La fin de la grande galégeade et les prodromes de la Révolution
française.
Les promesses de M. Marin avaient été tenues. On pensa que la recherche
des bandits serait un acte de maladroite politique; on les laissa se
disperser. Pourtant, sur la révélation d’un bandit, qui avait à se
plaindre des deux grands associés secrets de Gaspard, les nommés Jacques
Bouilly, de Vidauban, et Joseph Augias, de la Valette, ces deux hommes
furent pris, détenus avec Gaspard dans les _prisons royaux_ et condamnés
comme lui au supplice de la roue[22].
[22] Le supplice de la roue fut aboli, selon le vœu de Gaspard, par un
décret du roi Louis XVI, en date du 1er décembre 1789. Trop tard! Le
dernier roué le fut illégalement, son exécution ayant eu lieu sept
mois après l’abolition du supplice de la roue.
* * * * *
Le jour arriva où, au chagrin du peuple, la sentence devait être
exécutée.
* * * * *
Véritables fourmilières, les rues et les places de la bonne ville d’Aix,
apparaissaient toutes grouillantes de peuple.
Gaspard devait être exécuté ce jour-là. L’échafaud de la place des
Prêcheurs avait été transféré à la Porte de la Plate-Forme.
La foule, devant la placette sur laquelle s’ouvrait la porte des
prisons, était particulièrement houleuse, plus calme ailleurs, partout
attristée.
Depuis le procès de la Cadière, c’est-à-dire depuis un demi-siècle, ces
rues et ces places n’avaient pas revu pareille affluence de peuple,
paysans et bourgeois, bourgeoises et «répétières».
Des marchands, qui avaient cru pouvoir ouvrir leurs boutiques, en
étaient blâmés, et les refermaient en hâte, comme aux jours de grand
deuil public.
A toutes les fenêtres se penchaient des groupes de femmes troublées,
curieuses et jacassantes. Les balcons du Cours étaient surchargés de
belles dames et de beaux seigneurs. Dans toutes les rues, les paysans
étaient nombreux, mêlés aux «messiés», tous en quête d’un mot concernant
le seul Gaspard; chacun contant une aventure de sa vie coupable... mais
généreuse; on se répétait l’histoire de sa capture, chacun
l’embellissant à sa manière, tous unis seulement dans la tristesse de
cette fin sur l’échafaud. «... Il était si bon, si brave! Il n’aimait
pas les mauvais juges, voilà tout!»
--S’il veut qu’on le fasse échapper, lorsqu’il sortira de la prison, il
n’a qu’un mot à dire. Nous l’aiderons tous!
--Croyez-vous?
--Tout le monde est pour lui. Vous voyez bien que c’est un deuil public.
--J’ai reconnu, sous un costume d’archer, son lieutenant Sanplan.
--Pas possible!
--Il n’est pas là pour rien.
Les étudiants n’étaient pas les moins curieux, les moins attristés, les
moins remuants;... les moins prêts à un coup de main.
--On ne l’a pas pris; il s’est rendu; mais pas sans conditions.
--Il a fait demander au roi la grâce de toute la bande.
--On le dit.
--Elle sera accordée... Gaspard n’a jamais tué personne.
* * * * *
Un marchand vendait une grossière image de Gaspard de Besse, gravée sur
bois, et accompagnée d’une complainte qu’il allait chantant, de
carrefour en carrefour. Il criait:
--Le portrait de Gaspard! pour trois dardennes, bonnes gens!
Mesdemoiselles, le portrait de Gaspard, le bandit célèbre, chéri des
belles filles. Voyez: il tient d’une main l’épée comme un soldat; il
porte au chapeau une fleur, souvenir de quelque amourette. Trois
dardennes, le portrait du beau calignaire, avec la complainte!
Et il chantait, essuyant de vraies larmes, qu’il s’efforçait de cacher:
Pauvre Gaspard de Besse,
Nous irons sur tes pas,
En pleurant de tendresse,
Empêcher ton trépas...
Ah! ah! ah!
Un archer aborda le chanteur, et lui acheta une complainte. Cet archer
ressemblait singulièrement à Sanplan. Il dit au marchand:
--Tiens-toi prêt. Tout va bien.
--Je suis prêt, répondit le chansonnier.
