LES CHAGRINS DE JACQUES

Ces événements défrayèrent la chronique pendant la semaine d’attention

posthume que Paris accorde à ses comédiens ordinaires. Dans la presse,

dans les milieux parlementaires, dans le monde cosmopolite où Bayonne

fréquentait, on écrivit les articles émus, on échangea les vues

ingénieuses que ce beau thème comportait. La semaine suivante était

celle du Grand Prix: ils en furent d’autant plus vite effacés, les

cercles de rides légères qui signalent un moment, à la surface des eaux

parisiennes, la place où un corps a plongé dans ce profond puits

d’oubli.

Esther jugea pourtant que la princesse Véraguine ensevelissait bien vite

ceux qu’elle tuait, lorsqu’elle croisa la voiture de Daria au retour de

Longchamps. Experte au discernement de toutes les nuances féminines,

l’actrice observa sur l’étrangère un éclat triomphal de beauté ravivée,

la redoutable parure attachée au front d’une femme par le drame sanglant

qui a certifié son pouvoir: prestige fascinant, tout pareil à celui que

les grandes tueries mettent au front des conquérants. Renseignée mieux

que personne sur le cœur de l’homme qui avait payé de sa vie cette

parure, Esther avait peut-être été la seule à deviner le véritable

secret de l’inintelligible renverse, secret expliqué de tant de façons

par les psychologues et les politiciens. Durant la minute où cette

rencontre fortuite remit face à face les deux femmes, elles échangèrent

des regards qui accusaient différemment:--«C’est vous, disait celui de

l’actrice, vous qui l’avez perdu en voulant l’élever jusqu’à vos nuages

qu’il ne pouvait atteindre.»--«C’est vous, en le dégradant sur votre

terre où vous le rabattiez», disait celui de la princesse.--Elles

avaient toutes deux raison dans leurs reproches; elles avaient exaspéré,

eût dit Ferroz, les deux morts qui se battaient au fond de cet homme:

l’accapareur cupide et le justicier mystique.--Toutes deux, elles

passèrent outre, entraînées sur la pente de leurs jeunes vies; l’une,

avec sa résignation fataliste qui prenait vite son parti de

l’inévitable; l’autre, avec l’instinct pratique de l’araignée qui ne

compte pas les toiles déchirées, recommence aussitôt d’en ourdir de

nouvelles.

Chez la baronne Dolorès, dans un monde où les sentiments comme les

affaires sont des opérations à court terme, nul ne s’étonna de voir

entrer Daria, ce même soir du Grand Prix; un air de défi hautain rendait

sa beauté plus provocante.

--Regardez-la, disait Félines d’un ton de connaisseur: regardez ce

rythme des mouvements qui faisait dire au pauvre Elzéar qu’elle avait

une mazurka de Chopin cousue dans sa robe!

Si les mondains trouvaient le temps de se souvenir, les habitués du

salon auraient pu philosopher en observant la princesse auprès du

capitaine Andarran, sur ce même divan de la rotonde des palmiers où

Pierre occupait la place hantée par une ombre triste.

--Je m’ennuie, ce soir, avait dit la jeune femme à l’officier; j’ai vu

trop de civilisés imbéciles, aujourd’hui: venez me raconter vos

histoires de sauvages, où le pire sauvage, c’est peut-être vous!

Elle écoutait, avec un intérêt visible, ce qu’elle appelait des

histoires: les quelques mots brefs, avares, où Pierre condensait comme à

regret l’essentiel d’un pays, d’une action, d’une pensée. Elle écoutait

avec plus de plaisir encore, semblait-il, les longs silences où il

s’enfermait ensuite, le tumulte réprimé sous cette froide réserve. Elle

écoutait surtout le sourd travail d’une lâcheté qui dissolvait auprès de

sa robe la force de cet homme. Courber un chêne en le touchant de son

gant, laquelle résiste à cette tentation?

Lorsque Andarran se fut éloigné, Daria vit venir à elle Mrs Ormond.

