MORS ET VITA

Et Jacques retourna dans «la cage aux écureuils», où la roue continuait

les mêmes révolutions désordonnées, le même broiement à vide. Il y amena

un jour ses parentes, qui visitaient sous la conduite de Pierre les

curiosités de la capitale. La séance fut mouvementée. Tante Sophie

résuma ses impressions dans ce conseil:

--Mes enfants, quand vous aurez un bébé, n’envoyez pas ici votre

nourrice: c’est un endroit où le meilleur lait tournerait.

--Jacques, dit Marie, je te plains de vivre dans une compagnie où les

yeux sont si méchants. Ils m’ont fait peur.

--Cette innocente parle comme notre parent le père Joachim, observa le

député. Lors de son dernier passage à Paris, je lui ai donné un billet.

Vous savez s’il voit clair dans les consciences, ce vieux prêtre, ce

confesseur qui a le regard en coup de sonde des gens de son état.

Combien d’âmes troubles n’a-t-il pas fouillées dans sa vie! Il a regardé

dans les yeux quelques-uns de mes collègues; le vieux confesseur est

sorti de chez nous épouvanté, me disait-il.--Et cependant, il y a ici

tant de braves gens! Seulement, le diable entre en nous dès que nous

sommes en séance.

Pierre montrait à son frère les sténographes; le tacticien indiquait le

remède au mal parlementaire.

--Il faudrait avant tout remercier ces messieurs; elle ne pourrait plus

nuire, la trompette dont on boucherait le pavillon.

La Chambre achevait en hâte de boucler le budget, retardé jusqu’en fin

de session par l’expédient des douzièmes provisoires. La surenchère

électorale des relèvements de crédits faisait rage. Andarran rougissait

à part lui des votes qu’il se laissait arracher, toujours entraîné par

ce raisonnement: On ne peut pourtant pas être le seul à voter

contre!--Il s’abstenait parfois, quand le gaspillage était trop criant.

Couilleau, Rousseblaigue le considéraient avec stupeur:

--Mais vous n’avez donc pas un fonctionnaire parmi vos électeurs? Que

vont dire vos cantonniers, vos facteurs, vos gabelous?

--Moi, ajoutait avec orgueil Rousseblaigue, ma situation est

inattaquable, depuis que j’ai obtenu le crédit pour la délivrance des

clairons gratuits aux sapeurs-pompiers. Quand je suis revenu dans ma

circonscription, tous les pompiers de la région m’ont offert un apéritif

d’honneur au bar de l’Espérance.

Occupée tout entière à cette curée, la gent parlementaire était

relativement calme. Les nouveaux ministres appliquaient les vieilles

pratiques de leurs devanciers. On les avait choisis favorables aux

principes de Mirevault, qui étaient de n’en point avoir. Leur politique

oscillait dans les prudentes balances influencées par les Bayonne, par

les mains occultes qui pesaient discrètement sur le fléau. Ces adroits

prestidigitateurs avaient remisé le Panama, la dernière crise ayant fait

son office, porté les hommes qu’il fallait à la place de ceux qu’il ne

fallait plus. Tout s’était tassé. En dépit de ce calme, la sempiternelle

lamentation continuait dans les couloirs:

--Où allons-nous?--Ça ne peut plus durer!--Comment ça finira-t-il?

Tous ces hommes éprouvaient la sensation que Poujard’hieu définissait

ainsi:

--Nous nous enlizons dans un marais stagnant; très lentement; mais ça

monte, nous descendons; et chacun cherche un bras où se raccrocher,

avant que l’eau saumâtre ne vienne refouler dans les bouches bavardes

tous ces mots auxquels nous ne croyons plus.

Pélussin, le successeur d’Asserme, répondait avec bonhomie à ceux qui le

félicitaient sur ses derniers triomphes oratoires:

--Oui, mes enfants, c’est très joli; mais tout cela finira pour nous par

des conférences en Belgique!

--Et vous, mon maître, croyez-vous que ça puisse durer? demandait

Andarran à Ferroz.--Peut-on vivre sur rien? De quoi vivra désormais le

monde opportuniste, incapable de se créer par lui-même une idée

directrice? Après 1871, au sortir des brasseries républicaines, ce monde

a subi l’influence du réalisme scientifique de nos penseurs, du réalisme

politique de Bismarck et des autres Allemands. Sous les vocables

classiques du libéralisme, il a fait prévaloir le principe de la lutte

pour la vie; il a tenu les classes dirigeantes par la satisfaction des

intérêts; il a tenu les masses par la vision de paradis qui miroitait

dans ce beau mot, la République, par l’exploitation des aigreurs

anticléricales, par la religion de l’Alsace-Lorraine, dernier refuge de

l’idéalisme populaire. Ces trois instruments de règne sont usés. La

République longtemps pratiquée est apparue un gouvernement comme les

autres, que la raison peut préférer, mais qui n’a plus cette magie du

rêve, ce crédit d’espérances infinies par où la Vierge inconnue tuait

les autres régimes. Le clergé n’est plus menaçant. Quant à

l’Alsace-Lorraine... interrogez les jeunes gens!--De quoi vivront-ils à

l’avenir!

--Je pense qu’on s’inquiète bien vite, répondit Ferroz. Nous sommes dans

l’état que les physiciens appellent l’équilibre instable. On y peut

demeurer longtemps. Rappelez-vous ce que nous disait l’autre jour un des

meilleurs esprits du monde gouvernemental: «Personne en France ne

lèverait le petit doigt pour soutenir le régime, si on le voyait

s’écrouler; mais il ne croulera point, parce que personne ne lèvera le

petit doigt pour le renverser.»

