Le chevalier Gaspard reçoit, à Lizerolles, un présent digne du sultan
Saladin. Réveillé d’un beau rêve par les sourdes menaces de sa petite
armée, il se voit forcé de reprendre la vie active du partisan.
Le même jour, Gaspard, ayant interrogé le palefrenier, apprit que Mirza
visitait Kalife, chaque jour, à des heures fixes.
--A quelle heure? demanda-t-il.
--Dès que sonne la cloche des repas.
--C’est bien, dit Gaspard. Quand vous me verrez me diriger vers les
écuries, ne me suivez sous aucun prétexte.
Les jours suivants il se mit en observation, aux heures dites, et vit
Mirza s’en aller vers l’écurie, après avoir volé, non sans un regard de
méfiance autour d’elle, une pomme dans des corbeilles, sous un hangar.
Un matin, Gaspard se fit apporter la petite chienne; et, l’ayant mise
sous son bras, il entra avec elle, et les poches bourrées de pommes,
dans l’écurie. Kalife, à son entrée, donna tous les signes d’une
agitation menaçante; mais Mirza ayant jeté un petit jappement, le cheval
s’immobilisa; et, tournant la tête vers Gaspard, le regarda d’un œil
inquiet. Gaspard, alors, lui présentant la mignonne chienne d’une main,
de l’autre lui tendit une pomme. Kalife flaira affectueusement la
chienne et prit la pomme. Ayant continué en secret ce manège pendant
quelques jours, Gaspard demanda que Kalife lui fût amené devant le
perron du château.
Mme de Lizerolles, prévenue, était à sa fenêtre.
Difficilement bridé, sellé, puis maintenu par le valet, Kalife
bondissait, se cabrait, ruait, ondulait, souple, sauvage, magnifique.
Gaspard lui parla; à sa voix le cheval parut se calmer un peu; et le
cavalier, ayant saisi la bride et mis le pied dans l’étrier, fut tout de
suite en selle. Le cheval se mâta d’abord tout debout, comme s’il eût
espéré faire un bond en plein espace. Gaspard lui parlait. La bête, de
nouveau, voulut s’élancer; il la retint, et, d’une main lui flatta
l’encolure. Les quatre pieds trépidants battirent le sol, puis un pied
de devant creusa la terre, fit voler des graviers... Gaspard rendit
doucement la main. Ils partirent, flèches vivantes; s’enfoncèrent,
disparurent sous l’ombre de la longue allée. Peu de temps après, on les
vit revenir au pas. Kalife semblait se complaire à danser sa promenade,
virevoltant vingt fois au gré du cavalier, reprenant un pas tranquille,
l’abandonnant tout à coup pour un trot régulier; puis, à l’ordre du
maître, avec qui il avait fait alliance, il quittait la terre des quatre
pieds à la fois, et, en retombant, se clouait au sol comme un cheval de
bronze.
--Sellez-moi l’alezan! commanda la comtesse enthousiasmée.
Un quart d’heure plus tard, la dame et le cavalier s’éloignaient côte à
côte.
--En vérité, comment avez-vous fait sa conquête? interrogea-t-elle.
--Comme vous avez fait la mienne, madame; par la bonté.
Elle leva, sur l’étrange ami qu’elle s’était donné, un regard où se
lisait un attendrissement.
--Allons voir, dit-elle, pas très loin d’ici, les ruines du château des
Vaulabelle. Il fut à demi détruit par un incendie, il y a quatre ans; je
ne l’ai pas revu encore, car mes amis l’ont quitté sans espoir de
retour, leur fortune ne leur permettant pas de le relever.
Le château des Vaulabelle se dressait à une lieue de Brignoles, sur le
flanc nord des collines au bas desquelles court la route d’Aix. De la
route jusqu’au pied des collines, s’étendait un beau parc qu’entouraient
des murailles surchargées de lierres. Le portail de fer forgé[3]
s’ouvrait non loin de la route. Cette grille était, en son milieu,
surmontée des armes des Vaulabelle, heaume creux et panache, de fer
léger. Les allées du parc empruntaient à l’antiquité des arbres une
majesté de mystère. Çà et là des statues, dont quelques-unes déjà
avaient été mutilées par les enfants, que nulle muraille n’arrête. Au
milieu d’un large rond-point, s’élevait une gloriette enfouie dans des
chèvrefeuilles. Là-haut, sur les premières pentes de la colline sauvage,
chargée de pins, les ruines, au soleil, semblaient roses et dorées. Des
rosiers grimpants envahissaient les fenêtres. On les voyait, d’en bas,
se mirer dans les hautes glaces, à demi-brisées, d’un salon effondré.