C’était Lecor, qui se remit en marche, toujours chantant:
Le peuple ne veut pas
Perdre Gaspard de Besse!
Ah! ah! ah!
Un souffle de révolte passait, traversait tous les cœurs de ce peuple:
«Le peuple _ne veut pas_!» Cela se chantait en plein air, à la barbe des
archers; mais les archers n’avaient point de consigne à ce sujet; et,
depuis longtemps, ils considéraient Gaspard de Besse comme intangible.
En réalité, personne ne croyait que la sentence serait exécutée. Au
dernier moment, le miracle aurait lieu. En Provence, on croit
difficilement à la mort, même d’un défunt!... La vie domine tout... la
vie, une joie de lumière, de bleu céleste, d’or rayonnant... hélas!
* * * * *
Pauvre Gaspard de Besse! On remarquait un nombre extraordinaire
d’enfants, endimanchés comme en un jour de Fête-Dieu, et que leurs pères
tenaient par la main.
--Quoi! voisin! vous menez votre enfant dans une pareille foule?
--Vous savez bien, c’est pour la cérémonie de la gifle sacrée, qui doit
toujours suivre une exécution.
--Plus bas! L’enfant ne doit pas savoir ce qui l’attend.
--Quelle cérémonie? demanda un passant.
--Êtes-vous donc étranger? Oui? Et vous n’avez pas d’enfants? Apprenez
donc que, le jour où le bourreau exécute un malheureux, chacun, père ou
mère, doit gifler son petit, à seule fin de lui faire entrer dans la
tête un souvenir qui le préservera de mal faire. Mes parents ont
toujours observé ce respectable usage. Comme nous avons trouvé les
choses, il faut les transmettre.
--Ah? bon!
--Moi, voyez-vous, je ne pense qu’à cela, depuis l’arrêt, parce que ce
petit, mon fils, c’est toute mon espérance. Il est si gentil, si sage,
et travailleur! Et puis, j’aime les vieux usages. Celui de la gifle est,
je crois, des plus salutaires. L’éducation, tout est là. On obtient tout
par l’éducation...
* * * * *
Deux étudiants semblaient en grande dispute:
--Je te dis qu’on le graciera.
--Jamais de la vie! A moins que tu appelles _grâce_ la faveur qu’on lui
a promise de le faire étrangler par le bourreau avant de lui rompre les
bras et les jambes sur la roue. C’est le _retentum_ du Parlement,--une
pauvre petite grâce, mais qui a son prix.
--Je trouve ces supplices bien inutiles.
--Ils sont pourtant quelquefois nécessaires.
--Et c’est justement pour avoir voulu les faire abolir qu’il les subira!
Pauvre homme!
* * * * *
De tous côtés, des voix chantonnaient la complainte:
Pauvre Gaspard de Besse,
Nous irons sur tes pas,
En pleurant de tendresse,
Empêcher ton trépas...
Ah! ah! ah!
Mais, comme il faisait beau, ces paroles, répétées cent fois déjà,
n’avaient plus de sens pour les chanteurs, qui les égayaient en rythmant
un pas de danse sur l’air de la complainte.
* * * * *
--As-tu remarqué que nos messieurs du Parlement se rendent en robe, mais
isolément, sur la place du Marché?... Ah! voici le président...
--Eh non, c’est M. de La Trébourine suivi de M. Leteur, son inséparable.
Le fils Cocarel les rejoint.
--A bas Leteur!
--A bas la Trébourine!
--A bas les Cocarel!
--Celui-là, c’est Séraphin, l’assassin de Teisseire.
--A la lanterne, le Séraphin!
On s’attroupait à l’angle de la placette.
--Hou! hou! Zou! en èou!
--Qui est celui-là qu’on hue et qu’on siffle?
--Le fils Cocarel, parbleu! L’assassin du paysan Teisseire, vous savez
bien? C’est pour venger Teisseire que Gaspard mourra!
--Et ce Cocarel ose venir assister à l’exécution?
--Il mérite la corde.
--Il l’aura!
--Oui, oui, c’est pour venger la victime de Cocarel que Gaspard de Besse
avait levé sa troupe!
--Allons donc?
--Mais oui, c’est pour avoir pris la défense des innocents qu’il va
mourir! Dernièrement, sa bande avait condamné à mort ce Cocarel, cause
de tant de mal!
