EN FAMILLE

Quand la porte se fut refermée sur les partants, Elzéar s’informa avec

un empressement courtois:

--En quoi puis-je être assez heureux pour vous servir?

Esther réfléchissait. Elle fit attendre un instant sa réponse.

--Et vous? Croyez-vous aussi à une crise imminente?

--Oh! nous autres socialistes, vous savez, nous sommes fort indifférents

à ces accidents chroniques.

--Pourtant, s’il s’en produisait un, quelles seraient vos préférences?

M. Mirevault?

--Celui-là ou un autre, peu importe. Ils se valent tous. Mais,--ajouta

Bayonne avec un sourire,--vous allez me le rendre intéressant, ce

drapier huguenot. Comme vous le... protégez! Vous le connaissez

beaucoup?

--Je n’ai jamais vu M. Mirevault.

Ces mots furent suivis d’un long silence. Esther était venue s’asseoir

sur une chaise basse, tout près du jeune homme, devant la cheminée où

elle tisonnait. Dans cette action, toute sa personne secouée d’un petit

frisson de froid se déraidissait. Rigide tout à l’heure et défendu par

son immobilité, le corps de la femme réapparaissait, vivait, livrait

insouciamment quelque chose de ses mystères sous les plis changeants du

vêtement. Les jolis pieds se montraient sur les chenets, le buste

s’inclinait vers la flamme. Sans coquetterie grossière, sans

provocation; c’était plutôt la détente naturelle d’une jeune fille qui

reprend ses aises et ne se surveille plus, après le départ des

étrangers, lorsqu’elle se retrouve seule avec un membre de sa famille.

Elle releva enfin les yeux, fixés sur la braise ardente qui s’y mirait,

les tourna vers Elzéar, bien en face.

--Écoutez. Je ne veux pas jouer au plus fin avec vous. Je vais être

franche, comme je ne le fus peut-être jamais avec personne. Savez-vous

chez qui vous êtes?

--Mais... chez la plus charmante, la plus aimable des...

--Oh! pas de madrigal. Ma question est sérieuse. Répondez. Si vous

ignorez vraiment chez qui vous êtes, un instinct secret ne vous dit-il

pas que vous vous trouvez ici en sûreté... dans un air de famille...

comme dans votre famille?

--Qu’entendez-vous par là?--L’ignorance sincère d’Elzéar se peignait sur

son visage intrigué.

--J’entends ces mots dans leur sens littéral. Mais d’abord,

permettez-moi une question indiscrète. Est-ce que vous frayez avec vos

cousins éloignés, les fils du célèbre David Bayonne, les descendants de

votre grand-oncle Abel?

--Oh! la parenté est si lointaine! Ils ne s’en soucieraient guère,

d’ailleurs; je vois mal ces fonctionnaires prudents bras dessus bras

dessous avec un farouche socialiste. Il m’arrive même parfois de rire, à

la pensée de la gêne où mon nom les met.

--Vous pourriez vous tromper.--Vous ne connaissez pas Joseph Bayonne, le

préfet de la Basse-Gironde?

--Je l’ai croisé deux ou trois fois dans le salon de la Paix. Nous nous

saluons, nous échangeons quelques mots. Il est poli.

--Et son frère, Louis-Napoléon, le directeur de la banque Nathan et

Salcedo?

--Je le rencontre chez le baron Sinda. Il est plus rond, celui-là. Mais

nous ne sommes pas liés.

--Je ne vous parle pas d’Alphonse, l’inspecteur de l’Université. Il y a

des chances pour que vous ignoriez toujours ce savant timide, et pour

qu’il vous ignore. Savez-vous seulement qu’il avait épousé en premières

noces, lorsqu’il n’était encore que proviseur à Montauban, la fille de

l’entrepositaire des tabacs dans cette ville, Émilienne Buissonnet?

--J’avoue que mes notions sont un peu confuses de ce côté.--Mais

vous-même, quel intérêt?...

--Attendez. Émilienne Buissonnet lui donna une fille. Élevée dans un

milieu d’universitaires et de pasteurs, bardée de brevets à dix-huit

ans, la petite passait pour un prodige à Montauban. Le digne professeur

aurait inventé l’Université et la pédagogie, si elles n’existaient pas;

il ne concevait point d’autre carrière pour ses enfants. Il voulut

pousser son aînée aux sommets de la hiérarchie dans l’enseignement

féminin, il la fit entrer à l’École normale supérieure de

Fontenay-aux-Roses. Un beau jour, après deux années d’études où elle se

distingua, plongeon subit de l’élève modèle. On n’entendit plus parler

d’elle. Morte? Disparue? Enlevée par un mylord? Le problème ne

passionnait que de rares initiés. Alphonse Bayonne avait de son second

mariage assez d’enfants pour qu’on pût se perdre dans le nombre. A

l’École, où l’on savait, comme dans le cercle de la famille et des

proches, on fut discret, et pour cause. Quatre années passèrent, firent

l’oubli. En dehors de quelques intéressés, et peut-être de M. le préfet

de police, nul ne se doute que la fille de l’inspecteur général, l’élève

de Fontenay, la studieuse Esther Bayonne, est aujourd’hui dans la robe

de votre servante, Rose Esther de la Porte-Saint-Martin...

