Où l’on verra Mlle Clairon, de la Comédie-Française, honorée comme une
sainte; et comment, à la suite d’une conversation à la fois populaire et
hautement métaphysique, Gaspard annonça, sur la foi d’un livre qu’il
venait de lire, la fin des guerres, à jamais assurée par l’entente des
peuples, au nom du sens commun.
Dom Pablo dut aller reprendre son âne à la Roquebrussane où, pestant et
sacrant, il se rendait à cheval sur la «toiture» que l’on sait. Il
pestait surtout contre la nécessité d’abandonner, le lendemain même de
son arrivée à Vaulabelle, le parc si agréable, et le château, à
demi-ruiné, mais où les cuisines, restées en bon état, lui promettaient
des joies paradisiaques, quoique purement humaines.
* * * * *
L’âne accueillit son maître avec un long braiement de satisfaction, car
Pablo avait pour lui toutes sortes de gâteries, d’égards et de caresses;
il le flattait souvent de la main, et le comblait de poétiques éloges en
même temps que d’herbe fraîche et d’avoine.
Ayant rendu le cheval-toiture à ses maîtres de la Roquebrussane, le
moine, sur son âne, reprit le chemin du paradis terrestre, c’est-à-dire
de Vaulabelle, non sans avoir garni les «ensarris» de bonnes choses
comestibles, dues à la pieuse sympathie des Roquebrussanois ou des
Roquebrussanais.
Et, chemin faisant, Pablo disait: «Je regrette, ô mon âne, que tu n’aies
point assisté à l’assemblée tenue, il y a cinq jours, par notre chef,
sous la voûte de notre merveilleuse grotte, qui est pleine de bons vins;
et où, d’ailleurs, tu n’aurais pu accéder, malgré l’adresse et la
fermeté de tes mignons sabots... Si tu avais été là, nous pourrions
aujourd’hui rire ensemble au souvenir de l’impertinence de Tornade et de
sa chevauchée comique, et de sa tragique fin! Il dort à présent au fond
du Destéou, bien couché dans le lit à sec du torrent: mais, aux
premières pluies, l’eau roulera sur lui, avec un joli bruit de
gargoulette qui se vide ou mieux de tonneau débondé... Ah! l’imbécile!
figure-toi! il voulait réformer à sa façon notre société et le monde! Et
d’abord, il prétendait créer un sérail pour le peuple, autant dire un
haras populaire! Que dis-tu de cela? Et pareille idée aurait-elle jamais
pénétré dans ton crâne, heureusement épais? O cher bourricot, toi pour
qui une fleur de chardon, avec les épines de sa tige, est un mets
suffisant, tu allies à la sobriété la chasteté, qui est la sobriété des
amoureux. Tu es une créature bénie. Sans doute, quand passe, près de
nous, par les sentiers de colline, une jolie ânesse, tu te sens frémir
d’un naturel désir, et tu lances vers le ciel un aimable braiement qui
retentit dans les échos charmés, mais ton chant reste un platonique
hommage à la beauté, un hymne à la fécondité de la terre...; tu braies
et tu passes... La jolie, la désirable ânesse est déjà loin; et tu
l’oublies jusqu’à ce qu’une autre réveille en toi le vain souvenir de
toutes celles qui furent tour à tour l’objet de tes rêves fugitifs.
Jamais je ne te vis te rapprocher d’aucune pour la réalisation du vœu
charnel! Tu as bien d’autres choses à faire! Tu es tout à tes humbles
devoirs, dont la pensée absorbe tes facultés; tu ne demandes à la vie
qu’un peu de grain et beaucoup de paille, le chardon pour dessert. Tu es
un sage virginal, et tu m’as l’air de ne point ignorer que l’amour est
haïssable, car la passion amoureuse détourne de leur salut les
créatures. Et si tu n’étais pas hongre et tu ne l’es que trop,
c’est-à-dire contraint à tant de sagesse, je te proclamerais le roi des
ânes continents!... Allons, i! puisque tu comprends le latin, i, mon
âne! et retournons vers cet éden de Vaulabelle où nous aurons nos aises,
moi dans une vraie cuisine, toi dans une véritable écurie.»
