LES SOUDANAIS

Huit jours après son départ de Bordeaux, Jacques était à l’hôpital

militaire de Saint-Louis. Heureuse surprise! Il y trouvait son frère

hors de danger, en bonne voie de guérison.

--Le lieutenant l’a échappé belle, disait le chirurgien-major. Quelques

millimètres plus bas, ce morceau de plomb mâché que je lui ai cueilli

entre les côtes perforait le poumon. La balle a contourné les organes

essentiels; et nous avons eu cette chance que le paludisme n’ait pas

envenimé la fièvre. Maintenant, je réponds de mon gaillard: encore

quinze jours de repos, puis un bon bateau, une cure d’air de France et

vous aurez un frère réparé à neuf pour faire un capitaine.

Jacques apportait le plus efficace des cordiaux: une bouffée toute

chaude de cet air de France, l’atmosphère de la famille, de l’enfance,

lait nourricier qui réconforte l’homme dans l’épreuve; et les paroles

vivantes de Marie, les cadeaux choisis avant de connaître la cruelle

dépêche, friandises, cigares, livres préparés pour l’envoi habituel,

emballés par les mains de la jeune fille. Aux menus soins qu’elles

avaient pris, ces mains, avec l’inventif génie de l’amour, on les

devinait longtemps attardées sur chaque objet; à leur caresse présente

sur les choses, on les sentait désolées de ne pouvoir se poser sur la

plaie du cher blessé. L’aîné raconta les terreurs, les larmes, le

désespoir de Marie quand on l’avait empêchée de partir. Il administra ce

cordial, stoïquement; il s’arrachait du cœur le baume bienfaisant à un

autre, il eût eu moins de peine à tirer le sang de ses veines pour

l’infuser au frère qui allait vivre de son sacrifice.

Interrogé sur l’action où il avait failli périr, l’officier en parla

avec une sécheresse déconcertante pour la curiosité de Jacques. Celui-ci

connaissait depuis l’enfance le trait distinctif de son cadet, cette

froide retenue de parole sur tout ce qui le concernait; il dut renoncer

à obtenir de ce taciturne le beau récit de bataille qu’on attendait à la

Bourdette.

--C’est bien simple. J’étais détaché avec ma compagnie au poste de

Kankan. Samory prononça un mouvement offensif dans la direction de

Bissandougou. Ses gens construisirent un tata sur le Sankarani, un

ouvrage assez fort, protégé par une épaisse chemise de terre battue et

par un marigot de la rivière. Ils ont appris à remuer la terre. Je reçus

ordre de me porter sur eux et de les déloger. Ils étaient plus nombreux,

mieux armés que nous ne croyions. Quelques sofas tinrent ferme sur la

crête de leur fortin, tandis que nous escaladions la brèche ouverte de

notre mine. L’un d’eux, au moment où mon adjudant allait le sabrer, me

lâcha son coup de fusil, presque à bout portant, de haut en bas. Cela

t’explique le trajet bizarre du projectile dans mon individu. Il n’y a

pas eu de trouble chez les hommes, heureusement: ils ont pris le tata.

Mon transport jusqu’à Siguiri a été assez pénible. Là j’ai été bien

soigné, puis évacué sur Saint-Louis. Mais l’extraction de la balle n’a

été faite qu’ici.

Les camarades de Pierre complétèrent ce récit succinct. Un flottement

s’était produit dans la petite colonne d’assaut, à la vue du lieutenant

qui tombait. Avant de perdre connaissance, il se fit placer sur une

civière de branches, ordonna au clairon de sonner la charge, à quatre

hommes sûrs de le reporter, au milieu de la colonne, jusqu’au sommet de

la brèche d’où il venait d’être précipité.--«Sachez que je veux mourir

là-dedans, avait-il dit en montrant le fortin; faites-moi ce plaisir,

mes enfants!» D’un seul élan, ses hommes avaient franchi le mur, balayé

les sofas, porté dans la place leur chef sans connaissance. Comment il

n’était pas mort dans la misérable paillote où on l’avait déposé, sans

secours, à peine pansé, comment il avait résisté aux souffrances du

portage jusqu’à Siguiri, cela ne pouvait s’expliquer que par une énergie

égale dans sa constitution physique et dans son moral.

