ROSE ESTHER

Les deux anciens camarades s’acheminaient vers la rue Fortuny. Leur

dîner avait été gai, généreusement arrosé de vin vieux, réjoui par les

souvenirs communs qui remontent entre deux hommes en pleine force, à

cette heure de la vie où le passé nous porte déjà et ne nous écrase pas

encore. Jacques devinait pourtant dans la gaieté de son ami quelque

chose de forcé, quelque irritation secrète qui fouettait la verve

d’Elzéar. Le tribun avait fait des allusions à son roman avec la

princesse; ces demi-confidences laissaient entrevoir des affaires plus

avancées que ne l’étaient en réalité les siennes. Andarran savait qu’il

en fallait rabattre; elle lui était connue de longue date, cette manie

d’étaler qui entrait pour moitié dans toutes les jouissances de Bayonne.

--C’est un orateur, pensait Jacques, il parle son plaisir et sa peine.

Aime-t-il vraiment sa belle étrangère? Il la désire violemment, comme il

désire tout: mais que désire-t-il d’elle? Sa personne seulement? Ou son

éclat, son titre, son luxe, sa fortune?

Lui qui avait au plus haut degré la pudeur de ses sentiments intimes, il

concevait mal cette sorte d’amour que l’aveu public n’épouvante pas.

Elzéar éprouvait au contraire le besoin de tromper sa déconvenue avec

des paroles. Gâté par les triomphes rapides et faciles, il était irrité

contre Daria, contre lui-même; cabré devant l’obstacle, il s’en voulait

de sa maladresse, il laissait s’allumer en lui les vagues fureurs de

vengeance, l’envie méchante d’humilier l’objet du désir, de punir celle

qui ne cédait pas assez vite à ce désir. Il ressentait tous les

mouvements habituels à l’égoïste vanité de l’amour masculin, exaspérés

ce soir-là par la chaleur du vin dans le sang, par la déception que

venait de lui apporter un billet de la princesse. En rentrant chez sa

mère, au sortir de l’Exposition, elle avait trouvé le jeune médecin

polonais en consultation avec un confrère parisien. Alitée depuis deux

jours, la comtesse Lourieff se plaignait de douleurs cruelles;

l’indisposition de la vieille femme prenait un caractère alarmant. Très

inquiète, Daria se dégageait d’un rendez-vous convenu pour le lendemain,

elle ne pouvait prévoir le moment où il lui serait permis de quitter la

malade.

Chemin faisant, Bayonne racontait à Jacques le peu qu’on savait de cette

Rose Esther chez laquelle ils allaient. Une échappée du professorat,

disait-on, une de ces jeunes victimes du brevet qui se lassent de

l’ingrate course au cachet et vont chercher fortune au théâtre.

Elle jouait depuis deux ou trois ans des bouts de rôle à la

Porte-Saint-Martin. On y avait remarqué sa beauté un peu froide:

personne ne s’était avisé de lui trouver du talent. Elle décourageait

d’ailleurs par sa vie tranquille la chronique bruyante qui tire une

actrice hors du pair. M. de Kermaheuc, son protecteur attitré, parlait

rarement d’elle; quand il la nommait, c’était avec le respect attendri

du bon chevalier de la Manche pour sa dame Dulcinée. Rose Esther ne

recevait qu’un petit nombre d’amis sûrs; ils vantaient son intelligence

cultivée, son esprit de conduite, son aimable sagesse. Soucieuse avant

tout, semblait-il, de se ménager l’appui honorable du marquis, elle

n’avait aucune attache avec le monde de la galanterie, elle frayait peu

avec ses camarades du théâtre. Ceux-ci se vengeaient en lui prêtant

d’autres liaisons, qui devaient être fort discrètes. On les supposait

tout au moins; il était trop difficile d’admettre la fidélité de la

jeune femme dans un attachement peut-être platonique, à coup sûr

désintéressé, tant la gêne du vieux gentilhomme était notoire. Il y

avait là un point obscur. Peu de gens cherchaient à l’éclaircir: Esther

n’avait pas piqué la curiosité des Œdipes qui font profession de

débrouiller ces énigmes parisiennes.

