L’INITIATION

Ces fumées n’étaient pas entièrement dissipées, quelques jours après

l’élection, quand le député d’Eauze descendit de son wagon dans ce Paris

qu’il revenait conquérir. Un ami lui avait retenu un logement tranquille

au faîte de la vieille maison, aujourd’hui démolie, qui s’élevait à

l’angle de la petite place Saint-Thomas-d’Aquin, en face de l’église.

Andarran connaissait cet appartement, occupé pendant de longues années

par Xavier Marmier; introduit autrefois chez l’aimable conteur, il avait

souvent gravi le raide escalier et trouvé bon accueil sous les toits,

dans ce magasin de bouquiniste amoureusement empli de livres rares. Le

vieil homme et ses vieux livres avaient disparu; mais, de la pensée

éteinte et de la bibliothèque dispersée, il restait dans ces deux

chambres une atmosphère de recueillement. Elle serait propice, pensait

Jacques, à la méditation des hauts problèmes politiques où il allait

s’absorber.

Du logis reconnu, il ne fit qu’un saut au Palais-Bourbon. Ce ne fut pas

sans un léger battement de cœur qu’il entra dans la froide cour

d’honneur, qu’il franchit pour la première fois ce seuil derrière lequel

il pressentait tant de graves devoirs, tant de lourdes responsabilités.

On lui délivra à la caisse une médaille d’argent: sur l’avers, une

vierge au profil auguste, coiffée du bonnet phrygien, se dénommait

République Française; au revers, entre les branches de chêne, le nom de

Jacques Andarran s’inscrivait dans un cartouche, protégé et glorifié par

la banderole où on lisait: _Suffrage universel._ L’employé respectueux

lui remit en outre les insignes, le «baromètre» et l’écharpe tricolore à

glands d’or: Jacques se rappela dans la suite, avec une ironie un peu

honteuse, le sourire de plaisir que sa glace lui avait renvoyé, tandis

qu’il essayait cette écharpe en imaginant la prochaine occasion de

l’arborer dans les rues d’Eauze, à l’enterrement ou au mariage d’un

notable électeur. Il fut gratifié d’une carte de circulation sur tout le

réseau ferré de la République; et le caissier lui compta sept cent

trente-cinq francs, son indemnité du premier mois, défalcation faite

d’une retenue pour la buvette: la somme reluisait en billets neufs, en

pièces étincelantes du dernier coin et de la dernière frappe.

Ainsi comblé, salué très bas par les garçons de salle qui le guidaient,

dans le dédale de l’intérieur, jusqu’à la questure, Jacques se sentait

devenir souverain: un de ces potentats à la mine solennelle et affairée

qui se hâtaient, une grosse serviette de maroquin sous le bras, vers les

bureaux des commissions. Comme il donnait une signature dans le cabinet

des questeurs, un de ses co-souverains lut le nom, s’approcha:

--Mon cher collègue, heureux de souhaiter la bienvenue à un compatriote;

permettez-moi à ce titre de vous recommander ma candidature: Saccalaïs,

d’Aire-sur-l’Adour. On doit élire demain un titulaire pour la place

vacante de troisième questeur: je suis sur les rangs. Je n’ai pas à

rougir de mon humble situation de fortune. Sept enfants, une vie de

labeur au service de la République. Nous sommes logés si à l’étroit que

mon travail s’en ressent: je ne sais vraiment pas ce que j’ai griffonné

ce matin sur mon rapport à la commission des douanes; pendant que

j’écrivais, mon petit dernier battait du tambour dans mes oreilles.

Aussi n’ai-je pas le droit de refuser un logement au Palais-Bourbon,

puisque mes collègues ont pensé à moi. Tous ceux de votre département me

sont acquis. Vous m’en auriez voulu de ne pas vous prévenir, en bons

voisins de circonscription que nous sommes. Sept enfants! Je compte sur

vous demain, n’est-ce pas?

--Peste! on me demande déjà quelque chose, pensa Andarran.