--C’est vrai, dit Félines, qui intervint dans la conversation avec son

humeur accommodante de bon viveur.--Hier soir, au retour d’une partie à

Saint-Germain, je pensais à notre régime, en regardant la lune. Elle

montait dans un ciel gris. Elle avait le tort d’être une lune, d’abord,

un astre uniquement éclairé d’un reflet; et puis, c’était une lune

voilée, brouillée, flasque, veule. Elle faisait quand même son métier de

lune, elle tournait.--Notre régime est comme la lune.

--Un moment arrive pourtant, reprit Andarran, où l’impuissance de vivre

a une fin, qui s’appelle la mort.

--Erreur, objecta Ferroz. Une nation nombreuse ne meurt pas, elle se

déclasse. Elle descend d’un rang sur l’échelle comparative des grands

États.

--Et vous acceptez cette déchéance? s’écria Jacques.

--Nos petites familles unipares et nos distillateurs la rendent

inévitable.--D’ailleurs, je n’accepte ni ne refuse rien hors de la

portée de ma main. Vous savez bien que je regarde, fit tranquillement le

vieux médecin.--Les vivants agiront de moins en moins et les morts

continueront de parler.

--Ah! le boucan des morts!--Félines partit d’un éclat de rire.--Votre

aimable formule, docteur! Vous n’êtes pas gentil pour les collègues,

avec l’épithète dont vous nous avez gratifiés, les morts qui parlent!

--Je ne le disais pas dans ce sens, rectifia Ferroz.

Suivant la loi constante de déformation des idées, le propos

philosophique du savant, mal compris et simplifié, avait prêté à

l’équivoque en se répandant; de sa théorie sur les survivances du passé,

les députés n’avaient retenu qu’un sobriquet à leur usage.

Le baron Lebrun s’approcha du groupe; il amenait un collègue provincial,

petit agriculteur ruiné par la baisse des blés, fort acrimonieux depuis

cet accident. Le terrien cherchait des signatures pour un projet de loi

sur la naturalisation des étrangers: il se proposait de la restreindre;

il visait en réalité les Israélites. La clameur antisémite que nous

avons entendue croître trouvait à cette époque ses premiers échos dans

la Chambre.

--Contre les juifs! s’écria Félines: je signe des deux mains!--Le

vicomte Olivier, qui passait sa vie chez les Sinda, chez les autres

financiers israélites, n’avait pas son égal pour l’emportement des

discours contre eux.

--Que leur reprochez-vous donc? demanda Ferroz.

--Ils sont trop pour leur petit nombre.

--Et ils justifient, appuya Lebrun, la sentence de leur prophète Isaïe:

«Chaque parole de ce peuple est une conjuration.»

Andarran refusa de signer. Sa générosité native se révoltait contre

l’ostracisme.

--Votre loi serait insensée, dit-il; elle eût rayé la moitié des grands

hommes de notre histoire. Et quant aux juifs, il y en a de mauvais, il y

en a de bons. Tenez, l’autre jour, je devais recommander un jeune

candidat au baccalauréat,--un fils d’électeur, naturellement. Je suis

allé chez Alphonse Bayonne, l’universitaire, le frère des autres, des

intrigants. Cet homme m’a touché: il avait les larmes aux yeux en me

parlant d’un article cruel pour sa race. «Que nous veut-on, monsieur?

Mon père a honoré ce pays par des travaux dont la science française est

justement fière; je l’ai servi plus obscurément, dans ma laborieuse

carrière d’éducateur; un de mes fils débute dans l’Université, un autre

sert dans l’armée, il se fera tuer à côté de vos fils. Que veut-on de

plus?»--Que lui auriez-vous répondu? ajouta Andarran. Que voulez-vous de

plus?

--Etre les maîtres chez nous, répliqua l’agriculteur.

--Et c’est eux qui le sont! rugit Félines. Ils nous accablent de leur

supériorité. Ils évitent peut-être d’y penser d’une façon trop précise,

de peur qu’on ne les entende penser; mais c’est plus fort qu’eux, ils

nous la font sentir quand même.

--Voyons, Olivier, dit en souriant Jacques, vous ne voudriez pourtant

pas rétablir les lois du moyen âge: condamné au bûcher, le chrétien qui

avait obtenu les faveurs d’une juive...

--Bigre, non! se récria le vicomte.--Quel autodafé rue Fortuny, mes

amis!

--Et aucune loi n’empêchera que vous ne soyez certain de rencontrer,

dans toute réunion parisienne, hommes de plaisir ou savants, esprits

très distingués ou gens très riches, une forte proportion d’israélites.

--C’est bien là ce qu’on leur reproche, opina Ferroz: leur primauté dans

tous les ordres d’activité, par tous les moyens. Ils savent le grand

secret de la mécanique: ne rien perdre de la vapeur utilisable. La

meilleure part de la vôtre s’en va vers le ciel en jolies fumées bleues,

le soir, sur les toits, objets de rêve et de poésie. Eux, ils utilisent

toute leur vapeur dans la machine qui les porte et vous entraîne à sa

suite. Vous avez beau être le nombre, des milliers de vapeurs fuyantes

ne sont que de la fumée; un peu de vapeur comprimée, utilisée, fait plus

de besogne.

