_Colonne expéditionnaire du Soudan méridional._
«D’après mes calculs, mon bon Pierre, tu dois rallier bientôt le
Sénégal. Je ne t’ai pas écrit ces derniers temps: il y avait peu de
chances pour qu’une lettre te rejoignît dans tes vagabondages à
travers le Soudan. Je veux espérer que tu en rapporteras contentement
et santé intacte; mais ne te plains pas, s’il y a des jours où cette
vie sévère te pèse; pense à ton frère: il fait plus rude et plus sot
métier. Voici un an bien sonné que j’y suis attelé: un siècle! Ai-je
assez déchanté, depuis la matinée où j’apportais ici mes illusions, ma
bonne volonté?
«Je connais maintenant mon sort, et mon impuissance: pauvre petit
rouage entraîné dans le mouvement incohérent d’une énorme machine à ne
rien faire, ou à faire le mal! Se révolter, se mettre en travers,
disent-ils du dehors, ceux qui n’ont pas éprouvé le pouvoir
d’annihilation de la machine! Imagines-tu la chétive roue qui se
révolterait dans les engrenages d’une usine? Elle se brise, voilà
tout. C’est mon cas. Savoure le programme d’une de mes journées: elles
sont toutes pareilles.
«Le matin, notre vol de rapaces s’abat sur les ministères; écœurantes
stations dans les antichambres, sous le regard narquois du vieil
huissier: il nous reçoit avec mépris, comme des mendiants, que nous
sommes. Longue attente sur une chaise Empire, devant une pendule
Empire, où l’heure administrative est plus lente que sur les autres,
avec des sonneries ironiques, comme des bâillements. Pour tuer le
temps, on lit les journaux du département, qui vous outragent et vous
calomnient. Enfin la porte s’ouvre: un monsieur, qui a toujours l’air
de se croire là depuis cent ans, comme la chaise et la pendule, vous
écoute distraitement, en pensant à la façon dont il défendra son
portefeuille. Sourire de danseuse, promesses évasives. On les transmet
aux pauvres diables, avec le remords de les berner. Les premiers
temps, j’étais tout feu pour les justes réclamations, pour les cas
vraiment intéressants, pitoyables. Insensiblement, le cœur se
cuirasse, comme chez le médecin ou le croque-mort. Ces plaintes, ces
larmes humaines deviennent des dossiers qu’on expédie. Te rappelles-tu
les Grenaud, ces deux pauvres vieux, près de chez nous? Leur fils a
été condamné, pour je ne sais quelle frasque, aux compagnies de
discipline. La mère Grenaud attend et pleure chaque jour son garçon.
Je m’étais juré de le leur rendre. Il se conduit bien, m’écrivait le
colonel. Famille cléricale, a écrit le préfet. Rien à espérer encore.
Cependant, je leur envoyais hier un vague mot d’espoir, avec
détachement et ennui: _j’expédiais_ l’affaire Grenaud; et j’avais
honte de mon usure professionnelle.
«Deux heures. Ali-Baba va dans sa caverne. Croirais-tu que, chaque
fois, en mettant le pied sur la marche de ce seuil par où j’entre
d’habitude, rue de Bourgogne, je ressens la nausée du voyageur qui
monte à l’échelle d’un paquebot, avec la certitude d’avoir là-haut le
mal de mer?--Un tour dans la salle des séances. Du dehors, le public
aperçoit un simulacre d’activité, de travail; et des silhouettes qui
se détachent en relief, des orateurs, des chefs, un Boutevierge, un
Bourgne, un Duputel, un Bayonne... Au dedans, autre optique; après
quelques semaines d’accoutumance, on ne voit plus que ce broyeur
collectif, la Chambre, broyant à vide, broyant ses propres éléments, à
défaut d’autre substance. Mon œil habitué y distingue à peine les
individus: ils se fondent dans les grands tronçons où la physionomie
générique du groupe efface les différences individuelles.
«A droite, les nobles ruines d’un vieux château: une garnison décimée
se défend là sans espoir, pour l’honneur. On lui envoie encore
quelques boulets, c’est le tir traditionnel; on ne redoute plus ses
sorties. Les républicains divisés se menacent les uns les autres du
château fantôme, comme d’un épouvantail; parfois, ils y vont embaucher
nuitamment des auxiliaires, qu’ils ne payent jamais, et sur le dos
desquels ils se raccommodent.
