Les deux anciens camarades s’acheminaient vers la rue Fortuny. Leur
dîner avait été gai, généreusement arrosé de vin vieux, réjoui par les
souvenirs communs qui remontent entre deux hommes en pleine force, à
cette heure de la vie où le passé nous porte déjà et ne nous écrase pas
encore. Jacques devinait pourtant dans la gaieté de son ami quelque
chose de forcé, quelque irritation secrète qui fouettait la verve
d’Elzéar. Le tribun avait fait des allusions à son roman avec la
princesse; ces demi-confidences laissaient entrevoir des affaires plus
avancées que ne l’étaient en réalité les siennes. Andarran savait qu’il
en fallait rabattre; elle lui était connue de longue date, cette manie
d’étaler qui entrait pour moitié dans toutes les jouissances de Bayonne.
--C’est un orateur, pensait Jacques, il parle son plaisir et sa peine.
Aime-t-il vraiment sa belle étrangère? Il la désire violemment, comme il
désire tout: mais que désire-t-il d’elle? Sa personne seulement? Ou son
éclat, son titre, son luxe, sa fortune?
Lui qui avait au plus haut degré la pudeur de ses sentiments intimes, il
concevait mal cette sorte d’amour que l’aveu public n’épouvante pas.
Elzéar éprouvait au contraire le besoin de tromper sa déconvenue avec
des paroles. Gâté par les triomphes rapides et faciles, il était irrité
contre Daria, contre lui-même; cabré devant l’obstacle, il s’en voulait
de sa maladresse, il laissait s’allumer en lui les vagues fureurs de
vengeance, l’envie méchante d’humilier l’objet du désir, de punir celle
qui ne cédait pas assez vite à ce désir. Il ressentait tous les
mouvements habituels à l’égoïste vanité de l’amour masculin, exaspérés
ce soir-là par la chaleur du vin dans le sang, par la déception que
venait de lui apporter un billet de la princesse. En rentrant chez sa
mère, au sortir de l’Exposition, elle avait trouvé le jeune médecin
polonais en consultation avec un confrère parisien. Alitée depuis deux
jours, la comtesse Lourieff se plaignait de douleurs cruelles;
l’indisposition de la vieille femme prenait un caractère alarmant. Très
inquiète, Daria se dégageait d’un rendez-vous convenu pour le lendemain,
elle ne pouvait prévoir le moment où il lui serait permis de quitter la
malade.
Chemin faisant, Bayonne racontait à Jacques le peu qu’on savait de cette
Rose Esther chez laquelle ils allaient. Une échappée du professorat,
disait-on, une de ces jeunes victimes du brevet qui se lassent de
l’ingrate course au cachet et vont chercher fortune au théâtre.
Elle jouait depuis deux ou trois ans des bouts de rôle à la
Porte-Saint-Martin. On y avait remarqué sa beauté un peu froide:
personne ne s’était avisé de lui trouver du talent. Elle décourageait
d’ailleurs par sa vie tranquille la chronique bruyante qui tire une
actrice hors du pair. M. de Kermaheuc, son protecteur attitré, parlait
rarement d’elle; quand il la nommait, c’était avec le respect attendri
du bon chevalier de la Manche pour sa dame Dulcinée. Rose Esther ne
recevait qu’un petit nombre d’amis sûrs; ils vantaient son intelligence
cultivée, son esprit de conduite, son aimable sagesse. Soucieuse avant
tout, semblait-il, de se ménager l’appui honorable du marquis, elle
n’avait aucune attache avec le monde de la galanterie, elle frayait peu
avec ses camarades du théâtre. Ceux-ci se vengeaient en lui prêtant
d’autres liaisons, qui devaient être fort discrètes. On les supposait
tout au moins; il était trop difficile d’admettre la fidélité de la
jeune femme dans un attachement peut-être platonique, à coup sûr
désintéressé, tant la gêne du vieux gentilhomme était notoire. Il y
avait là un point obscur. Peu de gens cherchaient à l’éclaircir: Esther
n’avait pas piqué la curiosité des Œdipes qui font profession de
débrouiller ces énigmes parisiennes.
