MARIE

Trois jours plus tard, Jacques recevait ses parentes à la descente du

train. En le voyant seul, Marie ouvrit de grands yeux effarés, comme si

elle eût trouvé l’énorme ville déserte, après l’engloutissement de tous

ses habitants.

--Pierre est en Normandie pour une affaire, dit l’aîné; une affaire de

service qu’il ne pouvait remettre. Vous le verrez accourir demain.

Il installa les deux femmes dans un hôtel de la rive gauche, près de son

logement. Tante Sophie conduisit aussitôt sa nièce chez le père

Sénauvert. Le vieux viveur allait habituellement passer la belle saison

à Eauze, auprès de sa fille; empêché cette année par ses infirmités, il

geignait, réclamait les soins de l’enfant dont il ne se rappelait

l’existence que pour l’utiliser comme garde-malade, lorsque une attaque

de goutte l’obligeait de dételer.

La tante revint en hâte, impatiente de confesser Jacques.

--Eh bien! Qu’y a-t-il? Un cotillon, si j’ai compris ta lettre?

--Pire, répondit le neveu: une magicienne, une vraie.--Et il exposa la

situation, avec tous les détails indispensables pour l’éclairer.

--Le bandit! tous les mêmes! Avoir un ange à ses pieds, et aller courir

après une sorcière, une cosaque!

--Tante, il ne faut pas être trop sévère pour Pierre. Pensez, une nature

comme la sienne, si ardente sous ses froids dehors... Après des années

au désert, la molle griserie de l’atmosphère parisienne, les avances

d’une enchanteresse, d’une des reines de ce Paris... La tête tournerait

à moins. Mais le frère est honnête, torturé lui-même par le mal qu’il va

faire à Marie. Rien n’est perdu. Je l’ai déjà ébranlé.

La vieille fille fourragea sa coiffe de dentelles, avec un soupir qui

remontait d’une expérience lointaine:

--J’ai bien peur que ce pierrot-là ne donne raison au proverbe: pierre

ébranlée au bord d’un précipice ne bouge que pour y tomber plus

vite.--Enfin, il faut batailler, s’il est encore temps. Il y va du

bonheur de la petiote.

La «petiote» ignorait les conciliabules dont elle était l’objet. Mais

elle pressentait un mystère, une menace, des forces obscures qui

s’assemblaient pour l’écraser dans cette ville inconnue. Tout y était

redoutable. Elle n’y trouvait nulle part cette protection des figures et

des choses accoutumées qui rassure contre les vagues terreurs. Marie se

voyait prise dans ce grand Paris comme un oiseau apeuré dans une forêt

sombre; elle avait froid à son âme dépaysée, entre les passants anonymes

de ces rues qui mènent où l’on ne sait pas, entre ces maisons dont les

façades n’ont jamais souri, compati, aux anciennes pensées joyeuses ou

tristes. Les églises elles-mêmes ne lui étaient pas maternelles,

secourables de toutes les consolations accumulées, depuis l’enfance, sur

le prie-Dieu familier où on les retrouve avec le livre d’heures. Le

lendemain de l’arrivée, tante Sophie la mena brûler un cierge à

Notre-Dame-des-Victoires. Au retour, comme elle repassait la Seine, la

matinée était si clémente, la lumière si jolie sur l’eau, qu’il lui

revint un peu de bravoure avec l’allégement apporté par cette douceur du

ciel, avec la sensation d’un air déjà respiré au bord de la Gélise.

Sur la porte de l’hôtel, Pierre attendait ses parentes.

Il s’efforça de redevenir le bon camarade d’autrefois, près de la petite

amie qu’il traitait en enfant; il eut des exagérations de familiarité

qui n’étaient pas dans son caractère: il ne réussit qu’à paraître gêné,

cérémonieux. Marie comprit aussitôt qu’il voulait revenir en arrière,

qu’il outrait la camaraderie pour se dispenser de tendresse. Elle marqua

d’autant plus la réserve digne où elle s’enveloppait, et qui dissimulait

mal, pourtant, les reproches muets de son regard, de son

attitude.--Pierre se repentait d’avoir faibli à la Bourdette,

pensa-t-elle d’abord: ses ambitions, ses idées d’Afrique l’avaient

ressaisi.--Était-ce seulement l’Afrique? Non, il y avait une autre cause

à ce retrait du cœur: Marie en eut vite l’intuition. Les entretiens se

succédèrent, si l’on peut donner ce nom aux pénibles silences à deux.