Ils s’en enquéraient depuis quelques jours; depuis la soirée triomphale

qui avait attiré les regards sur cette figure de pénombre, auréolée par

le brusque coup de lumière d’un grand succès au théâtre. Michel Trévoux,

le nouveau directeur de la Porte-Saint-Martin, avait reçu et monté avec

soin _les Hussites_, drame historique d’un jeune poète ami d’Esther,

Daniel Heilbronn. Embarrassés dans le choix d’une interprète pour le

principal rôle de femme, auteur et directeur avaient risqué la chance,

confié ce rôle à la pensionnaire effacée qui en paraissait éprise.

L’événement venait de justifier leur confiance. Adroitement construite,

pleine de péripéties émouvantes, écrite dans une langue pittoresque, la

pièce avait eu un succès à faire pleurer les bons camarades de l’auteur.

Le public de la première représentation s’était surtout engoué de

Martha, l’héroïne taborite qui marchait au supplice pour son amour et

pour sa foi. Belle de passion contenue sous son masque tragique, tour à

tour farouche et tendre, Esther avait révélé dans cette création des

qualités qu’on ne soupçonnait pas. Ce fut un déchaînement

d’enthousiasme, au dernier acte, quand Martha, traînée au bûcher avec

son amant, gravit les rampes du Hradschin en jetant ses malédictions sur

Prague; quand elle rendit par un jeu de scène expressif la lutte entre

la femme amoureuse qui suivait jusque dans la mort son apôtre, et la

mère qui se retournait vers son enfant, abandonné dans la ville maudite.

Au baisser du rideau, après des rappels frénétiques, la loge

habituellement déserte de l’actrice s’était emplie de tout l’essaim de

phalènes qui volent au feu du succès. On l’avait sacrée sur-le-champ

grande tragédienne, espérance de l’art français. Gens de lettres et de

théâtre, journalistes et mondains, c’était depuis quinze jours à qui

approcherait la célébrité nouvelle, forcerait l’intimité réservée de sa

vie. M. de Kermaheuc allait répétant à la Chambre et au cercle qu’il y

avait quelque chose de détraqué dans le gouvernement du monde,

puisqu’une fois par hasard on rendait justice au vrai talent. Il

ajoutait tout bas: au vrai génie. Le marquis ressentait une joie naïve

de ce rayon de soleil qui tombait enfin sur «la brave enfant»; et aussi

un vague effroi, devant cette irruption du torrent parisien dans sa

chère solitude de cœur: l’effroi qu’il aurait éprouvé, si la Seine eût

soudainement atteint et inondé son petit bois de Kermaheuc.

Quant à Esther, elle avait reçu sa gloire comme une visite longtemps

attendue, qui ne surprend pas et en annonce d’autres plus importantes.

Elle s’était montrée sensible aux éloges des critiques influents,

déférente à leurs conseils, circonspecte avec la foule des adulateurs,

très peu disposée à changer son existence retirée, à la laisser envahir

par les explorateurs d’étoiles. Parmi les hommes qui se faisaient

présenter le soir de la première, elle avait accueilli avec distinction

quelques personnages en vue dans la presse et dans la politique; avec

une bonne grâce particulière Elzéar Bayonne, qui accompagnait la

princesse Véraguine à la représentation des _Hussites_. Conquis par

cette attention marquée, il avait promis sa visite pour le surlendemain;

il s’était ensuite excusé dans un billet, Daria lui ayant assigné la

même heure. Le matin de l’arrivée d’Andarran, un petit-bleu très aimable

rappelait à Bayonne sa promesse et l’engageait à venir prendre une tasse

de thé: une représentation de charité à la Porte-Saint-Martin donnait un

soir de relâche aux interprètes du drame d’Heilbronn, l’actrice en

profitait pour réunir et remercier quelques amis. Comme Elzéar

s’excusait de nouveau par le téléphone, alléguant ses obligations envers

le camarade qui l’accaparerait ce même soir, Esther avait répondu

qu’amené par lui, cet ami serait le très bienvenu chez elle.

