Le diable se sert subtilement d’un innocent évêque pour encourager un
amour profane; et Gaspard, avec la femme qu’il aime, contemple les
pierres, encore vivantes, sur lesquelles s’élevait autrefois l’Arc de
Triomphe de Marius.
L’évêque priait toujours, douloureusement, lorsque son propre serviteur
vint prévenir que ses chevaux étaient mis. Il se hâta de le suivre et de
monter dans son carrosse; mais, au milieu du rond-point, le cocher dut
arrêter.
Le prélat, cherchant à se rendre compte de l’obstacle, vit, à quelque
distance, une troupe nombreuse de paysans, hommes et femmes, qui
entouraient Gaspard d’un air joyeux.
Gaspard les quitta, dès qu’il aperçut l’évêque; et, chapeau bas, lui
vint expliquer que ces bonnes gens apportaient au camp, de temps à
autre, des tributs volontaires, en nature, des légumes, des volailles,
des fruits.
--Regardez là-bas, Monseigneur; ces corbeilles fleuries! Eh bien, sous
les fleurs, j’ai parfois trouvé plus d’un lourd sac d’écus. Soyez assez
bon pour ne pas oublier que tout n’est pas, ici, le produit d’actes
illégitimes.
Les paysannes semblaient se consulter... Gaspard leur fit un signe.
Elles s’approchèrent, et offrirent respectueusement au prélat une gerbe
de fleurs.
Bernard et Thérèse, accourus, s’agenouillèrent les premiers devant la
portière du carrosse. Les paysans les imitèrent.
Bouleversé, le prélat avait pris les fleurs. Le carrosse, sur un ordre
de Gaspard, se remit en marche, tandis que l’évêque faisait un dernier
geste de bénédiction.
Où allait-il, au sortir du parc enchanté? Gaspard ne s’en doutait pas.
Il allait, en visiteur ami, chez Mme de Lizerolles. L’évêque ignorait,
de son côté, que la haute dame connût le bandit. Il arriva chez elle à
l’heure du souper.
--Ah! madame! quelle aventure! dit-il.
Et il conta son arrestation et ce qui s’en était suivi; et, enfin et
surtout, la conversation qu’il avait eue avec Gaspard. Son récit achevé,
le prélat resta un moment silencieux, puis tout à coup:
--Lorsque cet homme, le bandit Gaspard, car il faut l’appeler par son
nom, prononça avec simplicité ces paroles: «Je suis fidèle à l’église du
cœur», je ne puis dire, madame, quelle brusque et douce émotion m’a
inondé l’âme tout à coup. Les larmes gonflèrent mon cœur. Qu’un homme,
qui vit délibérément hors la loi, puisse avoir de tels sentiments et de
telles expressions, cela me confond, m’étonne, me trouble étrangement.
Ah! monsieur de Marseille a raison, lorsqu’il assure qu’il y a, en ce
Gaspard, plus et mieux qu’un bandit. Cet homme-là est plus dangereux
qu’on ne pense, non point parce qu’il vit, à la vue de tous, en état de
crime, ce qui est repoussant, mais parce qu’il a des vertus intérieures
qui le font aimer malgré son crime.
En fin de compte, le prélat parla de Gaspard à Mme de Lizerolles avec
tant d’éloges, si touchants, si assurés et si profonds, qu’en les
écoutant elle se sentait portée, pour le bel et jeune aventurier, d’une
inclination plus tendre que n’aurait voulu l’évêque, s’il avait pu lire
dans ce cœur de femme. Le diable, pour amener à ses fins le couple
éternel, se sert parfois des sentiments qu’on a pour Dieu. Il n’est pas
rare que l’amour passionné de la vertu conduise la créature au péché.
Gaspard, depuis sa première visite à la bibliothèque de Lizerolles, y
était revenu plusieurs fois; et, chaque fois, il était resté deux ou
trois jours au château, pour obéir à l’invitation de la châtelaine. Dans
la solitude où elle s’était confinée, ces visites romanesques lui
étaient une singulière distraction. La troupe de Gaspard, tout à fait
disciplinée depuis sa retraite dans les caveaux de Solliès, ne lui
demandait plus compte de ses absences; elle pensait qu’il préparait des
plans d’attaque contre le Parlement; et, en effet, s’il s’instruisait,
s’il s’attachait à la lecture des livres d’histoire et de droit, c’était
en vue de pouvoir attaquer le Parlement par la critique et la parole, en
même temps que par l’action. La bande devinait aussi que l’amour était
pour quelque chose dans les absences de son chef, et s’en égayait, en
lui attribuant plus d’aventures galantes qu’il n’en eut jamais: et c’est
ainsi que s’enflent les légendes.