--Tout cela est bel et bon, interrompit l’agriculteur, mais vous ne

voyez donc pas que nous sommes mangés tout vifs?

--Si, je le vois, reprit le savant. C’est apparemment que vous êtes de

la chair comestible. Tout vifs, dites-vous? on ne mange pas un animal

vivant, qui se défend. Votre monde est-il sur ses fins, comme je

l’entends dire? En ce cas, le ferment juif y accomplira sa fonction

historique: dissolvant des sociétés épuisées, agent de décomposition qui

prépare une nouvelle unité, d’où il sera probablement exclu, pour aller

recommencer ailleurs son travail indéfectible; comme dans le monde

romain, comme dans les premiers empires.

--Isaac Laquedem, le grand mystère de l’histoire, prononça

sentencieusement le baron Lebrun: son aïeul a terrassé l’Ange, ne

l’oublions jamais, quand nous sommes tentés de mettre sa force en doute.

--Oui, continua Ferroz, c’est chez eux que parlent les plus anciens

morts, les plus actifs, les plus immuables.

--Mais ils changeront, dit Andarran, avec les conditions que leur fait

une civilisation plus humaine; ils se fondront dans la masse.

--C’est possible, on le dit beaucoup, rien ne nous autorise à le

préjuger. Nous ne pouvons raisonner que du passé. Tous les documents que

nous possédons sur eux, depuis la plus haute antiquité, nous montrent

leur action identique dans des circonstances identiques, à travers

toutes les civilisations, avec la même force, le même bonheur, les mêmes

moyens, les mêmes excès engendrant les mêmes défiances et les mêmes

réactions, sur le Nil, sur l’Euphrate, sur le Tibre, dans toute notre

Europe.

--Cher maître, vous avez une façon de les défendre qui ferait devenir

antisémite!

--Je ne défends ni n’attaque. J’examine le malade et ses maladies. Le

malade se cabre contre la fatalité. Notre peuple obéit à la loi

ethnique, à la loi zoologique de la conservation de l’espèce. Un

organisme tolère certaine proportion d’élément étrangers, il les

assimile, il en bénéficie. L’introduction de ces éléments devient-elle

surabondante? Il les élimine instinctivement. Je crains qu’il n’y ait

une antinomie irréductible entre cette loi naturelle et vos lois

morales. Celles-ci ordonnent de reconnaître toutes les supériorités, de

récompenser tous les efforts; l’autre a pourvu au rejet des corps

adventices par nos tissus, à l’expulsion automatique, parfois violente,

des substances qui les dénaturent. C’est un phénomène mécanique.

--Mais il faut préférer la loi morale! s’écria Jacques. Ces violences

seraient barbares, haïssables!

--Libre à vous de préférer, de qualifier, dit l’implacable savant. Je

n’aime ni ne hais un phénomène, je l’étudie.

--En tout cas, conclut Andarran, ce n’est pas un article de loi mal

digéré, contraire aux mœurs, qui remédiera à l’envahissement que je

déplore comme ces messieurs. Ce ne peut être que l’action modératrice

d’un gouvernement maître chez lui, maître de lui-même, qui ferait régir

la France par des Français, qui protégerait nos hôtes de toute

nationalité contre les fureurs de la basse envie.

--Oui, c’est bien cela, c’est un gouvernement qu’il nous faudrait!--Tous

les députés reprirent en chœur ce refrain dolent, conclusion habituelle

de chacun de leurs entretiens.

Jacques revint méditer l’insoluble problème dans l’hémicycle: on votait,

à l’instigation de Napoléon Bayonne, une convention qui assurait la

mainmise de ses associés sur un grand service public. Influencé par le

déterminisme de Ferroz, le jeune homme se laissa aller aux

décourageantes rêveries sur le _fatum_ ambiant, l’écoulement universel

des choses, le renouvellement de la vie indifférente, qui emporte les

petites pierres amassées pour bâtir le mur éphémère. Ces hommes agités,

sur ces bancs, lui apparaissaient comme les blés verts des champs au

bord de la route; matière à transformation, des blés à peine plus

vivants que les seigles balancés sous la brise. Il fut tiré de sa

méditation par un aigre colloque entre M. Cornille-Lalouze et Paulin

Renard. L’un vitupérait, l’autre défendait un commissaire de police qui

avait fait du zèle dans une élection. Il admira leur facilité à se

passionner pour ces misères. Et il envia cet imbécile. Et il envia

presque ce méchant.

Les séances se prolongeaient, par les chaudes après-midi de juillet,

dans la fournaise énervante. Jacques en sortait harassé, congestionné,

sans appétit, l’âme morose ou colérique. Il retrouvait la légère

atmosphère du bonheur autour des deux promis, absorbés par de graves

débats sur les moindres détails de leur future installation. Tante

Sophie les avait si bien chapitrés qu’on était convenu de surseoir à

l’exode en Afrique, de passer raisonnablement la première année en

France. Le régiment allait quitter Paris pour prendre garnison à

Cherbourg: le jeune ménage irait faire son établissement dans cette

ville aussitôt après la noce, regagnerait ensuite la Bourdette. La tante

comptait bien qu’au bout de cette année, un berceau viendrait se mettre

en travers des projets africains.

Les fiancés riaient chaque soir des mines déconfites que leur rapportait

le législateur.