L’Américaine était la seule amie avec qui elle eût de l’abandon, poussé

quelquefois jusqu’aux épanchements intimes: elle aimait, dans cette

nature si différente de la sienne, une vivacité primesautière, la

clarté, la témérité méthodique de l’esprit. Elle ne se déroba pas, quand

Mrs Ormond l’interrogea avec un sourire curieux:

--Alors, il s’apprivoise, votre sauvage? Mes compliments, chère; mais

permettez-moi d’être enfant terrible: vous pouvez trouver du plaisir à

flirter avec lui, _malgré_...

--_Parce que_, répondit hardiment Daria.--Comment vous dire? Vous

n’allez pas me comprendre, ou vous me regarderez comme un monstre:

j’aime sur ses mains l’odeur du sang de l’homme que j’ai aimé.

--Oh! la petite barbare!--Mrs Ormond réfléchit un instant.--Non:

simplement une femme, comme nous toutes. Voulez-vous que je dise mon

sentiment? Votre nouvel idéal se nomme la force, et il vient au bon

moment pour lui, ce héros. Vous avez été folle d’idées, chérie; la

poursuite d’une idée, la recherche de celui qui devait la représenter,

toutes ces imaginations ne vous ont pas donné ce que vous en attendiez;

maintenant, vous allez aimer la force, par rancune contre l’idée qui

vous a déçue.--Vous aimerez la force, Daria, elle nous attirera toujours

invinciblement, toutes tant que nous sommes. Vous l’aimiez déjà,

peut-être, sans vous en douter; vous vous obstiniez dans un amour de

volonté: votre cœur lui échappait, se donnait de lui-même au maître que

vous ne vouliez pas.

La princesse se consulta, comme pour vérifier si cette voix était bien

l’écho de sa propre songerie.

--J’aimerais la force, moi qui l’ai tant maudite? Je chercherais un

maître, moi aussi, en désespoir de cause, faute de trouver un

instrument? Le véritable idéal, ce serait la force, souveraine dans la

nature, créatrice de la vie, belle de sa puissance de création?--C’est

bien possible, après tout! Arabella, ce doit être enivrant de sentir la

force sur soi; de la dominer d’abord, puis d’être brisée par elle...

Arabella, je vous défends de penser des choses qui me font peur... et

qui m’attirent!

Jacques épiait avec une anxiété croissante les progrès de l’intimité

entre son frère et la princesse, de leur flirt, comme disait Mrs Ormond

dans sa langue. Il savait trop que ce mot n’aurait jamais de sens pour

Pierre, pour ce cœur qui mettrait toute son énergie combative dans une

passion, qui broierait tous les obstacles afin de satisfaire cette

passion. Attendu chaque jour à la Bourdette, l’officier s’attardait à

Paris sous divers prétextes, sans raison sérieuse, sauf celle qu’il ne

disait pas et que Jacques devinait trop sérieuse. De la vieille maison

où on languissait après l’absent, l’aîné recevait des lettres

pressantes, inquiètes d’abord sur les suites de cette blessure dont le

chirurgien devait mal augurer, puisqu’il retenait Pierre; épouvantées

ensuite à l’occasion de son duel incompréhensible, et, depuis, si

mélancoliques!

Compatissant aux peines de Marie, qui l’occupaient sans cesse, qui le

troublaient,--car il craignait de regarder dans son propre cœur,

lorsqu’il se laissait aller aux conjectures sur la passion naissante de

son frère pour Daria,--Jacques n’avait depuis quelque temps que des

sujets de chagrin.

Il n’était pas demeuré insensible à la catastrophe de ce Bayonne, séparé

de lui par les idées, mais auquel le rattachaient tous ses souvenirs de

jeunesse, la communion intellectuelle des bonnes années où les deux

étudiants rêvaient et bâtissaient leur avenir côte à côte. Disparu,

l’ancien camarade, et dans quel drame! Frappé près de lui, et par

quelles mains! Par les mains fraternelles. Une autre disparition allait

l’affliger plus vivement encore dans un de ses meilleurs attachements.

