, il faut les transmettre.

--Ah? bon!

--Moi, voyez-vous, je ne pense qu’à cela, depuis l’arrêt, parce que ce

petit, mon fils, c’est toute mon espérance. Il est si gentil, si sage,

et travailleur! Et puis, j’aime les vieux usages. Celui de la gifle est,

je crois, des plus salutaires. L’éducation, tout est là. On obtient tout

par l’éducation...

* * * * *

Deux étudiants semblaient en grande dispute:

--Je te dis qu’on le graciera.

--Jamais de la vie! A moins que tu appelles _grâce_ la faveur qu’on lui

a promise de le faire étrangler par le bourreau avant de lui rompre les

bras et les jambes sur la roue. C’est le _retentum_ du Parlement,--une

pauvre petite grâce, mais qui a son prix.

--Je trouve ces supplices bien inutiles.

--Ils sont pourtant quelquefois nécessaires.

--Et c’est justement pour avoir voulu les faire abolir qu’il les subira!

Pauvre homme!

* * * * *

De tous côtés, des voix chantonnaient la complainte:

Pauvre Gaspard de Besse,

Nous irons sur tes pas,

En pleurant de tendresse,

Empêcher ton trépas...

Ah! ah! ah!

Mais, comme il faisait beau, ces paroles, répétées cent fois déjà,

n’avaient plus de sens pour les chanteurs, qui les égayaient en rythmant

un pas de danse sur l’air de la complainte.

* * * * *

--As-tu remarqué que nos messieurs du Parlement se rendent en robe, mais

isolément, sur la place du Marché?... Ah! voici le président...

--Eh non, c’est M. de La Trébourine suivi de M. Leteur, son inséparable.

Le fils Cocarel les rejoint.

--A bas Leteur!

--A bas la Trébourine!

--A bas les Cocarel!

--Celui-là, c’est Séraphin, l’assassin de Teisseire.

--A la lanterne, le Séraphin!

On s’attroupait à l’angle de la placette.

--Hou! hou! Zou! en èou!

--Qui est celui-là qu’on hue et qu’on siffle?

--Le fils Cocarel, parbleu! L’assassin du paysan Teisseire, vous savez

bien? C’est pour venger Teisseire que Gaspard mourra!

--Et ce Cocarel ose venir assister à l’exécution?

--Il mérite la corde.

--Il l’aura!

--Oui, oui, c’est pour venger la victime de Cocarel que Gaspard de Besse

avait levé sa troupe!

--Allons donc?

--Mais oui, c’est pour avoir pris la défense des innocents qu’il va

mourir! Dernièrement, sa bande avait condamné à mort ce Cocarel, cause

de tant de mal!

--A bas Cocarel! Mort à Séraphin!

Leteur et La Trébourine s’étaient esquivés; ils se faufilaient, tête

basse, à travers la foule; mais, quand le fils Cocarel avait voulu les

suivre, des passants s’étaient mis en travers de sa route.

--Vas-tu voir mourir ta victime?

--Mort à Cocarel!... Il ne passera pas!

De tous côtés des groupes hostiles se formaient.

Cocarel apostropha un archer qui semblait s’amuser à ce spectacle:

--Eh! vous, là-bas, l’archer! Bousculez-moi toute cette «pétraille»!

Qu’on la disperse! Ce sont des insurgents!

Cette injure, cet ordre, irritèrent la foule.

--A la lanterne, le Séraphin! Hou! Hou! Cocarel! Zou! en èou!

Le «zou» terrible, répété par des milliers de voix, ronfla comme un coup

de mistral qui soulève des vagues sur la mer.

Un homme, approchant sournoisement Cocarel par derrière, lui donna un

coup de poing entre les épaules. Cocarel se retourna, prêt à la riposte.

Vingt solides mains le saisirent.

--A la lanterne!

On descendit la lanterne, à l’angle de la rue la plus proche.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Cocarel fut pendu...

* * * * *

--Vive Marin!

