LE PANAMA

Les deux frères avaient pris le rapide de Bordeaux qui arrive à Paris

dans la matinée. Jacques descendit à l’arrêt d’Étampes pour acheter les

feuilles du jour. La Ville vomissait en s’éveillant les sécrétions

nocturnes de ses presses. Tout autour d’elle, comme une fange d’écume,

cette marée de papier imprimé avançait, gagnait la province avec chaque

train, submergeait déjà la banlieue. Elle apportait aux champs paisibles

un peu de l’agitation du trouble océan. Elle venait au-devant des

milliers de voyageurs que les réseaux convergents jetaient à cette heure

sur la capitale; dans les cerveaux qui se reprenaient, las de leur

sommeil roulant, elle opérait une révulsion pareille à celle de la

première lame salée sur les baigneurs, lorsque la mer montante les

atteint. Docilement, tous ces hommes recevaient l’empreinte quotidienne

de la lettre d’imprimerie. A chaque portière du train, des bouches

réclamaient leur becquée de nouvelles. Seules, des Sœurs d’un ordre

charitable, qui emplissaient de leurs cornettes un compartiment,

paraissaient ignorer qu’il existât des journaux; leurs mains égrenaient

le rosaire, leurs lèvres murmuraient la prière matinale; avec le simple

instinct de l’alouette, ces humbles pensées remontaient à l’aube dans

leur ciel accoutumé, tandis que les autres se rabattaient sur les

curiosités, les intérêts, les passions de la terre.

Le député se mit à parcourir ses feuilles, lui aussi, pour rattraper le

fil des événements. Il l’avait perdu au Sénégal, à peine repris à la

Bourdette: il eut la surprise toute neuve des faits qu’annonçaient les

journaux. Faits terriblement dramatiques, à en croire les papiers. Des

en-têtes réclames, imprimés en caractères gras comme boue et noirs comme

suie, hurlaient ces menaces mystérieuses: «Nouvelles révélations sur le

Panama. Demandes de poursuites contre plusieurs députés. Séance

sensationnelle.»--Sous ces titres alléchants, les rédacteurs

s’efforçaient de communiquer au public le frisson de fièvre qui secouait

leur prose. On y sentait vibrer l’émotion convenable aux interprètes

d’un grand peuple, quand ils racontent une journée mémorable de son

histoire, une des batailles épiques où ce peuple engagea sa fortune et

son honneur.

Un des nombreux aigrefins qui avaient canalisé l’épargne nationale

venait d’être arrêté à l’étranger, extradé, interrogé par un de ces

juges d’instruction dont les noms fameux sonnent sans cesse à nos

oreilles, comme sonnaient à celles de nos pères les noms des grands

capitaines, des grands hommes d’État. L’inculpé avait fait des

révélations, disaient les informateurs judiciaires; on avait saisi des

carnets, déchiffré des hiéroglyphes, identifié des noms; et le garde des

sceaux devait déposer, à la séance du jour, une demande en autorisation

de poursuites contre un certain nombre de parlementaires. L’opinion

publique était profondément émue, ajoutaient ses enregistreurs patentés;

elle attendait, anxieuse, les résultats d’une journée qui aurait des

conséquences incalculables.

Jacques savait à quoi s’en tenir sur ces affirmations de style. Il

parcourut les autres pages; il y découvrit quelques nouvelles

intéressantes. Les échos mondains relataient le retour à Paris de la

princesse Véraguine, sa réinstallation dans le petit hôtel qu’elle avait

loué, rue Jean-Goujon. Le courrier des théâtres racontait l’ovation

faite la veille à Rose Esther par les habitués de la Comédie-Française,

qui fêtaient la rentrée de notre grande tragédienne après sa tournée

triomphale en Angleterre. Andarran sourit, en rapprochant ces

informations. Classé par la politique dans un camp opposé à celui de

Bayonne, ses relations avec son ancien camarade s’étaient espacées, et

refroidies; il le suivait d’assez près, néanmoins, pour soupçonner un

duel de sentiments dans le cœur d’Elzéar; il songea avec curiosité à la

crise probable que ces nouvelles faisaient conjecturer.

Il ne fut pas étonné de retrouver dans la ville «anxieuse» une foule

tranquille, indifférente. Les gens allaient à leurs affaires, les

boutiquiers vendaient dans leurs boutiques; deux minutes après le coup

d’œil d’habitude jeté sur le journal, personne ne pensait plus au

fait-divers de la politique; ceux-là seuls s’en préoccupaient qui

vivaient de cette industrie, journalistes et députés. Peu de monde aux

abords du Palais-Bourbon, peu d’animation dans les groupes, camelots,

flâneurs, curieux qui faisaient queue à la grille, en quête d’une carte

d’entrée. Sur les visages et dans les propos, le désintéressement

d’amateurs blasés. Seuls, deux abbés paraissaient échauffés; ils

déployaient leur journal, ils se gravaient dans la mémoire les noms et

les portraits des criminels qu’ils allaient être admis à contempler.

De l’autre côté de la grille, la température morale changeait. Pierre,

amené à la Chambre par son frère qui voulait lui donner le

divertissement d’une séance, retrouva là une sensation d’Afrique: le

brusque passage de la zone tempérée dans la zone torride. Jacques

l’introduisit dans le salon de la Paix.