Ils s’en enquéraient depuis quelques jours; depuis la soirée triomphale
qui avait attiré les regards sur cette figure de pénombre, auréolée par
le brusque coup de lumière d’un grand succès au théâtre. Michel Trévoux,
le nouveau directeur de la Porte-Saint-Martin, avait reçu et monté avec
soin _les Hussites_, drame historique d’un jeune poète ami d’Esther,
Daniel Heilbronn. Embarrassés dans le choix d’une interprète pour le
principal rôle de femme, auteur et directeur avaient risqué la chance,
confié ce rôle à la pensionnaire effacée qui en paraissait éprise.
L’événement venait de justifier leur confiance. Adroitement construite,
pleine de péripéties émouvantes, écrite dans une langue pittoresque, la
pièce avait eu un succès à faire pleurer les bons camarades de l’auteur.
Le public de la première représentation s’était surtout engoué de
Martha, l’héroïne taborite qui marchait au supplice pour son amour et
pour sa foi. Belle de passion contenue sous son masque tragique, tour à
tour farouche et tendre, Esther avait révélé dans cette création des
qualités qu’on ne soupçonnait pas. Ce fut un déchaînement
d’enthousiasme, au dernier acte, quand Martha, traînée au bûcher avec
son amant, gravit les rampes du Hradschin en jetant ses malédictions sur
Prague; quand elle rendit par un jeu de scène expressif la lutte entre
la femme amoureuse qui suivait jusque dans la mort son apôtre, et la
mère qui se retournait vers son enfant, abandonné dans la ville maudite.
Au baisser du rideau, après des rappels frénétiques, la loge
habituellement déserte de l’actrice s’était emplie de tout l’essaim de
phalènes qui volent au feu du succès. On l’avait sacrée sur-le-champ
grande tragédienne, espérance de l’art français. Gens de lettres et de
théâtre, journalistes et mondains, c’était depuis quinze jours à qui
approcherait la célébrité nouvelle, forcerait l’intimité réservée de sa
vie. M. de Kermaheuc allait répétant à la Chambre et au cercle qu’il y
avait quelque chose de détraqué dans le gouvernement du monde,
puisqu’une fois par hasard on rendait justice au vrai talent. Il
ajoutait tout bas: au vrai génie. Le marquis ressentait une joie naïve
de ce rayon de soleil qui tombait enfin sur «la brave enfant»; et aussi
un vague effroi, devant cette irruption du torrent parisien dans sa
chère solitude de cœur: l’effroi qu’il aurait éprouvé, si la Seine eût
soudainement atteint et inondé son petit bois de Kermaheuc.
Quant à Esther, elle avait reçu sa gloire comme une visite longtemps
attendue, qui ne surprend pas et en annonce d’autres plus importantes.
Elle s’était montrée sensible aux éloges des critiques influents,
déférente à leurs conseils, circonspecte avec la foule des adulateurs,
très peu disposée à changer son existence retirée, à la laisser envahir
par les explorateurs d’étoiles. Parmi les hommes qui se faisaient
présenter le soir de la première, elle avait accueilli avec distinction
quelques personnages en vue dans la presse et dans la politique; avec
une bonne grâce particulière Elzéar Bayonne, qui accompagnait la
princesse Véraguine à la représentation des _Hussites_. Conquis par
cette attention marquée, il avait promis sa visite pour le surlendemain;
il s’était ensuite excusé dans un billet, Daria lui ayant assigné la
même heure. Le matin de l’arrivée d’Andarran, un petit-bleu très aimable
rappelait à Bayonne sa promesse et l’engageait à venir prendre une tasse
de thé: une représentation de charité à la Porte-Saint-Martin donnait un
soir de relâche aux interprètes du drame d’Heilbronn, l’actrice en
profitait pour réunir et remercier quelques amis. Comme Elzéar
s’excusait de nouveau par le téléphone, alléguant ses obligations envers
le camarade qui l’accaparerait ce même soir, Esther avait répondu
qu’amené par lui, cet ami serait le très bienvenu chez elle.
