--La parole est à M. Elzéar Bayonne.
Une fois de plus, ces mots tombèrent du fauteuil présidentiel où Duputel
digérait sa déconvenue. Une fois de plus, ils produisirent sur la
Chambre les effets décrits au début de ce récit. Mais dans le
recueillement silencieux qui suivit l’apparition de l’orateur socialiste
à la tribune, il y avait cette fois autre chose que la curiosité
d’entendre une belle musique: il y avait l’attente d’un acte.
Boutevierge interpellait sur la politique générale un cabinet qui
n’existait plus que de nom. Amputé de quatre membres par les
débarquements et par l’élection de son chef à la Présidence, ce débris
de ministère, où un seul homme cumulait trois portefeuilles, était resté
quelques jours en fonction pour installer Mirevault. Les indications que
donnerait un grand débat parlementaire allaient permettre de choisir un
programme et un personnel de gouvernement; on espérait qu’il s’en
dégagerait une majorité favorable aux vues du nouveau Président. Des
gens disaient,--et ils le disaient sans rire,--que Mirevault avait
l’intention de gouverner. On lui prêtait le dessein d’élargir d’abord sa
base d’action; il voulait, assurait-on, couper en deux le parti
socialiste, se rattacher les éléments assimilables de ce parti; le pacte
serait scellé par le dépôt de quelques projets de loi démocratiques, par
des satisfactions de personnes qui amèneraient aux affaires le plus
qualifié des agitateurs réformistes.
Bayonne était assiégé de séductions. Des émissaires lui murmuraient à
l’oreille des paroles significatives. Ces suggestions s’étaient
précisées, la veille du jour fixé pour le débat qui devait orienter les
esprits. Le Directeur de la Sûreté avait abordé son parent, comme par
hasard, dans le couloir désert des commissions.
--Mon cher cousin, avait dit Joseph, il faut pourtant que nous causions
une fois à cœur ouvert. Nul ne vous admire plus que moi; et j’aurais
bien peu l’esprit de famille, si je ne trahissais pas pour votre
édification personnelle quelque chose des renseignements que j’ai
recueillis. Je sais positivement qu’_on_ désire vous faire une place
parmi les ouvriers de l’ère nouvelle. La réorganisation de notre système
colonial, l’essai sur ce terrain vierge de quelques principes
acceptables dans la doctrine socialiste, quelle tâche plus digne de vos
talents? Seul, vous pouvez la mener à bien; et ce ne serait là, pour un
véritable homme d’État, que la préface de cette grande œuvre urgente, la
réorganisation intérieure de la France. Si vous tenez demain un langage
qui rende l’accord possible, les intentions dont je vous fais confidence
se traduiront en actes immédiats. Je le sais positivement.--Et le regard
glauque souligna, amplifia le sens de ces graves déclarations.
Elles avaient jeté Elzéar dans un trouble mental qu’il ne dominait plus.
Le pouvoir! La faculté de pétrir enfin à son gré la glaise humaine! Avec
une superbe confiance dans ses forces, il laissait courir son
imagination sur les larges horizons ouverts par Joseph. Qu’il mît
seulement le pied au premier échelon, et l’ascension des autres ne
serait qu’un jeu; bientôt, au sommet, il se dresserait seul, maître,
tout-puissant modeleur qui donnerait à un grand peuple la figure de sa
pensée; l’un de ces illustres privilégiés dont le nom résume une époque
de l’histoire et s’établit à jamais dans l’admiration des hommes. Un mot
à dire,--le verbiage insignifiant qu’on lui demandait pour apprivoiser
les nigauds,--et les rêves de son enfance se réalisaient, il était un
des élus de la promesse, comme Moïse et Josué, David et Salomon.--Aux
heures des grandes ivresses imaginatives, il redevenait toujours le
petit songeur du _Fumier de Job_; c’était encore sous ces noms, à
travers le prisme de la formation première, indélébile, qu’il apercevait
les objets et les modèles de ses ambitions.
Entre le fruit si longtemps convoité, mûr enfin, et sa main qui allait
le cueillir, un seul obstacle: le caprice d’une femme. Certes, il la
voulait avant tout, l’adorable créature; ce désir exaspéré parlait plus
fort que les autres, dans ses sens enfiévrés, dans son imagination
éblouie par tout ce qu’il y avait de délirant autour de cette image: la
belle, la noble, l’opulente princesse dans ses bras, Daria devenue son
bien, sa chose, sa femme. Mais fallait-il donc opter entre les deux
rêves? Pouvait-elle demander sérieusement qu’il sacrifiât le second à
une fantaisie d’idéalisme mal compris?