«Au centre, un troupeau compact suit avec une résignation ovine les
bergers qui le mènent paître. Facile à conduire, mais sujet aux
paniques, prompt aux débandades, ce troupeau soutient mollement les
chefs, qu’il lâche aux tournants de la route. On a sur leurs bancs
l’horreur de toute innovation, de toute réforme, de toute idée
originale. Une bouche s’ouvre-t-elle pour émettre une motion
indépendante, vous êtes sûr d’entendre aussitôt l’exclamation
ironique: «Encore un bon esprit!» Ce grognement revient sans cesse et
juge un homme. Mon vieux maître Ferroz prétend que c’est bien ainsi,
et qu’un État menacé comme le nôtre ne dure que par la force d’inertie
d’un grand corps mort, immobile au centre des mouvements contraires.
Il a peut-être raison.
«Entre ce pâturage et la montagne socialiste, sous diverses étiquettes
de signification nulle, environ 150 francs-maçons, qui sont avant tout
des francs-maçons. Ce mot te les définit assez. Ils représentent les
25 ou 30,000 citoyens actifs, organisés, qui ont le goût et
l’intelligence de la politique violente, qui la font et en vivent dans
nos provinces; héritiers directs de la société des Jacobins, me disait
un historien, très bon républicain. Mêmes cadres, mêmes effectifs,
mêmes moyens d’action. Ils exploitent les mauvais souvenirs laissés
par les gens d’Église, ils flattent les humeurs défiantes de nos
masses populaires et satisfont les appétits individuels. Depuis cent
ans, pendant tous les intérims du pouvoir personnel, le pays est mené
par cette milice qui garde seule le sens de la discipline et de
l’autorité.
«Enfin, sur la montagne, la petite bande hurlante et menaçante des
loups maigres, comme les appelle leur chef, mon camarade Bayonne: les
socialistes, vrais maîtres de cette Chambre. Du premier coup d’œil, on
voit que la vie et le commandement sont là. On n’aperçoit qu’eux, on
n’entend qu’eux. Du talent, presque tous, et de la gueule à défaut de
talent; infatigables dans l’obstruction, audacieux dans l’attaque, ils
sont surtout admirables de cohésion. Leurs propositions ne passent
pas; leurs idées s’infiltrent, démolissent nos projets de lois,
paralysent les majorités intimidées. Ferroz explique d’un mot cette
domination: «Ils ont une physiologie; les autres n’en ont pas.» Leur
force réside surtout, à mon avis, dans l’assentiment secret qu’ils
nous arrachent, quand ils font la critique impitoyable d’un régime
usé. Nos intérêts leur résistent, nos consciences sont avec eux.
«Elles le taisent en séance; elles le chuchotent, elles le crient
parfois dans les couloirs.--Oh! l’abrutissante flânerie des couloirs,
les propos veules dans la fumée des cigarettes, la contagion du
désœuvrement et du découragement! Représente-toi un de nos grands
cafés de province, à l’heure de l’absinthe, lorsque les voyageurs de
commerce y révèlent les secrets d’État; élargis le cadre, décuple le
nombre des habitués: c’est l’intérieur du Palais-Bourbon. Je me dis
souvent que la plus efficace des réformes parlementaires serait de
mettre dans ces salles des billards, des dominos, des cartes; combien
de saignées et de blessures on épargnerait à la France, si on leur
rendait leur manille! A défaut de ces distractions, nous allons nous
lamentant sur notre paralysie congénitale, sur notre impuissance à
accoucher d’une loi, d’un acte, d’une réforme. La claire vue et le
dégoût de sa propre inutilité, sentiment odieux entre tous à une
réunion d’hommes! On s’exaspère contre le gouvernement absent, on
s’épouvante du lendemain. Il y a là, je te le répète, beaucoup de
braves gens, méconnaissables quand ils «refont le monstre» dans
l’hémicycle, perspicaces, patriotes et sincères dans les couloirs.
Esprits divisés sur tout, unanimes dans l’affirmation dont ils vous
assourdissent:--Ça ne peut plus aller!--Ça ne peut plus
durer!--Comment ça finira-t-il?--Il suffirait de quatre hommes et d’un
caporal!--Mais qui? Comment?--Le voyez-vous?
«Diatribes d’opposants, penses-tu. Détrompe-toi: tu les entendrais
sortir des bouches républicaines, des plus autorisées, des plus gavées
par le régime. Un de ses fondateurs, homme spirituel et considérable,
disait l’autre jour: «Nous marchons sur une planche pourrie au-dessus
des latrines.» Ils ne cachent plus la nausée qu’ils ont de leur œuvre.
Je les observe en séance; sais-tu ce qu’ils regardent? Ils regardent
obstinément les deux portes d’accès, le tambour de gauche, le tambour
de droite; tous cherchent à deviner: par laquelle entrera-t-_il_?
