XIV

La chambre de Guillaume occupait toute la largeur de l'hôtel, à

gauche. Ses trois fenêtres ouvraient, l'une sur le bosquet du côté du

Guer, l'autre sur un étroit couloir que bordait le mur de clôture, au

delà duquel il y avait un chemin, et l'autre sur la cour pavée que

prolongeait, séparé par un escalier, un potager montant.

Même en hiver, la domestique avait l'ordre de laisser les fenêtres

ouvertes et de ne fermer que les contrevents. Guillaume aimait à

respirer très tard l'air de la nuit, il jouissait d'écouter les bruits

rares du port et des rues. Presque tous étaient habituels et connus.

Il s'y laissait bercer, assis dans son fauteuil de paille, la bougie

éteinte, la tête renversée, les yeux clos.

Ce Breton épais, à la carrure de garde-chasse, était doué, comme

beaucoup de sa race, d'une sensibilité féminine. Il se reposait dans

des rêves vagues, qu'il n'aurait pu raconter, tellement ils étaient

inconsistants, fous quelquefois. Et puis, une rumeur inexpliquée

s'élevait, un cri d'animal que la distance rendait étrange: il se

redressait en sursaut, pris de peur, les pommettes rouges. Toutes les

superstitions du vieux pays vivaient dans les dessous de son âme. Il

allumait la bougie, fermait les fenêtres, et se couchait.

Ce soir-là, il alla droit à la cheminée, alluma le bougeoir, et le

posa sur le bureau à étagère, en vieil acajou, dont les plaques se

soulevaient par endroits. Au fond d'une case, derrière une boîte de

plumes, il saisit une clef, et la fit tourner dans la serrure d'un des

gros tiroirs pendus au-dessous de la table du meuble.

Dehors, un bruit comme d'une infinité de clochettes d'une sonorité

adoucie. Guillaume écouta. C'était la pluie sur les toits et sur les

feuilles. «Un grain amené par la marée, pensa-t-il. Ça ne m'étonne

pas. On étouffe.» Il se leva, poussa les contrevents de la fenêtre

ouverte sur la ruelle sablée, et respira profondément. Il essaya de

boire lentement, à pleins poumons, l'air d'orage qui soufflait, chaud

et pourtant mélangé de courants froids, imprégné d'odeurs de goëmon et

de fruits mûrs. Des sensations lointaines lui revinrent. Son cœur

battit plus vite sous la poussée de l'imagination qu'il espérait

calmer. Des gouttes d'eau, lourdes comme la grêle, fouettèrent le mur,

éclaboussant la fenêtre. Guillaume se retira, et revint s'asseoir

devant le meuble. Sa main plongea dans le tiroir, et saisit une

photographie et un papier d'un doigt de long. La photographie, c'était

celle de Simone à cinq ans; le papier, c'était la ligne écrite sur la

plage de Sainte-Brelade.

Il les posa devant lui, et appuya sa tête brûlante dans ses mains. Il

aurait voulu, à l'aide de ces deux documents incomplets, se

représenter Simone, telle qu'il l'avait entrevue à la procession de la

Clarté. Et il arrivait bien à grandir cette petite fille en robe

courte, l'air espiègle, assise les jambes croisées sur un banc, et

tenant sa poupée sur le bras; il modelait cette taille, nouait les

cheveux blonds, devenus châtains, derrière la nuque, se souvenait du

chapeau de feutre à voile blanc. Mais la pensée de ces yeux qu'il

n'avait pas rencontrés? Mais l'âme, les goûts, les rêves de la jeune

fille? Le son de cette voix qu'il n'avait plus entendue depuis des

années? Que savait-il de tout cela? La ligne d'écriture était nette,

ferme, révélatrice d'une volonté déjà formée. Mais le reste, le sens

vrai de ces mots qui ne disaient rien par eux-mêmes, et n'avaient que

le sens mystérieux des reliques? Oh! qui le lui dirait?

Que cela était poignant, de constater une séparation si complète!

Comme il se sentait étranger, lui, le père, à cette enfant qui était

la sienne!

Il se rappelait le jour où Simone avait été conduite chez le

photographe, à Tréguier, un mardi. On avait fait, la veille au soir,

trente papillotes avec les cheveux blonds, et la petite avait dormi

avec une résille blanche de la mère... Chez le photographe, en haut

d'une rue, on voyait des photographies de la cathédrale avec des

légendes en lettres rouges... Il s'était écrié: «La jolie enfant!»

C'était un Parisien, qui ne fit que passer en Bretagne. Madame

Corentine souriait, et la grand'mère pleurait presque d'orgueil.

