L’ÉLECTION D’EAUZE

Quelques jours après la soirée des Sinda, Bayonne reçut une dépêche de

son ami de jeunesse, Jacques Andarran, nommé député dans une élection

partielle, le dimanche précédent. Jacques annonçait son arrivée,

demandait au vieux camarade de piloter ses premiers pas dans l’enceinte

législative, lui donnait rendez-vous au Palais-Bourbon pour la matinée

du lendemain. Elzéar se rendit à la Chambre de bonne heure, avant la

séance.

La veille encore, il avait eu avec Daria une longue conversation,

toujours la même: de sa part à lui, supplications, effort perpétuel pour

ramener l’entretien aux exigences impatientes de son amour; chez elle,

effort pareil en sens contraire pour revenir aux idées, aux intérêts

généraux dont elle était occupée.--«Il était vraiment trop enfant: on

l’aimait, on était toute à lui d’avance, on le lui disait; son

impatience avait quelque chose d’incompréhensible, dans la sécurité où

son cœur aurait dû se reposer.»--Cette sécurité, Elzéar ne la ressentait

qu’à demi, quand son souvenir s’attardait sur chaque détail de leurs

entrevues, à la froide clarté de la réflexion. Il se travaillait, il se

torturait; c’était tantôt une rage sourde, devant un petit mur très bas,

qu’il ne savait comment franchir; tantôt la crainte angoissée d’un

danger obscur, inévitable, qu’il n’aurait pas su dire, et qu’il sentait

peser sur ses plus chères espérances. Aux premiers jours d’une passion

si facilement accueillie, il se surprenait parfois à regarder son amour

tristement, comme on regarde une eau de septembre où l’on croit voir

déjà la glace qui la figera en janvier. Mais ces mauvais pressentiments

se dissipaient vite dans l’enchantement de la présence aimée; Daria

avait toujours en le quittant quelques mots si bons, si réparateurs; et,

dans les yeux, dans l’accent de la voix, une promesse sous-entendue qui

semblait dire: «Aujourd’hui encore, j’ai voulu vous éprouver; la

prochaine fois... vous ferez de moi ce que vous voudrez.»

Tout entier aux douces pensées sur lesquelles il s’était endormi la

veille, Elzéar passa le seuil du Palais-Bourbon à contre-cœur, avec un

geste de lassitude. Il éprouvait l’hésitation lâche de l’homme qui va

sortir d’un bain tiède pour se remettre en marche, dans la rue, au

froid. Il traversa les salles, des collègues l’interpellèrent, des

obligations urgentes revinrent solliciter son attention: les passions et

les intérêts laissés entre ces murs le ressaisirent peu à peu; l’âcre

atmosphère du lieu l’avait repris, quand un huissier vint lui dire que

le député d’Eauze le cherchait.

Ces Andarran sont originaires du Bigorre. Vieille souche de cultivateurs

et de soldats, enracinés au sol provincial. Quelques charges locales

remplies avec distinction les tirèrent du pair au siècle passé. Marcel

Andarran du Fayard, intendant du bailliage de Vic, député de l’Assemblée

législative en 1791, a particulièrement marqué. Il était l’auteur de la

branche aînée, qui s’éteint de nos jours avec ses deux derniers

représentants: le père Joachim, des Pères de Bétharram, l’un des

premiers et plus zélés promoteurs de Notre-Dame de Lourdes; sa sœur

Agathe, en religion sœur Marie des Anges, cloîtrée aux Carmélites de

Toulouse. Jacques descend des Andarran de Luz, branche cadette fixée

dans l’Eauzan depuis la troisième génération; depuis le grand-père,

Henri Andarran, volontaire à seize ans, en 1797, dans les armées de la

République, lieutenant-colonel de la Garde impériale à Waterloo,

retraité en demi-solde après 1815. Ce héros oublié végétait dans la

misère, quand il épousa Dorothée Deshayes, fille d’un officier de la

bouche du comte d’Artois. Elle lui apporta en dot la petite terre de la

Bourdette, distraite des anciens domaines de l’évêché d’Eauze. Le vieux

soldat s’établit sur cette terre, cultiva le vignoble comme il avait vu

faire en Italie, y trouva à la longue de quoi rebâtir le manoir ruiné de

la Bourdette. Il le laissa en assez bon état à son fils, le capitaine de

chasseurs Régis Andarran.