--Laissez-moi rentrer au logis, mes amis. J’entends ne pas assister au

spectacle que vous prépare le bourreau. Cette mort est inutile,

impolitique, barbare. Elle est impopulaire.

--Vive le président!

--Je ne le suis plus! Le Roi me dépose. Leteur et La Trébourine

triomphent.

--A bas le Roi!

Ce cri fut sans écho. On ne sut jamais qui l’avait poussé.

--Regardez par là, Monsieur Marin!

--Tiens, tiens! dit Marin, un Cocarel à la lanterne?... Puisse-t-elle

éclairer les aveugles, cette lanterne-là!

Et Marin s’éloigna.

--A quelle heure l’exécution?

--Je ne sais pas,... mais l’heure approche.

--Gaspard de Besse devrait être sorti de la prison.

* * * * *

Tandis qu’ainsi grouillait, bavardait, chantait, grondait et se faisait

justice à sa façon, le peuple, dans la rue, Gaspard, dans la geôle de la

caserne Sainte-Anne, souhaitait que tout, pour lui, fût terminé au plus

tôt ici-bas.

Soudain, les gens, pressés devant la porte des prisons, sur laquelle

veillaient des archers, s’écartèrent.

Vers la prison un prêtre s’avançait, qu’on reconnaissait, à la couleur

de ses bas et à la ganse de son chapeau, pour un évêque.

La porte s’ouvrit devant lui et se ferma vite, jalousement.

* * * * *

--Vous, Monseigneur? s’écria Gaspard.

--Moi-même. J’avais lu dans votre cœur; j’ai prié tous les jours pour

vous. Vous connaissez le proverbe de notre Provence: «Crosse d’or,

évêque de bois». Et vous savez ce qu’il signifie: «Riche évêque n’est

pas évangélique». Je viens vous dire que la parole du bandit Gaspard a

éveillé en moi de telles réflexions, le jour de notre entrevue dans les

ruines de Vaulabelle, que j’ai changé ma crosse qui était d’or, pour la

crosse de bois; et j’espère que, de mon cœur, trop occupé du monde, la

clémence divine daignera faire un cœur d’or. Il paraîtrait peu

vraisemblable au monde qu’il en soit ainsi, et que j’aie trouvé auprès

de vous une lumière. C’est ainsi pourtant, et je vous apporte ma

reconnaissance et ma paix--le baiser de paix, la bénédiction du Dieu de

l’Évangile.

Gaspard prit la main du prélat--et baisa l’anneau;--mais l’évêque, ému

profondément, attira vers lui le lutteur révolté, et le serra sur sa

poitrine.

Ils causèrent quelques instants; et, quand l’apôtre se retira, il

croisa, sur le seuil du cachot, une femme voilée.

--Oh! vous, Monseigneur!

Le prélat reconnut Mme de Lizerolles.

--C’est beau à vous, Monseigneur! dit-elle.

Il répondit:

--J’obéis à un Christ que ce bon réprouvé sut entrevoir, Madame, et dont

il a su me faire comprendre l’infinie tendresse, à l’heure où j’étais

encore un évêque du siècle, c’est-à-dire de l’église corporelle. Et

voici que vous et moi, Madame, nous nous rencontrons dans une même

pensée charitable.

Il hésita une seconde; et, baissant les yeux, il ajouta, avec

simplicité:

--Au seuil de la mort, tout amour qui partage l’angoisse de l’agonisant

est digne de respect et de bénédiction.

Elle s’inclina; et il s’éloigna.

* * * * *

Ce que se dirent Mme de Lizerolles et Gaspard ne fut pas proféré par

leurs lèvres. Leurs regards seuls se parlèrent.

Elle écarta son voile et il baisa ses lèvres, puis ses yeux; et ces

baisers suprêmes lui furent rendus; enfin, elle lui tendit une rose

qu’elle portait sur son sein, cachée sous ses voiles.

--Cette fleur, Madame, dit-il, jusqu’à mon dernier instant me parfumera

l’âme.