Un caprice: il qualifiait ainsi, avec un peu d’humeur, les exigences du
bosquet d’Apollon; cet enthousiasme intransigeant qu’il avait d’abord
partagé, dans un élan de passion, qu’il jugeait mieux maintenant, à la
clarté de la réflexion. Et s’il passait outre, qu’en résulterait-il,
après tout? Un court malentendu, un mouvement de dépit qu’il apaiserait
vite avec la démonstration de cette vérité irréfutable; on sert mieux
ses idées par un acte sage que par un beau cri.--D’ailleurs, n’allait-il
pas se rapprocher d’elle en montant? La véritable barrière entre elle et
lui, n’était-ce pas l’humilité des origines, les tares sociales du petit
juif poussé sur le _Fumier de Job_? Nonobstant les déclarations qu’elle
avait faites, Elzéar demeurait persuadé de ce qu’il redoutait par-dessus
tout, mal guéri d’une terreur qui le paralysait depuis si longtemps.
Ministre demain, premier ministre bientôt, maître des hommes, le
Disraeli français, il deviendrait l’égal de la fière princesse; elle se
rendrait au prestige d’une aussi haute fortune.--Il prêtait à Daria sa
propre mesure de la grandeur humaine. Comme Esther naguère, comme les
autres, il retombait toujours dans leur erreur de calcul; il raisonnait
exactement sur les motifs raisonnables qui déterminent d’habitude les
intelligences et les cœurs; il ne tenait pas compte de l’_astre
troublant_, des forces du sentiment irraisonné dans certaines âmes.
Après son entretien avec Joseph, il avait passé la soirée et une moitié
de la nuit dans cette agitation cruelle, ballotté entre ses désirs, ses
craintes, prenant et rejetant des résolutions opposées, écrivant et
déchirant des canevas de discours contradictoires. L’angoisse de la
lutte intérieure avait continué pour lui toute la matinée, jusqu’au
moment d’aborder la tribune; il y montait, encore irrésolu, avec la
violente tension de toutes les forces vitales chez l’homme qui va jouer
la partie décisive de son existence.
Le coup d’œil circulaire qu’il jetait toujours sur son auditoire, coup
de sonde avant de mettre à la voile, lui montra sur toutes ces
physionomies l’attente de l’événement ébruité par les préparateurs de
l’opinion; l’attente et l’acceptation préalable. En face, dans la
tribune du président, Daria penchait sa jolie tête pour saisir chaque
parole.--Je serai là,--avait-elle dit. Elle y était, à sa place
habituelle, à cette place où les yeux de l’orateur avaient si souvent
cherché le prix de l’éloquence. Comme le premier jour qu’il avait parlé
pour elle, la princesse portait au corsage un petit bouquet de roses
pourpre; fleurs qu’Elzéar lui envoyait régulièrement, en souvenir de
cette première vision, au matin des séances où il devait prendre la
parole. En achevant son inspection du terrain de combat, il aperçut dans
la tribune militaire, debout, au premier rang, l’officier de service qui
venait d’y entrer. Il reconnut sous l’uniforme le capitaine Andarran. Le
poste du Palais était fourni ce jour-là par l’infanterie de marine,
l’ordre de marche avait désigné la compagnie que Pierre commandait.
Bayonne surprit le regard de l’officier, ardemment fixé sur la tribune
de Daria. Nerveux comme il l’était à ce moment, l’irritation qu’il
ressentit de cette petite découverte mit un léger tremblement dans sa
voix aux premiers mots qu’il prononça.