Blessé grièvement sous Sébastopol, Régis dut quitter le service au

retour de Crimée. La culture des champs paternels absorba depuis lors

toute son énergie. Un ressentiment de sa blessure l’ayant conduit aux

eaux d’Amélie-les-Bains, il y rencontra cette douce et frêle Marguerite

de Sénauvert, la femme qui lui donna quelques années de bonheur. Jacques

ne se rappelait de sa mère qu’une figure de tendresse effrayée, toujours

penchée sur son petit lit, et un cercueil qu’on emportait, en même temps

que l’on plaçait dans la chambre des enfants un second berceau où

vagissait son frère Pierre. Il se rappelait, quatre ans plus tard, un

lugubre voyage au Mans, pour chercher les restes de son père au couvent

des Jésuites de Sainte-Croix. Aussitôt la guerre déclarée,

l’ex-capitaine de chasseurs avait réclamé sa place à la tête d’un des

bataillons de mobiles du Gers. Dirigés sur l’armée de la Loire, ces

bataillons coopérèrent à la défense du Mans. Le 11 janvier 1871, la

division Paris évacuait en désordre le plateau d’Auvours; Régis

s’entendit héler par un officier qu’il connaissait, le commandant de

Kermaheuc, des mobiles bretons: on demandait du monde à la colonne du

général Gougeard, disait cet envoyé, pour appuyer le mouvement des

volontaires de l’ouest et des zouaves pontificaux lancés à la reprise du

plateau. Andarran rallia la colonne Gougeard avec ses compagnies

reformées: ces braves gens firent volte-face, escaladèrent dans la neige

les pentes abruptes d’Auvours, réoccupèrent les crêtes, y tinrent

jusqu’à la nuit aux côtés des zouaves. Action honorable, qui sauva

l’armée de Chanzy. Elle coûta cher; huit officiers des mobiles du Gers

étaient couchés sur le lit de neige sanglante, et parmi eux le

commandant Andarran.

Dieu sait ce qui fût advenu des deux orphelins et de leur maigre

patrimoine, si la tante Sophie ne s’était pas trouvée là. Le vieux

colonel de la Garde disait souvent de sa fille aînée qu’il l’eût

volontiers nommée premier sergent de son régiment.--Ah! si j’avais dans

ma compagnie un fourrier comme la sœur! ajoutait le capitaine Régis. Et

l’on tombait d’accord que Mgr d’Eauze n’eût jamais cédé à l’armée celle

qu’il appelait son grand vicaire en jupons. La vaillante fille avait le

génie du gouvernement; quoique vieille fille, elle avait plus encore le

génie de la maternité. Jacques prétendait que tante Sophie ne s’était

pas mariée pour avoir plus d’enfants. La vraie raison était moins

plaisante: une grande passion trahie, disaient les personnes

d’imagination romanesque; simplement dédaignée, peut-être, par un homme

qui n’avait pas su découvrir les trésors cachés au fond de ces gros yeux

de brave chien, la beauté intime qui rayonnait sur ces traits

irréguliers, lorsqu’une flamme de dévouement les transfigurait. La

souffrance avait fait un bon labour dans ce cœur; sur un sol stérilisé

pour le bonheur égoïste, il ne croissait que des fleurs de sacrifice, de

tendresse et de pitié. On ne les eût pas discernées à la première

inspection: rien de l’héroïne sentimentale, chez tante Sophie; une

robuste gaieté, qui éclatait dans une langue assez verte, un esprit

pratique, autoritaire quand il le fallait. La vieille demoiselle logeait

la judiciaire d’un avoué dans l’âme d’une sœur de charité, elle tenait

tête au vigneron, et roulait au besoin le notaire. Elle eût tondu sur un

œuf et fait pousser du blé sur le rocher, non pour elle, mais pour

donner davantage à ceux qu’elle aimait.