--J’ai obtenu pour vous, ami, qu’on vous épargne l’odieux costume des

condamnés. Vous ne sortirez qu’avec un habit que vous avez porté en des

jours plus heureux. Vous l’aurez dans un instant.

--Madame, répondit Gaspard, toutes vos pensées ont de la grâce, et je ne

vous puis céler que je meurs un peu pour devenir digne de vous.

Elle tomba sur ses genoux, secouée de sanglots, profonds mais

silencieux.

Ce fut lui qui la consola.

--Je ne puis que regretter un bonheur pour lequel je n’étais pas fait,

Madame; et je dois remercier le Ciel, de ce que, n’étant pas né pour un

tel bonheur, je l’aie eu, pourtant. Je me suis dit parfois que la durée

des joies mortelles n’importe guère. C’est leur qualité qui importe. La

brièveté ne les diminue pas. Quand elles sont parfaites, l’éternité est

en elles. Je vous emporte toute, après ces quelques semaines terrestres,

et ne pourrais vous emporter davantage, après mille années de vie!

--Je ne ferai pas faiblir un si beau courage, vaillant ami. Adieu.

Ils s’enveloppèrent, se pénétrèrent, se mêlèrent par regards, mains

liées, âmes confondues, et elle sortit.

* * * * *

Un peu plus tard, à peine était-il dans la rue, vêtu d’un gracieux habit

de soie[23], que Sanplan, déguisé en archer, s’approcha de lui, avec la

complicité des gardes.

[23] Une lettre, adressée par Mlle de Malherbe à Mme d’Aubenas, sa

cousine, le lendemain même de l’exécution, donne une idée de

l’impression produite sur la meilleure société provençale, par la

mort du jeune et bel aventurier: «Quelle horrible journée, ma chère;

on a exécuté hier, par l’affreux supplice de la roue, ce pauvre

Gaspard de Besse. On ne voulait pas croire à cette sévérité du

Parlement envers un homme si jeune et qui n’avait jamais commis

d’assassinat. J’ai vu passer ce malheureux jeune homme de chez notre

cousin Portalis, qui nous avait offert une fenêtre près du nouvel

échafaud; il marchait à la mort comme à une fête, répondant par des

saluts gracieux aux baisers que lui envoyait la foule. Il avait

demandé qu’on lui laissât ses habits de ville pour ne pas revêtir la

livrée de l’infamie; je n’ai pas voulu et pas pu en voir davantage;

mais on m’a dit qu’il était mort avec un courage héroïque.»

--Toute ta troupe est ici, dans Aix; écoute bien. Bernard attend, avec

des chevaux, sur la route de Marseille; nos plus fidèles sont avec lui.

Pablo rôde par la ville, prêt à haranguer la foule du haut de son âne,

et à l’exciter contre les dragons, s’il en était besoin. Bref, tout est

prêt; je vais te faire enlever.

--Je te le défends bien!

--Pourquoi cela?

--Pourquoi? d’abord cela n’irait pas sans lutte. Vois tout ce peuple,

tous ces soldats... qui, malgré eux peut-être, sabreraient notre

peuple!... On s’égorgerait en mon nom! Et pour quel profit? Comment ne

comprends-tu pas que tout serait remis en question, tout: votre grâce

qui m’est promise; le bonheur de Bernard, celui de Thérèse... Non,

Sanplan... Et enfin...

--Enfin?

--Pourquoi me faire mourir deux fois? Mon sacrifice étant fait, je me

sens déjà dans la mort; je suis mort à ce monde. Je ne retrouverais pas

une seconde fois les viatiques que j’emporte.

Il respira la rose qu’il avait à la main.

--Décidément, non! dit-il avec netteté.

Sanplan comprit que la résolution du mourant était irrévocable.

--Et Thérèse? dit Gaspard.

--En sûreté.

--Alors, tout est bien.

* * * * *

La rue criait:

--Vive Gaspard de Besse!