Avec des propos semblables, Pablo charmait la longueur du chemin et
réjouissait son âne qui aimait le son de sa voix.
* * * * *
Dans le parc de Vaulabelle, Gaspard avait découvert, presque enfouies
sous les feuillages, quatre statues dont le socle était comme enseveli
sous des lierres, et qui, toutes quatre, représentaient, en diverses
attitudes, Mlle Clairon. Gaspard qui, à Besse, sous les yeux du curé,
avait joué Joas et Assuérus, dans _Athalie_ et dans _Esther_, n’ignorait
pas que Mlle Clairon, tragédienne, avait triomphé, à la
Comédie-Française, dans la _Phèdre_ de M. Jean Racine. Les socles des
quatre statues portaient cette inscription: MLLE CLAIRON, DE LA
COMÉDIE-FRANÇAISE; et, sur chacun des piédestaux, on lisait, suivi d’une
date, le titre de l’une des pièces où la tragédienne avait excellé:
_Phèdre_, _Sémiramis_, _Zulime_, _Iphigénie en Tauride_.
Gaspard se rappela que les Chartreux de Montrieux, le jour où il avait
reçu leur hospitalité, lui avaient exprimé le désir de voir un jour, à
la Sainte-Baume, la statue de Sainte Madeleine orner la grotte
légendaire. Une des statues lui parut propre à cet office. Cette statue
représentait Mlle Clairon, à demi couchée, dans une attitude qui était
celle de Phèdre languissante d’amour:
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!
... Oh! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts!
Après tout, Phèdre n’était-elle pas une pécheresse?... Or, un roulier,
porteur d’une assez forte somme, ayant été arrêté par les bandits,
Gaspard lui dit: «Nous allons faire un marché. Je te laisse ton magot,
mais, en échange, tu porteras, de ma part, cette statue aux moines de la
Sainte-Baume.» Le roulier accepta gaîment; et, sous le contrôle de
Pablo, qui suivit son âne, attelé en flèche, il transporta la statue de
marbre au sommet du Saint-Pilon, à quelques pas de la chapelle. Et dom
Pablo rapporta à Gaspard la bénédiction des pères.
Et lorsque, assis bien confortablement sur sa bête, il eut quitté le
couvent, il disait à maître Roussi: «Ainsi vont les choses humaines; et
voilà que, d’une comédienne, dont la vie n’a pas été celle d’une nonne,
nous avons fait, avec ton aide, une sainte; et, à ses pieds, désormais,
on déposera des missives comme celles que j’ai vues amoncelées à terre,
dans cette grotte du Saint-Pilon, et ces lettres cachetées portent cette
adresse: «A Sainte-Madeleine, pour remettre à notre Seigneur Jésus, au
ciel.» Espérons que Mlle Clairon sera un commissionnaire fidèle. Elle
avait, dit-on, de l’esprit; elle comprendra et remettra l’épistole sans
la lire; voilà Gaspard béni et moi avec lui, et toi, mon âne, avec moi!
Au train dont je vois aller les choses d’ici-bas, qui sait si, en
souvenir de ma chevauchée d’aujourd’hui, sur ma bête évangélique, dom
Pablo--oui, qui sait?--n’aura pas, un jour, en quelque endroit de
Provence, ou dans la grotte d’Evenos, par exemple, sa statue équestre ou
asinestre? i donc! que Gaspard nous attend. Dans la nature, au fond,
tout est supernaturel!» Après cette réflexion, plus profonde qu’elle ne
paraît, dom Pablo n’ajouta rien.