--Quoi! Vous seriez...

--Votre cousine indigne.--La jeune femme esquissa une révérence, avec un

rien d’espièglerie qui mettait une grâce inattendue sur cette figure

habituellement sérieuse.--Oh! une arrière-petite-cousine, dont le

véritable état civil restera à jamais enseveli sous le nom de théâtre

que le succès vient de consacrer. Cela vous fâche? ajouta-t-elle

gentiment.

--Comment donc? Cela me ravit! protesta Elzéar avec gaieté.

--Oui, vous n’avez pas de préjugés, vous me comprendrez, vous. Ce n’est

pas une aventure vulgaire qui m’a tirée de Fontenay: c’est une volonté

réfléchie. J’ai considéré devant moi la morne tâche de l’institutrice

d’État, médiocre, sans horizon; et, en regard, les perspectives

illimitées du théâtre, indépendance, fortune, gloire. Ai-je donc fait

autre chose que de prendre exemple sur nos frères les normaliens, quand

ils fuient la classe ingrate d’un lycée de province pour se jeter dans

le journalisme, dans le théâtre? Car c’est surtout au théâtre qu’on les

voit, dans nos coulisses, où les plus avisés édifient leur réputation,

leur fortune. Quelle différence, je vous prie? Comme eux, j’avais mon

plan, et des ambitions aussi hautes pour le moins que les leurs. Je

n’allais pas chercher sur la scène une vie facile, le désordre, l’argent

bassement gagné. J’en attends plus et mieux: le vrai trône des reines de

demain.--Mais si j’expliquais à fond ma pensée, vous me traiteriez de

bas bleu...

--Non, dites,--appuya Elzéar, très intéressé.

--A une fille qui a passé par Fontenay,--et je serai toujours

reconnaissante à mes maîtres de l’avance intellectuelle qu’ils m’ont

donnée sur les grues que je coudoie,--à un esprit qui a médité les

enseignements de cette forte éducation, vous accorderez peut-être le

droit de porter quelques, jugements sur l’histoire et sur les hommes. Il

ne reste dans ce Paris, n’est-il pas vrai, qu’une seule idée commune à

tous, le plaisir; partant, une seule institution solide, le théâtre; et

la femme de théâtre, pour peu qu’elle sorte du pair, est déjà

aujourd’hui la rivale, l’égale des femmes les plus enviées, les plus

respectées. A mesure que cette société achèvera de s’émietter, et en

attendant le coup final que vous lui porterez, l’effet nécessaire de

tant de causes s’accusera chaque jour davantage: encore un peu, et la

comédienne bien douée, belle, illustre, sera l’unique puissance

féminine, l’unique régulatrice de ce monde en décomposition; comme le

furent dans les sociétés semblables une Aspasie, une Imperia... Mais il

y a quelque chose de changé, à l’honneur de notre temps: une courtisane

dissolue ne suffirait plus à ce gouvernement social. Il y faudra de la

tenue, de la respectabilité, cette culture intellectuelle sans laquelle

ni l’homme ni la femme ne peuvent rien de grand. Seule, la comédienne

qui aura en main ces armes pourra relever la vraie citadelle française,

le salon dictatorial où tout se prépare, où tout se consomme.--Vous ne

riez pas, Elzéar.--Vous permettez, n’est-ce pas, que je vous appelle

ainsi: puisque nous devons cousiner!...--Ceci fut dit avec une câlinerie

charmante.--Vous ne riez pas: dans votre sphère d’homme, vous avez bâti

de même un grand avenir sur le rêve logique; oh! plus grand que le mien,

grand comme votre génie! Mais je sais beaucoup de vous, et je devine le

reste. Vous aussi, tout jeune, votre vision a refait le monde, votre

action le refera dans la réalité; avec l’audace du désir et la puissance

du vouloir qui marquent ceux de notre race pour le gouvernement de ce

monde.

Il écoutait, captivé, ému par cet écho de ses anciennes pensées, par les

souvenirs où elle le reportait. Elle touchait juste: il se

reconnaissait, il retrouvait sa formation première dans ce rêve

fraternel, ce rêve logique, comme elle disait. Certes, c’était bien une

Bayonne qui parlait ainsi, avec l’élan fougueux et raisonné, avec

l’intelligence et la volonté de leur race.