Elle prétexta les exigences de son père pour les raccourcir, les rendre

plus rares, afin de libérer Pierre,--elle sentait qu’elle le

libérait,--afin de s’épargner à elle-même un chagrin qu’augmentait

chacune de ces déceptions.

Tante Sophie avait espéré une explication d’où naîtrait la détente entre

les jeunes gens. Quand elle vit que la glace tenait, que le temps

passait et qu’il fallait agir, elle prit à part sa nièce; en quelques

mots obscurcis par d’affectueux ménagements, elle la mit sur le chemin

de la vérité. A peine eut-elle entamé ce qu’elle avait à dire que Marie

l’acheva: avec une terrible lucidité, la jeune fille compléta les

demi-ouvertures qu’on lui faisait, mesura toute l’étendue du désastre,

dit résolument:

--Il est perdu pour moi.

Les pauvres yeux atterrés se firent violence pour retenir leurs grosses

larmes. Elle reçut le coup sans broncher, avec une soumission

silencieuse; comme une enfant qui a connu de bonne heure la souffrance,

qui reconnaît le pas de la visiteuse, s’afflige et ne s’étonne point de

la voir rentrer.

--Pourvu qu’il trouve le bonheur là où il le cherche! dit-elle.--C’était

trop beau pour moi. Dieu a voulu m’éprouver: que sa volonté soit faite!

Repartons, tante.

--Restons, au contraire, petite bécasse! On défend son bien contre les

voleurs, sapristi! On se bat, avant de le leur abandonner.

Marie se redressa, d’un mouvement de fierté offensée.

--Oh! chère tante! Que je me mette en travers de son bonheur!

--Mais c’est en travers de son malheur que tu te mettras! Crois-moi,

crois-nous, consulte Jacques, qui a fait le tour de cette coquine. Il

faut le sauver des griffes où il périra. Si tu ne le fais pas pour toi,

fais-le pour lui.

Jacques comparut, fut sommé de témoigner: il appuya les dires de la

tante avec chaleur. Ce qu’il y avait de factice dans cette chaleur, dans

la conviction de l’avocat qui plaidait contre sa propre cause, Marie ne

le vit pas. Elle n’avait de pénétration que pour lire dans un seul cœur.

Elle finit par se rendre, de mauvaise grâce; elle essayerait, elle se

défendrait, puisqu’on assurait que c’était pour le bien de Pierre.--En

face de lui, elle se replia davantage encore, ne trouva rien à dire.

--Repartons, tante; c’est inutile.

On lui arracha à grand’peine la promesse d’un suprême effort.

--Soit, fit-elle; mais accordez-moi la satisfaction que je demande en

retour. Faites-moi voir cette femme, près de lui; je veux me rendre

compte, je saurai s’il a raison.

Elle voulait surtout souffrir l’épreuve qui attire irrésistiblement les

vaincues de l’amour.

--Qui sait? Peut-être est-elle bien inspirée, dit Jacques. Aller livrer

bataille à l’ennemi dans la place, ce serait crâne. Mais comment faire?

Une idée: cette semaine, les Sinda prélèvent sur le public leur tribut

annuel à la bienfaisance, une matinée-concert payante, pour une œuvre de

charité, dans leur hôtel. Je vous apporterai demain deux billets. On

sera là.

Marie se laissa traîner à cette matinée comme une victime au supplice.

Son cœur battait à se rompre, quand le fiacre les déposa devant le

portail de la rue de Vigny.

--Hum! ça sent l’argent de nos poches, ici! fit en entrant tante Sophie,

imbue des préventions provinciales contre les financiers parisiens.

Inattentive et indifférente au luxe qui l’entourait, la jeune fille

n’avait d’yeux que pour chercher une seule personne. Jacques la lui

montra d’un signe, au premier rang de chaises. Pierre causait avec

l’étrangère. Il vint dire à ses parentes un bonjour embarrassé. Devant

l’apparition de beauté, rehaussée par toutes les élégances de la

toilette, Marie se sentit condamnée, si chétive, à son propre jugement,

que toute velléité de lutte l’abandonna. Elle eut un regard navré sur

elle-même, dans la glace où elle se vit passer, avec sa pauvre petite

robe de chez Mme Lafargue, la bonne faiseuse avec sa coiffure accommodée

selon les principes d’Eauze, de M. Mamousse, le coiffeur de la

Grand-rue. Des artistes célèbres chantaient, pianotaient, monologuaient.