Surpris, mais flatté, il s’efforça d’oublier sa nouvelle importance et

de reprendre un air dégagé, à l’appel de Bayonne, qui l’attendait dans

le salon de la Paix. Son camarade le félicita d’une voix railleuse.

--Toi aussi, mon pauvre vieux! Compliments. Mais que diable viens-tu

faire dans cette galère?

--Je viens essayer d’y faire un peu de bien, répondit sérieusement

Andarran.

--Tu as drôlement choisi l’endroit. Je vais t’introduire dans le cirque

où nous te dévorerons.

Les deux députés traversèrent la longue salle des Pas-Perdus, presque

vide à cette heure. Quelques reporters vaguaient devant le Laocoon; ils

toisèrent curieusement le «nouveau», s’empressèrent autour de Bayonne

comme des mouches sur un morceau de sucre. Le chef socialiste leur

émietta de menus renseignements et poussa la porte interdite aux

profanes. Jacques pénétra dans le sanctuaire avec le sentiment d’aise

glorieuse que donne l’initiation à un privilège. Devant lui s’étendait

la perspective des «Couloirs»; nom générique et fort impropre de ces

grands vestibules sévères dont les trois principaux prennent jour sur la

cour d’honneur par de larges baies vitrées. Cinq ou six promeneurs en

avance arpentaient les dalles.

--Ici tu feras, bon an mal an, des centaines de kilomètres, dit Elzéar.

C’est hygiénique et abrutissant.

Il mena son compagnon à la bibliothèque. Jacques admira les plafonds de

Delacroix et quelques beaux vieux livres sur les rayons. Ils avaient cet

air exilé, commun aux livres et aux femmes que personne n’aime ni ne

caresse.

--Je te recommande cette retraite paisible, c’est la seule dans tout le

bâtiment. On n’y vient que pour arranger tranquillement un duel, ou pour

écrire à cœur reposé des lettres d’amour, les jeunes; pour y sommeiller

mieux qu’en séance, les vieux. En voici précisément un qui digère, les

yeux clos sur un rapport, au fond de ce fauteuil confortable: M. Chasset

de la Marne, président du centre gauche, originaire de la Champagne,

qu’il représente, et de 1830, qu’il continue. Tu le cultiveras. C’est un

homme de bon conseil; il te donnera toujours celui de ne pas te

compromettre. C’est surtout un homme de conseils d’administration. Il

les collectionne avec l’adresse des chimpanzés, dont il a conservé le

facies. Beaucoup de talent, d’ailleurs: parle très bien, pour ne rien

dire; économiste, juriste, utile à feuilleter. Je ne te présente pas: un

passeport de ma main le préviendrait à jamais contre toi. Il estime que

je veux le dépouiller du capital qu’il n’a pas et de ce qui lui en tient

lieu, les quatre-vingt mille livres de rente que lui font les Sociétés

industrielles véreuses auxquelles il loue sa respectabilité. Penses-tu

qu’il ait raison de défendre un état social aussi nourrissant?

--Mène-moi à la salle des séances, interrompit Andarran; il faut que j’y

marque ma place.

--Oh! crois-tu que ce soit bien nécessaire? Tu y entreras si rarement!

Allons plutôt à la buvette.

--Ne plaisante pas. Je viens ici pour faire mon devoir, tout mon devoir.

--En ce cas, ton devoir est dans ces couloirs: on y décide les destinées

du pays. La tribune, c’est bon pour nous autres, les bavards, les partis

qui préparent l’avenir; ceux qui gouvernent le présent opèrent sur ce

grand marché d’hommes. Là-bas, on ne déplace jamais un bulletin de vote;

ici, on les maquignonne. Et il n’y a que les votes qui comptent. Les

discours s’envolent, les votes demeurent. Là-bas, c’est le théâtre, la

parade; ici, dans la coulisse, c’est la réalité des choses. Notre régime

de libre discussion--tu t’en convaincras chaque jour davantage--assure

le pouvoir effectif à quelques silencieux, aux puissances occultes qui

chuchotent le mot d’ordre derrière un de ces piliers. Ah! mon conscrit,

crois-en un orateur renseigné sur la vanité de ses succès; et regarde la

salle où nous entrons: à cette heure, dans son abandon matinal, ce

violon au repos ne te rappelle-t-il pas un vers fameux de Mallarmé?

