CEUX D’AUTREFOIS

Sur les degrés qui raccordent le parquet exhaussé de l’amphithéâtre au

plain-pied des couloirs, il se heurta contre Bayonne. Le socialiste

revenait du dehors, le chapeau sur la tête, l’air soucieux. Après

quelques instants d’entretien dans le vestibule de l’Exposition, Daria

l’avait renvoyé, avec des reproches sur son peu d’assiduité à la

Chambre.--Sa tâche était là, lui avait redit énergiquement la belle

passionnée de cerveau, et là le champ de bataille où elle voulait être

conquise. Ce n’était point par une cour mondaine, mais par des actes

pour la cause, qu’il devait prouver son amour. Elle s’inquiétait des

mauvais bruits, flottement dans les troupes socialistes, suspicion

naissante contre un chef qui oubliait d’être actif. Il fallait veiller:

chaque jour n’amenait-il pas une occasion? Hardiment saisie, l’une

d’elles pouvait hâter le triomphe.

--Allez me mieux aimer en aimant ce que je veux,--lui avait-elle répété

en le congédiant, avec cette caresse tranquille d’un regard distant qui

l’enchantait et l’exaspérait, qui donnait tout d’avance à la condition

que l’on ne demandât rien. Elzéar rentrait, tenaillé par son désir,

enfiévré par cette beauté tentatrice qu’il avait tenue, là, si proche en

imagination, presque possédée, toujours fuyante.

--Tu rentres? dit Jacques.--Il n’y a personne. On n’écoute pas. On ne

fait rien.

--Oui, nous ne faisons rien. Nous ne savons plus vouloir, agir, vaincre

vite. Moi tout le premier. C’est peut-être que nous ne savons plus aimer

vraiment: comme on aime, en s’emparant par force d’amour de l’objet

subjugué.

Le jeune homme se parlait à lui-même, répondait à une pensée intime.

--Ah! si, reprit-il, et son visage s’éclaira d’un sourire;--il y a

pourtant celui-là. Celui-là n’a jamais vu, ne verra jamais ce qu’il

aime, mais il l’aime bien!

Il montrait un personnage étrange qui venait à lui. Ce haut et puissant

vieillard portait fièrement une tête aux traits accentués, surmontée

d’un feutre tyrolien très clair, très large, très bossué, couvre-chef

crânement campé de côté sur les longues boucles blanches qui battaient

le col de l’habit. Également blanche comme neige, une barbe de fleuve,

divisée en deux branches, descendait sur le gilet de velours noir à

fleurs grenat. Aux goussets pendaient deux chaînes, chargées de

breloques et de tiges de corail, tintinnabulantes sur le ventre. Le

grand corps était enveloppé dans les pans flottants d’un paletot

noisette, avec des revers et des parements de manche en astrakan noir;

un pantalon à la hussarde, de même nuance que le paletot, bouffait sur

les bottes. Dans le costume et la mine, dans la démarche victorieuse

encore sous l’alourdissement de l’âge, il y avait du capitan, du poète

romantique, du marchand d’orviétan. Et Jacques n’eut cependant pas envie

de rire, quand cet antédiluvien solennel dit à Bayonne avec emphase:

--Citoyen, je n’ai pas eu l’occasion de te féliciter sur ton dernier

discours. Bravo! J’ai cru réentendre le grand Lassalle. Courage, jeune

homme! Penché depuis soixante ans sur le berceau de la Liberté, je ne la

verrai pas triomphante; mais je m’en irai plein d’espoir, si je laisse

l’auguste enfant dans des mains comme les tiennes.

L’homme alla se commander un grog à la buvette. Un petit abbé l’arrêta,

lui demanda sa signature pour un projet de loi ouvrière; le vieillard

s’inclina poliment, il engagea une discussion cordiale avec le collègue

en soutane.

--Cantador,--murmura Bayonne redevenu gai;--Cantador, démocrate,--comme

il mettait jadis sur ses cartes.

--Eh! quoi? fit Andarran.--Cantador, le Cantador de 48, le chef des

gardes nationales à Düsseldorf?