--Pour monter où je veux, reprit-elle, il y a un sacrement

indispensable: il faut être de la Maison; vous savez, la Maison

sacro-sainte, la Maison de Molière. Fille de Bohême partout ailleurs, là

seulement l’actrice devient une fonctionnaire, une personne imposée au

respect de ce peuple par le sceau administratif. Le sociétariat aux

Français! Première marche de ce trône où la comédienne de l’avenir

régnera officiellement sur Paris. J’y ai toujours pensé. J’ai déjà fait

quelques tentatives. Le bon M. de Kermaheuc, qui connaît mon désir,

s’était chargé de la première. Ce fut l’acte le plus héroïque de sa vie.

Lui qui ne met jamais les pieds dans un ministère, il est allé un matin

à l’instruction publique. Timidement, gauchement, le pauvre cher homme,

il pressentit le ministre; surpris et flatté par la démarche insolite du

hautain gentilhomme, le ministre fut tout miel, s’engagea presque. Par

malheur, M. de Kermaheuc avait alors un de ses curés privé de

traitement; il voulut du même coup soulager sa conscience, il parla de

son recteur. Coulant sur le décret de Moscou, le ministre redevint

intraitable sur le Concordat. Le naturel du marquis reprit vite le

dessus, il s’échauffa, rua dans le brancard, traita le grand maître de

l’Université comme le dernier des laquais. J’ai bien ri quand il me

conta la scène, le soir, en s’excusant. Je l’ai consolé, c’était

parfait. Je ne pouvais désirer un meilleur amorçage de l’affaire,

introduite de cette façon, par lui, de très haut: le souvenir en reste

cloué dans les mémoires bureaucratiques, c’est le principal. Maintenant,

après le succès retentissant des _Hussites_, la porte de la rue

Richelieu s’ouvrira facilement, il ne faut plus qu’un homme au pouvoir

pour donner la clef. C’est ici que nous revenons à Mirevault.

--Je saisis mal: puisque vous ne le connaissez pas!...

--Aussi n’est-ce pas de lui que je me soucie. On le dit ordinaire: un

piétiste borné, toujours conduit par la main qui sait le prendre, lui

attacher ses œillères. Et cette main est celle de mon oncle Joseph

Bayonne, le préfet. Chef de cabinet au Commerce, quand le bonhomme avait

ce département, Joseph y faisait tout. Il retrouverait le même rôle chez

son patron, à la présidence du Conseil. Qu’il s’implante là, seulement,

et je serai sociétaire avant six mois.

--Permettez-moi à mon tour, fit Elzéar, d’être amicalement indiscret.

D’après ce que vous venez de dire, la famille, votre père, vos oncles,

ne vous auraient pas tenu rigueur?

--Ah! fit-elle avec un soupir, mon père, c’est autre chose. Ce savant

est un juste, un simple. Il serait encore professeur à Montauban,

confiné dans ses devoirs et dans ses livres, si les vigoureux poignets

de ses frères ne l’avaient pas soulevé. Quand une vague impétueuse

monte, elle porte à la surface les algues molles qu’elle entraîne; ainsi

de nous, des Bayonne: on ne laisse personne en route; sans quoi mon

pauvre père y fût resté. Il consentira peut-être à me revoir, avec le

temps; il en faudra beaucoup avant que son cœur me pardonne ma fuite de

Fontenay, cette désertion du drapeau universitaire. Avec mes oncles,

rien de pareil à craindre. Ils sont pratiques. Lorsque j’ai débuté dans

la figuration, ils ont fait la grimace et le silence sur la morte. Mon

oncle Napoléon m’est revenu le premier: les financiers ne sont pas des

puritains. Depuis que le grand succès de l’autre soir m’a mise en

valeur, comme il dirait, cet aimable homme me comble, il me traite de

puissance à puissance. Un matin, il m’a amené le préfet: après le

succès, naturellement. Nous nous sommes compris, nous avons échangé des

paroles. Si j’ai besoin de lui pour le sociétariat, l’oncle Joseph a

encore plus besoin de moi pour se hisser dans la place où il me sera

utile.--Qui pensait à un ministère Mirevault? Le voici en bon train.

Asserme y est attelé; je le tiens par bien des côtés; c’est un lanceur

émérite, vous le savez. A la Chambre et dans les journaux, il va faire

le lit de Mirevault, créer cet état d’opinion où le nom d’un homme

politique devient possible, d’abord, puis obsédant, inévitable. Les deux

journalistes que vous avez vus ici achèveront la besogne. Félines a

mordu à l’hameçon, il amadouera la droite. Un officier de mes amis,

attaché à la maison du Président, préparera les voies en jetant le nom

dans les conversations de l’Élysée. Duputel viendra alors le proposer

avec son autorité parlementaire, d’après les indications de Sinda, qui a

barre sur ce vieux ficellier; et j’ai pu démontrer au banquier les

avantages que présentera pour lui, pour tout le monde des affaires, une

combinaison où mes oncles Bayonne joueront un rôle prépondérant.