Le lendemain au soir, il faisait son rapport à Gaspard, en présence de
Sanplan, de Bernard et de Jean Lecor; et cela se passait dans la
gloriette du parc où se voyaient encore quelques chaises et un large
divan oriental, restes oubliés d’un riche ameublement. Une lanterne
éclairait Gaspard et son état-major. Pablo disait:
--En échange de la statue[5], je vous apporte la bénédiction des
révérends pères. Cette bénédiction me paraît d’autant mieux convenante
que le parc où nous campons est déjà lui-même, par excellence, ce qu’on
peut appeler un endroit béni. On y trouve toutes sortes de commodités et
d’agréments. Les ruines y sont accueillantes. Les traces d’incendie y
sont roses et bleues. C’est un endroit féerique, un parc enchanté. Quant
à la bénédiction des bons pères, qu’on pourrait trouver superflue,
prenez-la comme une politesse, et sachez que votre statue a déjà fait un
miracle.
[5] La statue de Mlle Clairon est, en effet, dans la grotte du
Saint-Pilon, sans qu’on ait bien su, jusqu’à ce jour, comment elle y
est venue.
--Et quel miracle? dit Sanplan.
--Celui d’arriver au sommet du Saint-Pilon par des chemins
impraticables!... Seulement d’avoir vu une vingtaine de paysans porter,
sur une civière improvisée, ce marbre si lourd jusqu’au sommet de la
montagne par des sentiers étroits et raboteux, au risque de se le
laisser choir sur les orteils ou sur les reins, rien que de les avoir
vus gravir la montagne en geignant et suant, je suais moi-même, et je
redoutais un rhume mortel!... Nous arrivâmes enfin dans la grotte,
au-dessus de l’antique et merveilleuse forêt qui, de là, ne montrant que
ses cimes moutonnantes, semble un vaste champ d’herbe fraîche. J’ai revu
avec satisfaction ce site magnifique; là, j’ai vécu autrefois d’aumônes,
pour mes péchés. Les moines m’ont reconnu et fêté, ignorant ma nouvelle
profession... Et je me réjouis à l’idée que Mlle Clairon fera désormais
des miracles, car elle ne saurait y manquer.
--Vous ne croyez donc pas aux miracles, pour en parler avec tant de
légèreté? demanda Lecor.
--Comment ne croirais-je pas aux miracles, puisque j’en ai fait un
moi-même, et non des moindres?
--Contez-nous donc votre miracle, frère Pablo, dit Sanplan. Je vous jure
que j’y croirai; un miracle de votre façon est bien le seul auquel je
veuille croire, et quelque chose de deux fois prodigieux.
--Vous riez? Pourquoi? dit Jean Lecor gravement; l’ordre habituel de la
nature (et j’en vois la preuve dans les tremblements de terre) peut fort
bien être dérangé par Celui qui en est le maître.
--Celui-là, dit Gaspard, n’a besoin de rien déranger, après coup, de
tout ce qu’il a mis en ordre, puisqu’il sait d’avance quels seront les
effets de l’ordre établi par lui.
--Mais, dit Bernard, il dérange l’ordre, puisqu’il laisse les méchants
gouverner le monde.
--Et puisque, ajouta Sanplan, il laisse les parlements condamner aux
galères les pauvres colporteurs.
--Je conclus, dit Gaspard, qu’il est selon le dessein de la Providence
que les hommes cherchent à installer eux-mêmes la justice sur la terre.
--C’est là, affirma Sanplan, un mérite qu’elle veut leur laisser et
auquel elle reconnaîtra les siens.
--Ainsi soit-il, murmura Pablo.
--Tout en croyant plaisanter, fit Gaspard gravement, tu pourrais bien, ô
Sanplan, avoir dit la vérité.
--Dieu, conclut Pablo, fait bien tout ce qu’il fait. Et notre
entendement n’est pas de taille à le contenir. Mon ami Garo découvrit un
jour la raison pourquoi les chênes ne portent pas de citrouilles. Il fit
cette importante découverte en dormant, réveillé qu’il fut par un gland
qui lui tomba sur le nez et le lui eût aplati, si les glands eussent été
citrouilles.