--Ouvre l’œil, dit l’aîné. Une grande journée se prépare, de celles où

se conjouissent toutes les méchancetés et toutes les turpitudes

parlementaires. Tes nerfs n’ont pas l’expérience des miens, ils ne

sentent pas l’électricité qui charge déjà l’atmosphère, le

bouillonnement des passions dans la conque sonore placée au seuil du

Parlement. Toutes les rumeurs de Paris viennent s’y répercuter. Ce mince

tambour la sépare des cuisines législatives: chaque fois que le battant

capitonné s’entr’ouvre sur l’enceinte réservée, un coup de soufflet de

forge y chasse l’haleine brûlante de la ville. Dans cette salle, la

collaboration constante du Parlement et de la presse fait et défait les

gouvernements, fabrique les réputations, les scandales, les fortunes,

les duels, les mots spirituels, les articles retentissants. Publicistes,

préfets d’aujourd’hui et de demain, gens d’affaires, tous ceux qui

écument les eaux troubles de la politique s’assemblent et s’agitent dans

l’Œil-de-Bœuf républicain. Regarde leur image, là-haut. Horace Vernet

les a figurés d’avance dans ce caisson de la voûte où des poissons

monstrueux frétillent autour de cette dame nue, naufragée, tombée d’un

bateau en perdition dans les vagues...

--Qui donc est au centre de ce rassemblement, devant le socle du

Laocoon? demanda Pierre.--On s’y écrase littéralement!

--Ce grand journaliste qui pérore? c’est Nahasson. Il dit aux reporters

les noms des vendus, les chiffres des sommes que chacun d’eux a

touchées. Elles lui sont connues à un centime près, il le jure. Il

n’oublie que lui-même. Comment douter de ses dires? Les reporters

enflent les chiffres, brouillent les noms, téléphonent le tout à leur

journal. Ne semble-t-il pas qu’on entende les sifflements des serpents

enlacés à l’homme de bronze?--Tiens, un député pousse le battant qui

intercepte les bruits: comme le corbeau de l’arche, il vient aux

nouvelles du déluge. Ah! c’est Boutevierge!--Bonjour, monsieur

Boutevierge. Renseignez-moi: j’arrive de la campagne, je ne sais rien.

Combien y en a-t-il?

--Trois, seulement; et pas des bons!--Il y avait dans ces mots du chef

radical un découragement profond, la déconvenue du chasseur qui a levé

une belle compagnie de perdreaux et ne rapporte que trois pouillards.

--Oui, c’est maigre: du trois pour cent de coquins!--ricana M. de

Kermaheuc, qui venait serrer la main de Pierre.--Mais ne désespérons

pas: ce n’est que la première charrette!

Dès que le marquis se fut éloigné, Sinda s’approcha des deux jeunes

gens. Le baron Gédéon circulait à travers les groupes, offrant

libéralement de gros cigares qu’il tirait d’un étui monumental en peau

de crocodile.

--Monsieur Andarran, présentez-moi à ce héros. J’espère que vous nous

ferez l’honneur de nous l’amener, jeudi soir!

La présentation achevée, le Triestin s’écarta pour harponner un député.

Pierre s’informa auprès de son frère:

--Qu’est-ce qu’il fait, celui-là?

--Il refait... les autres. De même ce gros garçon souriant, à barbe

blonde en éventail, que tu vois là, dans l’embrasure de la fenêtre,

serrant chaleureusement les mains de mes collègues: Napoléon Bayonne, de

la maison Nathan et Salcedo, une puissance.--Une puissance pire, son

frère Joseph, le Directeur de la Sûreté, qui parle dans la porte

entre-bâillée à Cyprien Boutevierge. Il vient sans doute flairer le

vent, sonder les intentions cachées: qui faudra-t-il arrêter, qui

laisser filer, ce soir?--Mais l’affaire sera-t-elle sérieuse? J’en

doute, à voir l’air tranquille de ces Messieurs, qu’elle devrait toucher

de si près.

Jacques alla installer son frère dans une tribune, revint, poussa la

porte. Il avait hâte de satisfaire sa curiosité dans les couloirs; il

avait honte de cette hâte, de cette curiosité. Déjà rattaché, le collier

du troupeau, avec son gros grelot toujours tintant qui disperse la

pensée! Déjà perdu, le bénéfice de la cure morale faite en Afrique, le

calme d’une raison pacifiée, qui s’énervait de nouveau dans la

trépidation démente!

Ferroz était assis sur une banquette à l’entrée du corridor. Le médecin

écoutait, regardait, la tête inclinée, avec son mouvement habituel

lorsqu’il comptait les battements du pouls chez un fiévreux.

--Bonjour, cher maître! fit Andarran.--Que se passe-t-il?

--Rien. Le Parlement suppure.

--Mais il y a du nouveau, me dit-on?

--Non. Les gros continuent de manger les petits.

--Comment, non! J’apprends qu’on ressuscite le Panama!

--Oui; et l’on me rajeunit de quarante ans. Le spectacle que j’ai sous

les yeux me reporte à ma première mission scientifique, lorsqu’on

m’envoya étudier une épidémie de peste à Djedda. Vous n’avez jamais vu

un hôpital de pestiférés, vous? Regardez. Je vous garantis l’exacte

ressemblance.

Du premier coup d’œil, Jacques aperçut la vérité du mot. Bouleversée,

cette physionomie des couloirs qu’il connaissait si bien. Une attente

tragique glaçait l’atmosphère. Les plus loquaces parlaient à mi-voix;

beaucoup se taisaient, dans un recueillement inquiet. Des mains qu’on

serrait étaient froides. Certains regards fuyaient; les autres

convergeaient, avec des expressions de terreur ou de curiosité féroce,

vers quelques figures altérées. La Haine et la Peur, bêtes captives

d’habitude dans la salle des séances, s’étaient ruées dans le parloir

intime. Elles ravageaient les âmes, et les âmes apparaissaient sur les

visages: c’était hideux. Les «nouveaux», les deux cents députés

étrangers aux précédentes législatures, qui n’avaient jamais émis de

votes sur le Panama, s’aggloméraient à part, instinctivement. Ils

affectaient les mines pudiques et scandalisées de jeunes vierges égarées

dans un mauvais lieu. Leur réserve hautaine semblait dire aux anciens:

«Vous en êtes tous, nous n’en sommes pas.» Les anciens se réunissaient

pour chuchoter des noms, pour interroger les oracles, gros de secrets

qu’ils ne disaient pas.