D’autres encore s’en occupent. Je vous dis que c’est fait. Vous allez

rire: figurez-vous que l’austère Mirevault, excité par Joseph, voulait

venir me rendre une visite de cérémonie. Je l’en ai fait dissuader.

L’imbécile! Pourtant il sera ministre: il le faut, je le veux.

Une saccade nerveuse agita sa petite main. Elzéar la regardait, cette

main mignonne qui tapotait les pincettes; il pensait qu’elle avait ourdi

et jeté sur tout Paris, du fond de la maison silencieuse, le large filet

qui allait se refermer dans le marais parlementaire, en ramener le

ministère voulu. Il la regardait, cette menotte, il se prenait à en

aimer la grâce et la force.

Il était d’autant plus agacé par la piqûre d’une idée, devenue importune

depuis quelques instants.

--M’en voudrez-vous, dit-il, si je pousse plus loin l’indiscrétion? Que

pense de tout cela votre... votre ami, l’intraitable marquis?

La physionomie d’Esther, presque enjouée tandis qu’elle développait ses

grands desseins, reprit son masque grave, avec une ombre de douce

tristesse.

--De ce sujet aussi, je vous parlerai librement; mais vous me croirez

moins franche, c’est trop complexe! M. de Kermaheuc est le seul devoir

que ma conscience se reconnaisse, le seul attachement vrai que mon cœur

s’avoue. Il m’a ramassée, avec tendresse et respect, alors qu’au sortir

de Fontenay j’errais dans la rue, frappant vainement à la porte des

petits théâtres. Nous sommes d’une race loyale dans les comptes,

n’est-ce pas, et qui paie strictement son dû. Je dois à ce vieillard

l’honorabilité de ma vie; je lui dois l’unique affection solide qui

m’ait protégée. Affection paternelle... maintenant...; vous me croirez

si vous voulez. Je l’aime pour sa noblesse de sentiments; je l’aime,

c’est singulier à dire, pour tout ce que je sens en lui d’inaccessible à

ma nature, et de bon et de beau, pourtant. Je l’aime avec ma complexion

morale de Fontenay, avec cet idéalisme qu’on essayait de nous inculquer

là-bas. Et, d’autre part, je suis superstitieuse: M. de Kermaheuc est

mon fétiche; il me semble que si cette grande ombre d’un passé mort se

retirait de moi, rien ne me réussirait plus. J’ai fait bien des

sacrifices pour lui épargner un chagrin.--Ce qu’il pense des choses

temporelles dont nous parlions tout à l’heure? Il ne les voit pas, il

vit au-dessus. On ne trompe pas un homme en lui celant ce qui n’a pas

d’intérêt, ce qui n’existe pas pour lui. M. de Kermaheuc se croit

malheureux, et je ne sais pas d’être plus heureux, à mon sens: parce que

je ne connais à personne une pareille puissance d’illusion.

--Je continue à vous bourreler,--reprit Elzéar; il y avait de l’humeur

et du soupçon dans son accent.--Votre existence ne va-t-elle pas

changer, avec l’aisance qu’apportent les gros succès de théâtre?

--Questionnez donc franchement! Vous voulez dire que mes appointements

de comparse n’eussent pas suffi à me faire vivre, sans l’appui de M. de

Kermaheuc? Pauvre homme! Des fleurs, quelques menues gâteries, un bijou

ancien le jour de ma fête; ce qu’il ferait pour une nièce préférée. Je

n’ai pas reçu de lui autre chose, et ses moyens ne lui permettraient pas

davantage. La vieille maison où vous êtes représente la part d’héritage

qui m’est revenue de ma mère, morte peu après mon équipée, peut-être de

ce coup, hélas! Et s’il y a eu au début de ma carrière, cette terrible

carrière du théâtre, des nécessités cruelles, des... abdications,--je ne

cache rien, vous le voyez,--ne me faites pas souvenir de ces tristesses,

Elzéar, laissez-moi oublier les heures de torture. Depuis quinze jours,

les directeurs se pendent à la sonnette de la prestigieuse Martha:

désormais, je serai maîtresse de moi-même, libre de mon choix, si ce

cœur que je n’ai guère eu le loisir d’écouter devait parler quelque

jour. Il ne m’entraînera jamais, je veux l’espérer, à des faiblesses qui

jetteraient ouvertement le ridicule sur mon vieil ami, qui

compromettraient le nom vénéré dont je dois être la gardienne...

--Le nom dont vous devez être la gardienne?...

Esther mordit ses lèvres minces, comme pour rattraper un mot de trop.

--Sans doute; tout le monde connaît et je proclame hautement cette

espèce d’adoption affectueuse du bon marquis. C’est ce que je voulais

dire. Vous l’entendez assez. Vous ne me prêterez pas des idées absurdes

qui sont bien loin de mon esprit.