Tandis que Bayonne achevait ces explications, les deux députés

arrivaient devant un mur de clôture, surmonté d’une grille en fers de

lance, qui interrompait l’alignement des façades sur la rue Fortuny. Ce

mur et une avant-cour de quelques mètres carrés isolaient une maison

bâtie en retraite, étranglée entre les pans latéraux des deux hautes

constructions voisines. D’épais manteaux de lierre tombaient de ces

grands pans aveuglés, abritaient d’un double rideau le petit hôtel: nom

trop ambitieux, peut-être, pour cette vieille et très modeste

habitation, un seul étage à trois fenêtres sur rez-de-chaussée. Elle

semblait oubliée là, blottie entre les beaux immeubles neufs en bordure

sur la rue, comme une épave du passé, une dernière survivante de ces

maisons des champs disséminées autrefois sur la plaine Monceau. A peine

éclairé, retiré dans l’ombre sous les lierres, masqué par l’écran

rébarbatif du mur noir et de la grille de fer, ce logis vieillot, avec

sa mine muette et mystérieuse, évoqua dans l’esprit de Jacques le

souvenir des croquis que donnent les journaux illustrés, quand ils

reproduisent au cours d’une affaire criminelle la maison du drame.

Ils sonnèrent à la porte bâtarde percée au coin du mur. Sur le sable de

la petite cour, les pas ne faisaient aucun bruit. Une servante ouvrit,

introduisit les visiteurs dans le salon du rez-de-chaussée. Un mobilier

où dominait le style Louis XIV, sans luxe, révélait un goût sévère et

exercé; aux panneaux de toile de Jouy pendaient des estampes du grand

siècle; elles représentaient les galanteries mythologiques, dessinées

avec cette majesté froide qui conservait de la bienfaisance aux libertés

des dieux. Un piano à queue chargé de partitions occupait un angle de la

pièce. Des plantes vertes, peu de fleurs. On se serait cru chez une

maîtresse de musique à son aise, installée avec quelques recherches de

sobre élégance pour recevoir des élèves de bonne famille.

Bayonne trouva dans ce salon sept à huit hommes de connaissance. Deux

journalistes, de ceux qui font autorité, complimentaient Heilbronn:

l’heureux auteur des _Hussites_ était tout jeune, tout crépu sous une

toison embroussaillée de barbe et de cheveux roux, avec des petits yeux

de furet qui clignotaient le long d’un nez flaireur, intelligent. Un des

maîtres du théâtre contemporain, venu là pour reconnaître ces forces

neuves et voir quel profit il en pourrait extraire, disséquait _les

Hussites_ derrière le piano, en compagnie d’un vieil académicien,

philosophe aimable répandu dans tous les mondes. Le baron Sinda, «entré

pour un instant, en voisin», disait-il, Olivier de Félines et Aristide

Asserme, accablaient de leurs louanges la maîtresse de la maison.

Bayonne présenta son ami: les nouveaux arrivants furent accueillis comme

des habitués, avec cordialité, sans étonnement, avec une nuance exquise

dans le geste qui semblait désigner à Elzéar un fauteuil accoutumé, au

coin du foyer.

Rose Esther, mise très simplement, dans une robe de barège héliotrope à

peine échancrée, était assise sur une chaise longue. Le port de tête, le

buste droit, les mouvements rares, tout dans son attitude indiquait une

réserve voulue, le souci de rappeler les convenances à qui les

oublierait; sa personne décourageait les regards quêteurs par cette

chasteté de maintien où une femme ne donne rien de son corps sous les

plis du vêtement. Allongé, un peu grêle, ce corps ne gardait dans

l’immobilité aucune des séductions serpentines qu’il avait à la scène.

Tout le charme était sur le visage, un charme de figurine gothique. Des

bandeaux à la vierge modelaient sous les cheveux noirs le dessin délicat

de la tête; ils encadraient un ovale régulier où chaque trait était

parfait en soi, le front, les joues, l’oreille faite au tour, les

petites narines mobiles; la ligne mince des lèvres découvrait des dents

admirables. La pâleur nacrée du teint se réchauffait au feu des grands

yeux humides, modestement voilés sous les longs cils qui semblaient

s’appliquer à éteindre des flammes intérieures d’intelligence et de

volonté.

Attentive à la conversation qu’elle dirigeait avec tact, d’une voix

basse et mesurée où chaque mot avait son prix, Esther s’étudiait

visiblement à bannir de sa parole et de sa personne tout ressouvenir de

l’actrice, à paraître dame jusqu’au bout des ongles. Elle avait étonné

ses intimes par sa transfiguration dans le rôle de Martha, en y faisant

jaillir la fougue de passion qu’on attendait si peu de cette fine vierge

de missel.--«Tiens, tiens,--avait dit Asserme sur le palier de la

loge,--est-ce que notre douce colombe aurait été couvée par un

aigle?--Non: par un vautour!»--avait répondu avec un hochement de tête

Michel Trévoux, le sceptique impresario.