Insolite vaisseau d’inanité sonore...

Dans le grand hémicycle désert suintait cette tristesse particulière aux

salles de théâtre, le matin, quand le vide et le silence y paraissent

lourds, presque inquiétants, par comparaison avec la foule, le bruit,

les lumières qu’on a coutume d’y retrouver. Andarran jeta un regard

circulaire sur les parois massives de l’amphithéâtre; une exclamation

involontaire lui échappa:

--Tiens, il n’y a pas de fenêtres!

Pas de fenêtres, pas de jours sur l’extérieur, aucune communication avec

l’air libre et le pays ambiant. Un four hermétiquement clos, une machine

à air comprimé qui devait favoriser la formation d’une atmosphère peu

renouvelable. Pour y voir plus clair, pensait Jacques, pour aérer, pour

recevoir les bruits du dehors et y répondre, il faudrait briser les

vitres de ce plafond, avare de la clarté qu’il tamise.--L’absence

d’ouvertures dans ces murailles de prison, les mœurs et les conventions

théâtrales imposées aux acteurs par la configuration d’un théâtre,

telles furent les impressions dominantes que cette première inspection

laissa au néophyte.

On lui avait donné à la questure le numéro d’un pupitre sans

propriétaire. Il alla marquer sa case, sur les gradins du centre qui

confinent à l’aile droite de l’hémicycle. Jacques avait choisi cette

place dans la travée où se groupaient quelques députés de sa région,

ceux dont le programme se rapprochait du sien. Ses voisins immédiats

étaient Louis Couilleau, du Rouergue, et Julien Rousseblaigue, de

l’Armagnac.

--Du fond de l’hémicycle, Bayonne l’interpella ironiquement:

--Au fait, c’est vrai: tu dois siéger par là; tu es un rallié!

--Elzéar! tu n’as pas honte? répliqua Andarran d’un ton piqué. C’est toi

qui ramasses cette médiocre plaisanterie, bonne tout au plus pour mes

adversaires du chef-lieu! Tu sais mon âge et mes sentiments; tu as lu en

moi depuis l’enfance: indifférent en politique jusqu’à ces dernières

semaines, je n’ai connu d’autre gouvernement que la République, je n’en

ai pas servi d’autre, je n’en vois pas d’autre possible. N’ayant jamais

été l’allié de personne, comment serais-je un rallié? Je viens dans la

maison commune au même titre que vous tous, pour essayer d’y faire

triompher mes idées.

--Voyez-vous ce monsieur, qui voudrait qu’on lui inventât une petite

étiquette pour lui tout seul! Apprends qu’ici, bon gré mal gré, chacun

doit rentrer dans une de nos classifications officielles. Rallié tu es,

rallié tu resteras.

--Allons donc! C’est idiot! s’écria Jacques avec humeur.--Tu connais

bien mes pensées intimes...

--Qui te parle de pensées? S’il fallait s’enquérir de la pensée des gens

pour les classer! On a le nez fait d’une certaine façon, on a certaine

provenance, certaines amitiés; on est étiqueté d’après ces signes

extérieurs. C’est bien plus commode, et plus vraiment philosophique, tu

le reconnaîtras un jour: la pensée change, le nez reste. En attendant,

vil rallié, compte sur nous tous, sur moi tout le premier, pour te

paralyser en te clouant au front cette épithète infamante.

--Mais c’est de la canaillerie!

--Non, c’est de la politique. Tu te rattraperas, d’ailleurs, en

injuriant le socialiste que je suis.