Les salles du rez-de-chaussée et les sous-sols avaient été respectés par
le feu. Dans la muraille, au nord, derrière les ruines, une porte
dérobée permettait l’entrée directe dans le bois le plus fourré, le plus
inextricable de tous ceux qu’on peut voir en Provence, et que défendait
une armée de genêts épineux. Admirable lieu de retraite! pensait
Gaspard,--pour des gens qui auraient à fuir trop souvent messieurs de la
maréchaussée.
[3] Ce portail en fer forgé a été transporté à Signes, et orne
l’entrée d’un enclos où il subit malheureusement l’injure des
intempéries et l’insulte des gamins.
Quand les deux cavaliers revinrent de leur excursion:
--Eh bien, que dites-vous, monsieur, des ruines de Vaulabelle?
--Ma foi, madame, le respect me clôt les lèvres.
--Allons, hardi! beau cavalier!... En vérité, vous êtes bien le brigand
le plus déconcertant du monde! Vous, un dompteur de chevaux sauvages,
vous voilà embarrassé pour répondre à une question si simple!
--Ce dompteur, madame, recule à la seule idée de provoquer le froncement
de sourcil d’une femme! Je peux du reste dire ce que je voulais taire et
qui n’est, après tout, qu’une pensée sans application possible à la
déesse dont la bonté me confond... Eh bien, je trouve de pareils lieux
tout à fait propres à l’amour; et ils semblent inutiles dès qu’ils ne
sont plus habités par Adam et Ève--ou par les nymphes chères à M. de
Fénelon.
--C’est très gentil, dit-elle. Vous parlez comme M. de Florian, et il
faudrait être de bien maligne complexion pour reprendre quelque chose à
de si poétiques paroles... Mais prenez garde que voici là-bas un passant
que je soupçonne être un homme de police, car il s’est déjà présenté
chez moi, il y a deux jours, demandant à vous voir; et j’ai chargé mes
gens de l’éconduire. Aujourd’hui, il paraît à la fois se dissimuler et
faire en sorte qu’on le voie.
Gaspard tressaillit en reconnaissant l’ami Sanplan.
--Hélas! madame, je comprends qu’à la seule vue il vous soit suspect,
mais c’est un loyal ami de Gaspard de Besse. J’avais, bien entendu,
gardé jalousement le secret de ma retraite chez vous. Il l’aura deviné,
car mes hommes sont des limiers incomparables; celui-ci surtout.
Souffrez, je vous prie, que, vous ayant accompagnée jusqu’à votre seuil,
je revienne parler à ce diable, meilleur qu’on ne croirait à le voir.
Il fit signe à Sanplan de l’attendre, reconduisit la comtesse, et revint
au galop vers son lieutenant.
Sanplan, à l’approche de Gaspard, secoua tristement la tête:
--Tu as trouvé, paraît-il, tes délices de Capoue! Cela nous sera
funeste, ami Gaspard! Il y a huit jours que, d’après tes promesses, tu
devrais avoir rejoint la troupe. Bernard et moi, Lecor et Pablo, nous
nous efforçons en vain de contenir les mécontents. Tornade a, cette
fois, presque partie gagnée. On t’appelle du joli nom de traître; et, je
dois l’avouer, les apparences sont contre toi. Il faut me suivre à
l’instant. Arriverons-nous encore assez à temps pour remettre les choses
en ordre? Je ne sais, j’en doute... Ah! les femmes!
--Attends-moi là. Es-tu venu à pied?
--Non, Pablo m’a prêté son âne,--qui broute, caché près d’ici.
Gaspard, en un temps de galop, arriva chez la comtesse, à qui il
expliqua l’incident.
--Si cette révolte de vos gens vous libère, je la bénirai, dit-elle.
--Ne l’espérez pas, madame. M. de Mirabeau m’a fait comprendre qu’on
peut dominer, diriger même, une grande révolution: je compte bien venir
à bout d’une mutinerie. J’ai réussi une fois déjà; je réussirai encore,
en pensant à lui... et à vous. Mais permettez-moi d’ajouter un mot: je
jure de renoncer à ma vie aventureuse, le jour où, étant parvenu à
infliger un affront public et sévère aux parlementaires, je pourrai me
croire libéré des engagements pris envers moi-même. Vous m’aiderez à
rendre à la vie régulière, en les faisant pardonner par le roi, les
hommes qui, sur mes ordres, auront travaillé à lui montrer comment sa
magistrature est parfois indigne de Sa Majesté.
