La chambre de Guillaume occupait toute la largeur de l'hôtel, à
gauche. Ses trois fenêtres ouvraient, l'une sur le bosquet du côté du
Guer, l'autre sur un étroit couloir que bordait le mur de clôture, au
delà duquel il y avait un chemin, et l'autre sur la cour pavée que
prolongeait, séparé par un escalier, un potager montant.
Même en hiver, la domestique avait l'ordre de laisser les fenêtres
ouvertes et de ne fermer que les contrevents. Guillaume aimait à
respirer très tard l'air de la nuit, il jouissait d'écouter les bruits
rares du port et des rues. Presque tous étaient habituels et connus.
Il s'y laissait bercer, assis dans son fauteuil de paille, la bougie
éteinte, la tête renversée, les yeux clos.
Ce Breton épais, à la carrure de garde-chasse, était doué, comme
beaucoup de sa race, d'une sensibilité féminine. Il se reposait dans
des rêves vagues, qu'il n'aurait pu raconter, tellement ils étaient
inconsistants, fous quelquefois. Et puis, une rumeur inexpliquée
s'élevait, un cri d'animal que la distance rendait étrange: il se
redressait en sursaut, pris de peur, les pommettes rouges. Toutes les
superstitions du vieux pays vivaient dans les dessous de son âme. Il
allumait la bougie, fermait les fenêtres, et se couchait.
Ce soir-là, il alla droit à la cheminée, alluma le bougeoir, et le
posa sur le bureau à étagère, en vieil acajou, dont les plaques se
soulevaient par endroits. Au fond d'une case, derrière une boîte de
plumes, il saisit une clef, et la fit tourner dans la serrure d'un des
gros tiroirs pendus au-dessous de la table du meuble.
Dehors, un bruit comme d'une infinité de clochettes d'une sonorité
adoucie. Guillaume écouta. C'était la pluie sur les toits et sur les
feuilles. «Un grain amené par la marée, pensa-t-il. Ça ne m'étonne
pas. On étouffe.» Il se leva, poussa les contrevents de la fenêtre
ouverte sur la ruelle sablée, et respira profondément. Il essaya de
boire lentement, à pleins poumons, l'air d'orage qui soufflait, chaud
et pourtant mélangé de courants froids, imprégné d'odeurs de goëmon et
de fruits mûrs. Des sensations lointaines lui revinrent. Son cœur
battit plus vite sous la poussée de l'imagination qu'il espérait
calmer. Des gouttes d'eau, lourdes comme la grêle, fouettèrent le mur,
éclaboussant la fenêtre. Guillaume se retira, et revint s'asseoir
devant le meuble. Sa main plongea dans le tiroir, et saisit une
photographie et un papier d'un doigt de long. La photographie, c'était
celle de Simone à cinq ans; le papier, c'était la ligne écrite sur la
plage de Sainte-Brelade.
Il les posa devant lui, et appuya sa tête brûlante dans ses mains. Il
aurait voulu, à l'aide de ces deux documents incomplets, se
représenter Simone, telle qu'il l'avait entrevue à la procession de la
Clarté. Et il arrivait bien à grandir cette petite fille en robe
courte, l'air espiègle, assise les jambes croisées sur un banc, et
tenant sa poupée sur le bras; il modelait cette taille, nouait les
cheveux blonds, devenus châtains, derrière la nuque, se souvenait du
chapeau de feutre à voile blanc. Mais la pensée de ces yeux qu'il
n'avait pas rencontrés? Mais l'âme, les goûts, les rêves de la jeune
fille? Le son de cette voix qu'il n'avait plus entendue depuis des
années? Que savait-il de tout cela? La ligne d'écriture était nette,
ferme, révélatrice d'une volonté déjà formée. Mais le reste, le sens
vrai de ces mots qui ne disaient rien par eux-mêmes, et n'avaient que
le sens mystérieux des reliques? Oh! qui le lui dirait?
Que cela était poignant, de constater une séparation si complète!
Comme il se sentait étranger, lui, le père, à cette enfant qui était
la sienne!
Il se rappelait le jour où Simone avait été conduite chez le
photographe, à Tréguier, un mardi. On avait fait, la veille au soir,
trente papillotes avec les cheveux blonds, et la petite avait dormi
avec une résille blanche de la mère... Chez le photographe, en haut
d'une rue, on voyait des photographies de la cathédrale avec des
légendes en lettres rouges... Il s'était écrié: «La jolie enfant!»
C'était un Parisien, qui ne fit que passer en Bretagne. Madame
Corentine souriait, et la grand'mère pleurait presque d'orgueil.