--Tu ne crois pas ce que tu dis, Elzéar. Je combattrai l’ensemble de tes

doctrines, je les tiens pour chimériques et dangereuses; mais je goûte

quelques-unes de tes idées, je te soutiendrai loyalement quand tu

tâcheras de les faire accepter.

--Mon pauvre ami! Avant que la cloche de Duputel ait sonné trois fois,

tu me renieras; tu hurleras avec ceux qui t’entourent, de confiance, dès

que j’ouvrirai la bouche, sans savoir ce que je vais dire.

--Jamais!

--Dès demain. Sur la porte de l’enfer où tu viens de pénétrer, il est

écrit: Vous qui entrez, laissez ici toute justice,--et même toute votre

personnalité.--Maintenant, en route pour la buvette: on y ment un peu

moins que sur ces tréteaux, on s’y invective avec plus de bonhomie et de

sincérité.

Dans la chambre carrée qui donne sur le jardin en terrasse, devant un

long comptoir tout pareil à celui des estaminets, une douzaine de

députés absorbaient diverses boissons. D’autres fumaient sur le divan,

au-dessous du tableau où les _Conscrits_ de Dagnan-Bouveret emboîtent le

pas au porte-drapeau. Tous socialistes, ces clients matineux de la

buvette: Jacques en fut averti par l’accueil familier qu’ils firent à

Bayonne, par quelque chose d’intransigeant dans l’air des visages, la

coupe des vêtements, le ton des paroles. Elzéar eut un regard de fierté

satisfaite, l’éclair aux yeux du général qui passe en revue de bons

soldats. Il prit à part son ami:

--Salue et tremble. Ce sont mes troupes. Tu surprends ici une des

raisons de leur force. A cette heure, il n’y a guère que des socialistes

dans ce palais d’où ils sortiront les derniers. Les imbéciles te diront

que nos gens accourent dès le matin pour déjeuner gratuitement d’un

bouillon et d’une sandwich. Sottise! Les socialistes savent ce qu’ils

font. Vos bons bourgeois du centre et de la droite s’attardent à leur

repas, à leurs affaires, à leurs plaisirs; ils viennent ensuite aux

séances comme à une corvée, pour quelques instants; ils ne sont députés

qu’à certaines heures. Les socialistes le sont toujours et ne sont que

cela. Ils ne _viennent_ pas à la Chambre, ils y _vivent_. C’est leur

cercle, leur maison, leur foyer. Ils font corps avec le bâtiment, ils se

sentent chez eux et à l’aise dans l’auberge où les autres sont de

passage. Etre de la maison, en être avec joie et continuité, voilà une

des forces qui compensent notre infériorité numérique et nous

constituent les maîtres de céans. Tu apercevras plus tard les autres

causes de cette maîtrise. Détaille-moi ces gaillards, observe leurs

mâchoires, leurs mains préhensiles, le feu de la résolution dans leurs

yeux, la combativité de tous leurs muscles. Quelle physiologie

d’attaque! Hein! ils sont beaux, mes loups maigres, et bons à lancer sur

le troupeau des moutons gras?

--D’accord, dit Andarran. Mais ne se méfient-ils pas, ces loups, du

compagnon qui fréquente dans les bergeries élégantes?

--Ils me subissent et me jalousent. Quelques-uns m’exècrent. Au fond,

ils ne me pardonnent pas mes redingotes, mes goûts, mes amis et mes

dîners de l’hôtel Sinda. J’en vois là qui ruminent déjà l’exécution du

traître, du renégat. Bah! le gros du parti me subira jusqu’au bout, ils

sont trop pauvres en hommes.--Deux heures, bientôt: allons voir

l’arrivée des moutons gras.

Elzéar et Jacques repassèrent dans le salon des Conférences. A l’une des

extrémités de la longue pièce, un Henri IV de marbre, cuirassé,

goguenard, se dresse en pied dans un faisceau de drapeaux espagnols; il

domine la table où s’amoncellent les journaux.