--Avez-vous lu la liste du journal?--Pélussin y est-il?--Caqueville en

est. On l’assurait dans le salon de la Paix.--Non c’est Caucuste.--On a

vu hier Paulin Renard au Palais, chez le juge.--Je m’en étais toujours

douté!

Colloques sinistres par le mépris mutuel qu’ils se témoignaient, ces

hommes si prompts au soupçon; par la crainte ou l’espoir du déshonneur

qui allait passer, prenant l’un, l’autre...

On n’entendait dans les groupes que ces mots: «Chéquards... exécution...

nouvelle fournée... autre charrette... appel des condamnés...» Ce

vocabulaire flattait les oreilles auxquelles il rapportait un écho

dramatique de la Convention. A se voir parqués entre ces murailles nues,

sous les voûtes de ces grands vestibules si semblables à des geôles, les

chétifs politiciens avaient l’illusion d’un retour aux cachots de la

Terreur. Illusion aussitôt détruite par la petitesse du drame: des

enfants méchants qui jouaient à la «terrorette», avec une guillotine en

fer-blanc, dans une flaque de boue; nul sang expiatoire ne relèverait

l’ignoble parodie.

Les attitudes différaient chez chacun des suspects, des victimes

désignées. Les uns gesticulaient, péroraient, grimaçaient des rires de

défi: ils venaient s’expliquer dans les rassemblements; leur approche y

jetait un froid subit, les collègues se dispersaient. D’autres

arpentaient les dalles, silencieux, isolés: celui-ci affaissé, cherchant

un ami; celui-là dédaigneux, insouciant en apparence, sanglier qui

fonçait bravement sur la meute. C’étaient pour la plupart des vétérans,

très entourés à l’ordinaire, évités ce jour-là par leurs satellites

habituels. L’un d’eux, rapporteur d’une commission, pouvait seul fournir

au député d’Eauze un renseignement urgent, sur une affaire capitale pour

cette circonscription. Andarran s’était promis de le consulter sans

retard; il fit quelques pas vers cet homme, hésita, tourna court; il

s’en voulut de sa lâcheté, mais il ne sut pas vaincre l’épouvante

contagieuse qui faisait le vide autour du pestiféré.

Jacques avait rejoint un cercle où Boutevierge donnait des

éclaircissements. Aristide Asserme entra, en coup de vent, vint droit à

ce même groupe, avec une fausse assurance dans la démarche, une gaieté

fêlée dans sa parole fanfaronne. Tout d’une haleine, le créole débita ce

récit:

--Non! elle est trop bonne! Je viens du Palais, j’étais allé m’informer;

ça m’ennuyait, à la fin, ces potins de concierge! Savez-vous pourquoi

mon nom a été mêlé à toutes leurs histoires de brigands, pourquoi j’ai

failli être poursuivi? Oyez: le juge d’instruction a ri comme une petite

folle quand je lui ai conté la simple vérité.--En quatre-vingt-huit, un

soir de printemps, je sortais de la Chambre, pour aller manger ma part

du veau patriotique dans je ne sais plus quel banquet, à Saint-Mandé. Je

monte sur la plate-forme du tramway, porte Rapp-Bastille. A la station

de la rue du Bac, je reçois en pleine poitrine un voyageur pressé, qui

escalade la plate-forme avec un palmier, un gros palmier dans un pot. Un

peu plus, il m’éborgnait avec sa plante tropicale. Le monsieur s’excuse

poliment, la conversation s’engage. Je ne sais plus à propos de quoi,

l’homme au palmier se décèle un ancien tâcheron du Panama, revenu de

l’isthme avec des économies rondelettes. Il allait porter son végétal

chez un gros entrepreneur qui l’avait obligé dans le temps, à Colon, et

qui mariait une fille. Bonne occasion de se renseigner sur les travaux

du canal: je vide mon compagnon de route, tout le long du boulevard

Saint-Germain. Il s’emballe avec conviction, jure que l’affaire est

magnifique, l’achèvement prochain. Il raisonnait fort bien, ma parole,

il avait réponse à toutes les objections; en arrivant à la Bastille,

j’étais à demi persuadé, ce diable d’homme avait la foi

communicative.--«Le seul écueil, disait-il, ce serait un refus

d’autorisation opposé à la nouvelle émission par ces saligauds de la

Chambre, des tripoteurs engagés à la baisse, bien sûr! Qu’ils osent donc

arrêter la grande œuvre à la veille du succès final, et l’on verra

comment la France jugera ce crime de lèse-patrie!»--J’exprimais quelques

doutes sur l’opération financière.--«Ah! vous doutez, monsieur! moi qui

ai vu les choses sur les lieux, moi qui ne me paye pas des fumisteries

des journalistes, je mets là-dedans toute ma petite épargne, et ce sera

une fortune pour mes enfants. Écoutez: Voulez-vous me tenir un pari? Je

m’appelle...»--Collot, Collard, Collet... ma foi, j’ai oublié le nom!