Celle-ci avait dit, au moment grave de la pose: «Regardez bien,
mignonne, l'oiseau qui va sortir de la boîte.» Et l'étonnement,
l'attente ravie de cinq ans qui vont voir voler un oiseau, s'était à
jamais fixé sur le portrait...
Et voilà qu'elle avait quinze ans!
N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlât d'elle?
Il hésitait. Il s'était si souvent défendu de toucher à cette relique
du passé, où le souvenir de sa fille n'était ni le seul évoqué ni le
plus poignant. Il se rendait compte, avec tant de certitude, que ce
soir, comme bien des soirs, le regret de Simone, l'amour de Simone,
enveloppait un autre regret et un autre amour.
La pluie avait pris une sorte d'allure régulière. Elle tombait plus
fine et plus serrée, avec un balancement de feuillages chancelants,
ployés en tous sens, ivres de bien-être sous l'ondée.
Guillaume fouilla dans le tiroir, écarta une liasse de titres et
d'actes serrés par une sangle à boucle, et, dessous, prit un album de
dessin, relié en toile grise. Les bords du papier avaient jauni,
l'intérieur s'était piqué. Depuis dix ans, l'album avait dormi là,
point oublié, mais redouté, comme un ami qui en sait trop long et
qu'on évite.
D'une main tremblante, Guillaume l'ouvrit. Il n'y avait pas de dessin,
mais cinq ou six pages couvertes d'une écriture rapide, capricieuse,
avec des enroulements majuscules suivis de petits caractères à peine
formés.
Il s'en échappa un parfum très ancien, comme une odeur décolorée,
douce pourtant. Guillaume fut tenté de baiser la page. Il passa la
main sur son front, et lut:
«Mon mari m'a demandé de recueillir les mots et hauts faits de
Simone, notre fille, âgée de trois ans et sept mois. Bien
volontiers. J'en suis flattée, étant la mère de cet amour. Les
dames d'ici prétendent qu'elle me ressemble. Moi, je lui trouve
les yeux de son père quand il est bon avec moi, c'est-à-dire à
l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle a plus d'esprit que tout
Lannion ensemble. Nous l'adorons. Je puis le dire ici, puisque ce
petit cahier est pour nous deux, tout au plus pour nous trois.
Guillaume assure que j'y mettrai des folies. Alors, ça sera pour
nous deux.»
Oui, il se souvenait! Il avait dit, un soir, dans cette même chambre,
comme ils revenaient d'endormir ensemble Simone: «Vous devriez écrire
ce que dit de drôle cette petite. Quand nous serons vieux et qu'elle
sera grande, cela nous rajeunira tous de la retrouver ainsi.»
Corentine n'avait pas voulu écrire devant son mari. Mais le lendemain,
avant le déjeuner, l'album était acheté, la première page écrite. Ils
étaient restés à la lire. Ils étaient descendus en retard, et madame
Jeanne les avait grondés.
«Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, je couchais
Simone. Elle avait le cœur gros, parce que le chat était mort
dans la journée. «Maman, est-ce que je ne le verrai plus
jamais?--Non.--Peut-être qu'il est dans le paradis?--Mais non, tu
sais bien que le paradis est pour les hommes.--Alors, maman, les
chats qui sont morts, ils n'ont donc pas, comme nous, une petite
chose qui monte?» Et puis, Simone, se trouvant en veine de
philosophie et de pensées sérieuses, a montré du doigt de grosses
immortelles, que ma belle-mère cultive et dont elle remplit
ensuite les vases des cheminées: «Maman, ces fleurs-là, c'est
béni?--Pas du tout. Quelle idée?--Pas même le cœur?» Nous avons
trouvé cela très remarquable, son papa et moi.
«_8 juillet._--Sommes allés nous promener tous trois, en
cabriolet, sous prétexte de visiter une vieille tante. Simone
était en rose, ce qui lui va bien, et entre nous deux, ce qui
nous ravit toujours. Elle saluait de la tête, à droite et à
gauche. Personne ne passait dans la campagne. «Que fais-tu,
petite?--Je salue le blé, maman, il me dit bonjour.» En effet, de
tous côtés, les champs s'inclinaient sous le vent. Moi, je n'ai
pu me retenir d'embrasser Simone. Son père non plus, et à la même
place. Ce qui m'a touché le cœur. Il y a des jours où il ne
l'eût pas fait.»