--Les drapeaux modernes, s’écria Bayonne;--ceux qui mènent à la victoire

et qu’il faut conquérir... ou acheter. Vois comme on se les arrache, ces

loques déchirées, froissées par des mains fiévreuses; vois comme nos

collègues brandissent les hampes de bois où elles pendent. Regarde, ils

arrivent: ils vont droit à la boussole, à la table des journaux;

officiers et passagers du navire consultent en montant sur le pont la

rose des vents, pour reconnaître la route du jour. Les chefs de groupe

interrogent les grands organes de la presse; les provinciaux scrutent

anxieusement les feuilles de leur région. L’électeur est-il satisfait?

Comment pense-t-il? Quelle palinodie exige-t-il encore? Chacun rectifie

ses positions, ses votes, d’après les indications capricieuses de la

boussole. Est-ce pour calmer leurs consciences qu’on a gravé sur le

socle de la statue ces paroles du roi Henri:--«La violente amour

que j’apporte à mes sujets m’a fait trouver tout aisé et

honorable?»--_Électeurs_, au lieu de _sujets_, lisent nos honorables; et

ils trouvent aisées toutes les capitulations.

--Il me paraît qu’on s’empresse surtout là, observa Jacques.

Il montrait l’immense table de fer à cheval, couverte d’écritoires et de

papiers aux majestueux en-têtes, qui remplit jusqu’à la cheminée

monumentale tout le reste du salon. Les arrivants s’installaient aux

rares places libres, déchargeaient sur le drap vert leurs serviettes

bourrées de paperasses.

--Oui. Tu vois ici le réfectoire du grand Ordre mendiant. De tous les

noms qui pourraient définir le Parlement, c’est encore celui qui

convient le mieux: l’Ordre mendiant du XIXe siècle. Fouille chacune de

ces serviettes, chacun de ces dossiers formés durant de longues stations

matinales dans les antichambres ministérielles; penche-toi sur ces

forçats de la correspondance: d’un bout du fer à cheval à l’autre, tu

retrouveras quatre type de lettres, toujours les mêmes. Lettre de

l’électeur ou du petit fonctionnaire, qui sollicite une place, un

passe-droit, un avancement. Lettre du député au ministre, pour

recommander instamment la demande désorganisatrice des services publics.

Réponse du ministre, câline et dilatoire: bonne note prise, examen

sérieux, promesse de faire droit à la première occasion favorable...

Réponse du député à l’électeur: une amplification de la vague promesse

ministérielle, un mensonge servile qui va enflammer les espérances,

là-bas, au village, et y propager la contagion chez les quémandeurs.

Nous tournons ainsi dans le cercle vicieux de la mendicité

parlementaire: l’électeur mendie des faveurs chez le député, qui les

mendie chez le ministre, lequel mendie les votes du député, qui mendie

les suffrages de l’électeur. Comment cette table ne croule-t-elle pas

sous le poids des millions de mensonges qu’elle a portés?

--Tu en parles à ton aise, risqua Jacques.--Vous ne mendiez pas, vous

autres socialistes; vous exigez, l’escopette au poing, et vous obtenez

davantage.

--Bon, fit en riant Bayonne, je vois que tu te formeras vite. Mais

j’aperçois Aristide Asserme: il achèvera ton éducation. Tu l’as connu au

café d’Harcourt, au temps où il ne faisait que de mauvais vers? Renoue

avec lui, il n’y a pas de meilleur pilote. Moi, je suis trop

compromettant, je te laisse; il ne faut pas qu’on te voie débuter à mes

trousses, on soupçonnerait quelque noir complot.

Elzéar ne disait pas toute la vérité. La princesse Véraguine lui avait

donné rendez-vous à l’exposition des aquarelles. Rejoindre Daria,

reprendre avec elle et pousser plus loin la conversation de la veille,

ce désir impatient ne lui permettait pas de tenir en place.

Andarran renouvela connaissance avec Asserme. Aristide nommait les

députés notoires. Instruit et amusé par les remarques malicieuses du

«Canaque», Jacques observait.