Crois-moi, je te le jure, ils l’appellent tous, à ces portes, le
libérateur, l’ordonnateur; on le voit venir dans leurs yeux, on
l’entend approcher dans leurs cœurs. Dans les couloirs, on ne parle
que de lui, l’inconnu. Chaque jour un peu plus, leur attente énervée
crée son objet, comme disait notre philosophe.
«Cependant, les plus laborieux essayent de mettre sur pied une loi
d’affaires. Elle s’effondre vers le soir, à l’heure des
chauves-souris. Asserme l’appelle ainsi, le coup de fièvre nerveuse
d’entre cinq et six; quand s’élèvent et tournoient d’un vol fou, sous
le lustre qui s’allume, les amendements incongrus, les motions
baroques. On les accepte pêle-mêle, par surprise. Aux jours de crise,
c’est l’heure où nos vespertilions agités cassent un ministère, une
institution épargnée, une pièce de la charpente sociale. On s’en va,
enfin, la gorge sèche, les mains moites, la tête vide, l’appétit
coupé, le cœur ulcéré contre les autres et contre soi-même. Je
m’évade, emportant sous le bras un ballot d’imprimés, «la
distribution»: élucubrations de toutes les cervelles parlementaires en
mal de projets, papiers fastidieux que personne ne lit, où passent des
centaines de mille francs. Ils encombraient mon appartement; une dame
charitable m’a offert de m’en débarrasser: elle porte ces paperasses
aux pauvres aveugles, ils en font des sacs qu’ils vendent aux
fruitiers. Touchant et beau symbolisme, les papiers de la Chambre qui
retournent aux aveugles!
«A deux ou trois reprises encore, j’ai tenté de parler sur les sujets
que je possède. On monte au comptoir, c’est le nom familier qu’ils
donnent à leur tribune, les jambes lourdes, le trac dans la poitrine,
ce même trac que tu dis avoir éprouvé, les premières fois que tu
allais au feu chez tes nègres. Après quelques minutes, ça va tout
seul; ça irait, du moins, si l’on pouvait dominer les clameurs
furibondes qui brisent le plus puissant organe; et surtout si l’on
pouvait dominer cette voix intérieure de la vérité, qui crie au dedans
de nous plus fort qu’eux tous. Pour se faire écouter, ici, il faut
mentir, flatter une des passions antagonistes, entrer dans le jeu
tortueux d’un des partis. Cherche-t-on la vérité vraie, celle qui fait
à tous les hommes, à toutes les idées, leur part de justice,
l’interruption classique hurle aussitôt: «_Distinguo! Distinguo!_»
Cette opération primordiale de l’esprit humain, comparer et
distinguer, elle est tenue à crime, ici. Il faut couvrir les siens,
frapper traîtreusement les autres, être injuste, volontairement
aveugle. Mon Dieu! Je reconnais que c’est la condition même de la
politique parlementaire. Mais je ne m’y ferai jamais, j’y renonce.
J’aurais trop de honte en pensant à ceux qui m’ont enseigné les
méthodes de discernement, le souci de l’équité intellectuelle. Il me
semblerait que mes vieux maîtres, Taine, Renan, tous les autres, se
relèvent dans la tombe pour me souffleter de leur mépris.
«Malheur à qui n’entre pas dans le mensonge conventionnel! On peut y
entrer par la droite, par la gauche, par le milieu; mais il y faut
entrer. Tiens, l’autre jour, je voulais rompre mon vœu de silence,
dénoncer une erreur de notre politique étrangère, l’abdication
française dans un pays que j’ai parcouru, que je connais bien. Le
ministre de la Guerre me prend sous le bras.
--«Y songez-vous? me dit le vieux guerrier, qui avait solennellement
affirmé la veille sa confiance dans notre vaillante armée.--Quand
cette question est venue au conseil, j’ai dû opposer mon veto aux
partisans de l’intervention. Ne savez-vous point que je n’ai pas un
homme disponible, et que toute démonstration militaire révélerait
notre faiblesse, aboutirait à un échec désastreux?
--«Mais alors, les milliards dépensés, notre puissance refaite, vos
propres paroles?...
--«Rien, vous dis-je. Dans deux ans, si je suis encore là, vous aurez
un instrument magnifique. Aujourd’hui, rien; le désastre, si nous
bougeons. Mais il ne faut pas le dire!
«Je me tus. Je croyais avoir reçu une confidence exceptionnelle.
L’instant d’après, dans les couloirs, j’apprenais que le même seau
d’eau glacée avait été versé à droite, à gauche, sur Lebrun, sur
Boutevierge, sur dix autres.