Mon Dieu! que ces choses, tracées d'une plume légère, s'enfonçaient
cruellement dans l'âme! Comme il y retrouvait, avec un peu de l'enfant
dont elles parlaient, tout le charme de la jeune femme d'alors, son
esprit vif, sa vie débordante, et cette note d'amour, hélas!... Il ne
croyait pas que l'album fût si plein de son nom et de celui de
Corentine. Elle avait cru aussi, la petite plume fine courant sur les
feuillets blancs, y mettre surtout des pensées de Simone. Et ces
souvenirs de jeune mère étaient surtout des mémoires de jeune femme.
Et c'était lui, à dix années de là, qui découvrait, le cœur saignant
de regrets, pourquoi l'idée leur avait tant plu de conserver des mots
de petite fille. Leur amour les enchâssait, les soulevait, les
emportait, comme le courant du Guer charrie des algues roses.
Cette femme, avait-il su la guider, s'était-il appliqué à la former, à
modérer ce qu'il y avait d'excessif dans son désir de plaire et de
puéril dans sa vanité de jolie fille adulée? Non, il n'avait su
qu'adorer, excuser, approuver quelquefois les impertinences qu'elle se
croyait permises. Il s'était mis à la servir, comme il servait sa
mère, combattu entre ces deux natures qui se repoussaient, faible
entre elles deux très fortes, jusqu'au jour où sa trop longue
faiblesse s'était changée en sévérité outrée. Les premières années
avaient été pleines de ce bonheur lâche, presque coupable, les autres
d'accès de fermeté tardive et parfois excessive.
Le sentiment de ce qui lui avait manqué l'étreignait en ce moment. Il
voyait ce qu'il aurait fallu être avec cette femme si heureusement
douée, mais à peine élevée: un maître indulgent, un conseiller tendre
qui, peu à peu, en aurait imposé, par la douce raison persévérante, à
cette nature d'impulsion et de caprice. L'expérience était finie,
finie et manquée.
Il reprit la lecture:
«Aujourd'hui 22 août, la petite pleurait sur la plage de
Trestrao. Nous étions allés voir mon père. Moi, je n'ai pu la
consoler. Guillaume l'a emmenée; il a, du bout de sa canne,
dessiné sur le sable un oiseau, le bec ouvert, et il a dit:
«Regarde le rossignol, Simone, comme il est gai. Il chante
toujours. Fais comme lui.» Elle a promis. Le soir, nous
repassions au même endroit, et nous avions oublié l'oiseau
consolateur. Simone s'est approchée de son père, lui a pris la
main, comme elle sait faire, avec ses yeux levés, câlins: «Allez,
mon petit papa, j'ai eu grande envie de pleurer tantôt, une autre
fois, mais j'ai pensé au rossignol. Et alors, au lieu de pleurer,
j'ai chanté.» Jamais je n'aurais inventé ce moyen-là. Guillaume a
une sorte d'intuition naïve de ce qui convient aux enfants, de
leurs goûts, de leurs jeux. Il est plus près d'eux que moi.
«... Oh! ce matin, ce matin! Dans notre chambre, Simone jouait.
Elle s'est interrompue, tout à coup: «Maman, je voudrais bien une
chose!--Quoi donc?--Maman, je voudrais bien être jumelle!» J'ai
regardé Guillaume. C'est bon, la vie, quand on s'aime encore.»
Guillaume L'Héréec ferma l'album, lentement. Deux larmes tombèrent sur
la couverture grise. Il ne voyait plus ni le bureau ni le tiroir
ouvert. Il la voyait, elle, la reine blonde de Perros, avec ses jolis
yeux bleus et ce rire perpétuel qui leur avait été fatal, mais qui
avait mis tant de joie dans la maison. Il sanglotait d'amour et de
regret. Dans sa soif inapaisée de tendresse, il étendit les bras de
toute leur longueur, il les ramena frémissants, tout doucement, sur sa
poitrine, comme s'il allait presser cette tête charmante. Puis, quand
ils touchèrent le corps, brusquement il fut secoué d'un frisson.
--Je suis fou! dit-il.
Autour de la chambre, il regarda avec effarement les chaises
immobiles, alignées le long du mur, l'armoire, le lit qui avait été le
leur. Une souffrance nouvelle sortait de toutes ces choses. La pluie
continuait de tomber avec un murmure monotone, d'une tristesse
immense, traversé par la plainte aiguë des rafales qui se brisaient
aux angles.
Il écoutait, et il s'entendit appeler:
--Guillaume!
Il se leva, l'oreille tendue vers la fenêtre.
Quelqu'un appela de nouveau dans la nuit:
--Guillaume!