Elle s’inquiétait à tort. En ce moment, Elzéar ne s’attachait guère à

pénétrer les arrière-pensées ou les espérances cachées sous cette phrase

équivoque. Il était tout à l’agacement instinctif qui aiguillonne la

vanité d’un homme, dès qu’il voit se dresser brusquement, dans

l’intimité affectueuse de l’entretien avec une jolie femme, une de ces

barrières qu’elle élève d’un mot devant le désir possible, la chance

future, la tentation d’un instant... L’élevait-elle pour refréner ce

désir possible, ou pour le stimuler en lui donnant plus d’élan?...

Elzéar continua, presque méchamment:

--M. de Kermaheuc ignore-t-il vos origines? Elles doivent choquer

singulièrement ses préjugés.

--Il sait seulement que j’ai quitté une de ces écoles qu’il abomine. Il

porte cette belle action au crédit de mes scrupules de conscience.

Pourquoi le détromper, puisqu’il m’en aime mieux?

--Et vous pouvez prendre sur vous de flatter toutes ses rengaines

mérovingiennes, vous, la femme d’esprit libre et instruit?

--Je lui parle avec piété des choses mortes qu’il aime: je n’y ai pas de

peine, puisqu’elles sont belles. J’en ai moins encore à lui parler avec

dégoût des choses vivantes qu’il n’aime pas, puisqu’elles ne sont guère

propres. Ne pensez-vous point que les hommes se plaisent surtout à

entendre maudire ce qu’ils détestent, plus encore qu’à entendre louer ce

qu’ils chérissent? Enfin je cherche à lui plaire comme je peux, même si

je ne suis pas toujours bien convaincue. On est souple, n’est-ce pas?

Comme pour en donner la preuve, elle s’était levée avec une ondulation

harmonieuse de toute sa personne, elle vint jeter ce mot dans un sourire

ingénu à l’oreille du jeune homme. Il sentit passer, tout proche, le

parfum tiède de la gorge délicatement moulée sous le barège entr’ouvert.

Elle avait vu se former un nuage sur le front d’Elzéar, à ses dernières

reparties; elle le vit se fondre dans une sensation capiteuse. Elle se

rassit plus près de lui; penchée amicalement sur le bras du fauteuil

qu’il occupait, elle lui dit, changeant brusquement de sujet:

--Mais c’est assez parler de moi. Je vais être pressante à mon tour.

Pourquoi délaissez-vous votre mère, Elzéar? Rachel est de bon conseil,

elle vous aime. Afin d’enrichir le fils oublieux, un peu grisé par sa

vie de luttes, par sa gloire, la vieille mère travaille. Elle vient

d’entrer en affaires avec le baron Sinda, pour l’exploitation d’un vaste

gisement de kaïnite dans le duché d’Anhalt... Une opération très

fructueuse, au dire du baron. Rachel édifie la fortune de l’Enfant

prodigue.

--Vous êtes donc en relations avec ma mère?

--Je l’ai rencontrée quelquefois dans le quartier, nous sommes si

proches voisines! Je rencontre plus souvent votre sœur, chez une dame

qui nous donne à toutes deux des leçons de musique. On cause. Nathalie

monte en graine. Je soupçonne dans son imagination une idée fixe: elle

attend que cet étourdi de Félines ait croqué le dernier morceau de son

patrimoine, elle s’offrira alors pour arracher aux usuriers le château

de Crémeuse et remettre à flot le vicomte. Je crains qu’elle ne se

leurre d’une chimère. Félines ne l’a jamais vue, et le temps passe. Vous

devriez soigner un peu plus votre mère, mon ami; et vous devriez vous

rapprocher des autres Bayonne, vos parents.

--Y pensez-vous? que j’aille leur jeter dans les jambes un socialiste!

--Mon petit cousin, avec tout votre esprit, vous êtes un grand nigaud.