Il débuta par des généralités oratoires, préludes du musicien qui
cherche son inspiration sur le clavier. Cet exorde ne différait pas
sensiblement de sa manière accoutumée; on y retrouvait les griefs
habituels de la critique socialiste.--Les faits donnaient raison,
disait-il, à tant d’avertissements inutiles; la crise morale où le pays
se débattait révélait à tous les yeux l’usure d’un système qui avait
abouti à l’impuissance dans la corruption; l’heure était venue pour ce
pays de faire sur lui-même un rigoureux examen de conscience
et de prendre les résolutions viriles d’où sortirait son
relèvement.--L’orateur développait ce thème avec force, sans acrimonie,
avec un ascendant de parole qui ne s’était jamais manifesté plus
victorieusement. Sa démonstration philosophique ne soulevait aucune
protestation sur les bancs du centre; on y applaudissait des vérités
abstraites bien exprimées; elles correspondaient aux inquiétudes de ces
hommes, alarmés par la secousse récente, et nul ne se les appliquait en
son particulier. Bayonne devinait un autre sentiment chez ceux qui
l’écoutaient avec une faveur si marquée; ils espéraient de lui un peu
plus, l’offre d’un concours dans la détresse qu’il dépeignait, la
réconciliation momentanée qui permettrait à tous les républicains de
franchir ensemble le mauvais pas. C’était une de ces heures où les
assemblées sont prêtes pour les baisers Lamourette. Il y avait dans tous
ces esprits un grand vide dont ils s’effrayaient eux-mêmes; et l’orateur
penché sur ce vide en ressentait le vertige, il subissait l’attraction
du gouffre où il jetait sa parole; il se laissait envelopper par la
fascination de tous ces regards, chargés d’un appel muet: «Mais dis donc
enfin ce que nous attendons de toi!»
Cédant peu à peu à ce magnétisme, il rendit un hommage impartial aux
hommes qui avaient entendu le cri de révolte de l’honnêteté, il loua
leur premier effort pour libérer la conscience publique. Trois ou quatre
ministres, amis particuliers de Mirevault, indiqués pour survivre et
constituer le noyau du futur cabinet, applaudirent ostensiblement. Leur
adhésion significative continua quand Bayonne revint à sa thèse
favorite: l’urgence d’un essai loyal, dans notre œuvre colonisatrice,
des principes de sociologie où les vieux peuples découvriraient le
secret de leur propre régénération.
--Dites donc tout de suite que vous voulez coucher ce soir au pavillon
de Flore!--interrompit ironiquement la voix de M. de Kermaheuc, à
l’extrême droite.
A cette interruption, aux ricanements qui l’accompagnèrent du même côté,
répondirent sur toutes les travées de gauche des protestations, des
encouragements à l’adresse de l’orateur:--«Parlez! Parlez!»
--Je dédaigne ces insinuations, s’écria Bayonne: je remercie la majorité
républicaine qui m’a compris; malgré nos dissidences de doctrine, les
républicains ont reconnu la bonne volonté d’un des leurs, prêt à toutes
les abnégations dès qu’il voit la République en péril...
Une salve bruyante de bravos et de «Très bien!» accueillit ce gage. Plus
de doute, pour les politiques avisés qui suivaient avec intérêt cette
partie: Bayonne prenait officiellement possession de la majorité qui
l’applaudissait, sa majorité de demain, d’ores et déjà consentante à
rallier son enseigne, comme il ralliait lui-même le drapeau
gouvernemental.
--Il a pris par l’Afrique pour aller à Damas, mais il y arrive!
Asserme souffla sa malice sur les hauts gradins de l’amphithéâtre où il
s’était retranché: assez distinctement pour qu’elle montât aux tribunes
voisines, y fût recueillie par les journalistes, par les dames, qu’elle
fit sourire.
Alors, dans le concert d’approbation où il se laissait porter et
emporter, Elzéar perçut un léger bruit distinct, un petit mouvement
insolite: il les perçut avec ce sens intérieur qui est averti parfois
avant l’œil et l’oreille. Dans la tribune du président, une femme se
levait, quittait sa banquette, gagnait la porte; avant de sortir, elle
arracha de son corsage un bouquet, le jeta d’un geste méprisant sur le
plancher; sans se retourner, elle ouvrit la porte, disparut.
Il vit, il comprit. Il comprit tout, en une seconde. Un voile se déchira
subitement dans son cerveau lucide, obscurci l’instant d’avant par les
fumées de l’ambition. Il l’avait mal jugée, l’idéaliste irréductible
qu’elle était, qu’elle serait toujours. Elle venait de le juger, lui, de
le condamner; sans appel, sans pardon possible, une douleur atroce le
lui criait au fond du cœur. Et il sentait à cette même minute que rien
n’existait en dehors d’elle, qu’il la désirait plus que tout, qu’il
perdait toute raison de vivre en la perdant. D’un seul regard navré,
dans l’instant qui suffit à la pensée pour revivre des années, il revit
toutes les heures où elle était entrée en lui, toutes les images
d’enchantement et d’espoir, depuis la table du glacier de Nice jusqu’au
bosquet d’Apollon. Fini! Il aurait tout le reste, il n’aurait jamais ce
qu’il voulait le plus au monde, et tout le reste ne lui serait de rien.