Du vivant de son frère, alors que ses instincts de protectrice étaient

encore sans emploi plus proche, elle se faisait la main en adoptant les

enfants pauvres, les infirmes, tous les misérables à deux lieues à la

ronde; elle apprenait l’art du gouvernement aux dépens des chanoines; le

chapitre accusait tout bas la faiblesse de Monseigneur, qui confiait les

affaires épiscopales à ce coadjuteur envahissant. Mais, à partir du jour

où l’ordonnance de Régis apporta du Mans ces quelques mots, péniblement

tracés au crayon sur une feuille de calepin: «Je lègue mes fils à

Sophie... Elle les élèvera pour servir la France... en soldats...»--à

partir de ce jour, tante Sophie rassembla sur les deux petits et sur

leur héritage ses capacités de mère et de gouvernante. Il faut croire

pourtant qu’il lui en restait des réserves inemployées: quelques années

plus tard, elle s’offrit le luxe d’une fille; une nièce de sa défunte

belle-sœur, pauvre enfant à demi abandonnée par un père dissipateur, et

qui végétait seulette, livrée aux domestiques, dans cette morose maison

dont la façade glaciale attriste l’avenue Gornon. Tante Sophie entreprit

la tâche herculéenne de remettre un peu d’ordre dans les affaires de cet

étourneau de Sénauvert; elle attira la petite Marie à la Bourdette.

Nippée, éduquée par sa bienfaitrice, choyée par les grands cousins dont

elle partageait les jeux, la fillette s’épanouit au foyer où on lui

rendait une famille.

Jacques Andarran était tout du côté de sa mère, tout imagination et

sensibilité, avec de précoces curiosités d’intelligence. Il acheva ses

études à Paris, grâce aux miracles d’économie de tante Sophie. Elle

éprouva un cruel désappointement, quand le jeune homme déclara qu’il ne

se reconnaissait ni aptitude ni goût pour le métier militaire. Il

désirait suivre les cours de l’École des Chartes: Sophie lui en fournit

les moyens, sans comprendre, d’ailleurs, ce qu’allait faire, dans cette

mystérieuse école, son rêveur de neveu. Ce fut le temps où l’étudiant se

lia avec Bayonne et prit pied dans les cercles de la jeunesse

intellectuelle. Il voulut voyager; on vécut de privations à la

Bourdette, afin que Jacques pût voir Venise et Athènes, l’Égypte et la

Syrie. Tante Sophie ne rappela le vagabond qu’au moment où il fallut

faire feu des quatre pieds pour pousser son frère cadet à Saint-Cyr.

Celui-là était bien de la lignée des soldats: volontaire, appliqué,

taciturne, le portrait vivant de ces montagnards bruns et nerveux qui

avaient mis tant de fois le nom d’Andarran à l’ordre du jour des armées.

Sorti de Saint-Cyr en bon rang, Pierre choisit l’infanterie de marine,

partit pour le Soudan. Fières de leur beau sous-lieutenant, tante Sophie

et cousine Marie firent bonne contenance en prenant congé de lui sur

l’appontement de Pauillac: les grosses larmes qu’elles mêlèrent ensuite

disaient assez que les deux femmes perdaient leur Benjamin.

Jacques s’établit près d’elles à la Bourdette et reçut docilement les

leçons agricoles de la tante. Était-ce la vie des champs qui lui

plaisait, ou l’intimité quotidienne avec cette exquise cousine Marie?

Sous les cheveux cendrés de la gamine à laquelle il faisait jadis la

courte échelle aux cerisiers, Andarran retrouvait une sérieuse jeune

fille de dix-huit ans, au regard limpide et clair comme les eaux

printanières de la Gélise; un de ces regards de droiture et de bonté

sous lesquels le cœur de l’homme s’ouvre spontanément, tant paraît sûre

la promesse de guérison qu’ils apportent aux plus secrètes plaies. Mais,

depuis le départ de Pierre, il s’obscurcissait souvent dans les yeux de

Marie, le bleu pâle de la fleur de lin mouillée. Jacques ne pouvait se

méprendre aux indices qu’il constatait avec mélancolie, avec

résignation, car il aimait tendrement le petit frère, lui aussi.

Camarade affectueuse auprès de l’aîné, Marie ne montrait d’intérêt

passionné que pour ces rares et laconiques lettres du Soudan, qui

racontaient les explorations, les aventures, les hauts faits du cher

absent. La jeune fille, d’habitude si calme et si égale d’humeur,

devenait nerveuse quand le journal signalait l’entrée d’un paquebot en

Gironde; elle comptait les heures jusqu’à l’arrivée du courrier de

Saint-Louis.