Les quinze jours que demandait le major, Jacques les passa près de son

frère, dans la société des officiers qui se relayaient chez leur

camarade. Après une semaine de vie commune, il était lié avec la plupart

d’entre eux. On sait combien se fait vite, en terre lointaine, cette

absorption intime du nouvel arrivant dans la petite famille française

qui l’adopte, lui impose ses préoccupations et ses intérêts. Initié

heure par heure aux idées, aux travaux, aux espérances des «Soudanais,»

Andarran découvrait avec admiration un monde inconnu. Vus de loin, du

Parlement, ces officiers coloniaux lui avaient toujours paru des

serviteurs méritants, un peu encombrants, auxquels il fallait sans cesse

allouer des crédits pour des entreprises aléatoires, sans profit avéré.

Sur place et au contact immédiat, il les jugeait autrement. Un trait

commun caractérisait ces hommes d’action et les différenciait des hommes

de parole parmi lesquels Jacques vivait: du sous-lieutenant à l’officier

supérieur, chacun d’eux avait porté au maximum de rendement sa valeur

individuelle; chacun s’était développé dans toutes les directions,

essayé contre toutes les difficultés qui trempent le caractère et

assouplissent l’intelligence. Dans chacun de ces jeunes hommes, les

nécessités multiples et changeantes de leur tâche exerçaient à la fois

un combattant, un explorateur, un diplomate, un administrateur, un

ingénieur, un planteur; un chef complet, en deux mots, prompt à la

décision, debout sous la responsabilité. Comme tous les militaires,

ceux-ci avaient la démangeaison de l’avancement; mais une autre passion

apparaissait chez eux au premier plan, elle primait l’aiguillon de

l’ambition personnelle: la passion du but qu’ils s’étaient assigné.

Chacun d’eux caressait une idée fixe, une conception particulière, plan

de campagne ou projet d’exploration auquel il eût tout sacrifié.

Jacques, devenu le confident de leurs projets, l’était aussi des

découragements que ces cœurs fervents rapportaient de Paris, quand ils

avaient tenté sans succès de faire agréer leurs vues dans les bureaux.

Entre tous, un petit capitaine lui laissa une impression profonde.

Celui-là venait de passer toute une année chez le roi Tiéba; il avait

vécu chez ce nègre comme Robinson, lui seul blanc, ne parlant que

l’idiome, ne mangeant que la nourriture de son hôte; il s’était astreint

aux duretés de cet exil avec l’espoir de gagner Tiéba à un vaste plan

d’opérations dans la boucle du Niger. Ce plan, qui paraissait rationnel,

le capitaine était allé le proposer en haut lieu, à Paris.

--On m’a fait bon accueil au Ministère, disait-il à Jacques; mais on

ajoutait aussitôt: «Patience, attendez, pas un mot de votre projet,

surtout; il faut conquérir d’abord des personnalités influentes du

Parlement et de la Presse, qui ont d’autres manières de voir.»--On me

citait messieurs... messieurs..., aidez-moi, je ne me rappelle pas bien

leurs noms...

Andarran les reconnaissait, les complétait, ces noms estropiés:

Boutevierge, Pélussin, Asserme; Nahasson, l’un des deux journalistes

qu’il avait rencontrés chez Esther, le terrible péager qui levait tribut

sur toutes les idées, à l’entrée de toutes les avenues du pouvoir. Il y

avait quelque chose de si drôle et de si triste dans l’étonnement

candide du soldat, ignorant de ces puissances parisiennes, intimidé

devant elles, et tout interloqué à la pensée qu’il fallût les prendre

pour intermédiaires entre ses chefs et lui.

--Qui sont ces messieurs? demandait-il. Puisque mes chefs jugent mon

projet opportun, exécutable avec les moyens dont ils disposent, pourquoi

ne passe-t-on pas à la réalisation?--Et il racontait ses démarches

inutiles, le retour au Soudan avec son illusion malade, brisée, vivace

quand même.

A chaque découverte nouvelle qu’il faisait dans cette élite, Jacques

questionnait son frère:

--En avez-vous beaucoup comme celui-là?

--Avec des aptitudes inégales, cela va sans dire, ils sont tous au

point, répondait Pierre; tous capables d’agir et de commander. En es-tu

donc si surpris? Rien là que de naturel. Ce sont des Français, placés

dans les conditions normales de leur développement, à l’école de

l’action et de la responsabilité. Autant que j’ai pu comparer avec nos

voisins, les Anglais et les Allemands des colonies limitrophes, nous

donnons de meilleurs sujets après un même dressage.