Sur sa demande, je dus décliner le mien: Asserme, député.--«Eh bien!

monsieur le député, je vous parie... Ou plutôt non, faites mieux: prenez

une part dans le syndicat qui achève de se former, et vous m’en direz

des nouvelles, dans quelques semaines, dès que le public se jettera sur

les titres émis. Justement, mon entrepreneur a encore des parts à

placer; je vous mets en rapport avec lui: un homme charmant, tout rond,

une jolie femme et deux jolies filles; vous vous en rincerez l’œil, et

ce brave Coffigneux, dévoué de tout cœur à l’entreprise, sera heureux de

recruter un croyant de plus, fier d’inscrire dans le syndicat une haute

personnalité comme la vôtre...»--On descendait du tramway: je montrai au

palmifère l’horloge de la gare de Vincennes qui marquait l’heure de mon

train, et je le quittai en lui disant que je n’avais pas le temps

d’aller explorer chez les filles Coffigneux. Je le vois encore, me

rappelant avec de grands gestes de sa seule main libre:--«N’importe, je

me charge de la chose, si vous voulez bien, je vais, dire au patron

qu’il vous inscrive pour une petite part; de l’argent qui vous tombera

du ciel, et vous aurez par-dessus le marché la satisfaction d’avoir

servi la grande œuvre française. Il faut donner le bon exemple à tous

ces fouinards! C’est dit?»--J’éclatai de rire, il était si drôle, ce

bienfaiteur qui courait après moi avec son arbuste! Je ne sais pas

quelle blague je lui répondis, en me hâtant vers la gare. L’instant

d’après, je n’y pensais plus. Cette farce m’était si bien sortie de la

mémoire qu’il me fallut un effort pour comprendre, quand on vint me

chanter, au moment de la grande lessive, que je figurais sur la liste

Coffigneux, pour une part de syndicataire, une misère, deux ou trois

mille francs, je crois. Et voilà qu’on me ressort le coup du Coffigneux,

un gaillard que je n’ai jamais vu! Voilà tout ce qu’on a pu inventer de

plus malin pour démolir les vieux républicains! Elle est bien bonne,

n’est-ce pas?

Quelques amis d’Asserme esquissèrent un sourire gêné. Les autres

auditeurs demeuraient congelés dans le silence. Le «Canaque» pirouetta

sur ses talons, il alla porter son histoire et son indignation dans un

second groupe, dans un troisième, avec sa belle humeur qui baissait de

ton, chancelante sur cette croûte de glace qu’elle ne brisait plus.

De guerre lasse, il se rabattit sur Poujard’hieu. L’ancien ministre

marchait à l’écart, les mains croisées derrière le dos, cuirassé d’une

superbe indifférence contre les soupçons empoisonnés, les regards

hostiles qui lui fouillaient le cœur. Le robuste athlète, endurci par

tant de luttes, secouait cette averse de haine comme il eût fait d’une

giboulée de mars sur son manteau. Il semblait absorbé dans la méditation

du problème qui l’intéressait.

--Pourquoi diable ont-ils sorti le Panama? Que veulent-ils? Voyons,

Asserme, vous devez le savoir, vous, puisque vous êtes dans leur

boutique. Je ne comprends plus. Mirevault était bien tranquille, tout

marchait comme sur des roulettes, jamais ministère n’eut devant lui une

route aussi aplanie. Pourquoi ont-ils monté ce coup sans nécessité?

Énigme passionnante pour le sceptique Poujard’hieu, comme pour tous les

vieux routiers de la politique. Dans leur conception, fondée sur une

longue expérience, le Panama était une machine de guerre que les

gouvernements «sortaient» au moment opportun, pour faire diversion à

d’autres soucis, pour écraser un adversaire, pour étouffer dans l’œuf

une coalition dangereuse. La vieille affaire, avec ses dossiers qui

dormaient dans les cabinets des divers juges d’instruction, ressemblait

pour eux à un de ces tirs au pigeon où des trappes fermées reposent sur

des boîtes toujours garnies; de temps à autre, un cabinet de juge

s’ouvrait à l’improviste, comme ces couvercles mus par un fil caché qui

se relèvent brusquement, donnent la volée à l’oiseau souterrain, sur le

point où on ne l’attend pas, quand un tireur a envie de brûler quelques

charges de poudre. Mais encore fallait-il qu’il y eût un motif pour

brûler de la poudre, que diable!

--C’est pourtant vrai, répondait le sous-secrétaire d’État: je suis de

leur boutique, et je ne comprends pas plus que vous. Ils ne m’ont rien

dit. Pourquoi ressortent-ils le Panama? Que veut Mirevault? Ou plutôt

que veulent ses conseils? Des gens qui devraient être les premiers

compromis! C’est à se casser la tête. Si l’on ne savait pas, ce serait à

croire que ces choses-là arrivent sans que le gouvernement ait intérêt à

les permettre. Mais non, c’est impossible!

La sonnerie électrique vibra, appelant les députés en séance. Elle

retentit dans plus d’un cœur comme le déclic du couperet. En un clin

d’œil, chacun fut à son banc. Durant quelques minutes, un silence de

mort pesa sur l’assemblée: le silence des aubes pâles, à la Roquette,

quand l’agitation de la foule se fige devant la porte qui s’ouvre, le

condamné qui sort... Attente plus angoissée, dans la foule

parlementaire; les condamnés allaient être choisis au milieu de ses

rangs; lui, mon voisin... moi, peut-être... Des visages suaient

l’épouvante; d’autres brûlaient d’une fièvre de curiosité; l’émotion

comprimait tous les souffles, jusque dans les tribunes, où les yeux

féminins brillaient de la cruelle volupté qu’ils attendaient du

supplice.

Le garde des sceaux monta à la tribune, déposa trois demandes en

autorisation de poursuites.

A peine eut-il parlé, la détente se fit, soudaine: les respirations

s’échappèrent bruyamment des poitrines, les fronts se redressèrent,

comme ceux d’une troupe sous le feu, quand la décharge a passé, tirée

trop haut. Eh quoi! ce n’était que cela! Aux soupirs discrets de

soulagement, sur certains bancs, répondait sur beaucoup d’autres un

grondement désappointé. Trois boucs émissaires, seulement, des moins

dangereux, de ceux qui ne portaient ombrage à personne! Leurs

peccadilles, si peccadilles il y avait, apparaissaient insignifiantes,

excusables à tous égards. Ils vinrent successivement se disculper,

protester de leur innocence: leurs plaidoyers différaient comme leurs

tempéraments. L’un d’eux fut tragique, grandiloquent, il attesta le ciel

et la terre; un autre se fit petit, suppliant, son gémissement chétif

attendrissait; le troisième prit joyeusement l’aventure, plaisanta ses

accusateurs, égaya l’assemblée en présentant son cas comme une farce de

la justice. Tous trois demandaient à être poursuivis, sûrs de se

justifier. Il semblait bien que tout leur crime fût un emprunt

inconsidéré, dans un moment de gêne: quelques centaines de francs dus

aux écumeurs politiques qui avaient profité de leurs embarras. La

Chambre, retournée en leur faveur, les jugeait plus à plaindre qu’à

blâmer; sa colère rebondissait contre le gouvernement, qui donnait une

sotte comédie au lieu de la tragédie annoncée. Pièce d’autant plus

bouffonne que le garde des sceaux s’excusait de ne pouvoir communiquer

certains dossiers, parce qu’un greffier était allé passer la journée à

Charenton, emportant la clef des tiroirs du juge, et qu’on ne savait où

rejoindre ce greffier suburbain.