Cette fois, il courut à la fenêtre. La voix était celle qui n'avait
plus retenti dans la maison depuis dix ans. Il la reconnut au
battement de son cœur. D'où venait-elle? Que voulait-elle de lui? Il
se demanda s'il ne rêvait pas. Pour s'en assurer, il tâta de ses deux
mains les bordures de granit de la fenêtre. L'impression du froid et
de l'humidité le saisit. Non, ce n'était pas une création de son
esprit malade. Il se pencha. L'allée était déserte. La pluie fouettait
les arbres. De l'autre côté du mur, dans le crépitement des gouttes
d'eau, il ne pouvait distinguer aucun bruit de pas. Il chercha du
regard, dans le noir uniforme de la nuit, comme si les yeux de femme
avaient dû luire. Et il voulut crier.
--Guillaume! répéta la voix, timide, implorante, comme épuisée de
souffrance.
Il voulut crier. Il essaya. Un son rauque sortit de sa gorge. Alors il
ne comprit qu'une chose, c'est qu'elle allait s'éloigner. Une pensée
le traversa jusqu'aux moelles: courir, puisque c'était elle, courir et
quoi qu'elle demandât, quoi qu'elle voulût, l'enlever grelottante de
dessous l'averse, l'emporter dans ses bras, lui ouvrir la maison, la
réchauffer contre son cœur et la couvrir de baisers, et puis revivre
avec elle, revivre les années d'autrefois... Toute sa jeunesse était
retrouvée, puisque Corentine l'appelait, et c'étaient ses vingt ans
qui se jetaient au-devant d'elle, éperdument.
Et à tâtons, à travers le grand escalier qui craquait, étonné d'être
troublé à cette heure-là, il descendit. Il arriva devant la porte du
jardin. Elle était verrouillée. Il enleva les verrous. Elle était
encore fermée à clé, et la clé avait été enlevée.
Il retourna sur ses pas, pour sortir par la cour, à l'autre extrémité
du vestibule.
La porte du salon s'ouvrit, et il se trouva face à face avec sa mère.
Madame Jeanne, un bougeoir à la main, pâle, les traits accentués
encore par la lumière rapprochée de son visage, avait cet air de
statue sévère qui en imposait à Guillaume, dans sa petite enfance.
--Qu'y a-t-il donc? fit-elle.
--Vous n'avez pas entendu?
--Peut-être avant vous. Mais j'espère que vous n'y allez pas?
Elle disait cela avec un tel accent de mépris qu'il eut presque honte
de répondre.
--Je ne puis pas ne pas y aller. Elle m'appelle. J'ai trouvé la porte
fermée, j'irai par l'autre!
--Inutile, elles sont toutes fermées. J'avais prévu...
--Vous aviez...
--Non, vous n'irez pas!
Tout hors de lui, il s'avança dans le vestibule. Mais elle se jeta
au-devant, les deux mains étendues, barrant le couloir.
--Non, vous n'irez pas! dit-elle, la voix sourde, les yeux étincelants
d'une volonté impérieuse habituée à se faire obéir.
Guillaume pouvait, d'un mouvement, écarter l'obstacle.
Cependant il s'arrêta. Et sa mère reprit:
--Je ne veux pas! Dieu merci, je veille sur votre honneur et sur le
mien. Je ne veux pas qu'on vous voie courir après une femme que vous
avez chassée, qui a fait la ruine de votre maison, que vous avez
traînée devant les tribunaux. A quoi pensez-vous donc?
Elle le prit par la main, et l'entraîna dans le salon.
--Venez, Guillaume, dit-elle.
Elle le conduisit au fond de l'appartement, le fit asseoir à côté
d'elle, sur le canapé dont le bois contourné s'enlevait, comme une
tache, sur la tapisserie.
Au moment où elle s'asseyait, ils crurent entendre la voix qui
appelait encore, faible, de l'autre côté, là-bas. La pauvre Corentine
avait dû faire le tour, sous la pluie battante, de cette maison qui
avait été la sienne, et où elle demandait à rentrer. Elle suppliait
encore. Madame Jeanne sentit dans ses mains la main de Guillaume qui
cherchait à se dégager. Elle le retint. Tous deux tressaillirent. Il y
eut un silence. Si la voix jetait un nouveau cri dans la nuit, madame
Jeanne devinait que Guillaume allait lui échapper. Tout était retombé
dans le silence. Les gouttières seules chantaient par saccades.
--Vous pouvez encore passer par la fenêtre, et escalader le mur pour
aller retrouver cette femme, dit-elle. C'est votre seule ressource.