--Cependant, objectait Jacques, les colonies de ces voisins sont

productives, les nôtres onéreuses.

--Ça, c’est une autre question. Gagner de l’argent n’est pas notre

affaire, mais la vôtre, à vous les civils.--Une pépinière d’hommes,--ne

demande pas autre chose à nos colonies, jusqu’à ce que tu aies changé

nos systèmes et nos mœurs, réveillé chez nos compatriotes l’esprit

d’entreprise. Mes camarades l’ont retrouvé dans l’exercice de leur

profession.

--Pourtant, insistait Jacques, le seul but raisonnable de vos efforts

est la mise en valeur de cet immense empire. Comme nous tous, tu attends

certainement une rémunération prochaine de nos sacrifices.

--Pas un radis! Si rien ne change, les quelques kilos d’huile ou de café

que nous pourrons tirer de ce sol nous coûteront cent fois le prix que

tu les payes chez l’épicier de ton quartier.

--Mais, alors... Si votre œuvre ne doit rien produire!...

--Des hommes, je te le répète. Ne regrettez pas votre argent. On ne

payera jamais trop cher cette denrée-là. Tu te lamentes tout le jour sur

le manque d’hommes: nous en formons. Nous formons les cadres du

relèvement national. Quand vous aurez accumulé assez de ruines, vous

viendrez chercher dans nos rangs des réorganisateurs. Quand vous aurez

achevé de transformer en une garde nationale l’armée métropolitaine,

nous vous donnerons une armée auxiliaire: et je te réponds qu’elle fera

réfléchir nos adversaires européens. Si vous vouliez bien nous en

fournir les moyens, nous mettrions demain à votre disposition cent

mille, deux cent mille soldats incomparables, Sénégalais, Soudanais,

Haoussas; des baïonnettes qui ne raisonnent pas, ne reculent pas, ne

pardonnent pas; des forces dociles et barbares comme il en faudra

toujours pour gagner cette partie barbare et inévitable, la guerre.

L’Angleterre assujettit le monde avec quelques régiments de cipayes.

Nous vous façonnons les mêmes instruments pour un même service.

Les paroles de Pierre ouvraient à son frère des perspectives nouvelles.

Jacques avait subi à Paris l’entraînement général, il s’était associé

aux promoteurs des entreprises coloniales. Une fois de plus, les faits

lui démontraient l’éternelle infirmité des ouvriers aveugles que nous

sommes: ils manquent le résultat illusoire qu’ils se promettaient de

leur travail, ils en obtiennent un autre, inattendu, préférable; le

travail n’est pas perdu, c’est l’essentiel. Il avait cru semer à grands

frais, sur ces terres exotiques, la moisson future des richesses; rien

de pareil n’y pousserait avant un long temps; mais la semence coûteuse

donnerait d’abord des hommes. Tout ce que voyait Andarran, tout ce qu’il

entendait l’affermissait dans une conviction joyeuse: il y aura

désormais au delà des mers, depuis le Congo jusqu’à la Chine, un vaste

trésor humain d’intelligence, de dévouement, de résolution, où la France

pourrait puiser pour tous ses besoins. Aux époques les plus fécondes de

son histoire, alors même que le Premier Consul suscitait des instruments

à la mesure de ses desseins, la France avait eu aussi bien, elle n’avait

pas eu mieux que cette réserve de serviteurs, préparés en Afrique et en

Extrême-Orient aux plus difficiles, aux plus grandes tâches.

Qui donc le disait malsain et fiévreux, cet air du Sénégal? Jacques le

sentait réparateur. Autant et plus que son frère blessé, le Parisien

trouvait dans cet hôpital de Saint-Louis les bienfaits d’une

convalescence, la bonne sensation d’un afflux de vie dans un organisme

débilité. Les fièvres pernicieuses, il les avait laissées ailleurs, avec

cette saveur bilieuse du dégoût qu’il emportait chaque soir dans la

bouche, quand son pied las descendait les marches du Palais-Bourbon.