Quelques années tranquilles passèrent sur les habitants de la Bourdette,

sans autres événements que deux congés du lieutenant. Pendant ces

courtes apparitions de Pierre, Marie de Sénauvert semblait vivre double;

on eût dit sur elle la lumière heureuse qui égaie les champs de genêts,

lorsque les grappes fleurissantes dorent les têtes des sombres buissons.

Tante Sophie échangeait avec l’aîné des regards d’intelligence:

--Cette fois encore, laissons-le retourner chez ses nègres; mais, au

prochain congé, s’il a gagné sa deuxième épaulette, nous les mènerons à

l’église, ou ils diront pourquoi!

Jacques,--Jacques le Fataliste, comme il s’appelait lui-même, avec une

conscience avisée de sa soumission dolente aux duretés de la

vie,--souriait courageusement, tristement. Puisqu’il n’y avait de place

à la Bourdette que pour un seul bonheur, il installerait son stoïcisme à

côté de ce bonheur, il doublerait Tom, le gros dogue des Pyrénées qui

gardait la maison; comme cet humble ami, il subsisterait des miettes

ramassées.

Le philosophe organisait ainsi son existence, quand une secousse

inattendue vint la bouleverser.

Le député d’Eauze s’était laissé mourir. Un matin, à l’ouverture de la

période électorale, on vit entrer dans la cour de la Bourdette une

délégation, petits boutiquiers de la ville et vieux paysans des

paroisses avoisinantes; habits endimanchés, mines solennelles,

contractées par un effort peu habituel sur des problèmes de l’ordre

abstrait.

--Monsieur Jacques, dit en substance l’orateur de la troupe, nous venons

vous trouver rapport à l’élection. Vous connaissez la situation: on va

être mangé par le loup. Ils disent à la ville que l’avocat de Toulouse,

ce charlatan qui tourne depuis deux ans dans nos cantons, passera pour

sûr s’il n’y a pas un bon candidat. Tous les mauvais sujets font pour

lui; les braves gens ont peur, on a souffert tant d’injustices de ceux

qui sont les maîtres! Nous n’avons trouvé personne; tous ces messieurs

refusent. Alors nous avons pensé à vous, monsieur Jacques. Vous avez

étudié, vous savez les lois, et toutes leurs manigances, à Paris. Vous

avez le bras long. Votre digne père nous a conduits contre les

Prussiens, dans le temps; c’est donc bien votre affaire de marcher

maintenant à notre tête contre les éhontés qui ont causé tant de misères

au pauvre monde. Bien sûr que vous n’êtes pas ambitieux, monsieur

Jacques, mais vous ne nous refuserez pas. Comme disait le commandant, on

sait qu’il y a de la bonne moelle dans les os des Andarran, depuis le

temps qu’ils se les font casser pour le pays.

L’assaut surprit Jacques et l’épouvanta. Il avait emporté de sa vie

parisienne un grand fonds de scepticisme politique: ses habitudes

d’esprit le rendaient fort indifférent sur ce chapitre, il se

connaissait impropre à l’action violente et aux passions rectilignes qui

la suscitent. Les querelles locales dont ses oreilles étaient chaque

jour rebattues n’éveillaient chez lui que dégoût; où prendrait-il le

courage de vaincre cette aversion? Où trouverait-il ce qui lui manquait,

la dose d’optimisme et de crédulité requise par l’effort qu’on lui

demandait, l’incessant et stérile effort du politique pour éterniser des

choses qui n’ont pas de durée?

Il se défendit pied à pied. La ténacité paysanne ne lâcha point prise;

elle l’ébranla sans le convaincre. Après une semaine de résistance, sa

conscience troublée devint un champ de bataille où s’entrechoquaient des

mobiles antagonistes: impératif du devoir social et de la tradition

paternelle, claire vue du service que seul il pouvait rendre à ces

pauvres gens, amour du repos, défiance de soi-même, horreur de tout ce

qu’il entrevoyait dans le bas métier de politicien. Et sous ces

arguments avouables, pour ou contre l’acceptation du mandat, de furtives

suggestions du cœur qu’il osait à peine s’avouer: un lâche désir de ne

pas quitter la maison où vivait Marie, de ne pas s’éloigner du foyer

allumé pour un autre, mais qui réchauffait par surcroît l’hôte assis

près de la flamme; une envie contradictoire de s’échapper, de chercher

dans un changement d’existence une diversion énergique au rêve sans

espoir. Avant de rendre une réponse définitive, Jacques tint un grand

conseil avec tante Sophie. La vieille demoiselle fourragea son bonnet de

dentelles noires, d’un geste de main coutumier qui semblait tirer de ces

coques la résolution de toutes les difficultés graves; elle prononça, de

ce ton qui n’admettait guère de réplique:

--Tu dois accepter, mon Jacquot. Rappelle-toi les dernières volontés de

Régis: «Pour servir... en soldats...» Tu n’as pas voulu être soldat:

tant pis pour toi, tu le seras d’une autre façon, moins propre, et plus

dure, à ce qu’on dit. Ton père n’aurait pas reculé; tu ne reculeras pas,

puisque c’est encore une bataille, ici contre nos garnements, là où l’on

t’envoie contre de vilaines bêtes, s’il faut croire tout ce qu’on lit

dans le journal. Allons, le vin est tiré, avale. Il ne sera pas dit

qu’un Andarran ait manqué à nos hommes, quand ils ont demandé assistance

à la Bourdette.

--J’ai d’autres devoirs près de vous, sur le domaine. Qui soignera nos

champs, nos vignes, celles de Pierre et de Marie?

--Voyez l’impertinent! La vieille tante n’est pas sous terre, que je

sache. Est-ce que la vigne a dépéri entre ses mains, quand tu ne te

mouchais pas encore tout seul?

--Mais il faut de l’argent pour une élection. Où le prendrai-je?

--Et le bois de la Gélise? Il n’est pas fait uniquement pour les pies,

j’imagine. C’était notre poire pour la soif: j’ai déjà refusé dix mille

francs de la coupe à un marchand d’Auch. S’il faut davantage, on fera

souscrire nos richards, ces fainéants; puisqu’ils veulent acheter leur

repos aux dépens de mon neveu, ils me le paieront le prix qu’il vaut.

Puis, j’écrirai à notre cousin, le Père Joachim: ils ont trop d’argent

qui dort, à Lourdes, ils peuvent bien le faire travailler une fois pour

la bonne cause.

Le bois de la Gélise était le dernier lopin qui appartînt en propre à

tante Sophie. Elle se révéla chef d’état-major éminent, agent électoral

incomparable. Ce fut elle qui mit en mouvement les grands ressorts:

l’évêché, le tribunal, la chambre de commerce; elle encore,

l’organisatrice et la véritable présidente des réunions, dans cette

salle à manger de l’hôtel Soubiran où une Jeanne d’Arc de bon augure

brandissait son oriflamme sur la tête du candidat. Assistée de Marie,

son aide de camp, la tante passait des nuits à libeller les adresses sur

les convocations, les paquets de bulletins, les ballots de circulaires;

pour un peu, elle aurait collé les affiches aux murailles de ses propres

mains.

Elle avait affaire à forte partie. Le clan adverse était composé

d’agitateurs alertes, bien entraînés, organisés de vieille date,

embusqués dans les loges où se distribuent les places et d’où part le

mot d’ordre aux petits fonctionnaires. Comme la plupart de nos districts

ruraux, l’Eauzan appartenait à cette minorité active qui courbe sous le

joug, par les faveurs et par la terreur, une majorité moutonnière.

Jacques, ancien chartiste, goûtait parfois une volupté d’historien

devant cette transformation moderne de la féodalité: elle lui rendait

intelligibles et présentes les époques où une poignée de gens de main,

bien soldée, habilement manœuvrée par un baron rapace, asservissait

facilement tout un pays.