Tandis que Bayonne achevait ces explications, les deux députés
arrivaient devant un mur de clôture, surmonté d’une grille en fers de
lance, qui interrompait l’alignement des façades sur la rue Fortuny. Ce
mur et une avant-cour de quelques mètres carrés isolaient une maison
bâtie en retraite, étranglée entre les pans latéraux des deux hautes
constructions voisines. D’épais manteaux de lierre tombaient de ces
grands pans aveuglés, abritaient d’un double rideau le petit hôtel: nom
trop ambitieux, peut-être, pour cette vieille et très modeste
habitation, un seul étage à trois fenêtres sur rez-de-chaussée. Elle
semblait oubliée là, blottie entre les beaux immeubles neufs en bordure
sur la rue, comme une épave du passé, une dernière survivante de ces
maisons des champs disséminées autrefois sur la plaine Monceau. A peine
éclairé, retiré dans l’ombre sous les lierres, masqué par l’écran
rébarbatif du mur noir et de la grille de fer, ce logis vieillot, avec
sa mine muette et mystérieuse, évoqua dans l’esprit de Jacques le
souvenir des croquis que donnent les journaux illustrés, quand ils
reproduisent au cours d’une affaire criminelle la maison du drame.
Ils sonnèrent à la porte bâtarde percée au coin du mur. Sur le sable de
la petite cour, les pas ne faisaient aucun bruit. Une servante ouvrit,
introduisit les visiteurs dans le salon du rez-de-chaussée. Un mobilier
où dominait le style Louis XIV, sans luxe, révélait un goût sévère et
exercé; aux panneaux de toile de Jouy pendaient des estampes du grand
siècle; elles représentaient les galanteries mythologiques, dessinées
avec cette majesté froide qui conservait de la bienfaisance aux libertés
des dieux. Un piano à queue chargé de partitions occupait un angle de la
pièce. Des plantes vertes, peu de fleurs. On se serait cru chez une
maîtresse de musique à son aise, installée avec quelques recherches de
sobre élégance pour recevoir des élèves de bonne famille.
Bayonne trouva dans ce salon sept à huit hommes de connaissance. Deux
journalistes, de ceux qui font autorité, complimentaient Heilbronn:
l’heureux auteur des _Hussites_ était tout jeune, tout crépu sous une
toison embroussaillée de barbe et de cheveux roux, avec des petits yeux
de furet qui clignotaient le long d’un nez flaireur, intelligent. Un des
maîtres du théâtre contemporain, venu là pour reconnaître ces forces
neuves et voir quel profit il en pourrait extraire, disséquait _les
Hussites_ derrière le piano, en compagnie d’un vieil académicien,
philosophe aimable répandu dans tous les mondes. Le baron Sinda, «entré
pour un instant, en voisin», disait-il, Olivier de Félines et Aristide
Asserme, accablaient de leurs louanges la maîtresse de la maison.
Bayonne présenta son ami: les nouveaux arrivants furent accueillis comme
des habitués, avec cordialité, sans étonnement, avec une nuance exquise
dans le geste qui semblait désigner à Elzéar un fauteuil accoutumé, au
coin du foyer.
Rose Esther, mise très simplement, dans une robe de barège héliotrope à
peine échancrée, était assise sur une chaise longue. Le port de tête, le
buste droit, les mouvements rares, tout dans son attitude indiquait une
réserve voulue, le souci de rappeler les convenances à qui les
oublierait; sa personne décourageait les regards quêteurs par cette
chasteté de maintien où une femme ne donne rien de son corps sous les
plis du vêtement. Allongé, un peu grêle, ce corps ne gardait dans
l’immobilité aucune des séductions serpentines qu’il avait à la scène.
Tout le charme était sur le visage, un charme de figurine gothique. Des
bandeaux à la vierge modelaient sous les cheveux noirs le dessin délicat
de la tête; ils encadraient un ovale régulier où chaque trait était
parfait en soi, le front, les joues, l’oreille faite au tour, les
petites narines mobiles; la ligne mince des lèvres découvrait des dents
admirables. La pâleur nacrée du teint se réchauffait au feu des grands
yeux humides, modestement voilés sous les longs cils qui semblaient
s’appliquer à éteindre des flammes intérieures d’intelligence et de
volonté.
Attentive à la conversation qu’elle dirigeait avec tact, d’une voix
basse et mesurée où chaque mot avait son prix, Esther s’étudiait
visiblement à bannir de sa parole et de sa personne tout ressouvenir de
l’actrice, à paraître dame jusqu’au bout des ongles. Elle avait étonné
ses intimes par sa transfiguration dans le rôle de Martha, en y faisant
jaillir la fougue de passion qu’on attendait si peu de cette fine vierge
de missel.--«Tiens, tiens,--avait dit Asserme sur le palier de la
loge,--est-ce que notre douce colombe aurait été couvée par un
aigle?--Non: par un vautour!»--avait répondu avec un hochement de tête
Michel Trévoux, le sceptique impresario.