Un socialiste tel que vous, chef de parti, remueur d’idées, terreur des

ministères, et qui sait mener de front une vie élégante, conserver de

belles relations, le Lassalle parisien, comme on vous nomme, ce n’est

plus un épouvantail, c’est un allié précieux. Quand vous vous êtes lancé

dans le mouvement, les grands Bayonne ont gémi, sans doute, comme ils

l’ont fait sur mon entrée au théâtre. S’ils pardonnent aujourd’hui à mon

succès, combien plus ils triomphent du vôtre! Ils voudraient seulement

que vous le missiez au fonds commun de la famille, et vous l’y devez

mettre, Elzéar. Que deviendrons-nous, Seigneur! avec les mauvais

desseins qu’on voit déjà se former contre nous, si nous ne faisons pas

corps, solidement? Unis, nous sommes invincibles, d’autant plus forts

que nous avons un pied dans tous les camps. Mes oncles le comprennent à

merveille. Ils ne m’en veulent plus d’être au théâtre, dans le seul lieu

d’asile où ce peuple absurde et galant oublie ses velléités d’ostracisme

en applaudissant ses favorites: comme Assuérus, il écoutera toujours

Esther, et les sœurs d’Esther; car elles sont nos sœurs, presque toutes

celles qui ont du talent. De même, mes oncles inventeraient un

socialisme tel que le vôtre, si vous ne leur aviez épargné cette

habileté. Je sais qu’ils vous guettent, qu’ils vous attendent, très

renseignés sur vous. Dès que Joseph, sous le couvert de Mirevault, aura

le gouvernement dans sa main, il ne demandera qu’à vous y ménager un

accès facile.--Ainsi, ajouta-t-elle avec une moue de badinage

persuasif,--vous allez ouvrir l’aiguille sur la voie où vous êtes posté,

et livrer passage au train Mirevault-Bayonne, qui est signalé; d’abord,

pour obliger votre petite cousine; ensuite, pour hâter votre propre

arrivée aux affaires.

--Mais ce n’est pas sérieux! Il y a un abîme entre le pouvoir et nous.

--Ne dites donc pas _nous_, mais _moi_, vous qui êtes le seul homme de

votre parti! Il n’y a pas d’abîme: à peine un fossé, qui se comble

chaque jour. La force des choses pousse de votre côté ces gens-là: pour

que la soudure se fasse, vous n’aurez qu’à marquer le pas sur place, à

vous délester de quelques utopies.

--Vous me connaissez mal. Sous les dehors sceptiques que je porte dans

le monde, je crois à mes idées. Je n’en sacrifierai aucune.

--Je connais votre idéalisme, je l’aime. On ne fait rien sans cette

paire d’ailes. Mais il faut que l’idéalisme sache devenir pratique;

c’est par là que nous sommes supérieurs, nous autres, et que vous le

serez. Vos idées resteront stériles, si l’amour du pouvoir ne les

féconde pas. Qu’est-ce que des idées qu’on n’applique jamais? Cela

s’appelle des rêves.

--Peut-être. Je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes.

Cette phrase que Daria lui avait dite, un jour, Elzéar la prononça plus

faiblement, comme une leçon qu’il répétait, comme l’écho mourant d’une

autre voix qui l’aurait poursuivi. Esther s’en rendit compte, ses yeux

attentifs lisaient dans ce cœur combattu. Elle se renversa sur son siège

avec un geste de découragement.

--C’est vrai, j’ai tort. J’ai affaire à trop forte partie. Folle que

j’étais, de croire que ma voix pourrait prévaloir contre celle... celle

qui parle en vous.

Il sentait approcher l’assaut. Il se raidit, répliqua durement:

--A quelle voix faites-vous allusion?

De nouveau, elle se rejeta en avant, lui prit affectueusement les mains,

avec de fréquentes hésitations dans les mots craintifs, très doux:

--Ne m’en veuillez pas, Elzéar. Une sympathie irréfléchie m’entraîne; je

n’ai aucun droit à vos confidences. Ne craignez rien: ce n’est pas cette

main qui fera saigner votre cœur.--Et la petite main marquait sur sa

poitrine la place du cœur.--Rachel, votre mère, pourrait seule faire

écouter les paroles que voudraient vous dire tous ceux qui vous aiment.

Je sais par elle, et par mes oncles, très informés, ce qui est su de

tout Paris, ce que vous ne cherchez pas à dissimuler. Au début, tous les

vôtres se sont réjouis des belles perspectives ouvertes devant vous: une

haute alliance, une immense fortune, une destinée égale à votre

mérite... Mais votre mère et les autres parents se sont enquis; leur

satisfaction s’est changée en crainte. On ne peut faire fonds,

disent-ils, sur un caprice altier; cette fantaisie n’ira jamais jusqu’à

consentir au projet d’union que vous formez sûrement; le préjugé contre

notre race est si fort dans ces pays barbares! Il sera invincible, plus

puissant même que la passion. Les vôtres s’inquiètent d’autre part; on

leur signale chez... chez cette noble personne... une frénésie dans

l’absolu des idées que ne tempérerait aucun sens pratique... c’est eux

qui le disent! Ils vous imaginent déjà poussé par cette influence aux

extrêmes, sombrant dans les apostolats chimériques, et retombant meurtri

du haut de votre rêve, ayant tout perdu dans ce désastre, le grand

bonheur que vous attendez d’une autre, la situation riche de promesses

que votre talent vous avait faite, tout enfin!