Deux semaines s’étaient écoulées sans que l’on vît M. de Kermaheuc à la

Chambre. Un déplacement le retenait en Bretagne, pensait Jacques. Une

après-midi, l’huissier remit au député d’Eauze le bulletin d’un

visiteur: c’était le vieux domestique du marquis.

--Ah! monsieur Andarran, lui dit cet homme. M. le marquis est bien mal!

Le médecin m’a déclaré que c’était fini, qu’il fallait prévenir les

parents. Mais M. le marquis n’a ici aucun parent. M. le duc de

Jossé-Lauvreins voyage dans des pays, en Asie. Alors, je suis venu vous

chercher.

Jacques accompagna, rue de Monsieur, le serviteur qu’il pressait de

questions. Plus fidèle qu’instruit, le brave Breton ne l’éclaira guère.

--On n’y comprend rien, monsieur Andarran. Le docteur lui a ordonné une

bronchite, ou quelque chose comme ça; mais il ne sait pas lui-même,

qu’il dit, comment ce petit mal a eu raison de M. le marquis, si

vigoureux.

Voici ce que le médecin ne savait pas.

Le soir de l’expulsion de Bayonne, comme les députés quittaient le

Palais-Bourbon après la mémorable séance, M. de Kermaheuc s’apprêtait à

sortir, enchanté de cette nouvelle avanie faite au parlementarisme. Il

prenait ses effets dans son armoire, voisine de celle du socialiste. La

porte de cette dernière était grande ouverte, le casier en désordre:

Caucuste était venu chercher le manteau et le chapeau de l’expulsé; dans

l’agitation de cette minute, il avait fait choir de l’étagère une liasse

d’imprimés, une serviette d’où s’échappaient des lettres, des papiers

répandus à terre. Tandis que M. de Kermaheuc classait sa propre

distribution, sous le bec de gaz du couloir, ses regards tombèrent sur

un petit-bleu qui traînait à ses pieds. Il venait de recevoir lui-même

un télégramme de ce modèle, il crut l’avoir laissé glisser de son

portefeuille; il se baissa, ramassa le papier. C’était bien l’écriture

de sa dépêche; il y jeta les yeux de confiance, lut quelques mots,

s’arrêta. Elles ne s’adressaient point à lui, les lignes tracées par la

plume familière, oublieuse de sa prudence habituelle: on conjurait

Elzéar de venir une fois encore, une dernière fois, pour recevoir les

conseils d’une tendresse en éveil; et la suite ne laissait pas de doutes

sur le caractère de cette tendresse,--La trahison, ignoble, avec cet

homme; avec le misérable que la Chambre elle-même venait de vomir!

Le marquis sortit, héla un fiacre, donna l’adresse de la rue Fortuny;

après quelques tours de roue, il fit arrêter, descendit, paya le cocher,

s’éloigna à pied dans une autre direction. Il marcha sur les quais,

perdu dans ses pensées, il s’accouda longtemps sur un parapet, regardant

couler l’eau noire. Il ne fut tiré de ses réflexions que par un frisson

aigu: le temps tournait à la pluie; au sortir de la fournaise qu’était

la Chambre ce jour-là, il avait été saisi par la fraîcheur humide du

soir. Il rentra, s’alita, avec le mal dans son vieux cœur et dans son

vieux corps.

--Ce n’est qu’un refroidissement, avait dit d’abord le docteur.--A la

seconde visite, il diagnostiqua une bronchite. Les jours suivants, comme

le mal empirait, ce médecin s’étonna:

--C’est singulier: le sujet est encore robuste, une physiologie de

lutteur; il devrait se défendre mieux contre cette atteinte légère.

--Le malade ne lutte pas contre son mal, avait-il dit enfin;

positivement, c’est un organisme qui s’abandonne, avec tous les moyens

de résister. Rien à faire dans ces cas-là.

Il n’y avait plus rien à faire; la fièvre minait le vieillard, on

devinait l’agonie prochaine, quand Jacques s’approcha du lit de son ami.