Il lui sembla que cette salle où elle n’était plus s’écroulait, et tout
l’univers, dans l’abîme de désespérance où il s’engloutissait. Effaré,
stupide, il demeura sans voix à la tribune, les yeux rivés sur l’affreux
trou de la place où il la cherchait toujours, les mains pendantes, comme
foudroyé d’un coup de masse, arrêté net au milieu de la phrase
commencée.
On crut dans l’assemblée à une de ces indispositions fréquentes chez les
orateurs qui se surmènent.
--Reposez-vous! lui cria-t-on de toutes parts.
Duputel se pencha vers lui, insista, d’un ton paterne:
--Mon cher collègue, désirez-vous une suspension de séance?
Bayonne ne les écoutait pas, ne les voyait plus. Soudain, une commotion
nerveuse secoua tout son être, le sang lui revint au cœur, au cerveau;
d’un mouvement furieux de la pensée, du même mouvement qui eût précipité
son corps derrière Daria, sur cet escalier où elle descendait, pour
l’implorer, la retenir,--de la même voix désespérée dont il l’eût
suppliée, il reprit la parole. Par un de ces phénomènes de dédoublement
qui se produisent dans les grandes crises voisines de la folie, il la
suivait, il ne voyait qu’elle, ne parlait que pour elle, il n’entendait
dans sa propre voix que ces mots: «Reste, écoute, pardonne!» et
cependant d’autres phrases se dévidaient mécaniquement, sans qu’il les
gouvernât: violentes, mais ordonnées et magnifiques, elles tombaient sur
l’auditoire stupéfié par cette renverse du discours.
--... Prêt à toutes les abnégations, ai-je dit, si vous lui offriez
autre chose que la servitude dans les ruines! Vous n’avez rien d’autre à
offrir! Votre monde est mort, et vous voudriez qu’il créât de nouveaux
mondes! Mais regardez-le donc, ce charnier d’où vous prétendez tirer la
vie pour d’autres, regardez ce que vous en avez fait, regardez-vous!...
Et il s’acharna au noir tableau de ce monde qu’il vouait à la
destruction: non plus avec la sereine critique philosophique de son
exorde, mais avec une rage réaliste qui mettait à nu toutes les plaies,
étalait toutes les pourritures, souffletait insolemment tous les
pouvoirs; avec des ressouvenirs de son fameux plaidoyer dans l’affaire
Evayren, de cette danse macabre où sa jeune éloquence avait roulé dans
le même linceul tous les personnages sociaux qu’elle déshabillait.
On l’écouta d’abord sans comprendre, tant l’extraordinaire volte-face
ahurissait ses auditeurs.--Est-il fou? se demandait Poujard’hieu, M.
Chasset de la Marne, tous les vieux parlementaires qui avaient admiré la
courbe savante de son évolution, qui ne savaient plus que penser devant
ce suicide du futur ministre. Bientôt, l’assemblée bondit sous l’injure,
comme un cheval cravaché à l’improviste par la main qui le ramenait
doucement à l’écurie. Les vociférations éclatèrent, essayèrent de
couvrir le puissant organe du tribun. Des hurlements leur répondirent
sur les bancs socialistes: dépistée jusque-là par le chef qui battait en
retraite, la meute enfin découplée reconnaissait le langage qu’il avait
promis, donnait de la voix à son appel.
Il continuait, il ralliait au cri de guerre sociale les soldats de la
misère et de la justice, il montrait leurs colonnes profondes qui
montaient de l’usine et du chantier, de la mine et du sillon. Sa colère
retrouvait les formidables images et les imprécations des prophètes dans
sa mémoire nourrie de leurs livres. Il allait, sourd aux inutiles
rappels à l’ordre, inconscient de ce qu’il disait, n’entendant que son
imploration intime: «Reviens, écoute, je te le donne, le cri que tu
voulais!»