Elle se tut, sans le quitter des yeux. Le visage altéré disait ce qu’il

souffrait. Un chirurgien débridait ses plaies cachées, mettait à nu ses

pensées inavouées. Oui, il les avait formés, ces projets; sans les

regarder en face, sans y consentir expressément: on les lui montrait,

vivaces. Oui, il les ressentait, ces craintes: tous les mirages

s’évanouiraient à la fois, ceux de la passion, ceux de l’ambition; au

lieu du pouvoir qu’on venait de lui faire palper comme un fruit mûr, il

ne resterait dans sa main qu’un grelot de chimère, secoué derrière une

agitée; tant d’espoirs accumulés s’écrouleraient dans quelque

catastrophe tragique. Tout ce que lui avait déjà murmuré sa claire

raison, aux intervalles de l’ivresse, Esther venait de le préciser à

haute voix. Il lui semblait qu’elle ne parlât pas du dehors, cette

femme, mais au fond de lui-même, comme une conscience; et il l’aurait

battue, comme on voudrait parfois battre sa conscience.

Elle attendait cet effet du coup hardiment frappé; elle eut peur d’être

allée trop loin.

--Oh! pardonnez, Elzéar, c’est eux qui parlent de la sorte; des

politiques, des calculateurs. Moi, femme, je ne juge pas si vite. Je

sais qu’elle est belle, je sens qu’elle est très haute, digne de vous;

je vous comprends, je l’envie. N’écoutez que votre cœur, cherchez le

bonheur, c’est déjà le tenir que de le chercher ainsi.--Il y a des

créatures déshéritées qui n’auront même pas connu les joies de cette

recherche!

Il fallait attendre, elle le devinait, avant de recoudre la plaie trop

cuisante. Elle s’absorba dans la contemplation du foyer. Après une pause

d’un silence irrité, d’abord, honteux ensuite, il dit machinalement,

pour dire quelque chose, pour échapper à sa propre pensée, plus que par

intérêt vrai:

--Vos derniers mots ressemblent à une plainte. Vous n’êtes donc pas

heureuse?

Les petites épaules se haussèrent.

--Quelle question? Si l’action et le travail ne vous suffisent pas, à

vous, un homme, pensez-vous qu’une pauvre femme s’en contente? Ces

sources de la vie, où tous veulent boire, croyez-vous qu’on les épuise

avec l’attachement paternel d’un vieillard, avec les vaines couronnes de

théâtre qu’on aimerait rapporter à un maître élu, beau, éloquent,

supérieur aux autres hommes? L’équilibre et la santé du cœur, à défaut

de mieux, je n’ai ressenti ce bienfait qu’à Fontenay, durant la courte

période où je me suis donnée à un maître.

Elle se leva, elle alla ouvrir un bonheur du jour, en retira une liasse

de cahiers d’écolière.

--Ce sont mes cahiers de l’école, les notes recueillies aux conférences

du bon M. Pécaut. Mes compagnes et moi, nous l’avons aimé. Il croyait,

l’excellent homme, nous croyions nous-mêmes que nous prenions intérêt à

son prêche; non, je l’ai compris plus tard; nous aimions le doux rêveur,

comme les petites filles de cet âge aiment leur directeur spirituel,

quel qu’il soit. Je retrouve ici, j’y relis de temps à autre les

formules sonores qui nous emballaient: «L’idéal moral contemporain... la

dignité de la personne humaine... le mystère de liberté que l’âme porte

en elle... l’issue ouverte vers la vie éternelle...» Ce fut une sorte de

haschisch intellectuel, reçu des mains d’un prophète en qui nous avions

foi. Pourquoi m’en suis-je si vite dégoûtée? A la réflexion je me suis

rendu compte. Il y a dans l’esprit ardent et précis de notre race comme

un feu qui brûle la paille de tous ces mots creux. On applique sur nous,

pour un instant, le léger vernis de calvinisme; il s’écaille bientôt, le

véritable esprit de nos pères reparaît. Le mien n’a pas moisi dans ce

sirop de religion laïque que notre maître agitait pour nous; j’ai pris

mesure du bonhomme et mon enthousiasme s’en est allé avec sa puissance

de persuasion. Alors, j’ai quitté l’école, comme je vous le disais, je

suis venue chercher des applications pratiques de ma force de vie dans

la réalité terrestre, là où nous les chercherons toujours, nous

autres.--C’est égal: je me reporte parfois à ce temps, à ma brève

griserie d’âme, et je me dis que ce furent de bons jours, les seuls où

l’illusion féconde ait habité dans mon sein. Parfois aussi, j’envie mes

anciennes compagnes, celles qui ont suivi simplement l’âpre chemin du

devoir enseigné, avec un cœur résigné à leur sort modeste, un esprit

docile à la grave parole du maître... Tenez, écoutez comme c’est joli,

ce qu’il nous disait, quand on ne creuse pas.

Elle lut à Elzéar quelques extraits du sermonnaire philosophique.--Lui

donner le temps de se remettre, le bercer avec des paroles quelconques,

comme on berce un enfant blessé, elle obéissait à cette juste intuition

en prolongeant sa lecture.

Il se remettait, il la regardait, il ne lui en voulait plus; il admirait

cette créature changeante, multiforme, qui avait à sa harpe intérieure

tant de cordes diverses, douces ou fortes. Il l’interrompit, cette fois

avec un élan d’intérêt sincère:

--Ainsi, vous n’êtes pas heureuse, Esther?