Ce cri, d’abord poussé par quelques-uns, çà et là, fut répété de rue en

rue par les foules. Les parlementaires craignirent une émeute. On donna

l’ordre à des patrouilles de parcourir la ville.

Le cortège avançait difficilement. Gaspard portait, avec son élégance

native, un délicieux habit de soie, couleur dite gorge-de-pigeon; et, de

sa main qui tenait sa rose, il saluait le peuple, les fenêtres, les

balcons...

--Vive Gaspard de Besse!

Dans cette foule, Gaspard remarqua surtout des visages de femmes. Il

reconnut la fille du geôlier de Draguignan et lui envoya un baiser. Elle

parvint à s’approcher de lui; et gentiment il lui dit:

--Je te souhaite un bon mari, fillette, adieu.

Et il chantonna:

Maridatz-mi per aquest’ an!

Tout à coup, il reconnut misé Brun. Il eut peur de sa sévérité et de sa

douleur; il voulut fuir son regard, mais il vit qu’elle lui souriait en

pleurant; et ce lui fut une grande douceur de sentir sur lui le pardon

de cette femme simple.

* * * * *

De temps en temps, un cri s’élevait, jailli de mille poitrines à la

fois:

--Vive Gaspard de Besse!

* * * * *

Il aperçut plusieurs femmes qui tenaient leurs enfants par la main.

Et profitant d’une halte:

--C’est une chose singulière, dit-il à ces femmes qui se pressèrent

autour de lui, jusqu’à le toucher,--c’est une chose singulière que ce

mélange d’amour, d’indifférence et de cruauté qu’on voit en vous, le

peuple! Vous criez: «Vive Gaspard!» et vous avez pour moi une véritable

amitié, je le sens, je le sais; cependant vous êtes curieux de ma mort;

et, au lieu de rester bien tranquilles et un peu tristes dans vos logis,

vous profitez de mon exécution, comme d’une fête, pour vous promener

gaîment dans les rues. Bien plus! Voici de bonnes femmes qui ne me

croient pas un grand criminel, qui pensent même qu’on a bien tort de

m’envoyer où je vais; elles reconnaissent que je ne suis pas un bandit

de la mauvaise espèce, au contraire. Et cependant il suffit que je sois

le condamné d’une justice qu’elles désapprouvent, pour qu’elles aient

amené ici leurs enfants, afin d’infliger à ces innocents un rude

soufflet, au moment précis où les cloches sonneront ma mort sur la roue.

Et quand même je serais, bonnes femmes, un de ces bandits dont on doit

parler aux enfants avec exécration, serait-ce encore une raison pour

leur faire subir un affront et une souffrance, à ces tout petits, sous

prétexte de leur apprendre à se souvenir que le crime mène à

l’échafaud?... Voyons, les mères, je vous supplie, si vraiment vous

m’aimez un peu, de renoncer, pour cette fois, à un usage barbare. Le

promettez-vous?

Une de ces mères s’essuya les yeux, en disant: «Hein? comme il aime les

petits!» Mais un chant de tendre indifférence, que tout ce peuple à

présent savait par cœur, dominait les tumultes:

Pauvre Gaspard de Besse!

Nous irons sur tes pas,

En pleurant de tendresse...

Contempler ton trépas!

Ah! ah! ah!

A cette mère qui pleurait, il dit:

--Tes enfants sont bien gentils, femme. Apprends-leur la justice, la

vraie... De la justice, la bonté est inséparable. La violence ne doit

jamais être qu’une défense; et, même dans la défense, elle doit rester

juste. Il faut toujours regretter d’avoir à se défendre.

Une patrouille arriva derrière lui, le sépara des groupes auxquels il

parlait. Devant ces groupes, la rue où ils allaient s’engager fut barrée

par des dragons à cheval. On maintenait l’ordre, à tous les carrefours.

* * * * *

--Monte sur cet arbre, gamin. De là-haut, par dessus toutes les têtes,

tu dois apercevoir l’échafaud, hé?

--Je le vois.

--Que fait Gaspard?