Il se rappelait un exemple qui avait éclairé pour lui cette loi de

survivance. Au temps où il rédigeait sa thèse sur le vicomte Bernard

Aton, seigneur de Carcassonne au XIIe siècle, ses recherches l’avaient

retenu quelques jours dans la pittoresque cité. Au sommet de la colline

qui porte la relique restaurée par Viollet-le-Duc, entre les clochetons

et les courtines du merveilleux décor d’opéra, tout le moyen âge

apparaît aux yeux en grandes lignes simples. Deux édifices pour les deux

puissances: une belle maison pour Dieu, l’église; une forte maison pour

le seigneur, le château; une enceinte de remparts qui abrite les masures

du petit monde, réfugié sous la protection de ces deux puissances, leur

payant dîme et tribut afin de vivre en sûreté. Tandis que Jacques

admirait cette synthèse de pierre, son guide lui avait montré dans la

rue de la Barbacane, sous un figuier, une modeste maison blanche où

pendaient des panonceaux; et, sur le pas de la porte, un homme au profil

sarrazin, nez en bec d’aigle, moustache grise, cheveux en brosse,

vieille tête d’oiseau de proie camarguais. C’était le notaire Duputel;

ce même Duputel devenu depuis lors ministre, président du Conseil, une

des colonnes de la République; ce Duputel que Jacques allait retrouver

sur le fauteuil de la présidence au Palais-Bourbon.

A l’époque où le jeune homme l’avait aperçu, le notaire de Carcassonne

n’était encore que l’agent principal de l’ancien député opportuniste; il

était déjà le seigneur de la cité. Fort de la protection de son patron,

il tenait tout le petit monde d’alentour par le prêt hypothécaire et par

le Code. Lui aussi, il s’appuyait sur une église, sur un clergé: sur

l’école laïque, ouverte là-haut par ses soins; sur les instituteurs, qui

façonnaient les âmes aux idées les plus propres à maintenir le peuple en

son pouvoir. Quand l’opinion eut glissé sur la pente radicale où il la

conduisait insensiblement, Duputel subtilisa le mandat de son

protecteur, asservit à son ambition la clientèle électorale qu’il avait

formée pour un autre.--Sous des masques nouveaux, avec moins d’étalage

et de brutalité, Andarran avait reconnu le vieil équilibre féodal,

persistant dans la cité du passé. Duputel faisait dans cette enceinte de

remparts ce qu’avait fait au moyen âge le vicomte Bernard Aton; il y

dressait à son service des vassaux qu’il protégeait contre les exigences

de l’État central, moyennant tribut et parfaite soumission. La machine

moderne fonctionnait moins durement que l’ancienne, sans batailles ni

sièges, sans morts d’hommes ni pillages violents, avec des souffrances

muettes chez les porteurs du joug; mais c’était la même machine à

comprimer les faibles, au profit du plus fort, du plus adroit.

Ce souvenir revint à Andarran, au cours de la campagne où il recevait

sous les coups une nouvelle leçon d’histoire. Les comités qui tenaient à

fief la circonscription d’Eauze l’avaient d’abord confiée à un

opportuniste tranquille. Le défunt s’était révélé médiocre serviteur de

leurs intérêts; depuis deux ans, depuis que le législateur diabétique

donnait des espérances certaines, les comités avaient déféré sa

succession à un avocat de Toulouse, un certain Piollard, qui

s’étiquetait radical-socialiste. Ce Piollard, évincé naguère d’un

collège du Roussillon, était un compétiteur redoutable: professionnel

rompu au métier, fort en gueule, magnifique en promesses. Il possédait

quelque argent, les économies d’une chasublière du quartier

Saint-Cernin, qui s’était laissé séduire par cet homme éloquent et

venait de convoler avec lui. Il employait judicieusement les deniers de

la veuve. On le voyait souvent flâner dans les champs, au déclin du

jour; il accostait un paysan:

--Encore au travail, à cette heure! Quelle heure croyez-vous qu’il est,

mon brave?

--Je ne sais pas, répondait le journalier, je n’ai pas de montre.

--Est-ce possible? Pas de montre! Si ça ne fend pas le cœur, à une

époque où notre civilisation devrait répandre ses bienfaits sur tous!

Faites-moi le plaisir d’accepter la mienne, mon ami. Elle n’a aucun

prix, je m’en sers depuis longtemps; vous la garderez en souvenir de

moi. Pas de montre, un honnête travailleur, à notre époque!

C’était toujours _sa_ montre que le candidat donnait au paysan flatté.

Est-il besoin d’ajouter qu’il faisait venir de Besançon, à très bon

compte, un solde de rossignols pour ces largesses?