--Lui-même: l’insurgé de Düsseldorf, de Venise, de partout, le compagnon

de Garibaldi dans l’expédition des Mille et dans la campagne de France,

le colonel de la Commune qui eut les plus flamboyants uniformes. Il

raconte volontiers, il a fini par croire lui-même, et c’est peut-être

vrai, qu’il a conspiré avec Mazzini, fraternisé avec Pie IX, assassiné

avec Orsini, enlevé la princesse Belgiojoso. Ce n’est pas un

révolutionnaire, c’est la Révolution faite homme; universelle et

éternelle, car nous ignorons tous son âge, à ce Joseph Balsamo de la

Révolution. Nul n’a jamais su de quel pays était Cantador, de quelle

Allemagne ou de quelle Italie. Possible même qu’il soit Français,

puisque le voilà député. Après la Commune, il est allé se terrer dans

une crique de la côte niçoise, il y a vécu quinze ans de sardines et

d’olives. Un beau jour, les comités radicaux l’on exhumé, pour faire une

niche au grand homme local qui avait cessé de plaire; sa truculence a

séduit des électeurs méridionaux, fleuristes paisibles, mais épris de

vibrations et de couleurs. Cet ancêtre n’entend goutte à nos doctrines:

quand on lui parle collectivisme et marxisme, il répond par des tirades

d’Hugo ou de Quinet. Ah! si j’en avais quelques douzaines comme lui! La

foi et l’amour brûlent ce vieux cœur. Seul, il m’est dévoué. Les autres

me subissent, je te l’ai dit; Cantador est le seul qui m’aime, qui se

ferait tuer pour moi.

Ragaillardi par cet effluve de vie chaude, Elzéar alla prendre langue

dans quelques groupes, conférer avec les journalistes du salon de la

Paix. L’âme du lieu se ranima en lui; un autre feu enflamma son esprit,

acharné à ses poursuites changeantes, perpétuellement ballotté entre ses

deux passions: la possession d’une femme, la domination sur ces hommes.

Andarran poussa une pointe dans le salon Pujol. A peine entré, il se

retourna à l’appel de son nom par une voix connue. Bien connue aussi,

gravée dans les ineffaçables souvenirs, la figure de l’homme qui avait

recueilli le dernier soupir de son père. Quoiqu’il eût passé la

soixantaine, le marquis de Kermaheuc restait vert et svelte dans ses

vêtements de coupe surannée, tels qu’en portaient les élégants du second

Empire; le visage hautain gardait entre les favoris grisonnants ses

belles arêtes fermes; le bleu de France était encore vif dans l’œil

clair, sous un rude buisson de sourcils.

--Bonjour, Jacques! Heureux de vous revoir à Paris, sinon ici, dit

posément le vieux gentilhomme en lui tendant avec dignité trois doigts

de la main.--Mais qu’avez-vous donc fait? Je vous croyais un honnête

homme?

--Plaît-il? balbutia Andarran, ahuri de l’accueil.

--Dame! Vous avez volé. Vous avez volé le siège qui appartenait

naturellement à un coquin. Il n’y a céans que deux catégories: les

coquins et les gens indélicats, dont nous sommes, puisque nous détenons

les places dévolues dans ce temps-ci aux coquins. Et par-dessus le

marché, vous voilà rallié, mon pauvre garçon!

--Vous aussi, monsieur, vous me jetez ce sobriquet immérité! Je vois que

vous conservez votre belle intransigeance. Elle sied à votre nom, à

toute votre vie; vous savez si je respecte cette noble fidélité. Mais

moi, ce n’est pas la même chose; je suis jeune, libre, je n’ai jamais

appartenu à ceux que vous servez...

--Je ne sers personne. Je ne sers que les morts.

--Souffrez que je travaille pour les vivants, pour l’avenir de notre

chef pays; comme vous faisiez vous-même quand vous vous battiez pour ce

pays.

--Oh! je me battais... je me battais... comme je chasse dans ma lande,

par routine, bien qu’il n’y ait plus de gibier. Leur régime a tout

détruit, jusqu’au gibier!

--Je sais que je gagnerai votre estime, monsieur, si je me fais une

place honorable dans notre République. Après les catastrophes que vous

n’avez pas pu conjurer, elle est née spontanément, nécessairement...

--Oui, comme la gangrène naît d’une plaie. Faites, mon jeune ami: je

m’amuserai à voir tomber vos illusions.

--N’est-ce pas vous qui m’avez transmis les dernières volontés de mon

père: «Servir la France...»?