Le marquis lui sourit, avec un fier effort pour retrouver sa belle

humeur.

--Heureux de vous serrer encore la main, mon cher enfant. Le vieux loup

est sur ses fins. Que font-ils de méchant ou de bête, à la Chambre? Je

pensais vivre assez pour voir crouler la baraque. Je me suis trompé.

Tout nous trompe, et nous nous trompons nous-mêmes. Si vous voulez ne

pas souffrir et vieillir tranquille, Jacques, ne croyez à rien; d’abord

parce qu’il n’y a plus rien à quoi l’on puisse croire, en ce monde.

Andarran essaya de plaisanter le malade, de lui donner de bonnes

paroles:

--Bah! Vous durerez longtemps, très longtemps; assez pour voir revenir

la royauté!

--Non. C’est moi qui lui reviens. Il n’y a plus de roi que là-haut.

--Eh bien! il faudra vous résigner à rester dans notre république.

--Non, non, fit le marquis, la Mort seule ne trompe pas. Avant deux

jours, je serai au corps de garde.

--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme.

--Une idée. J’ai mes idées sur l’éternité. Voyez-vous, les gens comme

moi ne sont pas des saints, loin de là; ils ont trop aimé les belles

dames; et ils ont trop mauvaise tête pour obéir à qui que ce soit, même

à notre sainte mère l’Église. N’empêche que le bon Dieu, qui ne laisse

rien perdre, les enrôle pour les grandes occasions, comme le roi

enrôlait des reîtres, des Suisses: soldats indisciplinés, pillards et

paillards, mais qui ne boudaient pas au feu. Ainsi de nous autres: nous

lui faisons médiocre service en temps ordinaire, au bon Dieu; mais il

sait que nous sommes toujours prêts à foncer sur les crétins qui croient

tout savoir, ne savent rien, et nient son existence; sur les malandrins

qui détroussent son Église, la vieille mère qu’on chagrine parfois, et

qu’on aime, pourtant, parce qu’elle avait fait notre France. Aussi

doit-il avoir quelque part, à la porte de son paradis, une façon de

corps de garde pour les soldats de notre espèce. Oh! ce ne sera pas

magnifique comme le séjour des saintes gens, de ceux qui furent purs,

soumis, vertueux; mais ce sera tolérable, j’imagine. Le bon Dieu y

entrera de temps en temps, il nous dira:--Bon jour, mauvaise troupe!

Vous ne valiez pas cher, mais vous étiez toujours prêts à risquer votre

peau pour moi. Allons! je dirai à saint Pierre qu’il vous accorde

quelques petites douceurs.--Je ne suis pas ambitieux, Jacques, j’espère

une place dans ce quartier. Faites-moi donc l’amitié d’aller chercher à

la paroisse un vicaire que je connais, un petit maigre avec des verrues,

un blond, qui est du pays d’Auray; il n’y a qu’un Breton qui puisse

comprendre mes péchés, peut-être moins gros qu’ils n’en ont l’air.

Jacques partit pour s’acquitter de la commission; il promit de revenir

le lendemain.

Il revint trop tard. Le domestique le reçut avec un sanglot:

--M. le marquis a passé, doucement.

Dans la chambre, deux ouvriers,--de ces gens du Léonois employés à

Saint-Ouen qui venaient solliciter leur subside accoutumé,--étaient

agenouillés au pied du lit: leurs doigts roulaient de gros chapelets,

ils récitaient des litanies. La sœur de garde arrangeait sur la table,

entre les flambeaux, le vase d’eau bénite; n’ayant pas trouvé le rameau

de buis qu’elle demandait, elle avait décroché du mur et mis dans ce

vase la touffe de lierre rapportée de Goritz. Le vieillard reposait sur

le lit. Sous ses paupières abaissées, les yeux voilés semblaient

chercher au fond de l’alcôve le portrait de M. le comte de Chambord. Les

mains seraient un ancien crucifix de fer; le crucifix conservé dans la

famille depuis le 19 août 1626, jour où Geoffroy de Kermaheuc l’avait

porté en marchant au supplice, derrière le comte de Chalais.