Très loin, là-bas, s’évanouissait le cauchemar habituel: la chose

croulante et pitoyable qui simulait un gouvernement, l’humiliation d’en

être, d’y traîner son impuissance avec l’effroi patriotique du

lendemain; le mouvement sans but, le vain bavardage, les morts qui

parlaient, leurs regards inquiets et veules, haineux et sournois... Il

ne rencontrait dans son nouvel entourage que des regards tranquilles, ce

regard de l’homme normal placé chaque jour en face de l’acte nécessaire,

du danger, de la mort. Avec irritation, avec pitié, il pensait aux

braves gens, riches d’intelligence et de cœur, qu’il coudoyait dans les

couloirs de la Chambre; comme lui, ils se déformaient sous la machine

absurde qui les broyait; comme les Soudanais, bons écoliers de leur

œuvre virile, ces braves gens mal employés feraient merveille, si on les

changeait de milieu; ils rendraient tout ce que rendent naturellement,

ainsi que le disait Pierre, des Français mis à l’école de l’action et de

la responsabilité.

Andarran s’expliquait mieux, à cette heure, les paniques

gouvernementales dont tout Paris s’amusait, les folles terreurs que les

maîtres du pouvoir ne savaient pas dissimuler, quand un de ces

officiers, désigné à l’attention par quelque exploit, rentrait en France

sans soupçonner l’épouvante qu’il semait devant lui. Le député

s’expliquait l’avortement de tous les projets d’armée coloniale:

demander cette création au Parlement, c’était exiger d’un condamné qu’il

forgeât la hache pour son supplice; un sûr pressentiment leur disait

qu’ils en mourraient. Tôt ou tard, dans quelque heurt accidentel, ce

coin de fer bien trempé toucherait un pan de la frêle façade qui

masquait le néant; il suffirait de cet attouchement pour qu’elle

s’effondrât, la chose croulante et pitoyable.

Comment elle tenait encore, Jacques s’en rendait compte lorsqu’il

essayait d’intéresser les officiers à ses doléances politiques. Il

constatait chez eux une parfaite indifférence pour tout ce qui le

passionnait. Les uns, comme le petit capitaine du roi Tiéba, ignoraient

ces noms, fameux à Paris, qui remplissaient la bouche du député: ceux-là

révéraient craintivement une puissance malfaisante qui leur apparaissait

de loin colossale, irrésistible. D’autres, mieux instruits, haussaient

les épaules et laissaient dire l’abstracteur de quintessences: pour eux,

le gouvernement parisien était une gêne dont il fallait s’accommoder; un

de ces vastes marais qu’ils rencontraient dans leurs explorations,

obstacles naturels qu’on apprenait à tourner avec la moindre perte de

temps, le moindre dommage pour l’œuvre poursuivie. Appliqués tout

entiers à cette œuvre, ils se souciaient peu de ce qui grouillait dans

le marais.

--Mon pauvre Jacques, disait Pierre, je n’ai pu m’empêcher de sourire,

en lisant ici ta dernière lettre. Tu ne t’en aperçois pas, mais tu es

emporté toi-même dans la danse épileptique dont tu te plains. Je ne

reconnais plus ta philosophie. Tu vois noir, c’est toujours un tort. Là

où tu te ronges le cœur, il doit y avoir du bon, comme partout, et des

occasions d’être utile.

--On est toujours gêné par quelqu’un, concluait l’officier. Si ce

n’étaient pas ces oiseaux-là, ce seraient d’autres. On fait quand même

ce qu’on doit faire.

Les forces du convalescent revenaient vite. Le médecin lui permit

quelques promenades au bras de son frère, sur cette Langue de Barbarie

où souffle l’haleine salubre du vent de mer. Les habitants de

Saint-Louis vont la respirer sous les beaux cocotiers qui ombragent leur

avenue. Là, au hasard des rencontres, Jacques acheva de passer en revue

l’État-major des Soudanais.

--Nous avons aussi nos ratés, dit un jour Pierre.--Regarde-moi celui-là,

avec sa mine de capitaine d’habillement tombé dans la graisse et dans le

malheur!

Jacques ne put retenir un sourire à la vue du vieil officier qui

passait. Court et bedonnant dans sa tunique, on eût dit une citrouille

plantée sur deux échalas tortueux. Il y a des cheveux malheureux. Elles

étaient faites de cheveux malheureux, les mèches plates, grisonnantes,

qui battaient ces joues poupines. Tout l’homme était gauche, harassé,

dans son allure de gros lièvre timide.

--Le capitaine Saccalaïs, un original qu’on nous envoie du Tonkin.

Petite cervelle, et peu meublée, sorti du rang, trente ans de services,

jamais de chance; du cœur à en revendre, pourtant. Le pauvre diable est

veuf, affligé de six enfants, des filles pour la plupart, déjà grandes.