--Vous allez voir de près ce qu’ils en ont fait, de la France. Nous ne

pensions pas de même, votre père et moi; mais nous défendions contre

l’étranger un fonds commun de traditions, d’espérances, de vieil

honneur. Mieux que l’étranger, ils l’ont détruite, cette France pour

laquelle le pauvre Régis s’est fait trouer la poitrine, au plateau

d’Auvours... Suffit. Je ne veux pas attrister votre lune de miel

parlementaire. La rousse viendra assez vite. Et vous savez, mon cher

enfant, qu’en tout état de cause vous pouvez compter sur votre vieil

ami. Va donc pour votre ralliement. J’ai bien failli moi-même me faire

républicain, en revenant de Goritz, après la mort du roi. Elle n’a pas

pu prendre, la greffe; ils m’ont trop dégoûté. Après tout, vous pourriez

faire pis, vous pourriez être orléaniste! Ça, c’est encore au-dessous du

rallié.

Le marquis Alain de Kermaheuc, de la branche des Kermaheuc de Morlaix,

était cousin de l’amiral. Seul du nom, depuis la mort du marin; dernier

représentant de cette rude lignée de gens de mer. Elle est ancienne au

pays de Léon. Un des ascendants du marquis, impliqué dans la

conspiration du comte de Chalais, eut la tête tranchée sur le même

billot que son seigneur. Des Kermaheuc furent tués aux côtés de Simon de

Montfort... Le premier qu’on remémore passa en Angleterre à la suite du

roi Jean, se rebella avec les barons de la Grande Charte, mourut

insoumis. Le père d’Alain, appelé à la Chambre haute par Charles X,

résigna la pairie en 1830; le jeune homme avait grandi en s’entendant

menacer de la malédiction paternelle s’il servait jamais un d’Orléans ou

un Bonaparte. Il ne sortit de sa lande qu’en 1870, avec son bataillon de

mobiles, pour faire tête à l’invasion. Aux élections de février 1871,

les Bretons qu’il avait conduits au feu l’envoyèrent à l’Assemblée

nationale.

M. de Kermaheuc se signala parmi les plus ardents des chevau-légers; il

s’employa à la restauration du trône, refusa tout compromis sur la

question du drapeau, ulcéré contre ses collègues orléanistes, auxquels

il imputait l’échec de la monarchie, il s’opposa jusqu’à la mort du roi

à toutes les tentatives de fusion. Le 3 septembre 1883, au couvent des

Franciscains de Goritz, ce fut lui qui ensevelit dans le caveau

l’étendard fleurdelisé de Vendée. Et toutes ses espérances se flétrirent

avec le rameau de lierre, rapporté de Goritz, qui encadrait le portrait

du comte de Chambord au chevet de son lit, dans son modeste appartement

de la rue de Monsieur. Depuis ce jour, M. de Kermaheuc s’était

désintéressé de la politique active. Du bord de la fosse royale où il

avait laissé son cœur, il contemplait les événements avec un scepticisme

hostile, également irrité contre ce qui essayait de naître et ce qui

achevait de mourir.

Il continuait de représenter sa circonscription, comme il faisait garder

son clos, uniquement pour qu’un maraudeur n’y vînt pas braconner. Le

renouvellement de son mandat n’était d’ailleurs qu’une simple formalité.

Jamais une visite électorale, jamais une réunion; huit jours avant le

scrutin, les anciens des paroisses se rendaient au manoir; on buvait

quelques pots de cidre, le marquis Alain disait:

--Tout va mal, et demain sera pire qu’aujourd’hui: défendons-nous

jusqu’à la fin.

Ses fidèles électeurs approuvaient, ils remettaient dans l’urne le

bulletin traditionnel. Aux dernières législatures, sa majorité avait

décru; la sape patiente des fonctionnaires entamait le granit breton. Un

excès de zèle leur fit reperdre le terrain gagné. Le sous-préfet s’avisa

de venir en personne laïciser l’école de Kermaheuc: campé en travers de

la porte, le marquis Alain esquissa un geste significatif de sa botte et

traita l’administrateur de fieffé imbécile. Au ministre qui montait à la

tribune pour saisir la Chambre d’une demande de poursuites, le député

répondit de sa place:

--Eh quoi! monsieur le ministre, votre sous-préfet vous a rapporté ce

propos? Il doit être à jamais disqualifié pour son manque de discrétion.

Je lui ai dit qu’il était un imbécile, c’est vrai; mais je le lui avais

dit confidentiellement.

--Et le geste, monsieur?

--Le geste aussi était confidentiel.