La ruche s’emplissait d’un bourdonnement caractéristique, colloques

discrets, éclats de voix, fusées de rires ou d’indignations bruyantes

dans les groupes où un orateur pérorait. Ces groupes se formaient un peu

partout, au salon des Conférences, à la buvette, dans les trois

vestibules. Un meneur en vue y disait les nouvelles, les pronostics de

la journée, il rétorquait les arguments d’un contradicteur. Les

auditeurs de toute nuance venaient aux écoutes, l’oreille tendue, avec

une curiosité inquiète dans les yeux, et, sur leurs figures badaudes ou

futées, les perplexités d’une irrésolution qui cherche à s’orienter. Des

couples faisaient les cent pas; un des deux interlocuteurs prenait

l’autre sous le bras ou lui jetait familièrement la main sur l’épaule:

il insinuait un avis, parlait bas, visiblement en train de convaincre un

esprit récalcitrant. On arrêtait au passage, on entourait les vétérans,

les anciens ministres, les «amis de Gambetta»; ces derniers paraissaient

investis d’une autorité particulière, nimbés de l’auréole des apôtres

qui survivent au dieu et gardent sa doctrine. D’autres constellations se

formaient autour des jeunes astres, les députés ministrables de la

nouvelle génération: ceux-ci semblaient protester par toutes leurs

façons contre l’exubérance et le débraillé des «amis de Gambetta».

Soignés de leur personne, gourmés, autoritaires, boutonnés dans leur

gravité précoce, de l’air du fossoyeur qui prend mesure d’un vieillard,

ces jeunes gens regardaient blanchir, incultes et démodées, les barbes

opportunistes. Dans les coins, à des places accoutumées, par paquets de

trois ou quatre, des augures conspiraient. D’autres, vautrés sur les

rares banquettes de ces salles démeublées, fumaient, baillaient; ils

avaient sur le visage le désœuvrement des habitués, dans un café où l’on

aurait méchamment enlevé cartes et dominos.

Ce désœuvrement était plus sensible dans la pièce de droite, le salon

Pujol. La correction des physionomies et des vêtements y révélait

l’opinion dominante. Les membres de la droite erraient de ce côté: on

eût dit des voyageurs étrangers, perdus dans le va-et-vient d’une gare

où ils attendent un train qui ne part jamais. A gauche, dans le salon

Delacroix, affairés et gesticulants, les radicaux se communiquaient des

renseignements, des articles de journaux, des projets de loi. Émissaires

et flâneurs de ces deux camps extrêmes venaient confluer dans le grand

courant central; il tournait sur lui-même, avec des remous, des

stagnations et des rapides, entre les murs de la salle Casimir-Périer,

plus vaste et plus fréquentée que ses deux annexes latérales. Les

péripatéticiens déambulaient sous le geste du _Mirabeau_ de Dalou, qui

dit son fait à M. de Brézé.--Un promenoir de prison,--ce fut l’image

suggérée à Jacques par le long manège aux murailles nues, où les mêmes

hommes arpentaient perpétuellement les mêmes dalles de ce même pas qui

ne conduit nulle part.

Un trait significatif le frappa. Assis ou ambulants, couplés pour un

entretien intime ou groupés dans une conversation générale, la plupart

de ces hommes écoutaient distraitement celui qui leur parlait; une

moitié de leur attention était visiblement aux aguets, tendues vers

quelque autre objet. Leurs regards dévisageaient les allants et venants,

s’épiaient mutuellement dans la défiance universelle. Chacun paraissait

tiraillé par une ou plusieurs préoccupations, recherche d’un

renseignement, choix du vote qu’il faudra émettre, attente d’un collègue

à consulter, affût du ministre qui va passer. Un membre du cabinet

traversait-il les salles, des solliciteurs de toute opinion fondaient

aussitôt sur lui, une grappe s’attachait à ses pas: les mendiants

mendiaient. Le plus diligent prenait affectueusement sous le bras

l’Excellence, il exposait longuement son affaire, tandis que les autres

guettaient, étudiaient les papiers qu’ils tiraient de leurs poches,

suivaient la piste comme des chacals. Le ministre louvoyait, gagnait une

issue, se débarrassait par d’habiles manœuvres d’une partie des

assaillants. Quelques-uns le quittaient en se frottant les mains.