Il n’a que sa solde, 6,084 francs; dans trois ans, la retraite: 2,900

francs. L’an dernier, comme on organisait à Hanoï un détachement pour

reprendre une pagode sur les pirates du Yen-Thé, il a sollicité un tour

de faveur: «Vous comprenez, mon colonel, si j’avais la chance d’attraper

la croix, ça serait une chose capitale, pour mes filles; capitale... 250

francs!»--Il y est allé, l’affaire a été dure, il a repris la pagode,

tel que tu le vois, trottinant sur son bourricot annamite; il y a eu le

bras fracassé. Mais le capitaine n’a pas de chance: il attend encore sa

croix. Voilà comme ils sont, nos ratés. Salue, très bas.--Et Pierre

porta respectueusement la main à son képi devant le gros homme qui

repassait près d’eux, avec son pauvre sourire d’humble malchanceux.

--Attends donc... Saccalaïs... Nous en avons un à la Chambre!

--Oui, fit Pierre, je crois qu’il a un frère député.

Jacques se rappela ses débuts au Palais-Bourbon, le collègue aux sept

enfants qui sollicitait des voix pour une place de questeur, ce même

jour. Il avait échoué, le bruit s’étant répandu que ce postulant

mentait, ne jouissait que d’un seul rejeton, s’attribuait indûment la

paternité de six neveux ou nièces, smala d’un frère militaire qu’il

avait sur les bras. Andarran regretta de tout son cœur que le subterfuge

du collègue n’eût pas réussi: pour une fois, la faveur eût été justice.

--Voici la contre-partie du capitaine, reprit Pierre; une tête bien

logée sur un bon et beau coffre, une volonté qui force la chance.--Il

montrait un colonel qui les dépassait au petit galop de son cheval.

L’homme était jeune encore, maigre et souple comme sa latte d’acier,

avec une assurance tranquille de toute la personne, et, dans les yeux,

ce regard de commandement qui descend, sûr de se faire obéir.--Un chef,

continua Pierre. Soudan et Congo, Madagascar et Tonkin, il a fait

partout les plus rudes étapes, sans trêve ni repos, depuis douze ans.

Partout il a frappé des coups justes et vigoureux, brisé ou tourné les

obstacles: partout il a laissé des peuplades pacifiées, des

établissements créés avec rien. Un responsable, pèse bien ce titre.

Quand il assigne un but, on y vole: on sait qu’on sera récompensé du

succès, couvert par lui en cas d’échec. Tout le maniement des hommes est

là-dedans. Il n’y a peut-être pas vingt personnes dans ton milieu qui

connaissent le nom de cet officier. Je te dis, moi, que vous pouvez lui

confier demain des armées, des provinces. Il s’est essayé à tout, il

s’est montré supérieur en tout. Il a fait obéir des Français, il a fait

travailler des nègres.

--Tant qu’il n’aura pas fait travailler des députés... interrompit

Jacques avec un rire sceptique.

--Il ne tente jamais l’impossible. Il les ferait peut-être obéir. Tout

le savoir et tout le pouvoir de la vie tiennent dans ce mot. Si nos

chefs savent commander, c’est qu’ils ont longtemps obéi. Les vôtres, où

ont-ils obéi, avant de commander à tous?

Le jour fixé pour le départ arriva. Jacques était partagé entre la joie

de ramener son frère au foyer de famille et le regret d’abandonner ce

coin de terre. Il lui semblait qu’il quittait la vraie France. Il avait

connu chez les Soudanais un sentiment inéprouvé; ces hommes lui avaient

rendu la part du patrimoine héréditaire qui manquait cruellement à sa

génération: cette confiance tranquille dans la primauté indiscutable et

dans l’avenir de la patrie, ce contentement ineffable qui sonnait jadis

dans la parole de son père, quand Régis disait «la France», avec un

accent d’orgueil et de sécurité perdu depuis ce temps. Longuement,

durant les journées de mer, sa pensée songeuse travailla sur l’antithèse

où elle s’attachait: les germes de recomposition qu’il laissait en

Afrique, les ferments de décomposition qu’il allait retrouver à Paris.