Le rire désarma la Chambre; l’acte énergique et impuni ramena les

transfuges: l’année suivante, M. de Kermaheuc retrouva ses voix

accoutumées.

Au Palais-Bourbon, il siégeait isolé, tout au haut de la travée

d’extrême droite. De relations courtoises, cordiales même avec les

hommes de son monde, il ne se mêlait pas à leurs conciliabules

politiques et restait muré dans son intransigeance. Jadis, à la tribune

de Versailles, il avait fait applaudir une parole facile, originale.

Retenue depuis dix ans, cette parole ne s’échappait plus qu’en

interruptions cinglantes; elles allaient fouailler le centre et la

gauche. On en riait, on les redoutait. On respectait le marquis. Les

jeunes de la gauche l’appelaient «le vieux toqué»; mais, quand il

daignait se laisser aborder, ces adversaires recouraient à lui de

préférence à tout autre pour arbitrer leurs affaires d’honneur. Il ne

cachait pas son faible pour les socialistes: «Vivant avec les morts, je

ne hais pas les fossoyeurs», disait-il.

M. de Kermaheuc était pauvre. Il menait une vie simple et méthodique.

Assidu aux séances, comme un habitué du Cirque qui ne se pardonnerait

pas d’être absent le jour où le dompteur sera dévoré, il ne sortait du

Palais-Bourbon que pour se rendre au cercle de _l’Union_. Son couvert

était mis, et sa bouteille de vin d’Anjou l’attendait à une petite

table, la même depuis quinze ans, dans l’angle de la salle à manger. Au

temps du Septennat, il y dînait habituellement avec son neveu d’Agrève,

l’aide de camp du Maréchal; depuis la disparition tragique du malheureux

officier, il mangeait seul, en parcourant _la Gazette_. Il s’emportait

contre «la feuille renégate, tombée dans l’orléanisme», lisait avec plus

de complaisance _l’Intransigeant_; puis, adossé à la cheminée du grand

salon, il faisait avec amertume, avec de singuliers bonheurs

d’expression, la satire des choses et des hommes qu’il avait vus le

matin dans «la cage aux écureuils». C’était sa façon de désigner le

Parlement. A neuf heures sonnantes, un valet de pied lui présentait sa

canne et son chapeau. Ceux qui savaient où allait le marquis

échangeaient des regards amusés.

M. de Kermaheuc parlait quelquefois à ses intimes d’une jeune personne

qu’il protégeait et qui mettait un dernier sourire dans sa vieillesse

morose: «Une brave enfant, disait-il avec attendrissement, sortie par

droiture d’âme d’une de ces écoles où l’on fabrique les institutrices de

la République; le besoin et la vocation artistique l’avaient conduite

dans un théâtre, elle y gagnait courageusement sa vie; mais son

honnêteté farouche empêchait qu’on ne rendît justice à un admirable

talent.»--Sentiment tout paternel, affirmaient les amis du marquis. Les

jeunes gens, renseignés sur le passé galant du chevau-léger, avaient un

sourire d’incrédulité. Jamais devant lui: il n’admettait pas la

plaisanterie sur ce sujet, et le vieux Breton tirait l’épée comme à

vingt ans. On le respectait, d’ailleurs, au cercle autant qu’à la

Chambre; et on l’aimait, ceux qui le connaissaient bien: on le savait

bon. Parfois sa table restait inoccupée pendant une semaine et plus: nul

n’ignorait la signification de ces absences. Des gens du Léonois, des

expatriés de cette misérable colonie bretonne qui peuple les usines de

Saint-Ouen et de Saint-Denis, étaient venus conter leurs peines au

député; il avait laissé tomber dans leurs mains son indemnité du dernier

mois. Reclus après cette saignée dans sa chambre de la rue de Monsieur,

il y vivait d’une tranche de jambon que son vieux valet de chambre

allait prendre à crédit.

--Monsieur le marquis, je suis votre serviteur!

Ce salut fut lancé par la basse-taille de Cantador, qui traversait la

salle.

--Bonjour, mon ancien. Toujours penché sur le berceau de la Liberté?

répondit ironiquement M. de Kermaheuc, en tendant deux doigts au

révolutionnaire.

--Comme vous sur la tombe du Roi. Nous sommes moins éloignés qu’on ne

pense. Ce sont deux droits divins.

Le marquis regardait s’éloigner le paletot noisette. Il fit un signe à

Jacques.