--A bas Cocarel! Mort à Séraphin!
Leteur et La Trébourine s’étaient esquivés; ils se faufilaient, tête
basse, à travers la foule; mais, quand le fils Cocarel avait voulu les
suivre, des passants s’étaient mis en travers de sa route.
--Vas-tu voir mourir ta victime?
--Mort à Cocarel!... Il ne passera pas!
De tous côtés des groupes hostiles se formaient.
Cocarel apostropha un archer qui semblait s’amuser à ce spectacle:
--Eh! vous, là-bas, l’archer! Bousculez-moi toute cette «pétraille»!
Qu’on la disperse! Ce sont des insurgents!
Cette injure, cet ordre, irritèrent la foule.
--A la lanterne, le Séraphin! Hou! Hou! Cocarel! Zou! en èou!
Le «zou» terrible, répété par des milliers de voix, ronfla comme un coup
de mistral qui soulève des vagues sur la mer.
Un homme, approchant sournoisement Cocarel par derrière, lui donna un
coup de poing entre les épaules. Cocarel se retourna, prêt à la riposte.
Vingt solides mains le saisirent.
--A la lanterne!
On descendit la lanterne, à l’angle de la rue la plus proche.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Cocarel fut pendu...
* * * * *
--Vive Marin!
--Laissez-moi rentrer au logis, mes amis. J’entends ne pas assister au
spectacle que vous prépare le bourreau. Cette mort est inutile,
impolitique, barbare. Elle est impopulaire.
--Vive le président!
--Je ne le suis plus! Le Roi me dépose. Leteur et La Trébourine
triomphent.
--A bas le Roi!
Ce cri fut sans écho. On ne sut jamais qui l’avait poussé.
--Regardez par là, Monsieur Marin!
--Tiens, tiens! dit Marin, un Cocarel à la lanterne?... Puisse-t-elle
éclairer les aveugles, cette lanterne-là!
Et Marin s’éloigna.
--A quelle heure l’exécution?
--Je ne sais pas,... mais l’heure approche.
--Gaspard de Besse devrait être sorti de la prison.
* * * * *
Tandis qu’ainsi grouillait, bavardait, chantait, grondait et se faisait
justice à sa façon, le peuple, dans la rue, Gaspard, dans la geôle de la
caserne Sainte-Anne, souhaitait que tout, pour lui, fût terminé au plus
tôt ici-bas.
Soudain, les gens, pressés devant la porte des prisons, sur laquelle
veillaient des archers, s’écartèrent.
Vers la prison un prêtre s’avançait, qu’on reconnaissait, à la couleur
de ses bas et à la ganse de son chapeau, pour un évêque.
La porte s’ouvrit devant lui et se ferma vite, jalousement.
* * * * *
--Vous, Monseigneur? s’écria Gaspard.
--Moi-même. J’avais lu dans votre cœur; j’ai prié tous les jours pour
vous. Vous connaissez le proverbe de notre Provence: «Crosse d’or,
évêque de bois». Et vous savez ce qu’il signifie: «Riche évêque n’est
pas évangélique». Je viens vous dire que la parole du bandit Gaspard a
éveillé en moi de telles réflexions, le jour de notre entrevue dans les
ruines de Vaulabelle, que j’ai changé ma crosse qui était d’or, pour la
crosse de bois; et j’espère que, de mon cœur, trop occupé du monde, la
clémence divine daignera faire un cœur d’or. Il paraîtrait peu
vraisemblable au monde qu’il en soit ainsi, et que j’aie trouvé auprès
de vous une lumière. C’est ainsi pourtant, et je vous apporte ma
reconnaissance et ma paix--le baiser de paix, la bénédiction du Dieu de
l’Évangile.
Gaspard prit la main du prélat--et baisa l’anneau;--mais l’évêque, ému
profondément, attira vers lui le lutteur révolté, et le serra sur sa
poitrine.
Ils causèrent quelques instants; et, quand l’apôtre se retira, il
croisa, sur le seuil du cachot, une femme voilée.
--Oh! vous, Monseigneur!
Le prélat reconnut Mme de Lizerolles.
--C’est beau à vous, Monseigneur! dit-elle.