Ces journées à Lizerolles étaient charmantes. Gaspard arrivait le matin;
et, tout directement, était introduit dans le cabinet d’étude qui était
devenu sa chambre personnelle, près de la bibliothèque. Il trouvait tout
préparé un habit convenable à la vie sédentaire, un autre pour ses
sorties. Il se mettait à ses lectures, d’où le tirait seulement la
cloche annonçant l’heure des repas. Et c’était, alors, à table, de
longues et nobles causeries avec la comtesse.
Sa spirituelle amie, sans pédantisme, l’interrogeait finement sur mille
objets; et, vers la fin de la journée, après une lecture faite en
commun, tous deux montaient à cheval pour une promenade dans les
environs, de préférence vers des lieux où Gaspard savait qu’il ne
rencontrerait aucun de ses gens.
Au cours de la première promenade qu’ils firent ainsi, après la visite
qu’elle avait reçue de l’évêque:
--Savez-vous, dit-elle tout à coup,--en se rapprochant botte à botte, si
bien que les têtes des chevaux, mis au pas, se touchèrent--savez-vous
que vous avez conquis le cœur de mon vénérable ami, l’évêque de
Castries?
--Ah! madame! il est votre ami? Que ne l’ai-je su!... Pourtant, je
n’aurais pas pu en user mieux avec Sa Grandeur.
--Il suffit de lui avoir montré que vous êtes un homme de cœur. Vous
l’avez impressionné fortement. Mais... pourquoi lui résistez-vous, et à
moi? Nous voudrions, lui et moi, vous voir renoncer à une vie de
dangers. Le moindre est que vous risquez la tête chaque jour.
--Je crois vous avoir promis, madame, dit Gaspard, de quitter la vie
d’aventures, quand j’aurai infligé au Parlement un affront et un
châtiment. Alors je laisserai le royaume en repos, sous la condition
d’obtenir pour mes gens la grâce royale...
--Et que deviendrez-vous, alors? interrogea-t-elle.
--Je me le suis demandé souvent; et je pense que, ne voulant pas me
faire moine, et n’ayant pas décidément les talents qu’il faut pour
écrire, le mieux pour moi serait de finir ma vie en reprenant la
profession de mes parents, celle de laboureur. C’est, avec celle de
soldat, la plus noble; et si le travail qui fait prospérer la vie
demeure sans gloire aux yeux des guerriers, on peut le croire cependant
plus agréable à Dieu que l’art de tuer et de détruire.
Tout en causant ainsi, ils étaient parvenus à l’endroit de la route
qu’ils s’étaient donné comme but de leur promenade; et c’était devant
les vestiges de l’Arc de triomphe élevé par les Romains en l’honneur de
Marius, vainqueur des Cimbres et des Teutons, dans la plaine de
Pourrières.
--Puisque vous avez lu _les Ruines_ de M. de Volney, dit-elle, vous
allez pouvoir, en imitation de ce philosophe, rêver aux destins des
peuples civilisés que menacent éternellement les races demeurées
barbares.
Arrivés devant ces pauvres vestiges qui consistaient en quelques blocs
de ciment, perdus dans les herbes sauvages, à trente pas de la route,
ils arrêtèrent leurs chevaux.
--Regardez, dit-elle, comme ces vestiges sont peu de chose! Et pourtant,
la défaite des barbares s’immortalise dans le nom donné à cette
plaine... N’est-il pas singulier que telle race d’hommes puisse être
tout à fait différente de telle autre, et cela sur des territoires qui
se touchent? N’est-il pas surprenant que la barbarie la plus stupide se
manifeste contemporaine de la civilisation la plus raffinée, et que
celle-ci n’inspire aucun respect à celle-là? et que le sort de la
seconde dépende des aveugles brutalités de la première?
Une vieille paysanne passa.
--Savez-vous, bonne femme, ce que signifient ces débris de murailles?
--C’était, dit la vieille, un arc de _trionfle_.
--Fort bien; et en l’honneur de qui était-il là?
--En l’honneur, madame, d’un certain Marius, qui, aux temps d’autrefois,
a défendu notre bien contre des armées de sauvages. Et, en son honneur,
nous donnons, souventes fois, à nos enfants, le nom de Marius.
Ayant dit, la vieille s’éloigna. Gaspard rêvait. Les souvenirs de ses
récentes lectures bourdonnaient en lui. Il se sentait comme éclairé par
la présence de la patricienne à qui il voulait plaire.
--A quoi pensez-vous? dit-elle.