Le Toulousain avait promis un chemin de fer. Sur divers points du tracé

imaginaire qu’il assignait à sa ligne, on vit apparaître des équipes de

géomètres, ils dressaient les instruments d’arpentage, visaient les

mires, relevaient les cotes. Aux interrogations des paysans, ils

faisaient des réponses évasives et mystérieuses: les premières études de

la future ligne, évidemment! Il ne s’agissait, en réalité, que d’une

rectification de la route voiturière; la profitable équivoque était

entretenue par le conducteur des ponts et chaussées, affilié à la loge

de l’avocat.

Des tours de cette force, Piollard en avait par douzaines dans son sac.

Il avait surtout ce dont Jacques manquait le plus, l’incalculable

puissance accumulée dans un homme par la tension constante de tous les

désirs, pendant des années, vers un seul objet ardemment convoité. Et il

n’avait à aucun degré ce qui empêtrait Jacques à chaque pas, les

scrupules, les délicatesses. Du premier coup, Piollard s’était montré

supérieur dans le choix de la calomnie qui mord sur les imaginations

populaires, de l’amorce où elles se prennent. Il fouillait la vie de

tous les ascendants de son rival, il en exhumait des noirceurs

insoupçonnées. Les services mêmes de ces soldats lui fournissaient le

plus accablant des griefs; fils et petit-fils de prétoriens, M. Andarran

n’avait nécessairement qu’une idée: déchaîner le fléau de la guerre sur

nos paisibles populations. Voter pour M. Andarran, c’était voter pour la

guerre à courte échéance.--Accusation meurtrière entre toutes! Bref,

répétons-le, ce venimeux personnage était un rude compétiteur; et comme

on le jugeait facile à domestiquer, une fois pourvu, l’administration

s’employait pour lui.

Jacques avait commencé la campagne nonchalamment. Bientôt, la lutte

l’excita, le prit tout entier. Chasseur passionné, il retrouvait son

plaisir favori dans cette poursuite hasardeuse des suffrages. Il avait

le sentiment de partir chaque matin pour sa tournée avec une

carnassière, et de la rapporter le soir vide ou pleine, après une

journée de quête dans l’inconnu; parfois bredouille, lorsqu’un village

avait résisté à sa parole; parfois heureux, lorsqu’il sentait la

gibecière lourde des voix conquises dans une commune douteuse. Chasse

plus émouvante, plus dangereuse que l’autre. Fouetté par les outrages

des adversaires, exalté par les dévouements qu’il suscitait chez ses

fidèles, le candidat novice s’aguerrit, se mit à aimer cette vie de

surmenage physique et mental. Il se découvrit des facultés ignorées, une

aisance d’élocution et un don de repartie qui firent merveille aux

réunions contradictoires, sur le foirail d’Eauze, dans les auberges des

bourgades. Les granges des hameaux furent moins propices à son

éloquence: perchés dans le râtelier, les gamins éparpillaient sur la

tête de l’orateur des bottes de foin qui coupaient ses plus belles

périodes. Certains villages du haut pays, où il dut parler sur la place

publique, faute de local assez vaste pour contenir les électeurs, lui

laissèrent des souvenirs radieux: le soleil se levait en face sur les

chaînes neigeuses des Pyrénées, enflammant la parole qu’il jetait à ces

vastes horizons, réchauffant les cœurs des braves gens qui agitaient

leurs bérets, qui l’acclamaient sur la borne où il montrait du geste

cette aube pure des cimes, présage du renouveau qu’il voulait pour la

patrie.

Jacques se persuadait lui-même en développant son idéal, une République

purifiée, réformée, tolérante, respectueuse de tous les droits et de

toutes les consciences, maternelle à tous ses fils au dedans, fière au

dehors et formidable à tous ses ennemis. Il se persuadait lui-même plus

qu’il ne persuadait ses auditeurs, il en eut vite l’intuition. Au début,

Andarran s’était demandé consciencieusement sur quelles idées générales,

sur quelles solutions des problèmes politiques il convenait d’appuyer.

La vanité de ces recherches lui fut bientôt démontrée. C’était l’accent,

et non le sens du discours, qui agissait sur les paysans. Ils

applaudissaient de confiance; après la réunion, ils s’approchaient de

l’orateur, dans le café où l’on trinquait:

--Vous avez bien raison, monsieur Andarran, ça irait mieux comme vous

dites; vous êtes le candidat qu’il nous faut. Mais vous ne permettrez

pas qu’on nous empêche de brûler notre marc, n’est-ce pas? Vous

défendrez les bouilleurs de cru?