L’expression du visage était lasse, tranquille; on lisait sur les traits

l’assurance et le contentement de quelqu’un qui est rentré chez lui.

Andarran prit les dispositions qu’on lui demandait de régler, en

l’absence d’autres proches. Il assista à l’ouverture du testament, quand

le notaire du marquis se présenta. Cet acte était très bref: le défunt

laissait son domaine de Kermaheuc à l’hospice de Morlaix, et un petit

capital, reliquat de son bien, à Mlle Rose Esther. Quelques mots de

remerciement ému accompagnaient ce legs: «Ceci est mon dernier

témoignage d’affection et de gratitude à la chère enfant qui a entouré

de soins mes vieux jours et m’a consolé de durer.»

Ainsi, le courage avait manqué au vieillard pour déchirer et retoucher

ce testament. Il avait voulu respecter sa dernière illusion, même

perdue, et que les hommes la respectassent après lui.

Le marquis interdisait expressément tout envoi de faire-part. Jacques

trouva peu de monde rue de Monsieur, le surlendemain; quelques députés

de la droite qu’il avait prévenus, quelques membres âgés du cercle de

l’_Union_, un groupe des Bretons de Saint-Ouen. Quatre d’entre eux,

anciens mobiles, ne voulurent pas souffrir que le cercueil de leur

commandant fût chargé par d’autres mains; ils repoussèrent les lugubres

employés, ils l’emportèrent. Le petit cortège diminua encore avant

d’arriver à l’église Saint-François-Xavier. Il était si peu nombreux que

la messe des funérailles ressemblait plutôt à un bout de l’an. Vers la

fin de l’absoute, on aperçut, à l’entrée de la nef vide, le paletot

noisette et la barbe blanche de Cantador.

--C’était un adversaire, dit-il à Jacques, je l’ai combattu vivant. Mais

c’était un vieux comme moi, de l’autre temps. Il était fidèle à ce qu’il

aimait. Je le respecte. Je suis venu le saluer. Barbès eût fait ainsi.

Et ils allèrent jusqu’à la gare Montparnasse, les deux Andarran, le

révolutionnaire, les exilés bretons, prendre congé du voyageur qui s’en

retournait là-bas, au caveau des Kermaheuc; «à la maison, où ils

m’attendent, disait souvent le dernier de la lignée, où ils

s’impatientent, où ils se demandent ce que je peux bien faire encore

ici.»

--Faut pas le plaindre, il rentre chez lui,--murmurèrent les gars du

Léonois, tandis que leur vague regard nostalgique suivait le train de

Bretagne.

* * * * *

Ce même jour, Jacques reçut de sa cousine une lettre où palpitait la

détresse d’un cœur qui n’en peut plus. Pierre entra dans la chambre

l’instant d’après. Le capitaine partageait avec l’aîné le petit logement

de la place Saint-Thomas-d’Aquin. Il prévint son frère qu’il lui ferait

faux-bond pour une visite projetée en commun ce soir-là,--déclaration

qu’il faisait tous les soirs, depuis quelques jours. Jacques prit son

grand courage, jugeant que le moment de parler était venu.

--Vois, frère, une lettre de Marie. Elle se tourmente à la folie, la

pauvre petite. Elle ne veut pas croire aux assurances que nous lui

donnons, elle s’imagine que le chirurgien te retient parce que ton état

n’est pas satisfaisant. Dieu sait pourtant qu’il t’a signé depuis

longtemps un _exeat_ en forme, ce brave homme, avec le meilleur

certificat de belle santé. Dois-je annoncer dans ma réponse ton retour à

la Bourdette?

--Incessamment, quelques jours encore... dit le capitaine avec un peu de

gêne, et presque d’humeur.--Tu sais que j’ai des tracas de service; j’ai

commis la maladresse d’accepter l’intérim de ce camarade, qui ne revient

pas...