--En face de cette riche campagne, je pense que les barbares ne voient,
dans les pays de leurs voisins civilisés, que trésors à dérober; et
j’imagine qu’ils seront gens, s’ils atteignent quelque civilisation, à
n’y voir que des moyens de profit et de jouissance physique, tandis que,
au contraire,--si l’on s’en rapporte aux philosophes dont vous m’avez
permis de pénétrer la pensée--l’homme, en marchant vers la connaissance,
doit s’élever à un état humain toujours plus éloigné des instincts
animaux; en sorte que la véritable civilisation, tout en améliorant sa
condition physique, a proprement, pour point d’arrivée principal,
l’élévation de son intelligence et de ses sentiments.
L’amie de M. de Mirabeau se sentit fière de l’homme que, dans le secret
de son cœur, elle appelait son élève. Elle voulait compléter l’éducation
de l’aventurier, afin de le rendre capable de plus grandes choses; elle
voulait avant tout lui faire abandonner ses misérables moyens d’action.
Elle leva sur lui des yeux où passait une émotion de reconnaissance. En
vérité, oui, elle lui était reconnaissante de ce qu’il faisait si bonne
et si prompte réponse à l’intérêt qu’elle lui portait. Quelle gloire
pour une jeune femme de dominer, diriger, transformer, cet homme
d’action!
--N’est-ce pas affreux, reprit Gaspard, et sot autant qu’affreux, que
les hommes, qui reprochent à Dieu de les avoir voués à mille maladies et
douleurs inévitables, inventent eux-mêmes, contre eux-mêmes, les pires
maux, tels que la guerre, laquelle contient toutes les douleurs? Pour
mieux se martyriser, ils perfectionnent avec soin, de siècle en siècle,
les engins de mort. Et comment les plus doux des civilisés
pourraient-ils faire autrement, puisque leur devoir, devant Dieu même et
devant leur postérité, est de défendre, contre les races restées
animales, le trésor des peuples, l’héritage dont ils ont le dépôt, à eux
transmis par des générations et des siècles? Avec raison et justice, ils
deviennent féroces contre les féroces. Tuer, retuer, tuer encore, faire
de la barbarie menaçante un charnier, pour que la civilisation des cœurs
survive, voilà le mot d’ordre épouvantable à quoi les meilleurs sont
réduits; et ce mot d’ordre nous est signifié par ces ruines qu’on
devrait relever pour l’enseignement des nations à venir.
--Je vois que l’écolier de M. de Volney a su profiter de ses leçons!
s’écria Mme de Lizerolles, enthousiasmée.
--Le roi de France, madame, ou le gouverneur de la Provence, devrait
faire relever ces ruines. Elles parlent haut à qui sait comprendre[13]!
[13] Après la victoire du XXe siècle sur les barbares de Germanie, les
Provençaux dresseront, à notre appel, un simple bloc de pierre sur
les fondements qui restent du Trophée de Marius; et on gravera dans
le bloc deux dates, célébrant deux victoires, remportées sur le même
ennemi, à vingt siècles d’intervalle: 102 av. J.-C.--1918.
--Hélas! dit Mme de Lizerolles, la force des instincts animaux qui
persistent dans l’homme est telle que si, au jour du suprême jugement,
les chairs et les os se rejoignent pour refaire des formes humaines, il
est à craindre que des hordes de ressuscités haineux attaquent, sous
l’œil de Dieu même, le monde des élus.
--En ce cas, dit Gaspard, ces hordes-là seront assurées d’une dernière
défaite; car s’il est dans la destinée du diable de combattre les anges,
la destinée de ceux-ci est de tenir, tôt ou tard, les démons cloués sous
leur lance, et réduits à l’impuissance comme le dragon sous l’épieu de
saint Michel! Quand le diable se mêle de lutter avec l’ange, la fin du
combat est connue d’avance.
* * * * *
Le gentil cavalier et sa gente compagne eurent, par la suite, plus d’une
fois, de ces conversations dans lesquelles Gaspard, loin d’oublier ses
projets, puisait au contraire une conscience nouvelle de la justice, et
le désir d’en hâter l’avènement. Bien entendu, l’amour était aussi l’un
des sujets qui revenaient souvent dans leurs conversations; et le petit
livre de l’abbé Chaulieu, qui avait perdu la marquise de La Gaillarde,
appartenait à la bibliothèque de Mme de Lizerolles.
Jean-Jacques était là, du reste, pour flatter leur sensualité de
jeunesse. Ils lurent ensemble, dans les _Confessions_, la scène des
cerises cueillies et lancées du haut de l’arbre comme de rouges baisers
envoyés du bout des doigts.