--Mon pauvre ami, disait Pierre, je te reconnais de moins en moins. Ces

grands mots, le Parlement, le Gouvernement, ont tout juste l’importance

que tu leur donnes. Dis-toi donc que tu es dans un café où des Français

sociables et disputeurs ont leurs habitudes; il ne faut pas les laisser

empiéter sur la vraie vie. Elle n’est pas là. Moi, je la vois partout

ici, dans cette ville, où il y a tant d’intelligence et de travail, où

tant de gens laborieux poursuivent avec application leur tâche

technique. Si tous faisaient comme eux, ton Parlement bourdonnerait dans

l’inattention générale, frelon négligeable entre toutes ces abeilles

occupées dans leurs ruches. Retire ton âme de ce qui la fait souffrir,

et cela n’existera plus.

--Il a raison, pensait le député.--Jacques se rappelait la phrase de

Carlyle: «Les actes du Parlement, en somme, sont peu de chose,

nonobstant le bruit qu’ils font. Quel est l’acte du Parlement, quel est

le débat à Saint-Stephen’s, aux _hustings_ ou ailleurs, qui amena un

Shakespeare à l’être?»--Il s’endormait sur de belles résolutions:

reprise de ses travaux, de son _Histoire des Albigeois_, le livre rêvé

depuis sa sortie de l’École des Chartes. Il irait enfin l’écrire dans la

paix, à la Bourdette... Et, le lendemain, il retournait à son café, à la

Chambre, machinalement, comme on retourne à un vice, avec une révolte de

dégoût et une soumission lâche à la tyrannie de l’habitude.

* * * * *

Le mariage était fixé au 12 juillet. Cinq jours avant cette date, comme

Jacques arrivait au commencement de la séance, il vit au fauteuil le

vice-président Chasset de la Marne. Le Champenois annonçait, avec toute

l’émotion convenable, l’immense perte que venaient de faire le

Parlement, la République, la France: le vénéré président Duputel, malade

depuis une semaine, s’était éteint dans la nuit.--Président de la

Chambre, ancien président du Conseil, président honoraire de la Société

universelle des naphtes et pétroles, président effectif de l’Union

générale des fonctionnaires républicains, membre de l’institut, et le

reste, Duputel était un des grands aigles du régime. Les obsèques

nationales s’imposaient. On les vota, en maugréant, comme il est

d’usage; seuls, les radicaux votaient avec jubilation; ils comptaient

sur un de ces pompeux enterrements civils qui instruisent le peuple à

s’émanciper des superstitions et font enrager les cléricaux. Leur

espérance fut déçue: la vieille mère de Duputel arriva de Carcassonne;

elle réclama des prêtres, fit tête aux assauts des grands, ne voulut pas

démordre de son droit. Il fallut céder, avec le dépit d’avoir voté

l’inutile crédit.

Les obsèques furent célébrées le 12, à dix heures et demie, en l’église

de la Madeleine. Le mariage de Pierre était pour midi, à

Saint-Thomas-d’Aquin. Jacques avait le temps de faire un tour aux

funérailles de son président, il s’y rendit. Tout ce qui marque, remue,

enterre, dans le Paris de la politique, des affaires, des lettres,

gravissait les marches de la Madeleine: ascension continue de fourmis

noires qui s’engouffraient sous le portail béant, dans la nef tendue de

serges, où l’on apercevait du dehors une flambée de feux au fond des

ténèbres, le scintillement des cierges autour du catafalque. Bon nombre

de députés s’arrêtaient sur le perron, échangeaient des poignées de main

distraites, bavardaient et s’attardaient sous la caresse du clair

soleil, si douce aux vivants près d’un mort; en face, au bout de la

perspective, par-dessus les alignements de la troupe, ils contemplaient

leur maison, sabrée par la gigantesque écharpe de crêpe qui accusait

davantage la physionomie tumulaire du monument.

Asserme, revenu la veille de son voyage de Norvège, interrogeait les

collègues, pressait Félines de questions sur les derniers événements

parisiens.

--A la Chambre, rien de nouveau, me dites-vous. Je vous crois. Et chez

nos amis Sinda?

--Regardez le baron, qui vient pleurer Duputel: il prospère.

--La princesse Véraguine s’est-elle consolée du drame Bayonne?

--La princesse Daria? Elle a changé de musique. Elle s’éternise à

Bayreuth. On la dit très impressionnée par le ténor du _Parsifal_, le

fameux Hongrois. Il lui fait oublier notre pauvre ténor Elzéar.

Andarran survint à ce moment, releva le propos.

--On dit tant de choses, mon cher Olivier! La princesse vaut mieux que

sa réputation. Attendons avant de la juger. Elle fera peut-être des

folies héroïques; ce ne seront jamais, croyez-moi, les folies vulgaires

qui passent par la cervelle de nos petites dames, sur les degrés de la

Madeleine.

--Et Rose Esther? reprit Asserme; comment porte-t-elle le deuil de

Kermaheuc?

--Un poème: un deuil d’un goût irréprochable, un deuil de père qui ne

serait pas un père, un veuvage d’oncle, du noir discret, attendri, qui

devient mauve quand on le regarde. Gédéon paraît être le liquidateur de

la succession; avec le jeune Heilbronn, pour les soirs de vague à l’âme.

D’ailleurs, plus de talent, plus de succès que jamais. Elle a l’air de

ne toucher à rien, elle touche à tout. Chacun l’écoute, chacun fait ce

qu’elle veut et ne s’en aperçoit qu’après. Nous la verrons encore

monter, si nous vivons.