* * * * *

Avant d’y rentrer, dans ce Paris, Jacques s’accorda une prolongation de

vacances à la Bourdette; il voulait prendre sa part de la joie qui

réchauffait la maison familiale. Sa part de joie?... Il eût souri

amèrement d’entendre qualifier ainsi les mouvements contradictoires

qu’il découvrait dans le secret de son cœur. Heureux, il l’était sans

doute, comme le soldat mutilé qui rapporte un drapeau; il l’était du

bonheur de tous ces êtres chers; et, dans ce bonheur, il sentait mourir

les derniers espoirs inavoués où nos faiblesses se cramponnent, contre

toute vraisemblance, jusqu’à la consommation du sacrifice. Le premier

regard l’avait renseigné, sur ce quai du chemin de fer où Marie ne

voyait que Pierre: le frère n’était plus seulement le préféré, il était

et serait toujours le seul homme pour la jeune fille, dans un monde où

les autres ne comptaient pas. Elle avait gardé dans les yeux, de ces

semaines d’angoisses, une résolution trempée de larmes, la maturité

subite de l’enfant qui a vu pour la première fois passer la Mort.

Dans l’existence éparse et nombreuse des grandes villes modernes, dans

leur mouvement incessant où relations et impressions s’accumulent, se

précipitent, se détruisent, on conçoit malaisément la profondeur,

l’effrayante fixité des rares sentiments qui remplissent une vie

restreinte et uniforme: la vie que menaient les deux femmes blotties

sous ce vieux clocher d’Eauze, semeur d’heures lentes, vides, pareilles,

qui disaient toutes la même chose depuis l’enfance, qui enfonçaient

toutes la même pensée, au même endroit du cœur. Le plus mince intérêt

prend dans ces vies recluses les proportions d’une grande affaire, à

laquelle on pense et dont on parle toujours; une amourette de petite

fille y devient parfois la passion souveraine, incommutable, qui

suscitera des miracles d’énergie dans une volonté que rien ne divertit.

En dehors de Pierre Andarran, personne n’avait ému l’âme de Marie de

Sénauvert; eau pure et profonde du lac de montagne, qui n’a jamais porté

qu’une seule barque, reflété qu’une seule voile.

Avant d’aller recevoir les arrivants, tante Sophie avait chapitré sa

nièce:

--Écoute, petite. Je ne te demande rien, parce que je sais tout. Et

j’approuve, et je veux comme toi ce qui doit être. Mais pas

d’enfantillage, pas d’imprudence. Il lui faut des soins, du calme, à ce

garçon: sa blessure est à peine fermée. Ce n’est pas le moment de lui

donner des émotions. Patience, il ne t’échappera pas. Je voudrais bien

voir qu’il ne te dise pas ce que tu attends qu’il te dise! Pour le quart

d’heure, ne pensons qu’à le soigner. Quand il sera tout à fait

raccommodé, compte sur moi pour le secouer, si le paresseux ne se

décidait pas.

Comme elle faisait peu de fond sur la sagesse qu’elle réclamait, tante

Sophie complota avec Jacques un arrangement de haute raison. Pierre

avait trouvé en débarquant à Bordeaux son brevet de capitaine et sa

nomination à une vacance dans le régiment d’infanterie de marine caserné

à Paris; le député s’était entremis au ministère de la guerre afin que

son frère pût jouir en France d’une ou deux années de repos bien gagné.

L’officier reçut cette marque de la sollicitude fraternelle avec un

ennui mal dissimulé: il lui en coûtait de céder sa place au Soudan, de

renoncer à un projet longuement mûri, une exploration dans les royaumes

d’outre-Niger dont il avait arrêté le plan et les moyens d’exécution. Il

se promettait intérieurement de ne pas moisir sur le boulevard, après

son complet rétablissement. Mais la fatigue d’une traversée assez dure

avait déterminé quelques troubles organiques, consécutifs à sa blessure;

Jacques et tante Sophie insistèrent pour qu’il allât consulter sans

retard une sommité chirurgicale. On convint qu’il accompagnerait son

frère à Paris afin d’y chercher cette consultation et de se présenter à

son nouveau régiment; dès que le chirurgien ne jugerait plus nécessaire

de le garder en observation, Pierre reviendrait achever son congé à la

Bourdette.

--Et alors, concluait tante Sophie,--alors petite, feu de toutes tes

batteries: tu lui délieras la langue, à ce muet.