Sous l’intolérable défi, une moitié de l’assemblée se leva. Des pupitres
claquaient, les bouches vomissaient l’invective, les poings tendus
menaçaient l’insulteur. Des gradins du centre, les plus véhéments se
précipitèrent dans l’hémicycle, à l’assaut de la tribune. Caucuste,
Cantador, d’autres énergumènes socialistes s’élancèrent à la rencontre
des assaillants, les mains s’abattirent sur les figures, un pugilat
général mit aux prises les forcenés. Les huissiers saisissaient à
bras-le-corps les combattants, détournaient les horions. Sur le tumulte
assourdissant, la voix tonnante planait, luttait contre les rugissements
qui la coupaient, contre le carillon éperdu de la cloche présidentielle.
--A l’ordre!--Taisez-vous!--Misérable!--Retourne à ton fumier!--Dehors,
le vilain juif!
La voix devint rauque, se força pour un dernier éclat, fit encore
entendre ces mots:
--Juif, dites-vous! Oui, je suis le juif: mais pas celui qui vous
asservit sous le pouvoir de l’or, votre seul maître! Je suis celui qui
rapporte du fond des siècles notre vieux cri de justice, le cri de
délivrance pour vos frères opprimés et pour les miens! Je suis le juif
dont la main a gravé sur vos murs les trois mots fatidiques, les trois
mots que vous faites mentir depuis cent ans, et où vous n’avez pas su
lire, insensés, l’arrêt de mort de votre Babylone!...
--Couvrez-vous! Expulsez-le!--clamaient les boxeurs et les collègues
debout derrière eux, juchés sur les sièges.
--Je mets aux voix l’exclusion temporaire de la salle des séances! Je
vous retire la parole! glapit le fausset du président.
--On ne retire pas la parole à l’humanité! Je parle pour elle!
Et Bayonne se cramponna à la tribune.
Un des secrétaires se saisit du chapeau présidentiel, l’enfonça sur le
chef blanc de Duputel, entraîna au bas des marches le vieil homme, qui
oublia dans son trouble de lever la séance. Les députés se ruèrent
derrière lui hors de la salle, tandis que les huissiers faisaient
évacuer les tribunes publiques. En un instant, le grand vaisseau où
tourbillonnait la tempête se vida, un morne silence l’emplit. Seuls,
quelques-uns des plus déterminés socialistes tinrent bon, sur les
hauteurs de l’extrême gauche.
Alors, devant ce vide béant, Bayonne cessa de parler. Son énergie
surexcitée s’évanouit avec la provocation de ses adversaires. D’un pas
de somnambule, il descendit de la tribune, alla s’asseoir à son banc,
entre ses deux fidèles, le mulâtre Caucuste et le vieux Cantador. Il
s’abattit sur le pupitre, la tête affaissée sur les mains, le regard
atone, dans la prostration totale d’un épileptique après l’accès.
L’orage avait passé dans les couloirs. Sommé par cent voix indignées de
faire procéder à l’expulsion _manu militari_, le président envoya
chercher le poste. Les petits marsouins débouchèrent par l’escalier des
bureaux, alertes, tout ébaubis du spectacle et de la consigne qu’ils
exécutaient. Ils déposèrent leurs fusils, formèrent les faisceaux dans
la salle Casimir-Perier.
A leur entrée, le fond des cœurs apparut. Une véritable consternation se
peignit sur la figure de quelques parlementaires convaincus.
--C’est inouï!--Quel scandale!--Quel exemple!--La majesté du Parlement
violée!--Les soldats dans l’enceinte législative!
Ainsi gémissaient Duputel, M. Chasset de la Marne, M. Cornille-Lalouze,
d’autres députés, çà et là, qui affectaient la mine de gens accablés par
un sinistre.
Mais, pour une poignée d’affligés, on voyait sur la plupart des
physionomies l’expression d’une joie sauvage ou d’une douce gaîté.
Droitiers, vieux républicains aigris, jeunes républicains sceptiques,
combien de visages en fête à l’arrivée des soldats, autour des
faisceaux!
--Enfin, voilà la garde!--Ce n’est pas trop tôt!--On n’en sort qu’un,
cette fois, quel dommage?--Il y a commencement à tout!--La répétition
générale du coup de balai!--Nous les reverrons, les petits soldats!