«Ah! le mensonge universel dont nous sommes complices, le déguisement
perpétuel du néant trop connu! Nous en souffrons autant que de notre
impuissance. Les sages disent bien que tout gouvernement doit cacher
son secret, que Louis XIV et Napoléon mentaient, comme Mirevault,
comme nous. C’est exact: mais c’est plus agaçant, aujourd’hui que tout
le monde gouverne; et l’on y réussit moins aisément, des bouts de
vérité fuient de toutes parts. Comment soutenir un mensonge qui est
partout, à la Chambre, dans les rédactions de journaux où je vais
flâner, où les grands publicistes démentent avec découragement,
preuves en mains, les assurances optimistes qu’ils viennent de faire
imprimer pour les masses?--Il n’y a plus rien, proclament aussi
ceux-là: mais il ne faut pas le dire, on ruinerait le régime, on
éclairerait l’étranger... L’étranger! il y voit plus clair que nous,
il sait toutes nos défaillances, il ne redoute qu’une chose, l’instant
où ce peuple averti se ressaisirait! N’importe: on doit l’endormir
dans le grand mensonge, ce peuple; le patriotisme veut, paraît-il
qu’on le berce d’illusions jusqu’au moment où il se réveillera au fond
de l’abîme.--Il ne faut pas le dire! Il faut comprimer à deux mains
son cœur, ce cœur où coule le sang de France, pourtant, qui n’est pas
fait pour le tremblement et le mensonge; on ne peut l’ouvrir qu’à son
frère, comme je fais, avec la crainte d’être entendu. Quel scandale,
si l’on disait tout haut, devant cinq cents personnes, ce que chacune
d’elles dit tout bas au voisin: Il n’y a plus rien, sous les mots de
parade!--Il ne faut pas le dire! Et l’on se tait, on se rassied, on
regarde plus anxieusement le tambour de gauche, le tambour de droite,
les deux portes: par laquelle entrera-t-il, celui qui dira et fera?
«Je n’en suis pas encore à l’appeler, moi, le libéral incorrigible
dont tu raillais toujours les utopies. Mais l’expérience, cette
faucheuse d’illusions, m’a contraint de reconnaître que le grand
médecin Ferroz a raison, lorsqu’il dit: La médecine anglaise n’est pas
faite pour le malade français; tonique au-delà du détroit, débilitante
en deçà.--Quand auront-ils le bon sens et le courage de confesser
cette vérité, tous ceux qui pensent comme moi? Ce jour-là, nous
renaîtrons.
«En attendant, j’écoute avec mélancolie la cloche de Duputel, qui
sonne le glas dans le vacarme; elle me reporte aux tintements si doux
de la cloche d’Eauze, égrenant ses bonnes heures, dans le bleu calme
du soir, sur nos deux chères femmes. Je ne te donne pas de leurs
nouvelles: tu dois être plus favorisé que moi. Tu as certainement de
longues lettres de Marie, qui m’écrit à peine quelques mots. Sous peu,
je te parlerai d’elle; voici les vacances de Pâques, je vais aller
enfin respirer un peu, à la Bourdette.
«Ouf! Ai-je bavardé! C’est mon état. Je t’ai retracé, tel que je le
vois ici, le tableau de la France; non, pas de la France: de ses
maîtres occasionnels. Frère, fais-en un autre, là-bas, un plus beau.
Je t’embrasse.
«Jacques.»
La semaine suivante, il écrivait de la Bourdette:
«Ah! mon bon Pierre, notre cher petit coin est empoisonné! Je ne le
reconnais plus, je ne m’y reconnais plus. Moi qui espérais y trouver
une détente! La méchante fée Politique a métamorphosé la terre natale.
Elle peut dessécher jusqu’aux fleurs des champs. Je l’avais déjà
pressenti, aux vacances dernières; je m’en convaincs, maintenant que
je me fais vieux député. Quand je ferme les yeux, quand je revois en
imagination ces campagnes que j’aimais tant, ces poétiques paysages où
je promenais mes rêves, ils m’apparaissent sous la figure d’un
échiquier électoral. La nature n’est plus pour moi qu’une
circonscription. Le village sur le coteau, bon; celui de la vallée, si
joli sous les peupliers, au bord de l’eau, mauvais. Ces vieilles
maisons qui me racontaient le passé, avec les millésimes gravés sur le
linteau de la porte,--1692, 1702,--ne me suggèrent aujourd’hui que ces
chiffres: trois voix pour, deux voix contre. Les braves paysans qui me
souriaient tous, quand j’allais, petit enfant, boire une jatte de lait
dans leurs fermes, ce sont des électeurs; hostiles, quelques-uns; des
ennemis, ces voisins qui ont servi avec notre père, reçu des mains de
notre mère les remèdes qu’elle leur portait. Si j’entre au presbytère
pour dire bonjour au vieux curé, c’est de la politique; de la
politique, le verre de vin que je bois au cabaret de Fourchon. Sous le
toit moussu de la mère Gironne, qui nous faisait de si bonnes crêpes,
des visages féroces me guettent; derrière le bois de la Gélise, où
nous allions cueillir les églantines pour Marie, les deux Laurent
veulent ma peau.