Jacques avait rejoint au fond de la nef la délégation de la Chambre.

Chacun de ces hommes, bercé par la musique de l’orgue laissait errer sa

pensée à la dérive, dans le désœuvrement de la cérémonie imposée. Si

l’on avait pu ouvrir leurs crânes et en faire sortir, visibles, ces

pensées divergentes, quelle Babel fût apparue dans le temple!

Les orateurs désignés pour pérorer l’instant d’après sur le défunt

polissaient les phrases de leurs discours. Les ministres, les chefs de

groupe, tous ceux qu’emportait le mouvement précipité de l’action

immédiate étaient mentalement absents de l’église: ils profitaient de

cette heure de relâche pour combiner le stratagème qu’il faudrait

employer, la harangue qu’il faudrait prononcer le lendemain. Ceux qui

n’étaient pas talonnés par ces nécessités pressantes, ceux que le choc

de la mort voisine faisait rentrer un moment en eux-mêmes, ceux-là

ébauchaient une méditation intérieure. Chacun d’eux était ressaisi par

les morts qui vivaient en lui. Tout à côté du catafalque, M.

Cornille-Lalouze écoutait les siens. Il avait dîné à l’Élysée, huit

jours auparavant, en face de Duputel. Les vieux paysans ses pères,

craintifs du suaire et de l’enfer, frissonnaient dans sa conscience,

s’attristaient de quitter leur lopin de terre, leur sac d’écus, leur

verre de bon vin. Au-dessous d’eux, trois générations de cours

rationalistes, révoltés contre l’Église, animaient M. Cornille-Lalouze

contre ces curés, contre leurs sornettes funèbres, contre l’immense et

sombre prise des âmes qui persistait là, infiniment plus puissante que

les prises terrestres du franc-maçon. Il se redressait, rogue,

méprisant, raidi dans sa peur et sa haine, fourbissant de sûrs

amendements pour grouper les majorités formidables qui écraseraient la

grande ennemie.

D’autres dévidaient leur pensée de mille façons, continuaient les

papotages commencés sur le parvis, discutaient les chances des candidats

à la succession de Duputel. Les ambitions, les brigues, les ruses

politiques chuchotaient, sourd murmure étouffé par les voix terribles

qui clamaient dans le chœur: _Solvet seclum in favillâ_. Les corps

constitués se groupaient, avec un souci vigilant des préséances. Çà et

là, un magistrat précautionné tirait de ses poches des biscuits, des

tablettes de chocolat dont il obligeait ses voisins. Félines, le regard

tendu vers les chapelles latérales où se massaient les femmes, guettait

Mrs Ormond, qui devait venir à la Madeleine en curieuse; il cherchait

l’éclat blond des cheveux sous la capote noire; il attendait

impatiemment la poignée de main significative qu’on échangerait à la

sortie. Pour lui, pour d’autres jeunes gens dans le même cas, les

obsèques de Duputel étaient une de ces réunions mondaines dont l’objet

est indifférent, qui ne comptent qu’autant qu’elles facilitent un

rapprochement avec la femme courtisée. Sous les torchères de ce

catafalque, dans leur orgueil triomphal de jeunesse et de vie stimulée

par la mort, ils avaient des visions souriantes de belles formes

convoitées; ils résumaient en eux, sous ces tentures noires, dans cette

odeur de cire, la protestation de la vie ambiante dont la rumeur

arrivait du dehors. Elle venait expirer dans la déchirante lamentation

où repassaient les noms de Jérusalem, de David; pleurs séculaires encore

pleurés, à quelques pas des camelots du boulevard, sur le passant de ce

boulevard, le léger parisien qui saute dans l’éternité.

Près du baron Lebrun, des membres âgés de la droite inclinaient leurs

têtes chenues sur les prie-Dieu, au tintement des sonnettes de

l’_Introïbo_. Jusqu’au fond de leurs consciences claires et calmes,

comme dans une chambre vide où il n’y aurait qu’un tableau de sainteté

sur le mur blanc, la foi héréditaire faisait son œuvre de soumission

pacifique, absolue; chaque jour, depuis le berceau, le balancier

frappait ces âmes à l’effigie ancienne de quelques vérités très simples,

qui avaient pris des formes matérielles aussi indiscutables que les

contours de l’autel, du calice, de l’hostie. Ils priaient pour tous les

leurs, pour la longue rangée de grands-parents qui dormaient à l’ombre

des châteaux, dans le petit cimetière du village, et dont les âmes

étaient à cet instant, à midi, le 12 juillet, réparties en purgatoire,

dans l’attente douloureuse, ou au ciel, dans la béatitude, selon les

décrets de la justice et de la miséricorde divines.