--Il arrive sur la place... il n’est pas loin de l’échafaud... Un moine

s’approche de lui, le crucifix à la main.

* * * * *

Ce moine, c’était Pablo, Pablo tout en larmes.

--Eh bien, notre aumônier? lui disait Gaspard souriant, un peu plus de

courage, que diable!

A ce moment, on remarqua que, pour franchir un ruisseau qui traversait

la place, le jeune aventurier fit un léger bond plein de grâce, comme

pour un pas de danse, en agitant sa rose au-dessus de sa tête.

A un balcon, il reconnut Mlle de Malherbe et la marquise de la

Gaillarde. La rose les salua. Mlle de Malherbe s’évanouit. La marquise

lui fit respirer des sels.

--Tu n’as pas dû pleurer souvent dans ta vie, mon pauvre Pablo! disait

Gaspard; en sorte qu’en une première fois, tu verses plus de larmes que

n’en pourrait contenir un muid de ta taille!

--Maître Gaspard, dit Pablo désespéré, ce n’est plus l’heure de rire; et

je crois bien que jamais plus je ne rirai; je vous aimais.

--Bah! dit Gaspard, si la première mère était morte de la mort du

premier enfant, il n’y aurait pas eu de monde. Il faut accepter les lois

de Dieu, et se consoler de tout, sur terre;... mais, où prendras-tu ton

refuge?

--Ma foi, dit dom Pablo avec un triste sourire, je me ferai moine pour

tout de bon, et je choisirai pour refuge le couvent de la Sainte-Baume,

où nous serons reçus par les pères, mon âne et moi, avec grande

faveur...

--Et ce sera, dit Gaspard, en souvenir de Mademoiselle Clairon, de la

Comédie-Française!... La vie, mon pauvre Pablo, est une drôle de

comédie. Il faut chercher à voir plus haut.

* * * * *

--Eh! toi, sur ton arbre, qu’aperçois-tu maintenant, petit mousse?

--Gaspard monte sur l’échafaud!

--Et puis?

--Le moine l’a suivi. Ils s’embrassent.

--Et puis?

--Gaspard baise le crucifix que lui tend le moine.

--Et puis?

--Je ne veux plus voir! Je ne veux plus voir! cria l’enfant, qui

précipitamment abandonna son observatoire.

* * * * *

Un silence formidable, étendu, planait sur toute la ville.

Dans ce silence, tout à coup, un lointain clapotement ou crépitement se

fit entendre, léger d’abord, et qui se rapprochait en grossissant. Ce

bruit singulier était parti du pied de l’échafaud, pour se propager dans

toute la ville. Il entrait dans toutes les rues et ruelles qui

rayonnaient de la place, et les suivait, jusqu’à leur extrémité; et ce

n’était que l’innombrable claquement des gifles rituelles tombant et

crépitant comme grêle, et circulant de visage en visage enfantin. Toutes

les mères et tous les pères de famille, dans la bonne ville d’Aix,

accomplissaient consciencieusement un rite ancestral.

Et dans toutes les villes et bourgades de Provence, il pleuvait et

grêlait, à la même heure, des gifles de même qualité.

En cet instant les cloches sonnèrent le glas. Le moine qui avait

accompagné Gaspard sur l’échafaud en descendit précipitamment, pour

reprendre son âne, attaché à l’anneau d’une maison voisine.

Les bourreaux se partageaient les vêtements du supplicié.

* * * * *

La foule était encore immobile, partout, et silencieuse.

Devant le moine juché sur son âne, elle s’écartait. Dom Pablo élevait

son crucifix; et tous, jeunes et vieux, enfants et femmes, tous

tombaient dévotement à genoux, au son des cloches; et lui, il s’en

allait, le moine désespéré, au pas tranquille de son âne, le crucifix

haut, et répétant sans se lasser:

--Priez pour lui, mes frères... Ce criminel était le meilleur d’entre

vous.

Le fameux chevalier Gaspard de Besse · 第 47 / 50 题