Celle-ci avait dit, au moment grave de la pose: «Regardez bien,

mignonne, l'oiseau qui va sortir de la boîte.» Et l'étonnement,

l'attente ravie de cinq ans qui vont voir voler un oiseau, s'était à

jamais fixé sur le portrait...

Et voilà qu'elle avait quinze ans!

N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlât d'elle?

Il hésitait. Il s'était si souvent défendu de toucher à cette relique

du passé, où le souvenir de sa fille n'était ni le seul évoqué ni le

plus poignant. Il se rendait compte, avec tant de certitude, que ce

soir, comme bien des soirs, le regret de Simone, l'amour de Simone,

enveloppait un autre regret et un autre amour.

La pluie avait pris une sorte d'allure régulière. Elle tombait plus

fine et plus serrée, avec un balancement de feuillages chancelants,

ployés en tous sens, ivres de bien-être sous l'ondée.

Guillaume fouilla dans le tiroir, écarta une liasse de titres et

d'actes serrés par une sangle à boucle, et, dessous, prit un album de

dessin, relié en toile grise. Les bords du papier avaient jauni,

l'intérieur s'était piqué. Depuis dix ans, l'album avait dormi là,

point oublié, mais redouté, comme un ami qui en sait trop long et

qu'on évite.

D'une main tremblante, Guillaume l'ouvrit. Il n'y avait pas de dessin,

mais cinq ou six pages couvertes d'une écriture rapide, capricieuse,

avec des enroulements majuscules suivis de petits caractères à peine

formés.

Il s'en échappa un parfum très ancien, comme une odeur décolorée,

douce pourtant. Guillaume fut tenté de baiser la page. Il passa la

main sur son front, et lut:

«Mon mari m'a demandé de recueillir les mots et hauts faits de

Simone, notre fille, âgée de trois ans et sept mois. Bien

volontiers. J'en suis flattée, étant la mère de cet amour. Les

dames d'ici prétendent qu'elle me ressemble. Moi, je lui trouve

les yeux de son père quand il est bon avec moi, c'est-à-dire à

l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle a plus d'esprit que tout

Lannion ensemble. Nous l'adorons. Je puis le dire ici, puisque ce

petit cahier est pour nous deux, tout au plus pour nous trois.

Guillaume assure que j'y mettrai des folies. Alors, ça sera pour

nous deux.»

Oui, il se souvenait! Il avait dit, un soir, dans cette même chambre,

comme ils revenaient d'endormir ensemble Simone: «Vous devriez écrire

ce que dit de drôle cette petite. Quand nous serons vieux et qu'elle

sera grande, cela nous rajeunira tous de la retrouver ainsi.»

Corentine n'avait pas voulu écrire devant son mari. Mais le lendemain,

avant le déjeuner, l'album était acheté, la première page écrite. Ils

étaient restés à la lire. Ils étaient descendus en retard, et madame

Jeanne les avait grondés.

«Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, je couchais

Simone. Elle avait le cœur gros, parce que le chat était mort

dans la journée. «Maman, est-ce que je ne le verrai plus

jamais?--Non.--Peut-être qu'il est dans le paradis?--Mais non, tu

sais bien que le paradis est pour les hommes.--Alors, maman, les

chats qui sont morts, ils n'ont donc pas, comme nous, une petite

chose qui monte?» Et puis, Simone, se trouvant en veine de

philosophie et de pensées sérieuses, a montré du doigt de grosses

immortelles, que ma belle-mère cultive et dont elle remplit

ensuite les vases des cheminées: «Maman, ces fleurs-là, c'est

béni?--Pas du tout. Quelle idée?--Pas même le cœur?» Nous avons

trouvé cela très remarquable, son papa et moi.

«_8 juillet._--Sommes allés nous promener tous trois, en

cabriolet, sous prétexte de visiter une vieille tante. Simone

était en rose, ce qui lui va bien, et entre nous deux, ce qui

nous ravit toujours. Elle saluait de la tête, à droite et à

gauche. Personne ne passait dans la campagne. «Que fais-tu,

petite?--Je salue le blé, maman, il me dit bonjour.» En effet, de

tous côtés, les champs s'inclinaient sous le vent. Moi, je n'ai

pu me retenir d'embrasser Simone. Son père non plus, et à la même

place. Ce qui m'a touché le cœur. Il y a des jours où il ne

l'eût pas fait.»