Sanplan proféra:
--M. de Voltaire a écrit que, lorsque, de deux individus causant
ensemble, l’un ne comprend pas l’autre, c’est que cet autre fait de la
métaphysique, c’est-à-dire s’occupe de choses qui ne peuvent être
vérifiées par nos sens; et il ajoute que si, des deux interlocuteurs,
aucun ne comprend l’autre, c’est alors que tous deux font de la haute
métaphysique.
--C’est justement ce que l’autre jour je disais à mon âne, qui resta
muet, confirma Pablo.
--Il y a pourtant, reprit Sanplan, des choses qui tombent sous mes sens
et que néanmoins je ne peux m’expliquer.
--Et quoi donc, par exemple?
--Mais... tout; simplement tout, dit Sanplan. T’expliques-tu qu’une
femme fasse un enfant?
--Je n’y ai jamais beaucoup réfléchi, avoua Gaspard. Mais je puis
affirmer que cela paraît réel, certain, indiscutablement vrai, prouvé,
historiquement établi, chaque jour, par des faits bien connus et dûment
enregistrés.
Sanplan reprit:
--Qu’une femme fasse un enfant, cela sans doute est surprenant, mais
elle y met du temps; et il me paraît bien plus miraculeux que l’homme
n’y ait jamais employé qu’une petite minute!
--Donc l’homme est bien plus étonnant que la femme, dit Jean Lecor qui
riait copieusement.
--Qu’est-ce qui vous fait rire?
--C’est, dit le poète, de vous voir oublier si aimablement que nous
sommes une modeste réunion de bandits! et c’est de nous voir érigés en
cour d’amour, dans une gloriette qui fut, si je ne me trompe, dédiée à
la déesse Vénus. Regardez le papier (un peu décollé par endroits) qui
orne les murs. On y voit, répété cent fois,--ici, l’image de l’Amour
qui, dans une barque, a pris comme passager le Temps en personne, armé
de sa faulx, avec cette devise: _L’amour fait passer le temps..._
--C’est, ma foi, vrai! et le jeu de mots m’en plaît fort, fit Sanplan.
--Et là, poursuivit Lecor, les rôles sont renversés. Le passager, c’est
l’Amour; et le Temps conduit la barque. Devise: _Le temps fait passer
l’amour_.
--Le jeu de mots, cette fois, déclara Sanplan, me déplaît, parce qu’il
est trop juste, et que, vu mon âge, je commence à en concevoir toute la
rigueur!... Mais nous ne sommes pas ici pour parler d’amour. Que
disions-nous donc?
--Tu philosophais à tort et à travers, dit Gaspard.
--Pablo, dit Sanplan, félicitait Dieu de n’avoir pas fait pousser les
citrouilles sur les arbres, et cela dans le dessein, tout à fait
providentiel, d’épargner au nez de son ami Garo un aplatissement
fâcheux; mais, dans le pays des cocotiers, que dirait le même Pablo, en
voyant que des noix, grosses comme des melons, sont suspendues aux
rameaux des cocotiers?
--Tu devrais, Sanplan, écrire le recueil de tes pensées.
--J’y ai quelquefois songé, mais je me suis résisté.
--Et pourquoi donc?
--Parce que se faire auteur, c’est donner au premier imbécile venu le
droit de déclarer hautement que vous êtes plus bête que lui. Je suis
trop fier pour exercer un métier si humiliant.
--Hélas, dit Lecor, c’est à pareilles humiliations qu’on est
quotidiennement exposé dans mon métier d’acteur. Je m’en console en
pensant que Dieu lui-même doit subir la critique des sots, et qu’il
n’est point d’action humaine, fût-ce la plus pure, qui n’y soit soumise;
et pourtant, la crainte de la critique est peut-être le commencement de
la sagesse et de la conscience. En tous cas, la critique tend à nous
ramener à la modestie. Votre Voltaire, Monsieur Sanplan, n’a-t-il pas
exercé ce métier, si humiliant, d’auteur dramatique?