Bayonne s’empara de la tribune. Il dénonça le nouvel escamotage des

satisfactions réclamées par la conscience publique, l’iniquité d’une

justice qui ne s’abattait que sur les petits; il donna une voix à la

pitié commune qui amnistiait les négligeables accusés. On l’applaudit

lorsqu’il traduisit ce sentiment général; on l’applaudit plus encore

lorsqu’il flétrit les concussionnaires impunis: chacun voulait se mettre

en règle avec la vertu; des mains battaient frénétiquement qui

tremblaient tout à l’heure.

Asserme, tassé sur son siège derrière le banc des ministres, comprenait

de moins en moins. Mêmes perplexités chez tous ceux qui se croyaient

initiés au jeu secret de la politique: le socialiste revenait-il

brusquement à son ancienne intransigeance? Ou faisait-il sa partie dans

une manœuvre gouvernementale, qu’Aristide pressentait sans pouvoir se

l’expliquer?

Du regard, du geste, Bayonne foudroyait ceux qu’il appelait les vrais,

les grands coupables. Les allusions du tribun souffletaient des

personnages considérables, impassibles à leur banc. Allusions appuyées,

grossièrement éclairées par les interruptions de l’extrême gauche, par

les cris qui sifflaient comme des balles, allaient cingler les fronts

visés. Des poings se tendaient, menaçants: toutes les têtes se

tournaient, suivaient la direction de l’insulte, jusqu’à l’homme; ses

voisins immédiats se reculaient peureusement, regardaient de l’autre

côté. Il semblait que la clarté livide du gaz se concentrât, s’acharnât,

elle aussi, sur les trois ou quatre piloris où blêmissaient les

torturés.

Poujard’hieu, attaqué nominativement, demanda la parole.

Andarran crut un instant qu’elle allait se congeler, cette parole, tant

l’air se fit glacial, tant il y avait d’hostilité muette sur les

visages; tous les regards déchargeaient sur la victime expiatoire le

mépris haineux dont chacun redoutait une éclaboussure pour soi-même. La

haute stature de Poujard’hieu se dressa au-dessus de la tribune. Un col

de taureau, large et court, assurait sur la carrure des épaules une tête

osseuse, taillée à coups de serpe, où l’intelligence affinait la

rusticité native. Sur le masque rugueux du montagnard de la Lozère, tout

était immobile: les muscles commandés par la volonté, les yeux retraits

sous l’arcade sourcilière, la crinière fauve,--une perruque,

disait-on,--qui matelassait les tempes saillantes.

Sans phrases, sans mots à effet, avec une négligence dédaigneuse, avec

autant d’aisance que s’il eût entretenu quelques amis dans son bureau,

l’homme d’État repoussa du pied les ordures qu’il était las de balayer,

disait-il. On sentait qu’il méprisait plus fort, parce qu’il les

connaissait bien, ceux qui l’accablaient de leur mépris. L’émotion

domptée se laissa deviner,--tel le tremblement interne de la vapeur dans

une chaudière cerclée d’acier,--elle mit une note sourde dans la parole,

toujours égale et simple, lorsque Poujard’hieu raconta sa vie de

travail, sa rude ascension depuis la chaumière paternelle, ses luttes

pour la République, pour l’ordre et la raison qu’il y voulait maintenir.

La voix s’anima, s’éleva, quand il revendiqua hautement, pour lui seul,

les responsabilités et l’honneur des actes qui avaient préservé cette

République aux jours de crise: Oui, dans le péril de l’État, il avait

pris de l’argent où on en trouvait, insoucieux de la correction,

soucieux avant tout de la liberté, de la patrie, du salut de ces mêmes

républicains qui l’outrageaient, et qui ne seraient plus là, sur ces

bancs, s’il ne les avait pas sauvés au prix de l’incorrection qu’ils lui

reprochaient.

L’accent du langage était si juste, si émouvant dans sa simplicité,

l’homme était si beau de force calme qu’un frisson courut du haut en bas

des travées, dégela les figures, les cœurs. Les mains se joignirent pour

applaudir, d’un mouvement involontaire, d’abord; ce fut bientôt un

applaudissement chaleureux, presque unanime; et mieux que

l’applaudissement, des gorges étranglées par le sanglot de l’admiration,

des yeux qui se mouillaient, à cette soudaine et belle péripétie du

drame. Le troupeau reconnaissait et subissait un maître. L’éloquence de

Poujard’hieu résidait moins dans les mots, assemblés sans art, que dans

cette manifestation du maître, du mâle, de l’énergie superbe qui

dominait le grouillement de fureurs et de veuleries.

--Depuis trente ans que je suis dans les assemblées, dit M. Chasset de

la Marne, je n’ai jamais vu un pareil effet d’éloquence.