Jacques songeait, pénétré d’une tendresse respectueuse et triste par la

poésie, par la majesté des hymnes liturgiques. Il regardait avec pitié

l’obtus Cornille-Lalouze, debout devant lui, Paulin-Renard, Boutevierge,

tous ces nabots qui voulaient abattre de leurs mains débiles la grande

tente où l’humanité venait depuis si longtemps s’endormir. Il enviait

ces hommes de la droite, solides dans leur foi comme dans un théorème de

mathématiques. Il retrouvait ses plus lointaines ascendances dans la

vieille plainte latine, la plainte accumulée de tant de générations,

égale pour tous ces atomes qui s’écoulent dans le fleuve commun,

ignorante de leurs différences, tour à tour menaçante et consolatrice

sur les misérables créatures qu’elle confond dans le même néant, qu’elle

relève dans la même espérance. Une fois de plus, elle retentissait sous

ces voûtes, sur ces rebelles contraints de rendre hommage à son pouvoir;

elle enveloppait, roulait, entraînait comme des fétus tous les acteurs

de cette représentation funéraire, et l’acteur principal, le cadavre

qu’on apportait dans sa caisse de chêne, sur les bras des six hommes aux

chapeaux luisants, la pauvre chose qui avait été le grand Duputel,

président de la Chambre, ancien président du Conseil, président

honoraire de la Société universelle des naphtes et pétroles, président

effectif de l’Union générale des fonctionnaires républicains, membre de

l’institut, et le reste... dont il ne restait rien.

Andarran fut rappelé au sentiment de l’heure par l’obligation d’aller

prendre le jeune couple qu’il devait accompagner à Saint-Thomas-d’Aquin.

La cérémonie officielle commençait à peine, les discours séviraient

longtemps sur le parvis, avant qu’on ne reconduisît Duputel à la gare

d’Orléans; de là, il s’acheminerait vers Carcassonne, vers la rue de la

Barbacane; Jacques cherchait de mémoire l’emplacement où s’érigerait,

sur la colline féodale, la statue qui glorifierait le haut baron de la

nouvelle féodalité.

--Laissons les morts ensevelir leurs morts, allons retrouver les

vivants,--se disait le député en regagnant la rive gauche.

Le contraste était saisissant, entre l’église d’où il sortait et celle

où il pénétra derrière les mariés. Là-bas, le bruit et la pompe d’une

chute dans le néant; ici, la vie modeste, comme elle l’est d’ordinaire à

son apparition dans le monde. Modeste et familiale était la cérémonie;

Pierre n’y avait convié que ses camarades.

Jacques reconnut dans le nombre quelques-uns des Soudanais qui l’avaient

accueilli à Saint-Louis. Tous pareils, les autres officiers qui

composaient l’assistance; chercheurs et créateurs d’empires revenus de

loin, dont les pensées retournaient au loin, s’égrenaient sur le vaste

univers; voyageurs étrangers dans cette petite province parisienne que

le député avait laissée sur les degrés de la Madeleine. Un instant, il

put se croire au Sénégal; ses impressions d’alors lui revinrent, parmi

ces hommes qui les lui rendaient, toutes chaudes. Certes, leur petit

groupe eût passé inaperçu, dans la foule des notoriétés et des

puissances que Jacques venait de quitter; et pourtant cette poignée de

soldats représentait plus de force et de vie que tous les «corps

constitués» assemblés autour du cadavre présidentiel: ce coin de fer,

pensait-il de nouveau, n’aurait qu’à toucher les toiles peintes du grand

décor pour les crever. Il regardait les visages calmes et disciplinés:

ces esprits étaient ailleurs, indifférents au souci maladif qui hantait

le député comme il obsédait tous ses collègues, tous les politiciens. Il

fit alors réflexion que la force de ces soldats, invoquée ou redoutée

par tant de gens, résidait précisément dans leur indifférence pour ce

qui énervait les autres, dans leur ignorance de la crainte ou de

l’espoir qu’ils inspiraient aux agités. Il se souvint qu’un pôle de

cristallisation agit lentement, sûrement, par un travail d’agrégation

qui échappe à l’observateur.

Devant l’autel, abîmée dans le recueillement de son bonheur, Marie

recevait pieusement les paroles qui lui donnaient droit à ce bonheur. Là

aussi, dans les yeux extasiés de la jeune fille, dans le grave regard de

Pierre, la vie montait avec des lueurs d’aube, magnifique de jeunesse et

de foi en elle-même, prodigue de promesses fécondes sur la fleur

épanouie. Et, si résolu qu’il fût à ne pas entendre le dernier soupir

des tristesses étouffées au fond de son cœur, Jacques sentit que la vie

entrait toujours dans le monde en meurtrissant quelqu’un, quelque

chose... L’encouragement à s’oublier lui-même, il le trouvait en

contemplant tante Sophie. Sous le panache de plumes, d’une esthétique

discutable, qui remplaçait pour ce grand jour les coques du bonnet noir,

la vieille demoiselle montrait la fierté joyeuse d’un général

victorieux. Il devait pourtant y avoir dans cette âme, pensait le neveu,

une suprême remontée de mélancolie: elle donnait à une autre ce qu’elle

n’avait pas eu.

Les heureux qui faisaient leur joie avec ces immolations sortirent au

bras l’un de l’autre, pour la vie. Dans la sacristie, Jacques s’approcha

le premier de Marie, charmante sous ses voiles blancs. Elle vint à lui,

toute, d’un joli mouvement de gratitude et de tendre abandon.

--Merci, Jacques; je te dois une grosse part de mon bonheur!--Elle

haussa son front vers les lèvres de son beau-frère. Il fit semblant de

ne pas apercevoir le geste, lui prit les deux mains, les serra

fortement.

--Attendons quelque dix ans, petite sœur, et tu sauras mieux si tu dois

me remercier. Aujourd’hui, ne remercie que ton courage.