On eut même le régal d’entendre quelques vers d’Heilbronn, dits par Rose

Esther. La baronne Sinda tenait le département de la charité avec toute

l’ampleur qu’y doivent montrer les femmes de sa condition. Le concert

s’acheva dans l’atmosphère d’ennui spéciale à ces sortes d’assemblées;

le public payant s’écoula. Jacques s’approcha de la baronne, manifesta

le désir de lui présenter sa tante et sa cousine.

--Comment donc!--La sémillante Dolorès se précipita au-devant des

deux femmes, avec sa rage de protection et ses effusions de

sensibilité.--Cher monsieur Andarran, j’espère que vos parentes voudront

bien se considérer ici comme chez elles. Elles vont me faire la grâce de

rester pour notre petit lunch, entre intimes.--Oh! la ravissante enfant!

Elle ne connaît pas encore Paris, dites-vous? Mais il faut tout lui

montrer!--Venez, que je vous présente à nos amies, aux amies de vos

cousins, ma toute belle.

Daria toisa attentivement la jeune fille qu’on lui amenait, plus

tremblante qu’une fauvette jetée dans un nid d’éperviers. Elle dit à

Jacques, tandis que les présentations s’achevaient:

--Elle est très bien, votre cousine. Comment s’appelle-t-elle? Marie,

sans doute? Un Anglais prétendait que toutes les jeunes filles

françaises s’appellent Marie.

--Elle s’appellera bientôt Marie Andarran, répliqua sèchement le député.

--Votre fiancée? Tous mes compliments.

--Non, celle de mon frère.

--Ah! vraiment? fit la princesse.--Elle lui lança un regard de défi

ironique, se retourna, pria Pierre d’aller chercher pour elle un verre

d’une boisson quelconque:

--Celle que vous voudrez. Vous savez ce que j’aime.

On parla musique, on discuta le programme du concert.

--Très beau, conclut Félines; un peu sévère.--Pendant que les machines

d’Érard sont encore ouvertes, si vous nous jouiez une de vos chansons

tsiganes, princesse, pour nous détendre après toutes ces mortifications

charitables.

De l’air d’aisance royale qu’elle avait en toutes choses, Daria s’assit

devant l’instrument. Elle en tira quelques mesures de cette musique

passionnée, endiablée, avec la _furia_ que savent y mettre les filles de

la steppe. Mrs Ormond, priée à son tour, fredonna en s’accompagnant une

chanson des nègres de Virginie.

--Ces mélodies étrangères vous plaisent-elles? demanda obligeamment la

baronne à Marie.

--Je suis trop ignorante pour les apprécier, madame. Je ne connais un

peu que notre vieille musique française.

--Oh! fit inconsidérément Jacques, ma cousine est très bon juge;

musicienne elle-même, j’ose dire qu’elle a des doigts de fée sur le

piano.

--Vraiment? s’écria Dolorès. Je vous prends au mot. Chère petite,

donnez-lui raison: ce sera si gentil de vous entendre! Nous ne sommes

pas intimidantes, vous ne voudrez pas nous refuser.

Marie se recula, plus épouvantée que si on lui eût demandé de sauter par

la fenêtre.

--Vas-y, n’aie pas peur, souffla tante Sophie.--Tu sais bien ce qu’a dit

l’organiste de la cathédrale, qu’il n’y en a pas une comme toi dans tout

le département.

--Y pensez-vous, tante? Plutôt mourir.

--Vas-y donc!

La princesse Véraguine intervint:

--Nous vous en prions, mademoiselle. Ce sera si reposant, un peu de

musique française! _La Dame Blanche_, sans doute? ou _les Noces de

Jeannette_?

Marie ne saisit pas les sous-entendus de la raillerie; mais elle ne put

se méprendre sur le ton ironique, sur l’intention évidente de cette

femme: l’humilier, là, sous les yeux de Pierre...