Poujard’hieu descendit de la tribune, et un autre effet se produisit,

que M. Chasset de la Marne n’avait jamais vu. Invariablement, quand

l’orateur gratifié de ces longues salves d’acclamations regagne sa

place, les mains n’arrêtent d’applaudir que pour se tendre vers lui,

pour étreindre les siennes. Poujard’hieu remonta à son banc, et, sur son

passage, pas une de ces mains qui scandaient sa péroraison, la minute

d’avant, n’osa prendre celle du lépreux; toutes se dissimulèrent dans

les poches, sous les pupitres, déjà regelées par la défiance,

l’irrésolution, la peur.

--Eh quoi! dit Andarran à Rousseblaigue, condamnée sans appel, cette

admirable force, perdue pour la France!

--Heu! Heu! fit le Gascon, le mâtin est très fort; mais, dame, on ne

sait pas...

Un doute cruel tenaillait Jacques, subjugué comme les autres par le

verbe souverain qui venait d’agir. Que devait-il croire? Était-il

vraiment dans la caverne de voleurs qu’on disait! Ce magnifique

exemplaire de l’énergie mâle, Poujard’hieu, et les autres suspects, un

cent et plus, assurait-on, n’était-ce qu’un vil ramassis de corrompus?

N’y avait-il au contraire, dans l’ancienne et furieuse clameur, qu’une

conjuration de la basse presse et de la tourbe parlementaire, l’éternel

hurlement des rages politiques, rancunes, jalousies, besoin d’égorger

pour parvenir? Incapable de résoudre, il jugeait à cette minute sous

l’impression récente. Si ces hommes avaient failli, il y avait dans les

sentiments déchaînés contre eux quelque chose de plus ignoble que leurs

fautes mêmes. Jacques préférait les accusés à leurs accusateurs

inhumains. Pourtant, ceux-là aussi étaient en majorité de braves gens;

ils se fussent empressés à secourir un malheureux dans la rue; ils

eussent offert résolument leur poitrine à l’épée d’un insulteur; et ils

s’acharnaient là, comme des hyènes, lâchement, sur les suppliciés!

Toujours l’action de l’horrible cuve sur les cœurs que ses poisons

infectaient! Envie, Lâcheté, Bêtise, Calomnie, blêmes Furies si

présentes ce jour-là qu’on croyait les voir dans l’hémicycle,

personnifiées au-dessus des hommes, tangibles comme les deux femmes

sculptées sur le bas-relief de la tribune, la dame avec la trompette, la

dame avec les tablettes...

Dans cette réaction de dégoût, Andarran voulut serrer la main de

Poujard’hieu. L’orateur applaudi et toujours pestiféré quittait la

salle, gagnait la porte de son pas indolent. Jacques le suivit; il

sentit que sa poignée de main aurait dû s’offrir devant tous, dans

l’hémicycle, qu’il préférait la donner furtivement, dans les couloirs,

et que c’était encore de la lâcheté, cette lâcheté qui collait comme une

glu sur toutes les consciences, sur les autres, sur la sienne... Il ne

rejoignit Poujard’hieu que dans le salon de la Paix. C’était déjà un

autre homme; le monstre oratoire avait disparu dans le politicien madré,

qui discutait avec deux directeurs de journaux les charges alléguées

contre lui; revenu bientôt au problème où il se butait, l’ancien

ministre interrogeait ces journalistes:

--Mais pourquoi diable ont-ils sorti le Panama? Que machine donc

Mirevault? Y voyez-vous clair, vous autres?

Le député d’Eauze fut bloqué contre une fenêtre par Van den Poker. Le

gouverneur de la Crète, assidu dans le salon de la Paix, paraissait fort

troublé.

--Monsieur le député, vous savez la grave nouvelle? Le Sultan a répondu

hier soir par un refus à l’ultimatum des ambassadeurs. Vous qui portez

tant d’intérêt aux affaires d’Orient, n’allez-vous pas intervenir,

réclamer des explications? C’est l’heure où se décide le sort de ma

pauvre île...--Le colonel disait toujours: «Ma pauvre île», en parlant

de cette Crète qu’il n’avait jamais vue.--Ma situation devient

intolérable, incompatible avec le prestige nécessaire au mandataire de

l’Europe...

Instruit à fuir le fâcheux gouverneur, Jacques s’échappa, alla consulter

le cadre où l’on affiche les dépêches. Le colonel avait dit vrai, cette

fois: la nouvelle était d’importance et faisait prévoir de sérieuses

complications. Andarran attira sur ce télégramme l’attention de quelques

collègues qui lisaient derrière son dos; ils y regardèrent

distraitement, reprirent la lecture d’un communiqué de l’Havas relatif à

des nominations de sous-préfets: ils épluchaient avec passion ce

mouvement administratif. Jacques fit signe à d’autres membres de son

groupe, qui passaient à proximité; une bourrasque de cris et de

trépignements arriva de la salle; on continuait de s’injurier derrière

ce mur, le Panama appelait; les collègues se précipitèrent dans la cage

du tambour, comme des moutons dans la bergerie à l’aboi des chiens qui

les rallie.

Avide d’une bouffée d’air pur, il poussa jusqu’à la terrasse du petit

jardin, s’accouda sur le parapet, au-dessus du quai. Le soir délicieux

des premiers jours de mai tombait sur Paris. Dans l’outremer lumineux du

ciel, des nuages roses semblaient refléter là-haut les corolles des

marronniers en fleurs. Les rayons du couchant, projetés en faisceaux

obliques, irisaient les eaux du fleuve. Les voitures revenaient du Bois,

pimpantes, ramenaient au Faubourg des femmes jolies sous leurs toilettes

claires, dans l’air fin et capiteux. Tout ce monde riait le printemps.

Tout ce monde respirait le charme délicat de ces heures douces, le léger

parfum d’amour qui flotte autour des Parisiennes, sous les arbres

élyséens, aux jeunes soirs de mai. Le torrent de vie roulait

allègrement, dans la joie et la lumière, il frôlait de son gai clapotis

les parois de la cuve infernale où des hommes agonisaient, martyrisés

par d’autres hommes.