La causerie roulait sur l’art dramatique, sur la pièce nouvelle, sur ce
pays de Bohême d’où Heilbronn avait rapporté son drame. Andarran voulut
placer un souvenir de ses voyages:
--Ma plus vive émotion à Prague, dit-il, je l’ai ressentie dans le
cimetière israélite, au milieu de ces tombes errantes et désolées; je
revois encore un pieux pèlerin, vêtu de la souquenille des juifs
polonais: il déchiffrait les inscriptions hébraïques, il cherchait la
sépulture d’un rabbin vénéré en Pologne; quand il eut trouvé la dalle
exilée, il jeta les trois petites pierres rituelles d’un geste si
lamentable, si touchant...
Cette effusion poétique n’eut pas l’effet que s’en promettait le pauvre
Jacques. Il ne s’expliqua point l’instant de froid et de silence qui
suivit, comme s’il eût jeté lui-même ses trois pierres dans le salon. Le
vieil académicien regarda avec un sourire malicieux le poète Heilbronn,
les autres... Esther releva aussitôt la conversation en mettant les
députés sur le sujet où ils sont intarissables, leur cuisine
parlementaire. Quand ils se furent animés au récit des dernières
intrigues, elle demanda timidement:
--Est-il vrai,--excusez mon ignorance,--que nous soyons menacés d’une
crise ministérielle?
--Dans notre partie, on espère toujours une crise ministérielle,
prononça sentencieusement Asserme.--Je crois en effet que cet événement
heureux est très prochain.
Andarran manifesta sa surprise.
--Est-ce possible? Tous les députés du centre à qui j’ai été présenté
aujourd’hui paraissaient très confiants. Il n’y a, m’ont-ils dit, aucune
interpellation dangereuse à l’horizon.
--Cher collègue, reprit Asserme, on tombe rarement sur une
interpellation dangereuse; on glisse toujours sur une pelure d’orange,
au moment où l’on s’y attend le moins. Vous verrez cela. Et j’ai idée
que vous le verrez sous peu de jours. Ils ont trop duré. Ils ont
mécontenté beaucoup de monde. Il se fait un déplacement à gauche dans
l’opinion du pays.
--L’opinion du pays! Où prenez-vous cette bête fabuleuse? ricana l’un
des journalistes.
--Mais, cher confrère, dans vos colonnes, chez vous autres qui tenez cet
article.
--Merci. Dites l’opinion que vous désirez, flatteur, on vous la servira.
Tous les hommes éclatèrent d’un rire gouailleur.
--Et alors, continua Esther, ce serait M. Mirevault qui prendrait le
pouvoir?
Elle lança cette interrogation d’un air innocent. On devinait une suite
d’idées très arrêtée sous les phrases qu’elle laissait tomber
négligemment.
--Mirevault? Pourquoi ça, Mirevault? s’écrièrent en cœur les quatre
députés.
--Oh! je ne sais pas... Je vois que j’ai dit une sottise... J’avais
entendu faire cette supposition par mon directeur, M. Trévoux. Quand il
était dans l’industrie, il a eu de bons rapports avec M. Mirevault, qui
était alors ministre, paraît-il.
--Il a été ministre, Mirevault? Le gros fabricant de tissus?--Félines
cherchait dans ses souvenirs.--Quand donc? Vous rappelez-vous cela,
vous, Asserme?
--Attendez donc, répondit Aristide en réfléchissant;--oui, je crois bien
qu’il a été vaguement ministre du Commerce, au temps de Gambetta.
C’était un ami du cher grand homme. Il n’en reste plus beaucoup.
Mirevault est une relique, il la faut honorer.
--C’est une utilité, interrompit le journaliste,--un en-cas. Un Tirard
moins long, plus large.