Ce fut la seule exigence qu’il rencontra, précise, obstinée, chez ceux

qui lui faisaient crédit pour toutes les questions de haute métaphysique

sociale. Ce point bien éclairci, on lui présentait les timides

suppliques individuelles; chacun sollicitait une petite place, le

redressement d’un arrêt de justice, la levée d’une amende infligée par

la Régie, l’exemption ou le rappel d’un fils pris par le service.

Jacques évitait de s’engager, il inscrivait les demandes sur un carnet

qui devenait déjà son remords, son épouvante, à mesure qu’il sentait

mieux la disproportion entre cette mendicité universelle et son pouvoir

prochain de la satisfaire.

Ses premiers contacts avec le peuple souverain l’avaient renseigné: la

rhétorique des journalistes, les classifications arbitraires où ils

rangeaient des partis nominaux, les prétendus courants d’opinion, toutes

ces inventions des citadins n’avaient aucune application réelle aux

masses rurales, en dehors de quelques meneurs. Conservatrices

d’instinct, avec une déférence passive pour le gouvernement quel qu’il

fût, attachées par tradition à des habitudes religieuses qu’il ne

fallait ni troubler ni imposer, en garde, d’autre part, contre

l’immixtion du curé dans leurs affaires, ces masses étaient surtout

avides de satisfactions réalistes, et toujours en quête d’un défenseur

contre leurs ennemis naturels, contre le fisc, le recrutement, les gens

de loi; capables néanmoins d’entraînements idéalistes, à la voix de

l’homme dont elles subissaient le magnétisme momentané.

Jacques aperçut clairement la naïveté ou l’hypocrisie de ceux qui

feignaient de demander des directions politiques à ces éternels dirigés.

Il reconnut l’âme gauloise, prête à tous les dévouements et à tous les

sacrifices sur un signe du chef qui savait capter sa confiance,

n’exigeant en retour de ce chef qu’une garantie de sécurité et de

protection après la lutte, quand les combattants licenciés retomberaient

dans leur apathie, dans leur impuissance à vouloir, à se concerter, à se

défendre eux-mêmes. Avec quel sourire désabusé il lisait maintenant les

feuilles où l’on attribuait tel succès électoral à l’excellence de telle

ligne politique! L’expérience quotidienne lui apprenait que le

coefficient personnel était tout, dans les élections rurales: le

troupeau ne choisissait pas entre deux doctrines, mais entre deux

bergers.

Durant la dernière semaine, Andarran se multiplia, volant de l’un à

l’autre bout de sa circonscription, parlant cinq et six fois par jour,

passant les nuits à écrire de vigoureux articles pour _le Réveil

d’Eauze_. Il réagissait contre les paniques de ses amis, mobiles dans

leurs pronostics comme les on-dit vrais ou faux qui circulaient dans

chaque estaminet, certains du succès un matin, consternés le lendemain.

Le soir du scrutin, tandis que les bicyclistes apportaient au quartier

général de l’hôtel Soubiran les résultats divergents des cantons, il

passa en quelques heures par toutes les émotions du chasseur, du joueur,

de l’amoureux; et ce fut enfin l’allégresse triomphante de l’hallali,

quand arrivèrent les derniers messages des communes lointaines, perdues

sur la rive droite de la Baïse: elles assuraient une majorité

respectable au candidat indépendant, Jacques Andarran.

Étourdi par les acclamations de ses partisans et par les huées furieuses

des vaincus, porté à bras d’hommes sur ce chemin de la Bourdette où on

le reconduisait aux flambeaux, ébloui par le feu de joie que tante

Sophie allumait dans la cour, grisé de bruit, de champagne, de fatigue

nerveuse, Jacques fut vraiment heureux, cette nuit-là. Jacques le

Fataliste crut un instant qu’il allait jouer un grand rôle dans une

France sauvée par son génie; l’onction populaire venait de le sacrer

pour relever la fortune nationale, pour conjurer les fatalités

accumulées sur la patrie, sur son pauvre cœur d’homme... Marie

paraissait si enchantée en applaudissant de ses petites mains le

vainqueur!

Les morts qui parlent · 第 21 / 64 题