Jacques se leva, le regarda bravement dans les yeux:

--Écoute, Pierre. Tu m’as toujours permis de te parler comme ferait le

père, s’il était encore là. Pour la première fois, tu ne me dis pas

franchement la vraie raison d’un de tes actes. Cela te ressemble si peu!

--Que veux-tu dire? A qui en as-tu? fit l’officier. Et Jacques vit la

barre de volonté qui se marquait sur le front, hostile.

--Oh! tu vas m’en vouloir à mort! Tant pis. C’est moi le chirurgien, à

cette heure, et j’opère, pour ton bien. Penses-tu que je n’aie pas vu

ton cœur partir, à la suite de qui je sais? Il te mène à ta perte,

frère. Je n’ai rien à dire contre une personne que je respecte; mais

j’ai pu l’étudier à loisir, tu n’ignores pas pourquoi, et dans quelles

circonstances. Nature intéressante, admirable, si tu veux; mais

dangereuse, surtout pour toi; incompatible avec la tienne. Telle que je

la connais, tel que je te connais, il ne peut y avoir entre vous deux

qu’un choc violent, délicieux peut-être, mais rapide et meurtrier. Il ne

peut pas y avoir fusion. Ta froide volonté, sa volonté exaspérée,--il me

semble voir là, devant moi, deux substances qui ne se combineront que

pour une explosion.

--Merci de ta psychologie, et de ta morale, interrompit railleusement

Pierre.--Je vois plus simplement une personne comblée de dons et

d’attraits.

--Je ne suis pas un moraliste, frère. Tu aurais pris d’assaut un de tes

villages nègres, tu me dirais: Voilà cette superbe créature dont je

raffole,--je te répondrais: Passe ta fantaisie, et grand bien te fasse;

puis, reforme ta colonne, repars, sans regarder derrière toi. Mais il

n’est pas question de cela, ici. C’est ta vie qu’on te demandera, ta vie

que tu voudras donner. Le contrat sera éphémère, calamiteux, je le

pressens, et ta ferme raison le pressent comme la mienne. Sans garanties

de bonheur, tu seras détourné de ta vraie voie, arraché à la belle tâche

que tu aimes si passionnément, que tu préfères à tout, au fond de l’âme!

--Pourquoi? On dirait à t’entendre qu’on ne peut pas s’unir à une

étrangère?

--Ne me fais pas dire de sottises, reprit Jacques. La race et le pays

n’ont rien à voir dans votre affaire. Ne généralisons pas. Même en

allant aussi loin, tu pourrais tomber sur la compagne qu’il te faudrait:

quand une de ces femmes-là sait soumettre aux dures lois de la vie les

trésors de droiture et de courage qui leur ont été départis, c’est le

plus précieux don que le Ciel puisse faire à un homme. Mais tel n’est

pas le cas de celle que notre ami Ferroz appellerait,--ne te fâche

pas,--une excessive, une impulsive. D’abord, elle est trop riche pour

toi; son argent te pèserait terriblement, mon pauvre ami. Voyons,

l’imagines-tu te suivant à Lang-Son ou à Bafoulabé?--Pierre, une autre

t’y suivrait. Ah! laisse-moi en venir à ce que je voulais te rappeler,

avant tout! Lors même que cette personne aurait toutes les perfections

que ton désir lui prête, je ne m’occupe en vérité ni d’elle ni de toi;

je pense, et tu penses toi-même à une autre, à notre petite perle que tu

vas broyer. Tu n’es pas libre, tu le sais bien; tu es engagé avec la

chère malheureuse qui n’a que toi, qui n’a vécu que pour toi!

--Je n’ai jamais prononcé une parole qui m’engageât envers qui que ce

soit, répliqua l’officier, rudement, avec une sourde irritation,--contre

lui-même.

--Il y a des engagements sans paroles. Elle, du moins, elle les tient

pour assurés, depuis longtemps; Veux-tu la désespérer? N’auras-tu pas

pitié?