--Ah! ah! très joli!--Le baron Sinda, toujours plein d’égards pour la
presse, crut devoir faire un succès à cette médiocre plaisanterie sur le
respectable homme d’État. Il la salua de ce rire qui lui était
particulier, qui ouvrait toute grande sa robuste mâchoire, avec le
mouvement d’un brochet en train de happer des goujons. Le Triestin se
leva, conclut par cet aphorisme:
--M. Mirevault est un homme pondéré, très pondéré. Son nom ferait une
excellente impression dans le monde des affaires.--Mais il faut que je
m’arrache: je dois aller ce soir à l’ambassade impériale, je suis venu
un instant, en voisin. Belle voisine, je vous renouvelle la prière de la
baronne: elle vous supplie de venir jeudi, pour dire à nos amis les
beaux vers de M. Heilbronn, votre adorable scène du Ve acte. Ma femme
sera si enchantée de faire votre connaissance.
--Veuillez présenter mes remerciements à Mme la baronne. Je ferai tous
mes efforts. Je n’ose m’engager ferme. M. de Kermaheuc reviendra
probablement ce jour-là de son triste pèlerinage, je me devrai à mon
vieil ami: son chagrin aura grand besoin des consolations de l’amitié.
--Brûlons un cierge au mort breton, murmura Asserme à l’oreille de
Bayonne:--Nous devons la petite débauche de ce soir à l’absence du vieux
dragon.--Il ajouta à haute voix:--Ce pauvre marquis! Il enterre donc
toujours? C’est le génie funéraire.
--Vous voulez dire le génie de la fidélité, interrompit sèchement
Esther. Elle lança un regard coupant à l’incorrigible Aristide; elle ne
tolérait jamais l’ombre d’une plaisanterie sur le marquis.
--Monsieur le baron, en vous en allant, faites-moi l’aumône d’un
conseil; il y a là dans l’antichambre une gravure de Robert Nanteuil,
une estampe du Cabinet du Roi; le marchand l’a laissée ici pour me
tenter, j’aimerais avoir votre avis de collectionneur.
Elle accompagna Sinda dans le vestibule, y resta un moment avec lui.
Félines profita de leur disparition pour replacer à ce nouvel auditoire
l’anecdote de Trentesaux et de M. de Kermaheuc.
--S’il était ici, nous n’aurions pas eu l’avantage de voir ce soir
Gédéon.
Esther rentra, elle entendit les derniers mots du récit d’Olivier. Un
geste d’impatience lui échappa.
--Vraiment, monsieur de Félines, vous brouilleriez l’univers. Tout cela
est fort exagéré. Je sais qu’il y a eu un malentendu entre ces
messieurs, je voudrais être assez heureuse pour le faire cesser. Ne
l’envenimez pas, de grâce.
Rose Esther était de ces personnes qui ne souffrent pas le bruit, les
bris de vitres, et qui ont l’art d’ouater la vie autour d’elles, afin
que tous y glissent discrètement.
Asserme vint prendre congé: un article à bâcler l’appelait à son
journal. Elle le retint une minute dans l’embrasure de la porte, le
temps de lui dire quelques mots, d’un ton bref et impératif qui
contrastait avec son parler habituel.
--Ainsi, vous croyez à une crise imminente?
--Oui, ou je n’y connais plus rien.
--En ce cas, tâchez de vous arranger pour que Mirevault ait la
présidence du prochain Cabinet.
--Quelle idée! D’où vient votre fantaisie pour cet empaillé?
--Fantaisie est mal dit. Je désire que Mirevault soit président du
Conseil. J’ai mes raisons. Vous m’entendez?
--Mais ce n’est pas possible! Nous avons des engagements avec
Boutevierge.
--Je ne sais pas si c’est possible, je sais que c’est indispensable.
Casez celui-là où vous voudrez. Il faut que la présidence revienne à
l’autre. J’en causais à l’instant avec le baron: il tient
essentiellement à cette combinaison. J’ai promis à Sinda votre secours
absolu.--A propos: il trouve fort sensée votre idée sur le
sous-secrétariat des Beaux-Arts; cela vous irait comme une bague au
doigt.--Faites-moi donc le plaisir de préparer sans retard le ministère
Mirevault, à la Chambre et dans vos journaux.
Elle fixa sur Aristide un regard direct, chargé de sous-entendus, qui
devait lui rappeler des obligations ou des espérances de plus d’une
sorte. Le député s’inclina silencieusement, en signe de soumission aux
ordres reçus. Il s’éloigna. Rose Esther revint à ses hôtes, souriante.
--Pardonnez-moi, cher monsieur de Félines, je vous ai brusqué. Mais
aussi, vous avez aujourd’hui votre esprit féroce des soirs de bataille.