Muet! C’était bien là le chagrin de Marie. Qu’un penchant plus vif eût

remplacé la protection affectueuse du grand cousin, elle l’espérait,

elle croyait le deviner, avec l’infaillible seconde vue qui révèle aux

jeunes filles la chose du monde qu’elles ont le plus d’intérêt à savoir.

Pourquoi ne parlait-il pas? Certes, elle s’était promis de le ménager,

son Pierre; ayant tremblé pour lui si longtemps, elle était plutôt

portée à s’exagérer son cher devoir de garde-malade. Mais un mot, la

promesse qui engage, est-ce donc un si grand effort? Comment ne

tombait-il pas naturellement, ce mot, du cœur qu’il eût soulagé? Ah!

Marie pressentait trop bien ce qui le retenait. Elle avait une rivale

jalouse: cette Afrique où s’échappait sans cesse la pensée qu’elle

cherchait à ramener.

--Pierre, disait-elle en riant, avec une supplication timide,--c’est

déraisonnable; tu ne dois pas te fatiguer, et aujourd’hui encore tu as

passé ton Niger, tu as fait cent lieues de pays; tu ne dis rien, mais je

sais, je t’entends marcher, là-bas, si loin!

La pauvre enfant subissait l’éternelle torture qu’inflige aux tendresses

de la femme le besoin d’action de l’homme aimé. Celle qui fait tenir

toute sa vie dans un sentiment redoute et ne comprend pas la force

grossière qui tire loin d’elle celui qu’elle voudrait accaparer. Elle

aime instinctivement chez lui cette preuve de l’énergie mâle, elle en

maudit les effets cruels. L’amour ne leur suffit donc pas, à ces êtres

remuants, toujours emportés loin de lui par un démon ambitieux? Le grand

rêve vaillant du soldat, «sa fuite perpétuelle au désert», comme elle

disait, c’était l’ennemi qui emprisonnait au fond de ce cœur le mot par

lequel il eût abdiqué sa liberté. Elle se sentait impuissante à le

vaincre, elle l’admirait et le détestait.

Les premières journées de printemps étaient aigres et transies, cette

année-là. Tandis que Jacques et la tante vaquaient aux affaires de la

propriété,--aux affaires plus urgentes et plus nombreuses des

électeurs,--Marie s’efforçait de garder le convalescent devant la grande

cheminée où elle entassait les bûches. Tante Sophie, qui avait inculqué

à sa nièce ses habitudes d’économie sévère, lui marqua un matin son

étonnement.

--Ah çà! qu’est-ce qui te prend? Tu veux donc vider le bûcher en avril?

Marie s’excusa.--Il fait si mauvais! N’oublions pas qu’il arrive d’un

climat très chaud et qu’un refroidissement lui serait funeste.--Avec un

peu de rose aux joues et quelques hésitations, elle ajouta, plus bas:

--Et puis, voyez-vous, tante, j’ai mon idée. J’ai idée que si on les

éclaire bien, s’il les voit briller aux grandes flammes, les bêtes le

feront parler.

--Quelles bêtes? demanda la tante.

Marie montra les deux sphinx de cuivre poli, style expédition d’Égypte,

qui affrontaient leurs nez camus des deux côtés de la cheminée. Le

grand-père Andarran les avait brocantés à Paris et promus à la dignité

de chenets, dans son salon de la Bourdette; ils en faisaient le plus bel

ornement, à l’estime du vieux soldat qui avait suivi sa demi-brigade aux

Pyramides.

--Ne vous moquez pas de moi, tante: mais j’ai observé que nos idées, nos

rêvasseries, depuis notre petite enfance, s’emmagasinaient dans le dos

des sphinx, de préférence à tout autre objet; et qu’elles en

ressortaient, le soir, aux longues veillées, lorsqu’ils sont caressés

par les flammes, et qu’on regarde, en ne pensant à rien, les flammes,

les sphinx. Lui aussi, il a grandi devant ces bêtes, il retrouve dans

leur dos toutes ses pensées d’enfant; elles remontent les chenets, les

siennes, les miennes qui l’ont tant appelé, lorsque j’étais seule, et

qu’elles se posaient là, sur ce miroir où il avait tant laissé de son

regard. Elles le forceront à parler, devant les sphinx, j’en suis sûre;

un jour qu’ils rayonneront, bien brûlants, bien songeurs aux choses

d’autrefois, avec leur air grave, un air comme le sien.