Alors,--elle dit souvent dans la suite qu’elle n’avait jamais su

s’expliquer la révolution qui se fit en elle, le coup d’audace qui la

souleva,--la timide et vaillante créature se dressa, marcha sous le

fouet de ces paroles, de ces sourires hostiles, alla droit au piano,

s’assit, laissa tomber ses mains sur le clavier. Il lui sembla d’abord

que ses doigts glacés ne bougeraient pas sur ces touches immobiles: tout

tournait, le salon, les meubles, les figures étrangères. Elle rencontra

le regard de Pierre, debout en face d’elle, derrière le piano; un regard

intense qui la dévisageait. Elle lut sur ses traits une peine apitoyée,

la torture du remords, le déchirement honteux,--il l’avoua plus

tard--d’un officier passé à l’ennemi qui verrait sa vieille troupe en

perdition sous les coups de cet ennemi. Elle le revit soudain, calme,

devant les chenets de la Bourdette, écoutant le morceau de Glück qu’il

préférait et redemandait toujours, la plainte d’_Orphée_:

J’ai perdu mon Eurydice...

Ce souvenir l’illumina. Sans même préluder, elle attaqua les premières

mesures. En peu d’instants, les sourires amusés ou malicieux

s’évanouirent sur les physionomies; tous ces dilettantes affinés, riches

d’expériences musicales, se sentirent en présence de ce phénomène rare:

un être humain qui se donne à travers une expression d’art. Marie ne les

voyait plus; elle ne voyait que Pierre, la vieille maison provinciale,

le vieux piano son confident quotidien; elle y était, elle y exhalait sa

vie dans ce sanglot d’agonie. La pure et grave lamentation pleurait sous

ses doigts; ses doigts où descendait de son cœur, de son âme, tout ce

qui s’échappait en même temps par ses yeux, fixés sur lui, sans fierté

maintenant, sans honte, implorants, éperdus. Si elle avait pu revoir à

cette minute, dans la glace où elle se méprisait tout à l’heure, la tête

transfigurée qui sortait de la pauvre petite robe de Mme Lafargue, elle

eût été tranquillisée sur la séduction souveraine que lui prêtait la

douleur. Elle allait, se donnant toujours plus, avec des plaintes douces

sur les gammes mourantes, des sursauts de désespoir sur d’autres. Le

mouvement se ralentit, expira, avant les dernières notes, comme si la

vie eût passé tout entière dans ce don suprême, défaillante pour le

soupir final d’Orphée. Marie se renversa sur le tabouret toute

frémissante, toute blanche, fermant ses paupières sur le bleu pâle de

ses yeux, sur la fleur de lin brisée par l’orage trop rude.

--Pierre, dit tante Sophie avec sa voix d’autorité, ta cousine n’est pas

bien; fais-moi le plaisir de la ramener à notre voiture.

Il s’avança, prit le bras de Marie, l’emmena. Jacques se levait pour les

suivre; la tante le tira par la manche:

--Restons, nous; laissons-les aller.

La baronne s’empressait, proposait des sels.

--Merci, ce n’est rien, fit la vieille demoiselle. Elle est sujette à

ces faiblesses, il vaut mieux qu’elle rentre sans tarder.

Dolorès se répandait en louanges:

--Délicieuse; et quelle artiste! Elle n’a pas encore vu l’Opéra? Je la

veux demain, dans ma loge; j’irai la prendre après dîner.--Monsieur

Andarran, ces dames sont au Ritz?

--Non, madame; mes parentes sont à l’hôtel du Bon-Lafontaine.

--Oh! charmant! Quelle musicienne!

Pierre mit en voiture la jeune fille; elle se laissa tomber sur les

coussins comme une hallucinée. Là, devant cet inerte paquet de

souffrance l’honnête garçon ne contint plus d’irrésistibles mouvements

d’horreur pour lui-même, de pitié pour elle.

--Cousine, dit-il, tu n’es pas bien: permets-moi de te reconduire à

l’hôtel.

Il s’assit à côté de la petite silencieuse. Comme ils approchaient, il

lui prit la main, lui baisa longuement, à la même place, du même baiser

qui avait appelé l’enfant à une vie nouvelle.

Marie fondit en larmes.

A l’hôtel, les explications entre eux furent très brèves.

--Tu ne peux pas me pardonner, dit posément l’officier. Je n’ai plus

rien à faire ici, pour le moment. Le mieux est de m’en retourner le plus

vite possible là d’où je n’aurais jamais dû bouger, dans mon pays. Je

vais de ce pas solliciter une permutation avec quelque camarade fatigué

du Soudan.

Marie approuva faiblement, d’un signe de tête: elle n’éleva aucune

objection. Il sortit, avec son habituelle décision revenue, pour entamer

sur l’heure les démarches nécessaires; il pria Jacques de l’aider au

ministère.