En disant ces mots, il plongeait dans les yeux de la jeune femme un

regard triste et doux, chargé d’affection, de résignation, d’adieu

intime à celle qui se rapprochait davantage.--Comprit-elle tout ce qu’il

y avait dans ce regard?--Elle ne le vit pas. Le bonheur ne voit pas

autour de lui.

Tandis qu’elle se prodiguait aux officiers, gracieuse et l’air si fier

d’entrer dans leur famille, Pierre embrassa son frère avec effusion.

--Le père n’est pas absent, puisque tu es là. Tu as été le père. Merci,

Jacques.

Dans l’accent filial et reconnaissant de ce «merci», dit par le

laconique jeune homme, il y avait un monde d’allusions émues. L’aîné se

sentit payé. Désireux de couper court aux rappels du passé, il aborda

brusquement des sujets moins émouvants, regarda sa montre:

--Tes camarades vous feront manquer le train de Cherbourg. Vous n’avez

plus qu’une heure!

--Je vais les expédier, courir à l’hôtel. Le temps pour Marie de changer

de robe, et nous filons sur Saint-Lazare. Tu accompagneras tante Sophie

à la gare?

--Non, je vous y rejoindrai. Je dois m’arrêter sur la route, au

Palais-Bourbon, pour dix minutes. A tout à l’heure.

Ferroz lui avait fait promettre, à la Madeleine, de passer un instant

dans le bureau d’une commission; le député d’Eauze était seul en mesure

de renseigner le scrupuleux savant sur des pièces dont celui-ci avait

besoin pour la rédaction d’un rapport urgent.

Il trouva son collègue dans ce bureau, communiqua les documents

demandés. Seuls dans le palais désert, les deux hommes retraversaient

les salles pour sortir; les sons amortis d’une marche funèbre arrivèrent

à leurs oreilles.

--Eh! mais, fit Jacques, ce doit être notre président qui repasse une

dernière fois devant sa maison! On l’aura arrosé d’éloquence pendant

deux heures, il repart pour Carcassonne. Allons le saluer au passage.

Ils gagnèrent la terrasse du jardin, au-dessus du carrefour où la rue de

Bourgogne débouche sur le boulevard Saint-Germain. Ils se penchèrent sur

les artichauts de fer dont Madier de Montjau arma le petit mur, pour

défendre le palais contre la colère du peuple.

Le peuple n’éprouvait aucune colère, ce jour-là. Il s’amusait. Le long

des deux haies de badauds, facilement contenus par les gardiens de la

paix, toutes les physionomies reflétaient la curiosité intelligente, la

cordiale sociabilité de ces admirables foules parisiennes, toujours au

diapason des cérémonies les plus diverses; figurants ingénieux à

composer les spectacles qu’ils aiment, dont leur sens artistique fait

toute la grandeur et toute la beauté. Ils recevaient avec résignation

les dernières gouttes de pluie d’un orage qui assombrissait encore le

ciel. Sous la rafale, l’immense écharpe de crêpe claquait lugubrement

contre les colonnes du palais. Les flammes du gaz, sinistres en plein

jour, tremblotaient dans les réverbères drapés de noir. Ferroz racontait

à Jacques comment il avait vu, de cette même terrasse, par un clair

midi, ce même peuple suivre avec des ovations frénétiques la calèche

d’un général; de l’_Imperator_ avorté que les parlementaires massés sur

le péristyle contemplaient avec stupeur, dans l’apothéose où l’emportait

une foule qui lui prêtait naïvement sa grande âme.

Le cortège apparut sur le pont, précédé par un essaim de gamins qui

couraient, se faufilaient le long du mur.

--Dépêchons-nous! criaient les premiers. A la rue du Bac! Nous

grimperons sur le télégraphe de Chappe, on verra bien!

--Non, opinaient les autres, y aura déjà trop de monde! Faut aller plus

loin, rejoindre Auguste: y m’a dit qu’y nous garderait des places sur

Danton!

Le corbillard empanaché passa, ployant sous les couronnes; mais il ne

semblait être qu’un accessoire de ce défilé de parade, où l’intérêt

s’attachait aux survivants. Accessoires aussi, dans une des berlines

noires qui suivaient, les surplis blancs des prêtres.

--Y a des curés; c’était pas encore un vrai! dit un ouvrier à son

camarade, sous le mur.

--Y en a pas de vrais! répliqua dogmatiquement le compagnon.

Derrière les voitures, marchait la grande famille de Duputel, le

Parlement. Pantalons retroussés, parapluies ruisselants sous l’averse,

quelques-uns avec des serviettes de chagrin sous l’aisselle, la théorie

jacassante se développait, prolongeant les discussions commencées à

l’église, les pronostics sur la succession. Troupeau sans berger,

débandés en désordre, ils pataugeaient dans les flaques de boue, se

hélaient sur les flancs de la colonne; ils promenaient avec eux le

tumulte, et l’on attendait que le président se relevât sur son char pour

un dernier rappel à l’ordre, un dernier glas de sa cloche machinalement

secouée. Au Parlement succédait le corps diplomatique, des ors, des

chamarrures, quelques costumes étranges, des Chinois, des Abyssins.

Aussitôt après, sous les plumes blanches, les figures martiales et

lasses des généraux.

Suivaient tous les bénéficiaires du décret de Messidor, innombrables

anneaux du boa fonctionnaire qui se déroulaient dans l’ordre rituel.