Elle attendait toujours. Lui, il voyait sur les bêtes du rêve ce qu’y

voyait son grand-père, le mirage du pays lointain, des actions

ressouvenues ou espérées. La veille du jour fixé pour le départ des deux

frères, comme elle dépliait son ouvrage d’aiguille devant le foyer, à

côté du silencieux chercheur d’empires, Marie prit son grand courage et

dit:

--Pierre, n’y a-t-il jamais de femmes d’officiers qui accompagnent leurs

maris, dans vos explorations?

Il sourit à la question.--Dame, ce serait un peu encombrant. Elles

attendent qu’on ait fait des chemins de fer dans le Soudan.

--Pas une seule, jamais?

--Je crois que des Anglaises s’y sont risquées. Elles ont le diable au

corps. Mais je ne vois pas bien une petite Française s’allant promener

chez les Mandingues. Serait-elle assez malheureuse, si loin de France!

Marie releva la tête, comme devant une provocation:

--Avec celui qu’on aime, on fait partout de la France, on fait partout

du bonheur.

Elle eut honte d’en avoir trop dit, abaissa ses paupières. Trahis par

l’émotion, lourds de reproche, de défi, de prière, ils s’étaient

longuement posés sur Pierre, ces yeux où une larme refoulée troublait le

bleu de la fleur de lin.

Il ne répondit pas. Il continuait de regarder les sphinx; autrement,

semblait-il, d’un regard ramené. Tante Sophie entrait à ce moment. Elle

observa sa nièce, elle eut pitié; pour savoir combien il était gros de

chagrin, le cœur de la petite, et comme il devait battre

douloureusement, la vieille fille n’eut qu’à redescendre dans l’ancienne

souffrance de son propre cœur, qui avait battu de même, pour rien. Elle

alluma les bougeoirs.

--Les enfants, il faut aller se coucher. On se lèvera tôt, demain, pour

les préparatifs du départ. Venez dire bonsoir à la tante.

Et comme les jeunes gens lui tendaient leurs fronts, tante Sophie prit

brusquement les mains de Marie, les mit dans celles de Pierre.

--Allons, ne lui fais pas de peine, donne-lui un peu de joie. Elle n’en

a pas eu sa part. Je la connais, cette enfant, je te dis qu’elle vaut

tous les royaumes que tu as pris ou que tu prendras.

L’officier réfléchit une seconde: d’un geste lent, résolu, il porta à

ses lèvres la main qu’on venait de mettre dans la sienne, il y déposa un

long baiser. Il n’ajouta rien.

C’était assez: le premier baiser de l’amant, au lieu de l’étreinte

accoutumée du bon camarade. Marie le reconnut, ce premier baiser qu’elle

n’avait jamais reçu; elle entendit son langage, que nul ne lui avait

jamais appris. Ces lèvres chaudes lui disaient, au plus profond des

veines, qu’un homme l’appelait à connaître le trouble attendu des

félicités ignorées, tout le mystère de la vie, reçue, rendue, perpétuée.

Elles lui disaient que cet homme donnait une part de soi-même, ce qu’ils

en peuvent donner, et qu’il demandait en retour toute la femme, qu’il la

prenait avidement, comme ils la prennent, pour la meurtrir peut-être,

pour en faire sa chose heureuse ou souffrante. Joie infinie de celle qui

aspirait à être prise ainsi; joie de souffrir, s’il le fallait, par lui,

pour lui, toujours. Joie qui la jeta à genoux, dans sa chambre, devant

sa Vierge, et qui fit, de sa prière, ce soir-là, une hymne d’allégresse;

elle sentait dans son cœur l’éclosion de toutes les fleurs du printemps,

sur son front la couronne de toutes les étoiles du ciel, des amies

lumineuses si souvent invoquées à cette fenêtre où elles riaient,

indulgentes, cette nuit. Longtemps, dans la douce insomnie, les yeux

grands ouverts sur ces étoiles, elle trembla délicieusement sous

l’ineffaçable baiser qui l’environnait, l’envahissait, pénétrait son

âme, tout son être.

Le lendemain, Marie fut vaillante, confiante, presque gaie dans sa

peine, en disant adieu pour quelques jours, pour quelques semaines au

plus, à celui dont le regard calme et attendri signifiait,--elle le

traduisait ainsi:

--Tu es mienne. Attends-moi. Attends de moi tout ce qu’il peut y avoir

sur la terre de bonheur que tu rêves et ne sais pas.

Les morts qui parlent · 第 43 / 64 题