«Les amis sont fidèles; mais je les battrais, quand ils m’appellent
«Môssieu le Député», avec leur air finaud, à la fois servile et
autoritaire, qui sous-entend: «Monsieur notre domestique.» Ils vous
ont des euphémismes, pour faire comprendre qu’on est leur chose, que
les élections générales approchent, que le valet envié et méprisé doit
redoubler de zèle, afin de mériter le bulletin qui le réélira... Ah!
les pauvres gens, s’ils savaient avec quel soulagement voluptueux je
le brûlerais d’avance, ce bulletin de malheur qu’ils font chanter
comme un appeau!
«Il faut les défendre, pourtant, chaque jour, à chaque heure. Ils sont
traqués, fusillés comme des lapins. Certes, l’arbitraire de l’ancien
temps était dur, l’historien que j’ai tâché de devenir en sait quelque
chose; non moins odieuse est la tyrannie qui s’épanouit dans nos
villages, sous les murs où mentent les trois mots libérateurs. Les
gens de la Loge valent les gens du Roi. Un exemple, entre vingt. Je
dois te quitter pour aller voir la receveuse de notre bureau de poste;
tu la connais, cette brave fille qui soutient sa mère infirme,
octogénaire. Elle s’est refusée à renseigner mes adversaires sur ma
correspondance. Crime impardonnable! Un beau jour, à Paris, au cœur de
l’hiver, une dépêche de la receveuse m’apprend qu’elle est frappée
disciplinairement, envoyée en disgrâce à l’autre bout de la France; on
lui donnait quarante-huit heures pour remettre le service et détaler,
avant d’avoir vendu ses pauvres meubles; il y avait un pied de neige
sur les routes. C’était la ruine pour elle, la mort pour sa vieille
mère malade. Je cours au sous-secrétariat des Postes. Le collègue qui
a décroché cette demi-timbale fait l’innocent: il avait signé la
petite vilenie sans savoir, sur la foi des bureaux. Le bon apôtre me
propose une cote mal taillée; je me fâche tout rouge, je menace d’un
gros tapage; il rapporte provisoirement son arrêté; et il me démontre,
avec sa froide expérience du jeu de massacre, combien mal je sers mes
protégées: elles seront encore plus malheureuses, s’il les laisse à
leur poste, sans défense, entre les griffes des oiseaux de proie. Il
avait raison. On leur a rendu la vie impossible. Je viens d’obtenir
pour elles une recette équivalente, je vais de ce pas les conseiller
de partir, dans leur intérêt, et de céder la place à la surveillante
qu’on me destine. Je reprendrai ce soir ma lettre, plusieurs fois
interrompue par les doléances que m’apportaient d’autres victimes...»
Jacques revenait de cette course, il rentrait par le jardin, quand une
voix étranglée le héla du perron: folle de teneur, secouée par les
sanglots, Marie agitait un télégramme:
--Jacques! Viens vite!... Pierre... Pierre dangereusement blessé...
Mort, pour sûr!
Le colonel télégraphiait de Saint-Louis: «Lieutenant Andarran grièvement
blessé après action d’éclat. Rapatrié à Saint-Louis. Gardons bon espoir.
Donnerai nouvelles.»
--On nous trompe, il est mort!--répétaient Marie et tante Sophie. Les
deux femmes avaient déjà résolu de partir, sur l’heure, pour prendre le
paquebot du Sénégal, qui devait appareiller le lendemain. A grand’peine,
Jacques leur fit comprendre la folie de ce projet. Marie ne voulait rien
entendre.
--Qui le soignera comme moi? Ma place est près de lui quand il souffre!
S’il vit, je suis sûre qu’il m’appelle...
Elles se laissèrent enfin convaincre. Elles attendraient un nouveau
télégramme. Il partirait seul, ce même soir.
Il se mit en route, le cœur déchiré par les douleurs qu’il laissait
derrière lui, par l’imagination des souffrances, de l’agonie peut-être,
qui l’attendaient au terme du voyage.