Elle referma les cahiers, qu’elle continua de balancer dans sa main.

--Je vous répondrai par un passage des _Hussites_ où vous m’avez trouvée

bonne; sans doute parce que la femme parlait sous le masque de la

comédienne, avec les souvenirs de prime jeunesse où je m’égarais tout à

l’heure. Vous vous rappelez la scène? quand l’Apôtre entre dans la

chambre où Martha travaille, pour imposer un nouveau sacrifice à la

jeune fille éprise de lui...

Elle se leva; debout devant Elzéar, elle récita lentement, de sa chaude

voix de théâtre:

C’est beaucoup demander à votre faible sœur

Que lui vouloir toujours des vertus sans douceur,

Un cœur rude au combat, un front lourd de pensée.

Je ne suis qu’une femme, ô Maître; et quand, lassée

Par l’accablant effort de mon travail du jour,

J’entends passer les chants de nos filles d’amour,

Je cours à ma fenêtre; et je l’ouvre, et j’écoute...

O honte! Sur leurs pas mon âme s’en va toute

Au pays inconnu du tendre enchantement.

Là je n’irai jamais! Jamais un mot aimant,

Espoir ou souvenir qui met dans l’humble chambre

Une fleur en avril, une flamme en décembre!

Ils demeurèrent un instant silencieux. Elzéar montra du doigt le piano:

--Esther, voudriez-vous me faire d’autre musique? On dit que là aussi

vous avez beaucoup de talent.

D’un signe de tête, elle indiqua la pendule; son visage exprima la

surprise de l’heure avancée, l’irrésolution, une incertitude triste.

--Une autre fois... Voyez comme il est tard!

A ce rappel, qui signifiait la fin de leur tiède intimité, à l’idée de

se retrouver dans la rue froide et noire, en solitude avec son chagrin,

loin de ce foyer, loin de cette robe où il laissait quelque chose de

lui-même, des parcelles de sa vie déjà prises,--Elzéar se sentit envahi

par une immense lâcheté. Elle le désarma contre les instincts obscurs

émus au fond de son être.--Qui les analysera, qui les expliquera, ces

chocs soudains, contraires, des pensées et des désirs? Ce fut lui, cette

fois, qui se pencha, prit les mains de la jeune femme, brusquement, en

tremblant:

--Esther, chère Esther, grande petite Esther, soyez heureuse. Je le

veux. Que faut-il pour cela, dites!

Un ravissement ineffable transfigura le front sérieux, les grands yeux

humides. De la gorge précipitamment soulevée, les paroles sortirent,

enivrées, pressées dans une hâte heureuse:

--Oh! rien, ce mot! Je l’aurai eu, le mot aimant, ma fleur d’avril, ma

flamme de décembre. Ne le deviniez-vous pas, que vous étiez l’attendu,

l’espéré, depuis longtemps, vous si beau, si grand, vous l’orgueil de ma

race!

Encore assez maître de ses sens pour regarder au dedans de lui-même,

Elzéar croyait y voir une forme blanche, un long cygne neigeux qui

s’enfuyait, s’évanouissait: fantôme qui tantôt l’appelait à sa suite,

douloureusement, tantôt le poussait furieusement sur cet autre sein,

palpitant devant lui. A cette dernière impulsion, il obéit; d’un geste

inconscient, il attira les mains qu’il serrait. Les cahiers qu’elles

tenaient leur échappèrent: tombés sur les carreaux du foyer, ils

flambèrent subitement au contact des braises.

--Oh! mes cahiers de Fontenay! Les cahiers du bon maître!

La physionomie mobile à miracle prit l’expression d’une fillette en

contemplation devant sa cruche cassée, l’air de confusion enfantine et

perverse qui devait ajouter une pointe de perversité au désir émané

d’elle. En un seul mouvement d’une grâce hardie elle tomba sur les

genoux, tenta d’arracher les feuillets aux flammes: trop tard, ses

doigts s’y brûlèrent; pivotant alors sur elle-même, légère, rapide, elle

se retrouva agenouillée tout contre Elzéar, souriante, les mains

tendues, murmurant à voix basse:

--Mes seules joies d’âme étaient là! Plus de passé. Remplace. Toute à

toi...

Il se baissait pour la saisir. Plus prompte, elle se redressa

d’elle-même; dans une détente lascive de tout l’être, elle s’abattit sur

lui, les bras noués autour de son cou, les yeux dans ses yeux, cherchant

ses lèvres avec des lèvres où montaient dans un râle, suppliantes,

impérieuses, ces paroles étouffées:

--Assez de lutte, assez de pensée! Je t’ai voulu. Je te veux...

Prends-moi...

Les morts qui parlent · 第 29 / 64 题