La causerie roulait sur l’art dramatique, sur la pièce nouvelle, sur ce

pays de Bohême d’où Heilbronn avait rapporté son drame. Andarran voulut

placer un souvenir de ses voyages:

--Ma plus vive émotion à Prague, dit-il, je l’ai ressentie dans le

cimetière israélite, au milieu de ces tombes errantes et désolées; je

revois encore un pieux pèlerin, vêtu de la souquenille des juifs

polonais: il déchiffrait les inscriptions hébraïques, il cherchait la

sépulture d’un rabbin vénéré en Pologne; quand il eut trouvé la dalle

exilée, il jeta les trois petites pierres rituelles d’un geste si

lamentable, si touchant...

Cette effusion poétique n’eut pas l’effet que s’en promettait le pauvre

Jacques. Il ne s’expliqua point l’instant de froid et de silence qui

suivit, comme s’il eût jeté lui-même ses trois pierres dans le salon. Le

vieil académicien regarda avec un sourire malicieux le poète Heilbronn,

les autres... Esther releva aussitôt la conversation en mettant les

députés sur le sujet où ils sont intarissables, leur cuisine

parlementaire. Quand ils se furent animés au récit des dernières

intrigues, elle demanda timidement:

--Est-il vrai,--excusez mon ignorance,--que nous soyons menacés d’une

crise ministérielle?

--Dans notre partie, on espère toujours une crise ministérielle,

prononça sentencieusement Asserme.--Je crois en effet que cet événement

heureux est très prochain.

Andarran manifesta sa surprise.

--Est-ce possible? Tous les députés du centre à qui j’ai été présenté

aujourd’hui paraissaient très confiants. Il n’y a, m’ont-ils dit, aucune

interpellation dangereuse à l’horizon.

--Cher collègue, reprit Asserme, on tombe rarement sur une

interpellation dangereuse; on glisse toujours sur une pelure d’orange,

au moment où l’on s’y attend le moins. Vous verrez cela. Et j’ai idée

que vous le verrez sous peu de jours. Ils ont trop duré. Ils ont

mécontenté beaucoup de monde. Il se fait un déplacement à gauche dans

l’opinion du pays.

--L’opinion du pays! Où prenez-vous cette bête fabuleuse? ricana l’un

des journalistes.

--Mais, cher confrère, dans vos colonnes, chez vous autres qui tenez cet

article.

--Merci. Dites l’opinion que vous désirez, flatteur, on vous la servira.

Tous les hommes éclatèrent d’un rire gouailleur.

--Et alors, continua Esther, ce serait M. Mirevault qui prendrait le

pouvoir?

Elle lança cette interrogation d’un air innocent. On devinait une suite

d’idées très arrêtée sous les phrases qu’elle laissait tomber

négligemment.

--Mirevault? Pourquoi ça, Mirevault? s’écrièrent en cœur les quatre

députés.

--Oh! je ne sais pas... Je vois que j’ai dit une sottise... J’avais

entendu faire cette supposition par mon directeur, M. Trévoux. Quand il

était dans l’industrie, il a eu de bons rapports avec M. Mirevault, qui

était alors ministre, paraît-il.

--Il a été ministre, Mirevault? Le gros fabricant de tissus?--Félines

cherchait dans ses souvenirs.--Quand donc? Vous rappelez-vous cela,

vous, Asserme?

--Attendez donc, répondit Aristide en réfléchissant;--oui, je crois bien

qu’il a été vaguement ministre du Commerce, au temps de Gambetta.

C’était un ami du cher grand homme. Il n’en reste plus beaucoup.

Mirevault est une relique, il la faut honorer.

--C’est une utilité, interrompit le journaliste,--un en-cas. Un Tirard

moins long, plus large.