Il répondit:
--J’obéis à un Christ que ce bon réprouvé sut entrevoir, Madame, et dont
il a su me faire comprendre l’infinie tendresse, à l’heure où j’étais
encore un évêque du siècle, c’est-à-dire de l’église corporelle. Et
voici que vous et moi, Madame, nous nous rencontrons dans une même
pensée charitable.
Il hésita une seconde; et, baissant les yeux, il ajouta, avec
simplicité:
--Au seuil de la mort, tout amour qui partage l’angoisse de l’agonisant
est digne de respect et de bénédiction.
Elle s’inclina; et il s’éloigna.
* * * * *
Ce que se dirent Mme de Lizerolles et Gaspard ne fut pas proféré par
leurs lèvres. Leurs regards seuls se parlèrent.
Elle écarta son voile et il baisa ses lèvres, puis ses yeux; et ces
baisers suprêmes lui furent rendus; enfin, elle lui tendit une rose
qu’elle portait sur son sein, cachée sous ses voiles.
--Cette fleur, Madame, dit-il, jusqu’à mon dernier instant me parfumera
l’âme.
--J’ai obtenu pour vous, ami, qu’on vous épargne l’odieux costume des
condamnés. Vous ne sortirez qu’avec un habit que vous avez porté en des
jours plus heureux. Vous l’aurez dans un instant.
--Madame, répondit Gaspard, toutes vos pensées ont de la grâce, et je ne
vous puis céler que je meurs un peu pour devenir digne de vous.
Elle tomba sur ses genoux, secouée de sanglots, profonds mais
silencieux.
Ce fut lui qui la consola.
--Je ne puis que regretter un bonheur pour lequel je n’étais pas fait,
Madame; et je dois remercier le Ciel, de ce que, n’étant pas né pour un
tel bonheur, je l’aie eu, pourtant. Je me suis dit parfois que la durée
des joies mortelles n’importe guère. C’est leur qualité qui importe. La
brièveté ne les diminue pas. Quand elles sont parfaites, l’éternité est
en elles. Je vous emporte toute, après ces quelques semaines terrestres,
et ne pourrais vous emporter davantage, après mille années de vie!
--Je ne ferai pas faiblir un si beau courage, vaillant ami. Adieu.
Ils s’enveloppèrent, se pénétrèrent, se mêlèrent par regards, mains
liées, âmes confondues, et elle sortit.
* * * * *
Un peu plus tard, à peine était-il dans la rue, vêtu d’un gracieux habit
de soie[23], que Sanplan, déguisé en archer, s’approcha de lui, avec la
complicité des gardes.
[23] Une lettre, adressée par Mlle de Malherbe à Mme d’Aubenas, sa
cousine, le lendemain même de l’exécution, donne une idée de
l’impression produite sur la meilleure société provençale, par la
mort du jeune et bel aventurier: «Quelle horrible journée, ma chère;
on a exécuté hier, par l’affreux supplice de la roue, ce pauvre
Gaspard de Besse. On ne voulait pas croire à cette sévérité du
Parlement envers un homme si jeune et qui n’avait jamais commis
d’assassinat. J’ai vu passer ce malheureux jeune homme de chez notre
cousin Portalis, qui nous avait offert une fenêtre près du nouvel
échafaud; il marchait à la mort comme à une fête, répondant par des
saluts gracieux aux baisers que lui envoyait la foule. Il avait
demandé qu’on lui laissât ses habits de ville pour ne pas revêtir la
livrée de l’infamie; je n’ai pas voulu et pas pu en voir davantage;
mais on m’a dit qu’il était mort avec un courage héroïque.»
--Toute ta troupe est ici, dans Aix; écoute bien. Bernard attend, avec
des chevaux, sur la route de Marseille; nos plus fidèles sont avec lui.
Pablo rôde par la ville, prêt à haranguer la foule du haut de son âne,
et à l’exciter contre les dragons, s’il en était besoin. Bref, tout est
prêt; je vais te faire enlever.
--Je te le défends bien!
--Pourquoi cela?
--Pourquoi? d’abord cela n’irait pas sans lutte. Vois tout ce peuple,
tous ces soldats... qui, malgré eux peut-être, sabreraient notre
peuple!... On s’égorgerait en mon nom! Et pour quel profit? Comment ne
comprends-tu pas que tout serait remis en question, tout: votre grâce
qui m’est promise; le bonheur de Bernard, celui de Thérèse... Non,
Sanplan... Et enfin...