Variantes du sentiment général qui voltigeaient sur les lèvres hilares.
Ces hommes exultaient devant la profanation du lieu qu’ils méprisaient
et où ils se méprisaient, devant la mise en scène du coup de force
auquel ils avaient si souvent pensé.
Avec la froide correction d’un officier commandé de corvée, le capitaine
Andarran vint prendre les ordres de Duputel. Il fit signe à une escouade
de se détacher et de le suivre, sans armes; il entra dans l’hémicycle
par le tambour de gauche, s’approcha du député récalcitrant, lui posa
légèrement un doigt sur l’épaule.
Toujours prostré, Bayonne releva des yeux éteints, qui semblaient ne pas
comprendre. Ils se dilatèrent subitement: une lueur de vie et
d’intelligence rentra dans ces prunelles, une épouvante y passa, puis
une fureur. Il avait reconnu Pierre.--C’était lui, l’homme qui le
touchait! L’homme qui la regardait insolemment tout à l’heure, qui
l’aimait, sans doute, qu’elle aimait, peut-être! La figure de funeste
présage qui le poursuivait depuis quelques jours, le rival pressenti qui
allait bénéficier de son malheur! Et on le livrait à cet homme comme un
criminel, pour subir de lui l’humiliation publique!--Secoué par un
dernier spasme de sa fièvre revenue, il se dressa à demi sur son banc,
avança un visage hagard, et, d’un geste convulsif, il leva la main sur
l’officier.
Pierre détourna le coup mal dirigé. La main de l’agresseur, déviée sur
l’épaulette, essaya de l’arracher, glissa le long de la manche, sans
force. Le capitaine pâlit, se contint; ses doigts s’abattirent de
nouveau, plus durement cette fois, sur le collet du député. Un seul mot
siffla entre ses dents:
--Sortez!
Épuisé, retombé dans l’inconscience, le socialiste obéit docilement,
comme un enfant. Soutenu par Caucuste et par Cantador, suivi par les
soldats, il sortit, apparut sur le seuil de la salle. Là, il s’arrêta;
il promena un regard vide sur les collègues qui l’attendaient, massés au
bas des degrés; d’une voix étranglée, il jeta un cri, répété aussitôt
par ses deux compagnons:
--Vive la République sociale!
Il n’y eut ni sourires ni protestations. La bonne humeur réveillée par
l’arrivée de la troupe faisait place à une horreur tragique, devant le
tableau qui s’encadrait dans la porte du tambour; ce visage livide,
égaré, si beau encore de sa beauté orientale sous la noire chevelure en
désordre; ces deux acolytes grotesques, les soldats qui les
poussaient,--chaque détail de la scène évoquait des réminiscences
grandioses et de hideux rapprochements, dans les imaginations frappées
par cette sinistre parodie de l’_Ecce homo_. La même impression
persista, quand le petit groupe descendit les marches, traversa les
rangs pressés, sous les regards hostiles; l’irritation tomba dans les
cœurs serrés, tant il donnait, ce malheureux, la vision d’un fou conduit
au supplice. La troupe qui se retirait l’enveloppa à l’extrémité du
couloir, il disparut.
On reprit la séance, pour la forme; on la leva aussitôt d’un commun
accord; l’oppression des esprits ne leur permit pas de poursuivre le
débat.
Jacques rejoignit son frère, qui formait sa compagnie avant de la
ramener au quartier.
--Mon pauvre ami, tu as reçu une jolie commission, pour ton début à
notre service! Quelle mouche a piqué mon misérable labadens? Est-il
devenu fou, comme on le dit? Moi qui le connais depuis l’enfance, je
crois que ses prophètes lui ont remonté au cerveau. J’avais toujours
pensé que ce brillant météore finirait ainsi.--Reviens-tu dîner avec
moi, quand tu auras reconduit tes hommes?
--Je ne te promets pas, répondit Pierre; il faut d’abord que je me mette
en quête de deux camarades.
Jacques fixa sur son frère un regard d’interrogation étonnée.
--Ah çà! es-tu devenu fou, toi aussi? Tu ne vas pas provoquer cet
aliéné? Tu arrêtais un factieux, dans tes fonctions d’officier de
police: le commissaire ne demande pas raison au malfaiteur qui regimbe.
--Je sais ce que j’ai à faire, repartit le capitaine.