--Sans doute, dit Sanplan, mais il le put faire avec fierté, parce qu’il
fut en même temps critique lui-même. Et quel critique! Rien n’échappait
à ses traits; il était capable, celui-là, de se défendre _unguibus et
rostro_!... Quant au recueil de mes pensées dont, je le crains, notre
capitaine ne me parle que par aimable moquerie, je crois qu’un libraire
habile en pourrait retirer grand profit, surtout s’il s’occupait de bien
faire savoir que l’auteur est un échappé de bagne; ou s’il s’avisait,
tout simplement, de publier mon ouvrage sous forme d’almanach, attendu
que les almanachs se vendront toujours. Ce sont les meilleurs des
livres, parce qu’ils renseignent brièvement les honnêtes gens, et les
autres, sur les saisons, sur la lune et le soleil, sur les foires et les
travaux des champs. Or, il est plus sage de cultiver son jardin que de
se battre contre un mahométan, parce qu’on est chrétien; ou contre un
chrétien, parce qu’on est mahométan... Il est amusant de songer que ce
qui divise les hommes, c’est leurs opinions sur des choses qu’on ne peut
pas prouver; et voilà bien leur folie.
--Vous parlez d’or, ami Sanplan, dit Pablo. Les guerres les plus
affreuses ont été faites au nom des plus belles religions, des plus
douces, des religions de paix. Et cela démontre que les instincts
sauvages, de meurtre et de guerre, seront toujours plus forts que
l’esprit d’amour.
--Vous concluez un peu vite, ami Pablo, intervint gravement Gaspard...
J’admire, mes amis, en vous écoutant parler folie et sagesse, que
précisément j’aie lu, dans le château où je m’étais réfugié naguère, un
petit ouvrage intitulé: _La loi du sens commun_[6].
[6] On chercherait en vain une édition de cet opuscule portant la date
de 1780. Jean d’Auriol ne recule pas devant les anachronismes. Si ce
petit livre a existé en 1780, il ne paraît pas qu’il ait été
conservé dans les bibliothèques. Quoi qu’il en soit, le texte cité
par Gaspard se retrouve dans _Les Ruines_ de Volney, publiées avant
son voyage en Amérique, après la guerre de l’Indépendance.
--Et de qui cet ouvrage que je n’ai jamais eu dans ma balle? demanda
Sanplan, l’ancien colporteur.
--Il aurait dû s’y trouver, répondit Gaspard. Il est d’un certain comte
de Volney qui avait vingt ans en 1777, et qui, à cet âge-là, avait déjà
appris les langues anciennes, les sciences naturelles et étudié
l’industrie. Il a voyagé en Amérique et soutenu la cause de ce peuple
qui a conquis sa liberté, un peu grâce à l’appui de M. de La Fayette. Ce
Volney a donc publié _La loi du sens commun_. Or, les raisonnements
qu’on y trouve aboutissent à la prédiction d’un avenir de sens commun et
de justice qui est tout à fait selon nos désirs. J’ai copié de ce livre
quelques passages, comme j’ai coutume quand un ouvrage me plaît...
Écoutez-moi ça...
Il tira de sa poche un carnet qu’il feuilleta, y cherchant la citation
annoncée...
--Je commence à croire, ricana Sanplan, que, dans ton château de
Lizerolles, pour le moins aussi enchanté que notre parc de Vaulabelle,
tu n’as pas perdu ton temps. Et la bibliothèque que tu m’as décrite
était, à ce que je vois, une fontaine de Jouvence;... mais voyons ton
grimoire.
--D’abord, dit Gaspard, ce Volney, ami du bon sens, déclare que les
guerres, quand elles sont entreprises par des conquérants, sont des
actes de brigandage, et qu’un conquérant est un voleur, au même titre,
mais plus coupable des milliers de fois, que le pauvre diable qui coupe
une bourse.
--C’est ce que j’ai toujours pensé, déclara Sanplan. Il n’y a d’honnête
que de se défendre contre l’injustice.