--Enfin?
--Pourquoi me faire mourir deux fois? Mon sacrifice étant fait, je me
sens déjà dans la mort; je suis mort à ce monde. Je ne retrouverais pas
une seconde fois les viatiques que j’emporte.
Il respira la rose qu’il avait à la main.
--Décidément, non! dit-il avec netteté.
Sanplan comprit que la résolution du mourant était irrévocable.
--Et Thérèse? dit Gaspard.
--En sûreté.
--Alors, tout est bien.
* * * * *
La rue criait:
--Vive Gaspard de Besse!
Ce cri, d’abord poussé par quelques-uns, çà et là, fut répété de rue en
rue par les foules. Les parlementaires craignirent une émeute. On donna
l’ordre à des patrouilles de parcourir la ville.
Le cortège avançait difficilement. Gaspard portait, avec son élégance
native, un délicieux habit de soie, couleur dite gorge-de-pigeon; et, de
sa main qui tenait sa rose, il saluait le peuple, les fenêtres, les
balcons...
--Vive Gaspard de Besse!
Dans cette foule, Gaspard remarqua surtout des visages de femmes. Il
reconnut la fille du geôlier de Draguignan et lui envoya un baiser. Elle
parvint à s’approcher de lui; et gentiment il lui dit:
--Je te souhaite un bon mari, fillette, adieu.
Et il chantonna:
Maridatz-mi per aquest’ an!
Tout à coup, il reconnut misé Brun. Il eut peur de sa sévérité et de sa
douleur; il voulut fuir son regard, mais il vit qu’elle lui souriait en
pleurant; et ce lui fut une grande douceur de sentir sur lui le pardon
de cette femme simple.
* * * * *
De temps en temps, un cri s’élevait, jailli de mille poitrines à la
fois:
--Vive Gaspard de Besse!
* * * * *
Il aperçut plusieurs femmes qui tenaient leurs enfants par la main.
Et profitant d’une halte:
--C’est une chose singulière, dit-il à ces femmes qui se pressèrent
autour de lui, jusqu’à le toucher,--c’est une chose singulière que ce
mélange d’amour, d’indifférence et de cruauté qu’on voit en vous, le
peuple! Vous criez: «Vive Gaspard!» et vous avez pour moi une véritable
amitié, je le sens, je le sais; cependant vous êtes curieux de ma mort;
et, au lieu de rester bien tranquilles et un peu tristes dans vos logis,
vous profitez de mon exécution, comme d’une fête, pour vous promener
gaîment dans les rues. Bien plus! Voici de bonnes femmes qui ne me
croient pas un grand criminel, qui pensent même qu’on a bien tort de
m’envoyer où je vais; elles reconnaissent que je ne suis pas un bandit
de la mauvaise espèce, au contraire. Et cependant il suffit que je sois
le condamné d’une justice qu’elles désapprouvent, pour qu’elles aient
amené ici leurs enfants, afin d’infliger à ces innocents un rude
soufflet, au moment précis où les cloches sonneront ma mort sur la roue.
Et quand même je serais, bonnes femmes, un de ces bandits dont on doit
parler aux enfants avec exécration, serait-ce encore une raison pour
leur faire subir un affront et une souffrance, à ces tout petits, sous
prétexte de leur apprendre à se souvenir que le crime mène à
l’échafaud?... Voyons, les mères, je vous supplie, si vraiment vous
m’aimez un peu, de renoncer, pour cette fois, à un usage barbare. Le
promettez-vous?
Une de ces mères s’essuya les yeux, en disant: «Hein? comme il aime les
petits!» Mais un chant de tendre indifférence, que tout ce peuple à
présent savait par cœur, dominait les tumultes:
Pauvre Gaspard de Besse!
Nous irons sur tes pas,
En pleurant de tendresse...
Contempler ton trépas!
Ah! ah! ah!
A cette mère qui pleurait, il dit:
--Tes enfants sont bien gentils, femme. Apprends-leur la justice, la
vraie... De la justice, la bonté est inséparable. La violence ne doit
jamais être qu’une défense; et, même dans la défense, elle doit rester
juste. Il faut toujours regretter d’avoir à se défendre.