Les amours d’Anet et de Mme de Warens étaient faites pour exciter Mme de
Lizerolles à l’indulgence, et Gaspard à l’audace; mais il se jugeait
moins digne qu’Anet (et elle le voyait singulièrement plus digne) d’un
regard de bienveillance.
Subtil est l’appel de physique tendresse que dégagent les _Confessions_.
L’esprit de volupté y est insinuant, tel un souffle de brise printanière
qui, sur la chair, par dessous une légère étoffe, glisse comme une
caresse fluide et inévitable... Et le lecteur se dit: «En vérité, la
faute délicieuse a bien peu d’importance, tout en étant le meilleur de
la vie! Comme cela porte en soi son excuse aimable, perfide et complète!
La chair aimante est aussi innocente que la fleur d’avril. La fatalité
d’aimer n’a ici rien que de gracieux; ni blâme, ni terreur; point
d’enfer qui menace; le paradis retrouvé, non pas éternel--par
malheur--mais si engageant!»
Et Gaspard regardait souvent encore la nuque de Mme de Lizerolles, chair
blanche sur laquelle frissonnaient légèrement les petites boucles des
cheveux follets.
Enfin, il osa lui avouer à quelle tentation il avait résisté, le jour de
leur première promenade, lorsqu’ils étaient allés ensemble à la chasse.
--Vous avez bien fait, certes! dit-elle. Si vous aviez été audacieux, je
vous aurais chassé de ma présence; et jamais de ma vie ne vous aurais
revu!
Gaspard baissa la tête; et le retour au château se fit dans une sorte de
tristesse muette. Pourtant, ayant osé lever les yeux vers la dame,
l’espace d’une seconde, Gaspard aperçut, au coin de ses lèvres, un
sourire singulier. Que disait ce sourire? Moquerie? Ironie? Il resta
secret.
Elle pensait aux progrès de son élève et à la fierté qu’elle avait
éprouvée d’être son éducatrice, le jour où, devant les vestiges de l’Arc
de Marius, il avait parlé avec tant d’élévation. Aujourd’hui, il
montrait une extrême délicatesse de cœur. Et elle souriait de
s’apercevoir qu’elle l’aimait et qu’elle devait honorablement devenir
hardie avec un bandit si timide.
Elle prit la résolution de lui donner ce qu’il n’oserait jamais
demander.
Le soir même, comme Gaspard, déçu, s’attardait à lire dans la
bibliothèque, il eut tout à coup l’impression de n’être plus seul;
subitement, deux mains, légères, se posant sur ses yeux, lui firent un
aveuglant bandeau d’amour. Elles attiraient sa tête en arrière. Et il
sentit sous son front sa pensée tournoyer, incapable de comprendre,
éperdue entre l’espoir de l’invraisemblable et la crainte de
l’impossible, véritable vertige à travers lequel il se comprit entraîné
en des abîmes de félicité.
Mme de Lizerolles, en robe de nuit, pieds nus, était entrée
silencieusement. Elle récompensait Gaspard de sa discrétion virile par
une hardie loyauté d’amour.
Ce soir-là, Gaspard «ne lut pas plus avant».
Il faut renoncer à dire ce que fut, en lui, sa joie orgueilleuse.
Il eut une sourde envie de l’exprimer en paroles abondantes et belles,
mais il jugea plus prudent, plus galant, de laisser parler ses seuls
regards, et de ne permettre à ses lèvres que le silence le plus discret.
Le lendemain, lorsqu’il prit congé, pour quelque temps, Mme de
Lizerolles lui dit: «Maintenant, songez à la comédie qu’il vous faut
prendre du Parlement, et lui donner vous-même. Cherchez un stratagème
pour le jeter en posture ridicule. Continuez à mettre de la gaîté dans
l’action que vous menez. Rien n’est plus selon l’esprit de France que la
fronde et la chanson. Les choses semblent devoir s’arranger à votre
satisfaction, de tous les côtés. Pour moi, comme dit Montaigne:
«_Lorsque j’en saisis des populaires et plus gayes, c’est pour me suyvre
à moy qui n’aime point une sagesse cérimonieuse et triste._»
--Et moi, dit Gaspard, j’aime l’espièglerie. Puisque la mienne ne vous
déplaît pas, vous en aurez, bientôt, j’espère, de réjouissantes
nouvelles.
Ce disant, il songeait à réaliser son grand projet: capturer les
Parlementaires; faire plaider leur cause, ironiquement, par le comédien
Jean Lecor, devant un tribunal de bandits menaçants et facétieux.
Gaspard comptait abattre ainsi, sous le ridicule, le prestige suranné
des parlementaires.