--Ah! ah! très joli!--Le baron Sinda, toujours plein d’égards pour la

presse, crut devoir faire un succès à cette médiocre plaisanterie sur le

respectable homme d’État. Il la salua de ce rire qui lui était

particulier, qui ouvrait toute grande sa robuste mâchoire, avec le

mouvement d’un brochet en train de happer des goujons. Le Triestin se

leva, conclut par cet aphorisme:

--M. Mirevault est un homme pondéré, très pondéré. Son nom ferait une

excellente impression dans le monde des affaires.--Mais il faut que je

m’arrache: je dois aller ce soir à l’ambassade impériale, je suis venu

un instant, en voisin. Belle voisine, je vous renouvelle la prière de la

baronne: elle vous supplie de venir jeudi, pour dire à nos amis les

beaux vers de M. Heilbronn, votre adorable scène du Ve acte. Ma femme

sera si enchantée de faire votre connaissance.

--Veuillez présenter mes remerciements à Mme la baronne. Je ferai tous

mes efforts. Je n’ose m’engager ferme. M. de Kermaheuc reviendra

probablement ce jour-là de son triste pèlerinage, je me devrai à mon

vieil ami: son chagrin aura grand besoin des consolations de l’amitié.

--Brûlons un cierge au mort breton, murmura Asserme à l’oreille de

Bayonne:--Nous devons la petite débauche de ce soir à l’absence du vieux

dragon.--Il ajouta à haute voix:--Ce pauvre marquis! Il enterre donc

toujours? C’est le génie funéraire.

--Vous voulez dire le génie de la fidélité, interrompit sèchement

Esther. Elle lança un regard coupant à l’incorrigible Aristide; elle ne

tolérait jamais l’ombre d’une plaisanterie sur le marquis.

--Monsieur le baron, en vous en allant, faites-moi l’aumône d’un

conseil; il y a là dans l’antichambre une gravure de Robert Nanteuil,

une estampe du Cabinet du Roi; le marchand l’a laissée ici pour me

tenter, j’aimerais avoir votre avis de collectionneur.

Elle accompagna Sinda dans le vestibule, y resta un moment avec lui.

Félines profita de leur disparition pour replacer à ce nouvel auditoire

l’anecdote de Trentesaux et de M. de Kermaheuc.

--S’il était ici, nous n’aurions pas eu l’avantage de voir ce soir

Gédéon.

Esther rentra, elle entendit les derniers mots du récit d’Olivier. Un

geste d’impatience lui échappa.

--Vraiment, monsieur de Félines, vous brouilleriez l’univers. Tout cela

est fort exagéré. Je sais qu’il y a eu un malentendu entre ces

messieurs, je voudrais être assez heureuse pour le faire cesser. Ne

l’envenimez pas, de grâce.

Rose Esther était de ces personnes qui ne souffrent pas le bruit, les

bris de vitres, et qui ont l’art d’ouater la vie autour d’elles, afin

que tous y glissent discrètement.

Asserme vint prendre congé: un article à bâcler l’appelait à son

journal. Elle le retint une minute dans l’embrasure de la porte, le

temps de lui dire quelques mots, d’un ton bref et impératif qui

contrastait avec son parler habituel.

--Ainsi, vous croyez à une crise imminente?

--Oui, ou je n’y connais plus rien.

--En ce cas, tâchez de vous arranger pour que Mirevault ait la

présidence du prochain Cabinet.

--Quelle idée! D’où vient votre fantaisie pour cet empaillé?

--Fantaisie est mal dit. Je désire que Mirevault soit président du

Conseil. J’ai mes raisons. Vous m’entendez?

--Mais ce n’est pas possible! Nous avons des engagements avec

Boutevierge.

--Je ne sais pas si c’est possible, je sais que c’est indispensable.

Casez celui-là où vous voudrez. Il faut que la présidence revienne à

l’autre. J’en causais à l’instant avec le baron: il tient

essentiellement à cette combinaison. J’ai promis à Sinda votre secours

absolu.--A propos: il trouve fort sensée votre idée sur le

sous-secrétariat des Beaux-Arts; cela vous irait comme une bague au

doigt.--Faites-moi donc le plaisir de préparer sans retard le ministère

Mirevault, à la Chambre et dans vos journaux.

Elle fixa sur Aristide un regard direct, chargé de sous-entendus, qui

devait lui rappeler des obligations ou des espérances de plus d’une

sorte. Le député s’inclina silencieusement, en signe de soumission aux

ordres reçus. Il s’éloigna. Rose Esther revint à ses hôtes, souriante.

--Pardonnez-moi, cher monsieur de Félines, je vous ai brusqué. Mais

aussi, vous avez aujourd’hui votre esprit féroce des soirs de bataille.

Parions que vous venez encore d’en livrer une à votre abominable préfet.