--Mais c’est idiot! Ça ne soutient pas l’examen! Tu me ferais croire que
tu as autre chose contre lui!
--Épargne-moi les subtilités: ce bandit a levé la main sur moi; il a
prononcé sur lui-même sa condamnation, conclut sèchement l’officier en
prenant la tête de sa colonne.
L’aîné vit sur le front de Pierre une barre d’obstination qu’il
connaissait bien. Il le regarda s’éloigner, il cherchait à s’expliquer
une détermination si peu justifiée. Un doute entra dans son esprit, une
clarté se précisa.--Oui, le frère avait «autre chose» contre l’homme
qu’il voulait châtier. Ce n’était pas l’offense d’un insensé qui allait
armer sa main, c’était un autre sentiment. Et les réflexions de Jacques
s’appesantirent avec un effroi douloureux sur la voie où le mettait sa
découverte.
* * * * *
Le lendemain de ce jour, deux landaus s’arrêtaient dans une clairière
des bois de Meudon. Nid charmant de ramée et d’herbe fleurie; les
oiseaux pépiaient, le bourdonnement des insectes tremblait dans l’air
chaud du matin d’été. Le capitaine Andarran descendit d’une des voitures
avec deux officiers de son régiment: Bayonne sortit de l’autre, flanqué
de Caucuste et de Cantador. Il était plongé dans l’accablement stupide
que rien n’avait pu dissiper depuis la veille. Il avait laissé au vieux
révolutionnaire le soin de régler tous les arrangements nécessaires,
indifférent comme s’il se fût agi d’un autre, ne répondant pas aux
questions, aux conseils de ses amis. En présence des officiers, une
impression de gêne et d’ennui passa pour une seconde sur son visage,
tandis qu’il regardait ses deux témoins: une dernière révolte de ses
vanités d’homme élégant, à l’idée d’être assisté dans une affaire de
cette nature par ces deux ridicules personnages. Il retomba aussitôt
dans sa morne contemplation intérieure, parut étranger aux préparatifs
qu’on faisait. Avec des mouvements d’automate, il suivit les
prescriptions de Cantador, prit l’épée que son collègue lui assurait
dans la main.
Ses traits ne se ranimèrent qu’à l’instant où il vit, à deux pas devant
lui, la figure et la poitrine de Pierre. Comme la veille, un éclair de
fureur ralluma ses yeux éteints, un frisson le secoua de la tête aux
pieds. Avant même que le directeur du combat eût achevé de proférer les
paroles du signal, d’un élan de fauve qui se rue sur sa proie, il bondit
sur l’officier, l’épée haute. Le bond fut si rapide que Pierre eut à
peine le temps d’allonger le bras, de recevoir la masse qui s’abattait
de tout son poids sur l’arme tendue au bout de ce bras; les témoins de
Bayonne n’avaient pu faire un geste que déjà il s’affaissait entre eux,
battant l’air des deux mains.
Les médecins accoururent, déchirèrent la chemise, échangèrent des
regards consternés:
--Il est perdu! Le poumon traversé... Ce n’est plus qu’une question de
minutes!
Une écume sanglante coulait de ses lèvres, sur le gazon où on l’avait
couché; une taie vitreuse s’épaississait sur ses yeux. Il se souleva
péniblement, fit signe qu’il voulait parler. Cantador se pencha sur lui,
toujours emphatique et solennel:
--Et toi aussi, je t’aurai vu tomber pour la cause! Ami, grand citoyen,
verse dans le cœur de ton ami les paroles que tu veux léguer au monde:
dis-moi le vœu suprême que je transmettrai à tes vengeurs, à la
postérité!
Le blessé balbutia d’une voix faible, indistincte, comme une leçon
ressouvenue, récitée dans son égarement, ces mots:
--Ce ne sont ni les Titans qui l’ont frappé, ni les géants démesurés qui
se sont opposés à lui... Mais Judith, fille de Mérari, l’a renversé par
la beauté de son visage... Elle s’est parée d’une robe neuve pour le
tromper... Ses yeux ont été ravis par les sandales... Sa beauté... a
rendu son âme captive... elle a frappé à la tête... de son fer...
Le souffle lui manqua: la belle tête pâle retomba, inerte.
Ce furent les dernières paroles d’Elzéar Bayonne, le grand orateur.