--Ce Volney, poursuivit Gaspard, annonce que les peuples, enfin
éclairés, en arriveront sûrement, un jour, à refuser l’obéissance aux
princes de rapine et de meurtre, car rien n’est plus sot, de la part des
peuples, que de consentir à faire leur propre malheur. On accuse Dieu
des souffrances du monde? Accusons-nous plutôt nous-mêmes de nos
malheurs! «Un peuple, dit Volney, s’affranchira bientôt.» Ce Volney
voulait-il, lorsqu’il publia son petit livre, parler de la France? Je ne
sais.
--Et alors?
--Je lis, continua Gaspard: «Il existera sur la terre de grands
individus...»
--De grands hommes, veut-il dire?
--Mais non.
--Comment? Qu’est-ce, en ce cas, ces grands individus?
--Il appelle ainsi des nations unies au point de former comme un seul
corps: «Il existera, dit-il, des corps de nations éclairées et libres...
Il arrivera à l’espèce ce qui arrive à ses éléments; la communication
des lumières d’une portion s’étendra de proche en proche et gagnera le
tout. Par la loi d’imitation, l’exemple d’un premier peuple sera suivi
par les autres; ils adopteront son esprit, ses lois. Les despotes même,
voyant qu’ils ne peuvent plus maintenir leur pouvoir, sans la justice et
la bienfaisance, adouciront leur régime par besoin, par rivalité; et _la
civilisation deviendra générale_. Et il s’établira, de peuple à peuple,
un équilibre de forces qui, les contenant tous dans le respect de leurs
droits réciproques, fera cesser leurs barbares usages de guerre, et
soumettre _à des voies civiles_ le jugement de leurs contestations; et
l’espèce entière deviendra une grande société... jouissant de toute la
félicité... dont la nature humaine est capable.»
--Hum! dit Sanplan, nous ne verrons pas ça demain!
Gaspard reprit sa lecture:
--«Ce grand travail sans doute sera long, parce qu’il faut qu’un même
mouvement se propage dans un corps immense... qu’un peuple puissant et
juste paraisse... La terre attend un peuple législateur; elle le désire,
elle l’appelle... _et mon cœur l’entend!_... Encore un jour, une
réflexion,--et un mouvement immense va naître; un siècle nouveau va
s’ouvrir! siècle d’étonnement pour le vulgaire, de surprise et d’effroi
pour les tyrans, d’affranchissement pour un grand peuple, et d’espérance
pour toute la terre!...»
--Diable! mais, si je comprends bien, dans ce siècle-là, dit Pablo le
sceptique, il n’y aura plus de bandits?
--Rassurez-vous! Il y en aura toujours, dit Gaspard, mais ceux-là
seront, dans un temps pareil, sans excuse, et aussitôt mis hors d’état
de nuire; il en existera; et il y aura encore des essais de guerres,
mais qui, aussitôt que tentées par une nation retardataire, barbare,
rebelle à la vraie justice, seront étouffées par les peuples alliés.
* * * * *
Il se fit un grand silence, entre ces pauvres brigands, traversés d’un
grand rêve...
* * * * *
Gaspard, le premier, rompit ce silence.
--C’est peu croyable, mais c’est beau, dit-il... L’enthousiasme de ce
savant homme vient, pour un moment de passer en nous, mes amis. Nous
avons compris avec son intelligence et senti avec son cœur.
--Et qu’on vienne à présent me dire, fit Sanplan, que le peuple n’entend
rien aux belles pensées!
--Je ne peux m’empêcher, en effet, reprit Gaspard, de trouver bien sots
les princes de la terre, les puissants du monde, qui s’imaginent que le
peuple _ne pense pas_, parce qu’il est muet. Le peuple a l’air de ne
point penser, parce qu’il ne sait pas s’exprimer avec des mots savants,
des mots de livres, mais sa pensée s’agite dans son cœur;--et quand il
la reconnaît dans la parole des grands hommes, il comprend qu’elle est
juste et il sent se délier sa langue... Or çà, je vois que l’ami Pablo
donne des signes d’impatience. N’oublions pas qu’il a un miracle à nous
conter et qu’il brûle de faire briller son éloquence à nos yeux.