--Je ne fais pas autre chose. Un affreux sectaire, qui démolit ma

circonscription!

--Il y en a cependant de gentils. M. Trévoux m’a présenté l’autre soir

un petit préfet qui avait de jolies manières, et des gants déchirés à

force de m’applaudir.--Au fait, il se réclamait de vous, dans ma loge;

il disait à M. Trévoux qu’il avait servi dans votre département, qu’il

espérait bien y être replacé, si leur ami M. Mirevault revenait aux

affaires. Comment donc me l’a-t-on nommé? Sallois, Sarrois...

--Sannois! un charmant garçon, un de ces républicains avec qui l’on peut

s’entendre. Il vous a dit cela?

--Oh! pas à moi. Mon Dieu, de quoi est-ce que je me mêle? A vous écouter

tous, on finirait par la gagner, votre vilaine rougeole politique!

Esther regarda la pendule, qui marquait onze heures et demie.

--Je suis confuse, mais il va falloir que je vous renvoie tous. Mon

médecin m’ordonne beaucoup de repos, ce rôle est si fatiguant à jouer;

et je dois répéter demain matin pour des raccords. Combien je vous suis

reconnaissante, messieurs, de m’avoir apporté vos encouragements et vos

conseils.

Les visiteurs se levèrent, gagnèrent la porte avec cette lenteur que

mettent les hommes à sortir de chez une jolie femme de théâtre, chacun

ayant le désir de partir le dernier, la fatuité d’espérer vaguement

qu’on le retiendra, peut-être... Esther témoigna sa déférence au vieil

académicien en le reconduisant.

--Cher maître, je réclame votre voix pour mon jeune poète, quand il ne

sera plus jeune.--Elle montrait Heilbronn, qui durant cette soirée avait

tout écouté, tout observé, sans souffler mot.

--Il en sera, il en sera, toussota le vieillard.--On mourra beaucoup

pour vous être agréable, belle dame. Patience, il en sera. Je vous

promets ma voix, jeune homme: pas cette fois; la bonne.

--Merci pour lui. Et si vous avez la bonté de m’amener M.

l’administrateur général, prévenez-moi d’avance: je suis si petite fille

que je me sens tout intimidée à la pensée de le recevoir.--Ah! j’allais

oublier... Monsieur Bayonne!

Elle rappela Elzéar, qui endossait son paletot dans l’antichambre.

--Pardon, monsieur Bayonne... Seriez-vous assez aimable pour me donner

encore une minute? J’ai un tout petit service à vous demander.

--Les autres hommes décochèrent au bénéficiaire de cet appel le mauvais

regard de jalousie qu’ils ont pour le gagnant du gros lot convoité par

tous. Ils sortirent.

--Décidément,--dit Félines à ses compagnons en traversant la petite

cour,--au théâtre comme à la Chambre, il n’y en a que pour ces

socialistes! Si Kermaheuc pouvait voir, du wagon où il roule, le Bayonne

dans son nid...

Le vicomte retint un instant Andarran sur le trottoir.

--Savez-vous, cher ami, que cette petite Esther est précieuse! Le

renseignement qu’elle m’a donné vaut pour moi son pesant d’or. Il me

faut ce Sannois, coûte que coûte. Ce serait le salut de mon département.

Un homme qui est avec nous, au fond de son cœur. Sa femme était toujours

fourrée chez l’évêque; elle a de la ligne, de belles épaules, et un

dégoût insurmontable pour les fonctionnaires républicains. On assurait

même que le préfet avait lâché la franc-maçonnerie, pour complaire à sa

préfète. Cela, j’en doute: avant d’avoir décroché sa première classe, ce

serait maladroit. Sannois est maintenant chez ce butor de

Cornille-Lalouze, qui l’accuse de trahison et demande sa tête. Qu’il me

la repasse, et je m’engage volontiers à voter pendant trois mois pour le

ministère qui me fera cadeau de ce phénix des préfets.--Dites donc, mais

Bayonne ne sort pas! Allons-nous-en, je crois que nous l’attendrions

longtemps. Pauvre marquis! «La seule âme qui lui chante la note

juste...» C’est beau, la foi!

Et Félines s’éloigna au bras de Jacques, en fredonnant dans la rue:

Un marquis sage

Est en voyage...

Les morts qui parlent · 第 27 / 64 题