J'ai tout fermé. Allez donc, Guillaume, je vous laisse libre. On
racontera cela demain, dans Lannion. Seulement, moi, je ne serai plus
là pour l'entendre. Je serai retournée à Tréguier.
En parlant, elle lui avait lâché la main.
Il ne bougea pas. La tête baissée, il pleurait. De grosses larmes
roulaient sur sa barbe.
Le voyant à demi vaincu, elle changea de ton subitement. Sa tendresse
maternelle, tout à l'heure irritée et violente, se fit caressante. La
femme très bonne sous cette rude écorce reparut. Elle passa le bras
autour du cou de son fils.
--Mon Guillaume, dit-elle, je vous rends un immense service. Restez
près de moi. Écoutez-moi. Tout ceci n'est qu'une comédie de plus. Je
l'ai vue, moi, tantôt, celle qui rôde ce soir autour de la maison.
--Comment, vous l'avez...
--Oui, elle est venue ici.
--Vous l'avez chassée?
--J'en avais le droit, je pense! Elle venait mendier. Elle cherchait à
me tromper, elle voulait...
Il répéta, avec une pitié profonde:
--Vous l'avez chassée! Pauvre femme!
Et, suivant le même rêve inquiet, il demanda:
--A-t-elle beaucoup changé?
Madame L'Héréec répondit évasivement:
--Je ne sais pas. Je l'ai à peine regardée. Elle était assez mal
vêtue.
--Vous croyez que c'était cela! O mon Dieu! mon Dieu!
Il cacha sa tête dans ses mains, pleurant comme un enfant.
Madame Jeanne se fit extrêmement douce, et, penchée au-dessus des
grosses épaules de Guillaume, l'aile de sa coiffe frôlant les cheveux
de l'homme accablé de douleur et pleurant d'amour, elle dit:
--Vous auriez voulu lui donner, n'est-ce pas? Je devine votre pensée.
Je connais votre cœur. Mais ce cœur, mon pauvre enfant, vous vous
êtes repenti déjà de l'avoir suivi. Est-ce que je ne l'avais pas
prévu, moi, ce qui est arrivé? Vous étiez trop bon, trop faible. Vous
avez laissé cette femme prendre un empire si grand sur vous, qu'en
très peu d'années elle a tout compromis. Elle n'a été ni sage ni
sérieuse, pour ne pas dire plus. Vous le savez bien. Elle nous a
conduits à la gêne, elle qui n'avait que peu de chose, nous qui lui
donnions tout. Il a fallu lui rendre encore sa dot intacte, sa dot
qu'elle avait dix fois dépensée. Qu'est-ce que vous lui devez donc, je
vous le demande? Et que voudriez-vous lui donner encore, à elle qui
nous a presque ruinés?... Allez, il n'y avait pas autre chose à faire
que ce que j'ai fait. J'ai agi comme votre meilleure amie, en nous
défendant tous deux, en protégeant ce qui nous reste, mon enfant:
notre honneur qui aurait pu être compromis, et le peu de tranquillité
que nous avons acheté bien cher.
Il se leva sans répondre. Elle le retint par le bras, en faisant signe
d'écouter. Des gouttes de pluie espacées heurtaient encore les vitres.
C'était, avec le gloussement régulier des gouttières, tout ce qui
emplissait le silence de la nuit. Madame Jeanne essaya de sourire.
--Vous voyez, dit-elle, il n'y a plus rien!
Elle attendait un de ces mots qui finissaient toujours les
explications entre eux: «Je vous remercie, mère, vous avez eu raison»,
moins encore, une de ces plaintes qui annoncent l'acceptation, déjà
consentie au fond, des rigueurs de la vie. Mais non. Elle avait bien
pu empêcher Guillaume d'ouvrir une fenêtre et de rejoindre sa femme.
Mais son action avait été toute physique. Elle avait bénéficié d'une
longue déférence à ses volontés. Rien de plus. Entre elle et son fils
il n'y avait eu aucune rencontre de pensée, même un moment. Il la
regardait, les yeux vides de toute émotion filiale et de toute
réponse, seulement pour voir si elle avait tout dit.
Alors elle se troubla. Elle se leva à son tour, lui jeta les bras
autour du cou, en répétant comme une invocation:
--Mon Guillaume! mon Guillaume!
Il la laissa l'embrasser, et sortit sans rien dire.
Quand il eut disparu, elle alla jusqu'à la porte du salon, à petits
pas, anxieuse, un sentiment de défaite dans l'âme. Elle écouta une
minute, et revint au canapé, honteuse de ce rôle d'espion. Guillaume
était remonté dans sa chambre.