--Il a raison. Je l’aime, cette vieille bête. Il croit, il espère, il a

encore du combustible dans le cœur. Cela me repose de nos jeunes

intrigants à sang de poisson. Et il dure, comme durent les forts. Le

Père Éternel lui-même, qui veille pourtant sur toutes ses créatures,

dira, quand on lui amènera Cantador: Tiens, il n’était pas encore mort,

celui-là?--Au fait, il dira la même chose de moi!

--Heureusement, fit Jacques en riant, vous ne paraissez pas près de

partir pour cette émigration-là!

--Peuh! mon monde est failli, ma forme est vuidée, comme parlait le

vieux Montaigne. Il me semble parfois qu’on m’a transporté en rêve dans

une Chine fabuleuse. Quand je pense que ces messieurs s’intitulent

conservateurs! Que diable espèrent-ils conserver? Leur argent, tout au

plus, et encore!--L’argent des jacobins assagis, usés en moins de cent

ans, dont ils épousent les filles et dont les pères ont guillotiné les

leurs. Le peuple s’apprête à nous venger; au lieu d’assister impassibles

à ce juste retour des choses, nous montons la garde, la garde nationale,

devant les coffres-forts de ceux qui nous ont égorgés. Nous ne savons

même pas nous souvenir. Ils nous la baillent belle, les naïfs et les

farceurs qui nous exhortent gravement à combattre pour la bonne cause!

Qu’en reste-t-il, grand Dieu, de la bonne cause? Et quelle idée s’en

font ses prétendus défenseurs?

--Il reste la France, comme disait ce prince.

--Quelle France? Une caricature de la vraie. Tenez, ces jours derniers,

j’ai dû me rendre pour un conseil de famille chez le dernier parent que

je me connaisse, le petit duc de Jossé-Lauvreins. Je n’étais pas allé

chez Christian depuis qu’il a épousé son Américaine. J’aimais pourtant

ce beau château sur la Loire: j’y ai passé bien des mois de vacances,

lorsque j’étais gamin. On m’envoyait alors chez ma tante de Lauvreins;

la vieille duchesse perdait la vue, je devais lui faire chaque jour la

lecture de _l’Union_. Ma tante et son journal ne s’intéressaient qu’à

deux personnages dans le monde, M. le comte de Chambord, le pape Pie IX.

Moi-même, mon cher, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, je n’ai lu d’autre

gazette que _l’Union_; j’ai appris à connaître l’univers par les

jugements de trois hommes: MM. Laurentie, Poujoulat, de Riancey.

C’étaient d’honnêtes journalistes, ils écrivaient une langue pure et ne

tripotaient pas.--Donc, l’autre matin, dans la chambre Henri II du

château de Jossé, je sonne pour qu’on me monte le journal. Savez-vous ce

qu’on m’apporte? Le _New York Herald_. Je demande au maître d’hôtel s’il

se moque de moi: il me répond qu’il n’y a pas d’autre feuille dans la

maison.

--Et vous ne parlez pas l’anglais?

--Mon cher Jacques, un diplomate fit un jour cette question à mon vieil

ami le général Le Flô; il répliqua: Comment le saurais-je? Nous ne leur

avons jamais parlé qu’à coups de canon.--Au déjeuner, mon Américaine de

nièce arrive, jolie comme un cœur, il faut lui rendre cette justice,

mais fagotée! Une jupe de cycliste, des mocassins jaunes aux mollets, si

vous aviez vu!--Vous n’avez donc pas un journal français? lui

dis-je.--Aoh! répond-elle, le _Herald_ est si confortable: il me donne

des nouvelles de mon père, qui monte un wharf sur le Michigan; de mon

frère, qui prospecte dans le Bechuanaland; et les résultats des matches

de polo où sont engagées mes deux sœurs, à Cannes et à Pau; et aussi les

potins sensationnels de Paris, tout ce qu’il faut, enfin.--Elle me

débitait ce baragouin, la duchesse Peg de Jossé-Lauvreins; et je

revoyais, en fermant les yeux, ma tante Diane, tricotant les bas de ses

pauvres dans sa bergère au petit point: la bergère écussonnée du laurier

de sinople et des trois pierres de foudre de Lauvreins, avec la devise

de leur maison: _Fulmina si cessant me tamen urit amor._ Tout cela me

faisait l’effet d’un charivari exécuté par des singes sur le clavecin

assoupi de la tante Diane. Et ce fut bien un charivari, lorsque la jolie

fille du Michigan, sous prétexte de musique, me déchira le tympan avec

je ne sais quelle cacophonie allemande.--Mon cher enfant, vous

l’apprendrez un jour: quand les vieux airs que nous aimions sont

endormis au fond des pianos, il ne nous reste plus qu’à nous faire

emboîter comme eux; ce monde nous devient un logement trop vide.