La barre qui attestait sur les traits de Pierre le combat intérieur se

creusa, presque méchante:

--Il y a des consolateurs. Tu joues la magnanimité, Jacques. Crois-tu

que je sois dupe du bel effort que tu fais? Ignorant de l’inclination

que tu as étouffée? Tu me remercierais peut-être de ne pas t’écouter.

Tout peut s’arranger, avec du contentement pour tous. Penses-y...

Le jeune homme tourna sur ses talons, rentra dans sa chambre.

Jacques recula, sous le coup brusquement asséné; il en demeura un

instant étourdi, écoutant battre son cœur, écoutant les choses lâches

que murmuraient en lui les échos de la voix qui venait de parler. Il fit

le geste instinctif, effrayé, qui écarte une vision de péril; il se

précipita sur les pas de son frère, lui posa sur les épaules deux mains

tremblantes:

--Tais-toi, Pierre! Pense de moi ce que tu veux! Encore une fois, il ne

s’agit ni de toi, ni de moi, il s’agit d’elle. Comme moi, mieux que moi,

tu le sais bien, nul autre homme que toi n’existe, n’existera jamais

pour elle. Cette lâche défaite ne servirait de rien. Elle ne

comprendrait même pas. Abandonnée par toi, son sort ne fait pas de

doute. Comme elle a vécu jusqu’ici d’un seul espoir, elle vieillira sous

le poids d’un seul chagrin, chaque jour aussi cruel; elle vieillira

comme tante Sophie, frappée à la même place, de la même plaie

inguérissable. Veux-tu ce meurtre moral, ce remords? Est-ce pour ce

martyre que nous l’avons recueillie tout enfant, choyée, formée à la

pensée qu’elle serait ta femme?--Frère, je te connais, tu es bon, tu es

droit; à cette minute, tu souffres autant que nous, plus que nous, du

mal que tu vas faire à l’innocente, à celle qui a mis en toi sa foi

angélique, à celle qui se courbera en adorant la main de son bourreau...

Frère, je te dis les choses rudes qu’eût dites le père, à ma place:

Soldat, tu vas jeter à l’ennemi le drapeau qu’on t’a confié, ce drapeau

est vivant, une âme!

Pierre ne protesta pas. Silencieux, concentré, ses doigts écrasaient sur

le marbre de la cheminée la cigarette qu’ils tenaient. D’un ton radouci,

il balbutia, lui, l’homme à la parole toujours si nette:

--Allons, c’est bon. J’irai là-bas. On verra, on s’expliquera... on

réfléchira... Dis-leur que j’irai la semaine prochaine.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Je dois m’absenter quatre ou cinq jours. Un déplacement à Dieppe, un

pique-nique organisé depuis longtemps, avec ces dames, au chalet des

Sinda. J’ai promis de les accompagner.

--Dégage-toi, pars demain, ce soir, je t’en supplie.

--Impossible, j’ai promis. Ne me demande pas l’impossible, que diable!

Il prit son chapeau, sortit, comme un écolier qui se dérobe aux

remontrances.

Jacques repassa dans sa chambre. Un quart d’heure, il marcha en long et

en large, les yeux fixés sur les rosaces du tapis de moquette: fleurs

rouges et jaunes où il avait vu s’épanouir et se faner tant d’illusions,

tant de rêves, ambitions politiques, mirages de gloire, projets de

travail, imaginations involontaires de ce qui aurait pu être, si

Marie... Un instant, il lui sembla qu’elles refleurissaient, les pensées

attachées à ces arabesques familières; il se laissa bercer aux

suggestions diaboliques de son frère. Si c’était possible? S’il y avait

du bonheur pour tous!... Une voix claire, implacable, le rappela à la

réalité, à la vérité: il n’y aurait que malheur pour tous, s’il cessait

la lutte contre Pierre, contre lui-même, s’il essayait de se faire sa

part, s’il cédait à la décevante espérance. Et Jacques sourit

ironiquement de la folle tentation, de sa défaillance momentanée; il

s’assit à son bureau, écrivit:

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