Mon Dieu! que ces choses, tracées d'une plume légère, s'enfonçaient

cruellement dans l'âme! Comme il y retrouvait, avec un peu de l'enfant

dont elles parlaient, tout le charme de la jeune femme d'alors, son

esprit vif, sa vie débordante, et cette note d'amour, hélas!... Il ne

croyait pas que l'album fût si plein de son nom et de celui de

Corentine. Elle avait cru aussi, la petite plume fine courant sur les

feuillets blancs, y mettre surtout des pensées de Simone. Et ces

souvenirs de jeune mère étaient surtout des mémoires de jeune femme.

Et c'était lui, à dix années de là, qui découvrait, le cœur saignant

de regrets, pourquoi l'idée leur avait tant plu de conserver des mots

de petite fille. Leur amour les enchâssait, les soulevait, les

emportait, comme le courant du Guer charrie des algues roses.

Cette femme, avait-il su la guider, s'était-il appliqué à la former, à

modérer ce qu'il y avait d'excessif dans son désir de plaire et de

puéril dans sa vanité de jolie fille adulée? Non, il n'avait su

qu'adorer, excuser, approuver quelquefois les impertinences qu'elle se

croyait permises. Il s'était mis à la servir, comme il servait sa

mère, combattu entre ces deux natures qui se repoussaient, faible

entre elles deux très fortes, jusqu'au jour où sa trop longue

faiblesse s'était changée en sévérité outrée. Les premières années

avaient été pleines de ce bonheur lâche, presque coupable, les autres

d'accès de fermeté tardive et parfois excessive.

Le sentiment de ce qui lui avait manqué l'étreignait en ce moment. Il

voyait ce qu'il aurait fallu être avec cette femme si heureusement

douée, mais à peine élevée: un maître indulgent, un conseiller tendre

qui, peu à peu, en aurait imposé, par la douce raison persévérante, à

cette nature d'impulsion et de caprice. L'expérience était finie,

finie et manquée.

Il reprit la lecture:

«Aujourd'hui 22 août, la petite pleurait sur la plage de

Trestrao. Nous étions allés voir mon père. Moi, je n'ai pu la

consoler. Guillaume l'a emmenée; il a, du bout de sa canne,

dessiné sur le sable un oiseau, le bec ouvert, et il a dit:

«Regarde le rossignol, Simone, comme il est gai. Il chante

toujours. Fais comme lui.» Elle a promis. Le soir, nous

repassions au même endroit, et nous avions oublié l'oiseau

consolateur. Simone s'est approchée de son père, lui a pris la

main, comme elle sait faire, avec ses yeux levés, câlins: «Allez,

mon petit papa, j'ai eu grande envie de pleurer tantôt, une autre

fois, mais j'ai pensé au rossignol. Et alors, au lieu de pleurer,

j'ai chanté.» Jamais je n'aurais inventé ce moyen-là. Guillaume a

une sorte d'intuition naïve de ce qui convient aux enfants, de

leurs goûts, de leurs jeux. Il est plus près d'eux que moi.

«... Oh! ce matin, ce matin! Dans notre chambre, Simone jouait.

Elle s'est interrompue, tout à coup: «Maman, je voudrais bien une

chose!--Quoi donc?--Maman, je voudrais bien être jumelle!» J'ai

regardé Guillaume. C'est bon, la vie, quand on s'aime encore.»

Guillaume L'Héréec ferma l'album, lentement. Deux larmes tombèrent sur

la couverture grise. Il ne voyait plus ni le bureau ni le tiroir

ouvert. Il la voyait, elle, la reine blonde de Perros, avec ses jolis

yeux bleus et ce rire perpétuel qui leur avait été fatal, mais qui

avait mis tant de joie dans la maison. Il sanglotait d'amour et de

regret. Dans sa soif inapaisée de tendresse, il étendit les bras de

toute leur longueur, il les ramena frémissants, tout doucement, sur sa

poitrine, comme s'il allait presser cette tête charmante. Puis, quand

ils touchèrent le corps, brusquement il fut secoué d'un frisson.

--Je suis fou! dit-il.

Autour de la chambre, il regarda avec effarement les chaises

immobiles, alignées le long du mur, l'armoire, le lit qui avait été le

leur. Une souffrance nouvelle sortait de toutes ces choses. La pluie

continuait de tomber avec un murmure monotone, d'une tristesse

immense, traversé par la plainte aiguë des rafales qui se brisaient

aux angles.

Il écoutait, et il s'entendit appeler:

--Guillaume!

Il se leva, l'oreille tendue vers la fenêtre.

Quelqu'un appela de nouveau dans la nuit:

--Guillaume!