L’obstiné Breton disait ces choses, un assombrissement de crépuscule sur

l’eau de mer fonça le bleu vif de ses yeux. Jacques y vit passer le

songe triste et candide de la race, tandis que le marquis ajoutait, se

parlant à lui-même:

--Il n’y a qu’une seule âme qui me chante encore la note juste...

--L’âme de Rose Esther,--souffla Félines à l’oreille d’Andarran.

Le vicomte Olivier, qui avait un lien de parenté avec les Sénauvert,

s’était emparé du jeune homme et l’emmenait. Il continua:

--_Sancta simplicitas!_ pauvre grand cœur naïf! Mais aussi un terrible

maniaque. Écoutez le tour qu’il vient de me jouer. J’étais empêtré d’un

ancien chasseur d’Afrique dans la misère, un certain Trentesaux, qui a

servi sous les ordres de mon père. Asserme m’en avait débarrassé une

première fois: cet Aristide est incomparable pour dénicher des places!

Il avait fait créer dans le temps un phare, sur un rocher des îles

Sanguinaires, pour y caser un Corse, son ancien agent électoral dans les

Alpes. Le Corse étant mort, Asserme eut l’obligeance de faire interner

mon soldat dans sa lanterne. La marine supprime le phare, l’homme me

retombe sur les bras. Justement, Sinda me dit qu’il cherche un portier,

bel homme et médaillé. Le baron Gédéon tenait à la médaille militaire.

Trentesaux a cinq pieds six pouces et la médaille. Je l’amène, il est

engagé sur l’heure. Avant-hier, je descendais la rue de Vigny avec

Kermaheuc, qui allait faire son pèlerinage quotidien rue Fortuny. En

approchant de l’hôtel Sinda, mon malheur veut que je raconte l’histoire

de Trentesaux au vieil entêté. Je le vois qui se met à bouillir: «Ah! il

faut à ce rastaquouère juif un soldat français qui se soit fait

authentiquement casser les os!»--Précisément, le suisse était sur la

porte, flambant dans sa livrée neuve; Sinda sortait à ce moment et lui

donnait un ordre. Que pensez-vous qu’ait fait mon Kermaheuc? Il entre

sous le porche, coudoie le baron comme s’il ne l’apercevait pas, tire

son grand coup de chapeau cérémonieux au portier:--Pardon, mon cher

camarade, on me dit que vous étiez près des nôtres à l’armée de la

Loire; vous pourrez peut-être me donner un renseignement sur un point où

mes souvenirs me font défaut. Vous permettez?--Il serre la main de

Trentesaux, entre dans la loge: flatté, le vieux soldat lui avance son

fauteuil, ils causent familièrement... Le baron vient à moi, furieux

comme un dindon: naturellement, il flanquait son suisse à la porte le

soir même, et je le garde pour compte.

--Pourtant, objecta Andarran, M. de Kermaheuc est la politesse en

personne. Est-ce qu’il ne connaît pas le baron Sinda?

--Oui et non. L’hiver dernier, dans une vente de charité, Gédéon s’est

fait présenter par une dame patronnesse. Il guignait le nom du marquis

pour son conseil d’administration de la _Banque d’Herzégovine_, une

affaire qui n’embaumait pas, à ce moment-là. Kermaheuc le laissa causer;

et, tout d’un coup, à haute voix, avec cette façon qu’il a de laisser

tomber certains mots de l’empyrée:--Si j’entends bien, monsieur, vous

désirez mon nom en échange de vos écus. Grand merci. Moi, je n’ai qu’un

petit écu: mais il porte d’azur aux hermines de Bretagne; c’est très

salissant. Serviteur.--Là-dessus, une pirouette devant toute la société;

et Sinda n’a jamais revu que le dos de notre don Quichotte.

Celui que Félines qualifiait de la sorte rappela les jeunes gens. Un

huissier venait de lui remettre un télégramme: sur le front du vieillard

monta l’ombre soudaine de la Mort, avec le saisissement qu’elle apporte

quand elle surgit ainsi, brusquement aperçue de très loin, révélée par

ces messages rapides et mystérieux comme elle.