--Enfin! j’ai mon juge de paix... j’ai mon percepteur... Enfin! j’ai

fait sauter mon substitut... soufflaient joyeusement à leurs amis les

gagnants de la tombola des fonctionnaires. Et ils couraient au bureau du

télégraphe, talonnés par la crainte d’être devancés dans l’envoi de la

nouvelle qui attesterait leur influence, satisferait les rancunes de

leurs partisans, consternerait leurs adversaires.

--Enfin! je tiens les palmes de mon dentiste! dit Rousseblaigue, qui

venait fusionner avec son futur voisin de stalle.--Un de mes agents les

plus dévoués! Figurez-vous qu’il était proposé depuis cinq ans pour les

palmes académiques, et toujours différé, parce qu’une note du dossier

l’accusait d’arracher des dents au couvent des Ursulines... des dents

cariées de cléricalisme! Trois ministres de l’instruction publique m’ont

lanterné, ils se léguaient le dossier, aucun d’eux n’osait passer outre

à la note marginale du préfet. Cela ne s’invente pas: j’ai vu le

dossier, et la note.

Les solliciteurs éconduits par le ministre s’éloignaient la menace aux

lèvres.

--Les misérables! grogna M. Cornille-Lalouze en serrant la main

d’Asserme,--ils se suicident; ils ne veulent pas me débarrasser de mon

sous-préfet, qui nous trahit!

Aristide tira Jacques par la manche.

--Fuyons, ce serait trop long. Chacun raconte ici l’histoire de son

sous-préfet aux collègues, qui n’écoutent pas et pensent au leur. Tas

de maladroits! On doit apprendre à extirper soi-même ces

parasites--Bonjour, Caqueville!

--Ancien greffier, Normand de pur sang, reprit Asserme derrière l’homme

maigre qui venait de passer, avec une dignité réfléchie dans la

démarche.--Tous les hivers, le ménage Caqueville donne deux ou trois

petits bals aux familles des collègues, aux connaissances parisiennes.

Le lendemain, chaque invité reçoit une lettre de quête des demoiselles

Caqueville: le généreux député fait passer les fonds qu’il recueille à

une œuvre de sa circonscription, comme don personnel. Tenez-vous pour

averti, si vous êtes prié.

--Fi! quelle indélicatesse!

--Non; c’est de la politique--Ah! ce bon Paulin Renard, dit «la Terreur

des poupons!» Le plus jovial des commis voyageurs. Il représente un de

ces départements voisins de Paris où l’une des grosses industries est le

nourrissage des enfants assistés de la Seine. Chaque paysan s’y fait des

rentes sur la Ville en élevant nos bâtards. Un électeur vote-t-il mal,

envoie-t-il son petit parisien à l’école des frères? Renard menace

aussitôt le délinquant du retrait de l’enfant, et l’on sait que ses

accointances avec la municipalité parisienne lui permettent de réaliser

sa menace. Il tient par là tout son arrondissement.

--Mais c’est une infamie! s’écria Jacques.

--Non; c’est de la politique, fit Asserme, avec une nuance de

considération involontaire pour un collègue aussi avisé.--Voilà le gros

Mirevault, qui revient de présider la commission des douanes. Sur

celui-là, rien à dire. Le type de ces grands bourgeois, honneur de la

République qu’ils ont fondée. Un homme d’œuvres, hautement estimé dans

le protestantisme français. Une jolie fortune, clairement gagnée dans la

fabrication des tissus. Un décorum parfait dans une belle vie

républicaine, toujours à l’avant-garde du parti, et conduite pourtant

avec une prudence qui n’abandonne rien au hasard. Mirevault n’a pas dit

son dernier mot. D’autres brillent plus et passent vite. Il attend en

magasin, terne et solide comme le drap noir qu’il fabrique. C’est une

des réserves de notre personnel politique.