Jacques s’entendit appeler; c’était son frère qui sortait de la Chambre,

gagnait le large.

--Tu en as assez? cria l’aîné.

--Oui. Ça me rappelle trop les palabres des Touareg, presque aussi

rusés, presque aussi féroces. Ce n’est pas propre, un endroit où coule

tant de haine et jamais de sang.

--Patiente un peu, fit Jacques: le sang finira bien par couler.

--Ma foi, tant mieux pour vous. Un peu de sang laverait peut-être tout

ce fiel. Bonsoir, je vais m’aérer.

Pierre allait enfiler le pont; il revint sur ses pas, à l’appel que lui

adressait de son ombrelle une des deux jeunes femmes assises dans

l’élégante victoria qui s’arrêtait contre le trottoir. C’était une sœur

de Félines, leur parente; elle avait aperçu le capitaine, elle

l’appelait gaîment pour le complimenter et lui souhaiter la bienvenue à

Paris. A côté d’elle, Jacques reconnut la princesse Véraguine, amenée

par cette amie à la Chambre, où elle voulait voir la fin de la séance.

Daria lui parut encore embellie, depuis le jour de l’autre année où il

avait fait sa connaissance chez les Sinda; sur son gracieux visage

rayonnait l’explosion de vie d’un enfant en pénitence qui revient au

plaisir. Elle s’inclina de son fier mouvement de cygne, quand son amie

lui présenta Pierre; elle descendit, disparut derrière la grille, dans

la petite cour où Bayonne l’attendait, pour la placer. Immobile sur

l’asphalte, l’officier la suivit d’un de ces longs regards où il entre

une surprise et presque un éblouissement. Jacques l’entendit qui disait

à leur parente, de sa voix grave:

--Dieu! que votre amie est belle!

L’aîné s’étonna; il savait son frère si distrait, si rétif aux

impressions subites.

Son attention fut détournée par trois ouvriers qui passaient, levaient

la tête de son côté, avec un rire gouailleur. Dans leurs propos il ne

put distinguer que ce mot: Panama! Le mépris de la rue montait au

député. N’était-il pas un de la maison maudite, un des fainéants et des

vendus? Humilié d’être là, d’y être vu, il se retira d’un haut-le-corps

honteux, s’éloigna, regagna la salle des séances.

A la Tribune, Mirevault délayait l’affaire, achevait de noyer les

poudres. Il s’opposait à l’enquête parlementaire réclamée par le chef

des socialistes, tout en s’associant aux sentiments qui avaient inspiré

cette demande. Il priait la Chambre de voter un ordre du jour vague et

vertueux, qui flétrissait en bloc des ombres insaisissables et affirmait

la résolution de faire toute la lumière sur les responsabilités

encourues.

--Autant de mots, autant de mensonges, pensait Andarran.--Les avait-il

assez souvent votées, ces flétrissures qui laissaient planer la

suspicion sur tous les parlementaires afin de n’en désigner aucun, ces

promesses d’une lumière qu’on n’avait ni la volonté ni le pouvoir de

faire, dans le dédale d’imputations sans preuves d’où elle ne se

dégagerait jamais!

--C’est idiot!--s’écriaient autour de lui Couilleau, Rousseblaigue,

vingt autres voix.--On nous demande de nous suicider, de jeter de la

boue en l’air pour qu’elle nous retombe à tous sur le nez!

Les deux cents nouveaux, les jeunes vierges, appuyaient bruyamment

l’ordre du jour. Ils avaient hâte de proclamer leur vertu immaculée, ils

goûtaient le malin plaisir qu’éprouvent les nouvelles promotions à

mettre dans le même sac tous les anciens. Quelques-uns de ceux-ci

regimbaient, apostrophaient les nouveaux:

--Nous vous valons bien!

Ils préparaient néanmoins leurs bulletins de vote, avec résignation: il

fallait être vertueux à l’unanimité.--C’est idiot!--répétait-on sur tous

les bancs; et on votait. Jacques savait par expérience combien de peurs

différentes entraient dans le dosage d’un scrutin sur le Panama: peur du

soupçon, peur de l’électeur, peur des journaux, surtout; peur de la

liste nominative des votants qui paraîtrait le lendemain dans les

feuilles de combat. Ses collègues n’avaient pas de qualificatifs assez

sévères pour «ces méprisables, ces immondes feuilles de chantage»; et au

fond de leurs cœurs, tandis que leurs mains choisissaient le bulletin,

il lisait l’angoisse qui les terrorisait:--Pourvu que je sois demain du

bon côté, du côté vertueux, et pas au pilori où des lettres grasses

cloueront les réprouvés!--Couilleau, Rousseblaigue, tant d’autres, ces

honnêtes gens au-dessus de tout soupçon, qui n’avaient rien à craindre,

qui auraient montré du courage devant un vrai danger, ils votaient la

formule imbécile qu’ils jugeaient telle, ils eussent voté l’ordre du

jour qui aurait exigé leurs propres têtes; ils s’effondraient une fois

de plus dans l’universelle lâcheté. Et Jacques vota comme eux, et il se

méprisa une fois de plus.

Il rejoignit Ferroz à la sortie. La séance avait traîné jusqu’à huit

heures. La nuit était venue. Les deux députés allaient dîner sur la rive

droite. Andarran interrogea le vieux praticien.

--Était-elle assez dégoûtante, cette séance?

--Enfantine, surtout, dit Ferroz. Nos contemporains ont fait de l’argent

le seul pouvoir, le seul régulateur des affaires humaines; et ils

s’étonnent que ce despote unique ait de fortes prises sur beaucoup

d’entre eux! Le plus amusant, c’est les distinctions qu’ils établissent

entre le licite et l’illicite. Mon voisin s’indignait de bonne foi

contre les vendus, et il vend ses votes au gouvernement afin d’obtenir

une place lucrative pour son gendre. Criminel, le billet de banque reçu

de certaines mains; innocente, la contrepartie de ce billet reçue d’une

autre main, en autre monnaie: faveurs, subventions, emplois, sinécures,

qui se traduisent en dernière analyse par un avantage pécuniaire. Seul,

l’argent des actionnaires du Panama est honteux; celui des actionnaires

de l’État, des contribuables à qui on fait suer l’impôt, ne l’est pas.