Parions que vous venez encore d’en livrer une à votre abominable préfet.
--Je ne fais pas autre chose. Un affreux sectaire, qui démolit ma
circonscription!
--Il y en a cependant de gentils. M. Trévoux m’a présenté l’autre soir
un petit préfet qui avait de jolies manières, et des gants déchirés à
force de m’applaudir.--Au fait, il se réclamait de vous, dans ma loge;
il disait à M. Trévoux qu’il avait servi dans votre département, qu’il
espérait bien y être replacé, si leur ami M. Mirevault revenait aux
affaires. Comment donc me l’a-t-on nommé? Sallois, Sarrois...
--Sannois! un charmant garçon, un de ces républicains avec qui l’on peut
s’entendre. Il vous a dit cela?
--Oh! pas à moi. Mon Dieu, de quoi est-ce que je me mêle? A vous écouter
tous, on finirait par la gagner, votre vilaine rougeole politique!
Esther regarda la pendule, qui marquait onze heures et demie.
--Je suis confuse, mais il va falloir que je vous renvoie tous. Mon
médecin m’ordonne beaucoup de repos, ce rôle est si fatiguant à jouer;
et je dois répéter demain matin pour des raccords. Combien je vous suis
reconnaissante, messieurs, de m’avoir apporté vos encouragements et vos
conseils.
Les visiteurs se levèrent, gagnèrent la porte avec cette lenteur que
mettent les hommes à sortir de chez une jolie femme de théâtre, chacun
ayant le désir de partir le dernier, la fatuité d’espérer vaguement
qu’on le retiendra, peut-être... Esther témoigna sa déférence au vieil
académicien en le reconduisant.
--Cher maître, je réclame votre voix pour mon jeune poète, quand il ne
sera plus jeune.--Elle montrait Heilbronn, qui durant cette soirée avait
tout écouté, tout observé, sans souffler mot.
--Il en sera, il en sera, toussota le vieillard.--On mourra beaucoup
pour vous être agréable, belle dame. Patience, il en sera. Je vous
promets ma voix, jeune homme: pas cette fois; la bonne.
--Merci pour lui. Et si vous avez la bonté de m’amener M.
l’administrateur général, prévenez-moi d’avance: je suis si petite fille
que je me sens tout intimidée à la pensée de le recevoir.--Ah! j’allais
oublier... Monsieur Bayonne!
Elle rappela Elzéar, qui endossait son paletot dans l’antichambre.
--Pardon, monsieur Bayonne... Seriez-vous assez aimable pour me donner
encore une minute? J’ai un tout petit service à vous demander.
--Les autres hommes décochèrent au bénéficiaire de cet appel le mauvais
regard de jalousie qu’ils ont pour le gagnant du gros lot convoité par
tous. Ils sortirent.
--Décidément,--dit Félines à ses compagnons en traversant la petite
cour,--au théâtre comme à la Chambre, il n’y en a que pour ces
socialistes! Si Kermaheuc pouvait voir, du wagon où il roule, le Bayonne
dans son nid...
Le vicomte retint un instant Andarran sur le trottoir.
--Savez-vous, cher ami, que cette petite Esther est précieuse! Le
renseignement qu’elle m’a donné vaut pour moi son pesant d’or. Il me
faut ce Sannois, coûte que coûte. Ce serait le salut de mon département.
Un homme qui est avec nous, au fond de son cœur. Sa femme était toujours
fourrée chez l’évêque; elle a de la ligne, de belles épaules, et un
dégoût insurmontable pour les fonctionnaires républicains. On assurait
même que le préfet avait lâché la franc-maçonnerie, pour complaire à sa
préfète. Cela, j’en doute: avant d’avoir décroché sa première classe, ce
serait maladroit. Sannois est maintenant chez ce butor de
Cornille-Lalouze, qui l’accuse de trahison et demande sa tête. Qu’il me
la repasse, et je m’engage volontiers à voter pendant trois mois pour le
ministère qui me fera cadeau de ce phénix des préfets.--Dites donc, mais
Bayonne ne sort pas! Allons-nous-en, je crois que nous l’attendrions
longtemps. Pauvre marquis! «La seule âme qui lui chante la note
juste...» C’est beau, la foi!
Et Félines s’éloigna au bras de Jacques, en fredonnant dans la rue:
Un marquis sage
Est en voyage...