Cette fois, il courut à la fenêtre. La voix était celle qui n'avait

plus retenti dans la maison depuis dix ans. Il la reconnut au

battement de son cœur. D'où venait-elle? Que voulait-elle de lui? Il

se demanda s'il ne rêvait pas. Pour s'en assurer, il tâta de ses deux

mains les bordures de granit de la fenêtre. L'impression du froid et

de l'humidité le saisit. Non, ce n'était pas une création de son

esprit malade. Il se pencha. L'allée était déserte. La pluie fouettait

les arbres. De l'autre côté du mur, dans le crépitement des gouttes

d'eau, il ne pouvait distinguer aucun bruit de pas. Il chercha du

regard, dans le noir uniforme de la nuit, comme si les yeux de femme

avaient dû luire. Et il voulut crier.

--Guillaume! répéta la voix, timide, implorante, comme épuisée de

souffrance.

Il voulut crier. Il essaya. Un son rauque sortit de sa gorge. Alors il

ne comprit qu'une chose, c'est qu'elle allait s'éloigner. Une pensée

le traversa jusqu'aux moelles: courir, puisque c'était elle, courir et

quoi qu'elle demandât, quoi qu'elle voulût, l'enlever grelottante de

dessous l'averse, l'emporter dans ses bras, lui ouvrir la maison, la

réchauffer contre son cœur et la couvrir de baisers, et puis revivre

avec elle, revivre les années d'autrefois... Toute sa jeunesse était

retrouvée, puisque Corentine l'appelait, et c'étaient ses vingt ans

qui se jetaient au-devant d'elle, éperdument.

Et à tâtons, à travers le grand escalier qui craquait, étonné d'être

troublé à cette heure-là, il descendit. Il arriva devant la porte du

jardin. Elle était verrouillée. Il enleva les verrous. Elle était

encore fermée à clé, et la clé avait été enlevée.

Il retourna sur ses pas, pour sortir par la cour, à l'autre extrémité

du vestibule.

La porte du salon s'ouvrit, et il se trouva face à face avec sa mère.

Madame Jeanne, un bougeoir à la main, pâle, les traits accentués

encore par la lumière rapprochée de son visage, avait cet air de

statue sévère qui en imposait à Guillaume, dans sa petite enfance.

--Qu'y a-t-il donc? fit-elle.

--Vous n'avez pas entendu?

--Peut-être avant vous. Mais j'espère que vous n'y allez pas?

Elle disait cela avec un tel accent de mépris qu'il eut presque honte

de répondre.

--Je ne puis pas ne pas y aller. Elle m'appelle. J'ai trouvé la porte

fermée, j'irai par l'autre!

--Inutile, elles sont toutes fermées. J'avais prévu...

--Vous aviez...

--Non, vous n'irez pas!

Tout hors de lui, il s'avança dans le vestibule. Mais elle se jeta

au-devant, les deux mains étendues, barrant le couloir.

--Non, vous n'irez pas! dit-elle, la voix sourde, les yeux étincelants

d'une volonté impérieuse habituée à se faire obéir.

Guillaume pouvait, d'un mouvement, écarter l'obstacle.

Cependant il s'arrêta. Et sa mère reprit:

--Je ne veux pas! Dieu merci, je veille sur votre honneur et sur le

mien. Je ne veux pas qu'on vous voie courir après une femme que vous

avez chassée, qui a fait la ruine de votre maison, que vous avez

traînée devant les tribunaux. A quoi pensez-vous donc?

Elle le prit par la main, et l'entraîna dans le salon.

--Venez, Guillaume, dit-elle.

Elle le conduisit au fond de l'appartement, le fit asseoir à côté

d'elle, sur le canapé dont le bois contourné s'enlevait, comme une

tache, sur la tapisserie.

Au moment où elle s'asseyait, ils crurent entendre la voix qui

appelait encore, faible, de l'autre côté, là-bas. La pauvre Corentine

avait dû faire le tour, sous la pluie battante, de cette maison qui

avait été la sienne, et où elle demandait à rentrer. Elle suppliait

encore. Madame Jeanne sentit dans ses mains la main de Guillaume qui

cherchait à se dégager. Elle le retint. Tous deux tressaillirent. Il y

eut un silence. Si la voix jetait un nouveau cri dans la nuit, madame

Jeanne devinait que Guillaume allait lui échapper. Tout était retombé

dans le silence. Les gouttières seules chantaient par saccades.

--Vous pouvez encore passer par la fenêtre, et escalader le mur pour

aller retrouver cette femme, dit-elle. C'est votre seule ressource.