Tante Sophie laissa faire pendant deux jours. Quand elle apprit que la

requête de Pierre avait chance d’aboutir, elle manda ses neveux et sa

nièce dans sa chambre.

--Avez-vous bientôt fini, dit-elle, avec vos enfantillages? Il faut

battre le fer pendant qu’il est chaud, les cœurs aussi. Vous irez chez

les sauvages si cela vous plaît, mais ensemble. Demande ton pardon,

grand nigaud, et prends ta femme. Le diable n’aurait qu’à repasser entre

vous, là-bas ou ailleurs!--Et se tournant vers Marie:--Pardonne-lui,

petite. Puisses-tu n’apprendre jamais qu’on peut encore s’estimer

heureuse, quand ils n’ont pas plus à se faire pardonner, ces criminels!

Marie hésitait, incrédule, avec une expression de dignité craintive.

--Je ne veux pas de ta pitié, Pierre...

--Ce n’est pas de la pitié! s’écria-t-il dans un élan sincère.--C’est de

l’amour, pour ton courage. Il a tout vaincu.

Un sourire étonné brilla dans les yeux humides:

--Du courage? j’ai eu bien peur, au contraire. Comme tu m’as dit que tu

avais eu peur en allant au feu, la première fois. J’ai fait comme toi;

j’ai ramassé mon cœur, j’ai marché. N’ai-je pas été élevée pour faire

une femme de soldat?

Elle lui tendit la main; il l’écarta, prit dans les siennes la petite

tête, l’amena passionnément à ses lèvres.

* * * * *

On s’entendit vite sur des arrangements qui semblaient arrêtés de tout

temps. Une grosse contrariété mit un nuage dans le ciel de Marie. Ils

eussent tous désiré s’enfuir à la Bourdette, recevoir la bénédiction

nuptiale dans la vieille église où la jeune fille l’avait toujours

attendue. Il n’y fallait pas songer. Le père Sénauvert était

intransportable; les convenances exigeaient que la noce se fît près de

lui, à Paris. On fixa une date aussi rapprochée que possible, la

mi-juillet. Les premiers bans furent publiés le dimanche suivant à

Saint-Thomas-d’Aquin.

Le lendemain au soir, Jacques reçut un petit paquet et un billet de la

princesse Véraguine.

«Cher monsieur, vous aviez donc raison, quand vous m’appreniez le nom

de votre cousine. Mais vous m’avez crue plus mauvaise que je ne le

suis. Si j’avais voulu lutter!... Je n’ai pas voulu. Je ne veux pas

faire de mal: j’ai compris que j’en faisais tant! Je ne veux pas

briser ce qui peut être un vrai bonheur; avec les morceaux, je n’en

referais jamais pour moi qu’un faux-semblant.--Vous avez d’ailleurs

là-dessus des idées très proches des miennes, si j’ai bien deviné.--Ne

craignez pas un retour offensif de votre ennemie. Je pars demain pour

Bayreuth. Je n’y entendrai rien de plus beau que la musique de l’autre

jour.

«Veuillez mettre dans la corbeille de votre cousine cette ancienne

turquoise, où sont gravés des mots persans. Une bohémienne me l’a

vendue comme un talisman infaillible. Qu’elle préserve Pierre de

retrouver ma pareille, c’est ce que je souhaite de tout cœur à votre

frère et à sa femme.--Daria Véraguine.»

--C’est pourtant vrai, pensa Jacques. Pas mauvaise, folle, seulement.

Impulsive pour le bien comme pour le mal. Et malheureuse; elle ne sait

pas ce qu’elle veut, elle le veut si violemment!

Il allait porter ce billet à son frère, lorsque tante Sophie entra,

s’informa du contenu.

--Halte-là, mon garçon, pas de bêtises. Inutile de souffler sur les

braises où la flamme peut se rallumer.

Elle lui prit des mains le papier, l’approcha d’une bougie.

--Oui, c’est mieux ainsi, dit Jacques. Il convient que nos belles

actions demeurent ignorées de ceux pour qui nous les faisons. Elles en

ont plus de prix; et le monde est plus à l’aise pour nous juger sur ce

que nous lui montrons, le pire de nous-mêmes.

Une seconde après, il ne restait qu’une pincée de cendres de la belle

action de Daria Véraguine.

Les morts qui parlent · 第 59 / 64 题