--Encore un qui part! Un de mes fidèles, un de mes plus vieux

compagnons! Durant une longue vie de luttes, son cœur n’a faibli que

deux fois, jusqu’aux larmes. Je l’avais vu pleurer à côté de moi sur

deux ruines: le soir d’Auvours, lorsqu’il fallut abandonner la position;

le soir de Goritz, quand on referma le caveau.--On me réclame en

Bretagne, pour les funérailles. Je crois bien que j’irai!--Le marquis

regarda sa montre.--A revoir, mon cher Jacques: j’ai tout juste le temps

de boucler ma valise avant le départ du train; et il faut encore que je

m’arrête ici au téléphone, une diablesse d’invention dont je joue fort

mal; je ne sais jamais me faire entendre, c’est trop nouveau pour moi,

ces machines-là.

--Je vous y accompagne, dit Andarran;--je veux voir l’installation de ce

service.

Un va-et-vient fébrile emplissait d’agitation la salle des cabines

téléphoniques. Les demandes de communications se mêlaient, étrangement

dissemblables: avec les ministères, la Bourse, les théâtres; avec les

rédactions des journaux de combat, où les socialistes lançaient leurs

renseignements à haute voix, toutes portes ouvertes; avec les hôtels du

faubourg Saint-Germain, où les députés de la droite annonçaient

discrètement une visite. Sur le véhicule commun, les appels s’envolaient

de conserve:

--Allô! l’Intérieur!--_Le Radical!_--La Nonciature!--_Le comptoir

général des Colonies!_--La duchesse de Jossé-Lauvreins!--_La

Lanterne!_--Et les pensées discordantes se frôlaient, se croisaient dans

le circuit des ondes vibratoires: objurgations des journalistes, secrets

des agioteurs, passions haineuses des politiciens, tendres confidences

aux belles dames, interrogations anxieuses sur une chère santé.--Elles

auraient frémi, les femmes élégantes à qui s’adressaient quelques-uns de

ces messages, si elles eussent pu voir leurs personnes et leurs

sentiments profanés dans cette Babel, souillés dans la grossière

promiscuité du fil.

--Le numéro 900.80, murmura timidement M. de Kermaheuc au préposé, un

employé du personnel de la Chambre, digne et respectueux dans sa livrée

à chevrons rouges. Le Breton s’enferma dans une cabine, y resta

longtemps, sortit, prit congé de Jacques. Félines le croisa dans la

porte:

--Ainsi, vous partez irrévocablement ce soir?

--A l’instant: pour deux jours seulement.

Et le marquis s’éloigna.

Olivier requit aussitôt le préposé, qui écrivait à son bureau,

l’annuaire des téléphones sous la main.

--La communication avec Mlle Rose Esther, rue Fortuny, numéro 900.80, je

crois...

L’homme vérifia, se leva:

--Allô, Allô, le 900.80.

Asserme entrait à ce moment. Pressé, Aristide cria du seuil:

--Mlle Esther! rue Fortuny!

--Allô, allô, le 900.80!

Un instant après, Bayonne apparut, s’approcha du préposé qui reprenait

ses écritures.

--Voudriez-vous me chercher le numéro téléphonique de Mlle Rose Esther,

rue Fortuny?...

--900.80! dit l’employé sans lever la tête et sans toucher l’annuaire.

A cette réponse instantanée, automatique, donnée avec un sérieux

imperturbable par le fonctionnaire à collet rouge, Elzéar éclata de rire

en regardant Andarran, qui faisait de même. Au sortir de la cabine, il

retrouva son camarade planté là, avec une interrogation dans les yeux:

--Ah ça! que signifie? Qu’est-ce donc que cette Esther si demandée?

--Une étoile qui s’est levée hier au ciel de Paris. Il faudra que tu la

connaisses pour redevenir Parisien. Ce soir même je te conduirai à

l’étoile, puisqu’elle vient de s’annoncer visible. Et d’abord, je

t’emmène dîner. On ne fera plus rien ici, aujourd’hui. Allons dîner nous

deux, comme au vieux temps du quartier Latin: un peu mieux qu’alors, si

tu le veux bien, dans quelque cabaret du boulevard.

Les morts qui parlent · 第 25 / 64 题