Un bruit de crosses de fusil qui retombaient sur le pavé interrompit

Aristide. Majestueux, entre deux haies de soldats, le président

s’avançait vers la salle des séances. Jacques revit Duputel, son profil

sarrasin, sa tête blanche d’oiseau de proie; l’ancien notaire n’était

guère changé, depuis le jour lointain où le jeune homme l’avait aperçu,

au seuil de l’étude, dans la rue de la Barbacane, à Carcassonne.

--Singulier bonhomme, murmura Asserme;--et subtil mystérieux, il met

toute son adresse à glisser sur les hauteurs en dérobant ses voies, sans

laisser de traces ni de prises. Un lièvre alpestre. Quand il quitta la

présidence du Conseil, une affaire m’amena un jour chez lui, dans le

petit hôtel grisâtre qu’il occupe au fond d’un quartier retiré, aux

Ternes. La froide nudité de son cabinet de travail me frappa: un bureau

impersonnel d’ingénieur départemental, des cartonniers, des dossiers;

pas un bibelot d’art, pas une fantaisie. Sur la table où il écrivait, un

seul objet: un gros peloton de ficelle dans une soucoupe. Ce peloton de

ficelle, c’est tout Duputel. Durant ces sottes histoires du Panama, où

personne ne songeait à le mêler, j’eus occasion de repasser devant

l’hôtel: les soupiraux des caves étaient bouchés de frais, comme si le

propriétaire eût voulu rompre toutes communications avec l’air

extérieur, pendant la tourmente.

Jacques entra dans l’hémicycle. Seul de son espèce, il vit les

sténographes, les secrétaires et le président en face des banquettes

vides. Derrière le fauteuil présidentiel, contre un mur tout machiné

d’appareils, de téléphones, de tubes d’appel, le secrétaire général et

ses employés se tenaient sur la plate-forme de cet autel à plusieurs

étages qui constituait le bureau. Duputel se détachait là-haut sur un

bas-relief de style Louis-Philippe. Jacques s’étonna du symbolisme des

sujets: la France tendait une couronne de palmes à ce Dieu mal famé,

Mercure; un jeune guerrier en bonnet phrygien repoussait les Sciences et

les Arts, femmes qui laissaient tomber leurs luths. Le président,

debout, marmonnait à voix basse des projets de loi: on eût dit un prêtre

qui récitait machinalement les oraisons rituelles dans une église

déserte.

Un par un, quelques députés entrèrent, gagnèrent leurs places. Ils

causaient ou faisaient leur correspondance. Quand ils furent une

cinquantaine, l’un d’eux monta à la tribune. L’orateur, un Méridional

chevelu et grasseyant, entama sa harangue:

--Messieurs, les raisins secs sont l’épée de Damoclès suspendue sur la

viticulture française...

Andarran s’informa près de son voisin Couilleau. Celui-ci haussa les

épaules.

--Laissez dire. C’est la loi sur la réforme des boissons, sur la surtaxe

de l’alcool. Elle revient depuis dix ans, quand on n’a pas autre chose à

faire. On n’aboutira pas encore cette fois. Vous défendez comme nous les

bouilleurs de cru, n’est-ce pas? Eh bien! nous sommes les plus nombreux.

Lorsque la loi sera à peu près sur pied, nous la culbuterons à un

tournant. Use ta salive, mon bonhomme! Venez, allons fumer une cigarette

et savoir ce qu’on raconte dans les couloirs.

La plupart des députés présents s’évadaient de la salle. Jacques se

laissa entraîner par les déserteurs. Il se sentait déjà devenir une

goutte amorphe, involontaire, dans les remous capricieux de cette masse

fluide en mouvement.

Les morts qui parlent · 第 23 / 64 题