J'ai tout fermé. Allez donc, Guillaume, je vous laisse libre. On

racontera cela demain, dans Lannion. Seulement, moi, je ne serai plus

là pour l'entendre. Je serai retournée à Tréguier.

En parlant, elle lui avait lâché la main.

Il ne bougea pas. La tête baissée, il pleurait. De grosses larmes

roulaient sur sa barbe.

Le voyant à demi vaincu, elle changea de ton subitement. Sa tendresse

maternelle, tout à l'heure irritée et violente, se fit caressante. La

femme très bonne sous cette rude écorce reparut. Elle passa le bras

autour du cou de son fils.

--Mon Guillaume, dit-elle, je vous rends un immense service. Restez

près de moi. Écoutez-moi. Tout ceci n'est qu'une comédie de plus. Je

l'ai vue, moi, tantôt, celle qui rôde ce soir autour de la maison.

--Comment, vous l'avez...

--Oui, elle est venue ici.

--Vous l'avez chassée?

--J'en avais le droit, je pense! Elle venait mendier. Elle cherchait à

me tromper, elle voulait...

Il répéta, avec une pitié profonde:

--Vous l'avez chassée! Pauvre femme!

Et, suivant le même rêve inquiet, il demanda:

--A-t-elle beaucoup changé?

Madame L'Héréec répondit évasivement:

--Je ne sais pas. Je l'ai à peine regardée. Elle était assez mal

vêtue.

--Vous croyez que c'était cela! O mon Dieu! mon Dieu!

Il cacha sa tête dans ses mains, pleurant comme un enfant.

Madame Jeanne se fit extrêmement douce, et, penchée au-dessus des

grosses épaules de Guillaume, l'aile de sa coiffe frôlant les cheveux

de l'homme accablé de douleur et pleurant d'amour, elle dit:

--Vous auriez voulu lui donner, n'est-ce pas? Je devine votre pensée.

Je connais votre cœur. Mais ce cœur, mon pauvre enfant, vous vous

êtes repenti déjà de l'avoir suivi. Est-ce que je ne l'avais pas

prévu, moi, ce qui est arrivé? Vous étiez trop bon, trop faible. Vous

avez laissé cette femme prendre un empire si grand sur vous, qu'en

très peu d'années elle a tout compromis. Elle n'a été ni sage ni

sérieuse, pour ne pas dire plus. Vous le savez bien. Elle nous a

conduits à la gêne, elle qui n'avait que peu de chose, nous qui lui

donnions tout. Il a fallu lui rendre encore sa dot intacte, sa dot

qu'elle avait dix fois dépensée. Qu'est-ce que vous lui devez donc, je

vous le demande? Et que voudriez-vous lui donner encore, à elle qui

nous a presque ruinés?... Allez, il n'y avait pas autre chose à faire

que ce que j'ai fait. J'ai agi comme votre meilleure amie, en nous

défendant tous deux, en protégeant ce qui nous reste, mon enfant:

notre honneur qui aurait pu être compromis, et le peu de tranquillité

que nous avons acheté bien cher.

Il se leva sans répondre. Elle le retint par le bras, en faisant signe

d'écouter. Des gouttes de pluie espacées heurtaient encore les vitres.

C'était, avec le gloussement régulier des gouttières, tout ce qui

emplissait le silence de la nuit. Madame Jeanne essaya de sourire.

--Vous voyez, dit-elle, il n'y a plus rien!

Elle attendait un de ces mots qui finissaient toujours les

explications entre eux: «Je vous remercie, mère, vous avez eu raison»,

moins encore, une de ces plaintes qui annoncent l'acceptation, déjà

consentie au fond, des rigueurs de la vie. Mais non. Elle avait bien

pu empêcher Guillaume d'ouvrir une fenêtre et de rejoindre sa femme.

Mais son action avait été toute physique. Elle avait bénéficié d'une

longue déférence à ses volontés. Rien de plus. Entre elle et son fils

il n'y avait eu aucune rencontre de pensée, même un moment. Il la

regardait, les yeux vides de toute émotion filiale et de toute

réponse, seulement pour voir si elle avait tout dit.

Alors elle se troubla. Elle se leva à son tour, lui jeta les bras

autour du cou, en répétant comme une invocation:

--Mon Guillaume! mon Guillaume!

Il la laissa l'embrasser, et sortit sans rien dire.

Quand il eut disparu, elle alla jusqu'à la porte du salon, à petits

pas, anxieuse, un sentiment de défaite dans l'âme. Elle écouta une

minute, et revint au canapé, honteuse de ce rôle d'espion. Guillaume

était remonté dans sa chambre.

Madame Corentine · 第 12 / 31 题