Puis venaient les couronnes, et l’interminable queue des délégations,

sociétés de mutualistes, cercles républicains de province, voyageurs de

commerce, gymnastes en tricot rayé, patriotes avec leurs bannières, et

des couronnes encore, des tricolores; les proscrits des diverses

proscriptions, les amnistiés des diverses amnisties, les Libres-Pensées

de la banlieue, et toujours des couronnes, des rouges; enfin les

vénérables des loges maçonniques, le ventre brillant d’insignes,

constellé de ferblanteries, sous les baudriers aux couleurs vives; parmi

eux, quelques belles vieilles têtes de modèles, des barbes hirsutes et

convaincues, plusieurs nègres, un Circassien en grand costume, avec son

buffet de cartouches sur la tunique galonnée d’argent. Il en venait

toujours, du fond de la Concorde, du fond de l’horizon, procession

imposante par le nombre, grotesque dans le détail, épique dans

l’ensemble, flot mystérieux où l’on sentait passer le souffle des

révolutions mortes, le souffle des révolutions latentes, prêt à se

déchaîner, à s’abattre, comme les rafales de l’orage sur le lit de la

Seine limoneuse. Duputel était déjà loin, qu’il entraînait encore,

roulées dans les plis de son drap mortuaire, ces forces qu’il avait

soulevées: la mer grondante refluait derrière le navire en partance.

Stridente, de l’Est, l’attaque des cuivres d’une fanfare arriva: la

marche de Sambre-et-Meuse, jouée par la musique d’un régiment qui

regagnait ses quartiers, le long des Tuileries. Toutes les têtes se

tournèrent, toutes les physionomies changèrent, curieuses l’instant

d’avant, maintenant émues, électrisées. Arraché des poitrines par ces

vibrations, le cœur de la foule avait passé le fleuve.

--Ce sont nos plus vieux morts qui chantent, les vrais, toujours

vivants! s’écria Jacques.--Ceux-là referont de la vie. Ah! mon cher

maître, en quelques jours, j’aurai vu mourir deux mondes, j’en aurai vu

naître un autre. Naguère, derrière l’humble convoi de mon ami Kermaheuc,

un monde achevait de disparaître, si lointain que tout y apparaît noble

et beau. Aujourd’hui, ne sombre-t-il pas avec ce cadavre, le monde d’un

présent qui est déjà le passé, trop proche encore, trop bruyant,

trouble, pénible, et dont les beautés cachées n’apparaîtront que plus

tard, sur ses ruines, dans le plein silence? Tout à l’heure enfin, près

d’ici, je voyais poindre le monde qui nous refera une grandeur, un

avenir; monde jeune et fier, riche d’énergie, d’amour. Oh! il sera beau,

celui-là!

--Il sera beau tant qu’il n’aura pas vécu, répondit le savant.

Andarran regarda le grand vieillard, presque avec épouvante: il crut

voir, incarné dans cet homme, le Siècle, tout son siècle, terrifiant

d’intelligence, ayant tout compris, tout mesuré, tout jugé, incapable

désormais de rien créer et résigné à son impuissance.

A ce moment, son attention fut attirée par un bruit de chevaux qui

s’ébrouaient au-dessous de lui, contre le trottoir. Il reconnut le

coupé, tout fleuri de gerbes et de grappes blanches, qui emportait à la

gare Pierre et Marie. Arrêtée au débouché de la rue de Bourgogne par la

queue du cortège, la voiture attendait que le passage fût libre.

Impatient du retard et voulant se rendre compte, l’officier mit la tête

à la portière, se pencha de tout le buste. Il était encore en tenue;

concession au fier enfantillage de sa jeune femme, qui voulait paraître

dans les trains et faire son entrée à Cherbourg au bras d’un authentique

capitaine. Jacques admira dans ce mouvement la svelte et robuste

élégance du torse, la bonne mine de son frère. Une fois encore, les

impressions de l’heure précédente, à Saint-Thomas-d’Aquin, du mois

d’avril, au Sénégal, revinrent avec force dans son âme exaltée par tant

d’émotions. Cédant à l’entraînement irréfléchi de la minute, il étendit

le bras vers la houle noire qui emplissait de ses remous le boulevard

Saint-Germain, deux mots lui échappèrent qu’il ne pouvait plus contenir.

--Pierre, balaye!

L’officier leva la tête, aperçut son frère, sourit de son grave sourire.

--Balaye, Pierre! reprit la voix échauffée, plus haut encore.

Avec le même sourire tranquille, de l’accent dont on calme un enfant

impatient, le capitaine répondit:

--Tu ne vois donc pas que cela s’en va tout seul!

Et il se rassit auprès de Marie, tendrement blottie contre lui.

Les derniers tronçons du cortège avaient passé. Les chevaux gagnèrent,

emportèrent la voiture sur le pont, dans le joyeux retour de lumière

d’un soleil qui brillait au ciel éclairci.

Jacques s’élança pour les rejoindre. Ferroz lui mit une main sur le

bras, montra du doigt le boulevard d’où arrivait une rumeur

décroissante, indistincte.

--Écoutez, dit-il; les morts que vous enterriez parlent encore...

--Non, fit Jacques en se dégageant, je ne veux plus les entendre: je

vais retrouver les vivants qui agissent... qui agiront!

Si Jacques Andarran disait vrai, c’est ce dont le lecteur jugera dans la

suite de ces récits, à mesure que s’y déroulera le fil des événements

dont nous avons entrepris de raconter l’histoire.

Les morts qui parlent · 第 61 / 64 题