--Et alors, en ce cas, monsieur, que deviendrez-vous vous-même?
--Ce qu’il plaira à Sa Majesté, dit Gaspard. Si le Parlement d’Aix était
mon otage, je demanderais pour sa rançon, à mon roi, le châtiment de
certains criminels que le Parlement criminel ne poursuit pas; et si un
châtiment ne m’atteignait pas moi-même... peut-être... Qui sait?
Il se tut, puis baissant la voix:
--Il y a, dans bien des couvents, des pénitents plus coupables que moi.
Elle parut très émue; et, lui tendant la main pour la seconde fois:
--N’exagérons rien, lui dit-elle; il est très vrai que je réprouve vos
moyens d’action, mais je n’irai pas jusqu’à dire que je vous condamne.
Gaspard eut un mouvement de joie.
--J’entends fort bien, poursuivit-elle, que, dès l’instant où vous vous
êtes décidé à agir, à lever et à entretenir une armée sans aucun
subside,--il fallait bien avoir recours à de fâcheux moyens. Ce fut la
conséquence criminelle d’une révolte pardonnable.
--Quelle joie, madame, de vous l’entendre dire, murmura Gaspard.
--Ne vous excusez pas trop en cela; ne vous condamnez pas non plus
vous-même trop sévèrement...
Il la regarda d’un air de détresse, de reconnaissance et d’étonnement
profond. A ce regard elle répondit:
--Vous vous étonnez, je le vois, de trouver en moi un partisan si
déterminé de vos entreprises. C’est que, comme vous et depuis mon
enfance, je m’indigne, et plus passionnément que vous ne sauriez
l’imaginer, contre les déportements de certains gentilshommes; et je
crois qu’il serait temps de leur donner une grande leçon. Vous vous
attaquez à la législation pénale? J’en veux, moi, aux coupables haut
placés qui se permettent toutes les fantaisies, sans qu’on les en fasse
repentir... Je suis une petite-nièce de cette grande dame qui, vers le
milieu du dernier siècle, fut enlevée de vive force par un grand
seigneur, avec l’aide d’une poignée de complices non moins titrés que
lui. Elle fut enlevée, portée de vive force dans un carrosse, et
malmenée, et pourquoi? Parce que M. de Bussy était épris de sa grande
beauté. Du carrosse lancé au galop, elle se jeta dans les buissons
d’épines qui bordaient la route et s’y déchira cruellement le visage;
reprise, elle se débattit; elle n’échappa que par miracle à ce rapt, à
ces odieux malappris qui se piquaient de belles manières; et tous ces
misérables restèrent impunis. Ma grand’tante, leur victime, n’est autre
que Mme de Miramion, amie de Mme de Sévigné, et qui termina sa vie en
pratiquant de si pures vertus, que l’histoire la regardera comme une
sainte. Voilà pourquoi, monsieur, je suis l’amie des philosophes, celle
de M. de Mirabeau, le prisonnier du château d’If. Et voilà pourquoi je
suis l’amie de Gaspard de Besse, vengeur d’un paysan assassiné par des
gentilshommes plus dignes que personne du nom de bandits... Moi-même,
monsieur, ajouta-t-elle avec un air de suprême dignité, moi-même j’ai
connu des offenses assez semblables à celles qu’eut à subir ma grande
aïeule; et cela de la part du gentilhomme dont, à seize ans, je devins,
sans amour, la femme, parce qu’il sut m’y contraindre en usant des
moyens les plus perfides et les plus lâches... Allez donc, monsieur
Gaspard, et que Dieu vous protège!... Allez à vos destinées. Vous êtes
le maître de les rendre plus dignes de la justice que vous rêvez de
servir. Adieu. Remontez à cheval, car Kalife est à vous. Je vous l’offre
en souvenir vivant. Puisse-t-il vous conduire vers une fin plus heureuse
que celle que vous bravez.
Gaspard, sur Kalife, rejoignit Sanplan qui l’attendait, confortablement
assis sur l’âne de dom Pablo, et qui, à la vue de Gaspard, retrouvant sa
bonne humeur, s’écria:
--Mort de ma vie! cette fois, les bornes de la route, pour peu qu’elles
aient lu de bons livres, doivent reconnaître en nous la folie et le bon
sens, l’immortel don Quixotte et l’immortel Sancho!