Et les parlementaires se pourchassent les uns les autres sous les coups

de fouet d’une presse gorgée de ce même argent. Tout cela est d’une

logique bien réjouissante pour le philosophe.

--Enfin, reprit Jacques, sommes-nous complices ou dupes? Que faut-il

abhorrer dans cette maison, la malpropreté ou la méchanceté? Y a-t-il eu

vraiment péculat parlementaire dans les proportions qu’on dit? N’y

a-t-il qu’un mirage créé par les fureurs politiques, par les basses

calomnies des partis?

Ferroz haussa les épaules.

--De tout temps, les oligarchies dirigeantes ont retiré du pouvoir

quelques bénéfices matériels; aujourd’hui comme jadis, sans doute, ni

plus ni moins. La crédulité publique ajoute des zéros à des chiffres

plus nombreux aujourd’hui, car il y a plus de numéraire qui roule, plus

de copartageants. Et une démocratie est plus regardante. La nôtre,

stimulée par une presse enragée, devient impitoyable aux faiblesses

humaines. Je crois pourtant que notre peuple les pardonnerait, s’il

n’avait pas le droit de se dire, avec une certaine justice faite de bon

sens: Ils ne m’en ont pas donné pour l’argent qu’ils m’ont pris.

--Oui, c’est cela, s’écria Jacques; c’est leur véritable crime aux yeux

du peuple. Ils n’ont rien donné à la France, ni gloire, ni prospérité;

rien, rien...

--Vous êtes toujours excessif, mon jeune ami. Je dis seulement: Ils n’en

ont pas donné à ce pays pour l’argent qu’on les accuse d’avoir

pris.--L’agitation est d’ailleurs superficielle, en dehors des

politiciens. Regardez cette ville, toute au labeur ou au plaisir; avec

son bon sens, avec son indifférence sceptique à notre endroit, elle se

dit: Baste! que nos députés aient croqué leur part du gâteau ou qu’ils

se vilipendent injustement les uns les autres, grand bien leur fasse, la

terre n’en tournera pas moins; travaillons et amusons-nous.--Les masses

populaires ne s’alarmeront sérieusement qu’à la dénonciation des autres

Panama.

--Qu’entendez-vous par là?

--Ce que m’enseigne la physiologie. Aucun organe ne reste longtemps

indemne, parfaitement sain, chez un sujet atteint de misère

physiologique, miné par une maladie constitutionnelle. Aucun membre du

corps social n’échappera aux accidents déterminés dans tout ce corps par

l’intoxication du sang, la dégénérescence musculaire, l’anémie nerveuse.

Si nos maux s’aggravent, tous les membres y passeront, ceux mêmes que

l’on croit protégés par une hygiène, un habit particulier. Après le

discrédit du Parlement, sous d’autres formes et pour d’autres causes

peut-être,--car il y a d’autres corruptions que celle de l’argent,--ne

verrons-nous pas ce discrédit gagner des organes plus essentiels,

judiciaires, militaires, religieux même? Alors les cœurs et les

consciences s’affoleront.

--Vous n’auriez pas ces craintes, cher maître, si vous aviez vu les

officiers que je viens d’admirer en Afrique, si vous aviez observé comme

moi notre irréprochable clergé rural.

--Qui vous parle des taillis encore drus? Je regarde aux cimes des

arbres. La frondaison n’y promet plus une vigoureuse défense

physiologique. C’est aux cimes de la forêt qu’on voit sa mort.

--La sève y remontera des racines, dit Andarran.

Il pose une main sur le bras de Ferroz; de l’autre, il lui montre un

fiacre arrêté dans un encombrement de voitures, au milieu du pont. Un

lamentable fiacre à galerie, traîné par une haridelle efflanquée, un de

ces maraudeurs qu’on trouve aux gares; sur le véhicule antédiluvien

ballottait une malle rustique, au couvercle garni de poil de chèvre. Une

lumière brillait à l’intérieur de la roulotte; un vieil ecclésiastique y

lisait son bréviaire, à la lueur du rat de cave enroulé sur le pouce

gauche. Quelque curé de campagne, jeté dans Paris par un train de

province, et qui achevait son office sans regarder ce Paris.

--J’en appelle ici à vos propres théories, dit Jacques. Selon vous, nous

ne valons que par la force accumulée des morts, par la continuité de

leur action en nous. Ce vieil homme continue la plus ancienne, la plus

invariable tradition; il a derrière lui d’innombrables générations de

morts; il dit, dans le même esprit, les mêmes paroles que tous ces morts

ont dites; toutes leurs âmes sont concentrées, conservées dans la

sienne. Où trouverez-vous une force comparable à celle-là?

--Nulle part. Je m’incline devant le fait, il est constant,--approuva

Ferroz.

--Et je ne parle pas, poursuivit Jacques, des forces mystérieuses où il

met sa confiance. Vous les ignorez, vous n’avez pas le droit de les

nier. Avez-vous calculé toutes les forces qui existent à notre insu dans

les espaces planétaires, qui agissent dans l’univers, sur notre globe,

sur chacun de nous? Elles sont, et vous ne les connaîtrez jamais.

--Peut-être!--fit le savant.--Et son large front pensif se leva vers les

étoiles, les pâles étoiles du ciel parisien, interceptées par le halo

lumineux de la ville, offusquées par les feux plus vifs et plus proches

dont l’éclat passager éblouit, divertit nos yeux de ces clartés

éternelles.

Les morts qui parlent · 第 45 / 64 题