Une patrouille arriva derrière lui, le sépara des groupes auxquels il
parlait. Devant ces groupes, la rue où ils allaient s’engager fut barrée
par des dragons à cheval. On maintenait l’ordre, à tous les carrefours.
* * * * *
--Monte sur cet arbre, gamin. De là-haut, par dessus toutes les têtes,
tu dois apercevoir l’échafaud, hé?
--Je le vois.
--Que fait Gaspard?
--Il arrive sur la place... il n’est pas loin de l’échafaud... Un moine
s’approche de lui, le crucifix à la main.
* * * * *
Ce moine, c’était Pablo, Pablo tout en larmes.
--Eh bien, notre aumônier? lui disait Gaspard souriant, un peu plus de
courage, que diable!
A ce moment, on remarqua que, pour franchir un ruisseau qui traversait
la place, le jeune aventurier fit un léger bond plein de grâce, comme
pour un pas de danse, en agitant sa rose au-dessus de sa tête.
A un balcon, il reconnut Mlle de Malherbe et la marquise de la
Gaillarde. La rose les salua. Mlle de Malherbe s’évanouit. La marquise
lui fit respirer des sels.
--Tu n’as pas dû pleurer souvent dans ta vie, mon pauvre Pablo! disait
Gaspard; en sorte qu’en une première fois, tu verses plus de larmes que
n’en pourrait contenir un muid de ta taille!
--Maître Gaspard, dit Pablo désespéré, ce n’est plus l’heure de rire; et
je crois bien que jamais plus je ne rirai; je vous aimais.
--Bah! dit Gaspard, si la première mère était morte de la mort du
premier enfant, il n’y aurait pas eu de monde. Il faut accepter les lois
de Dieu, et se consoler de tout, sur terre;... mais, où prendras-tu ton
refuge?
--Ma foi, dit dom Pablo avec un triste sourire, je me ferai moine pour
tout de bon, et je choisirai pour refuge le couvent de la Sainte-Baume,
où nous serons reçus par les pères, mon âne et moi, avec grande
faveur...
--Et ce sera, dit Gaspard, en souvenir de Mademoiselle Clairon, de la
Comédie-Française!... La vie, mon pauvre Pablo, est une drôle de
comédie. Il faut chercher à voir plus haut.
* * * * *
--Eh! toi, sur ton arbre, qu’aperçois-tu maintenant, petit mousse?
--Gaspard monte sur l’échafaud!
--Et puis?
--Le moine l’a suivi. Ils s’embrassent.
--Et puis?
--Gaspard baise le crucifix que lui tend le moine.
--Et puis?
--Je ne veux plus voir! Je ne veux plus voir! cria l’enfant, qui
précipitamment abandonna son observatoire.
* * * * *
Un silence formidable, étendu, planait sur toute la ville.
Dans ce silence, tout à coup, un lointain clapotement ou crépitement se
fit entendre, léger d’abord, et qui se rapprochait en grossissant. Ce
bruit singulier était parti du pied de l’échafaud, pour se propager dans
toute la ville. Il entrait dans toutes les rues et ruelles qui
rayonnaient de la place, et les suivait, jusqu’à leur extrémité; et ce
n’était que l’innombrable claquement des gifles rituelles tombant et
crépitant comme grêle, et circulant de visage en visage enfantin. Toutes
les mères et tous les pères de famille, dans la bonne ville d’Aix,
accomplissaient consciencieusement un rite ancestral.
Et dans toutes les villes et bourgades de Provence, il pleuvait et
grêlait, à la même heure, des gifles de même qualité.
En cet instant les cloches sonnèrent le glas. Le moine qui avait
accompagné Gaspard sur l’échafaud en descendit précipitamment, pour
reprendre son âne, attaché à l’anneau d’une maison voisine.
Les bourreaux se partageaient les vêtements du supplicié.
* * * * *
La foule était encore immobile, partout, et silencieuse.
Devant le moine juché sur son âne, elle s’écartait. Dom Pablo élevait
son crucifix; et tous, jeunes et vieux, enfants et femmes, tous
tombaient dévotement à genoux, au son des cloches; et lui, il s’en
allait, le moine désespéré, au pas tranquille de son âne, le crucifix
haut, et répétant sans se lasser:
--Priez pour lui, mes frères... Ce criminel était le meilleur d’entre
vous.