Leur conversation continuait, hachée et difficile; chacun d’eux la
ramenait à sa préoccupation dominante. L’homme, après une dure journée
de pensée et d’action, s’abandonnait tout entier aux sentiments qui le
transportaient à cette heure. La femme, poursuivie depuis le matin par
les futiles exigences et les fades galanteries de la vie mondaine,
revenait obstinément aux idées qui passionnaient son esprit.
L’impatience d’Elzéar eût été moins vive devant une résistance à
vaincre; rien de tel: on ne repoussait pas son amour, on l’éludait.
Daria semblait dire par toute sa manière d’être: c’est entendu, je suis
vôtre, cela est de peu de conséquence; venons-en vite aux intérêts
supérieurs de notre association sentimentale.--Elle se donnait du
cerveau, voulait être prise ainsi. Cependant, à l’instant même où sa
force de persuasion paraissait concentrée dans ce cerveau, un geste
négligent des doigts à l’échancrure du corsage, un battement du petit
pied contre les valenciennes de la jupe, une molle détente sous la robe
des lignes sinueuses de ce beau corps, toutes les secrètes séductions en
mouvement attisaient le désir. Était-ce coquetterie calculée, ou
fonction mécanique, inconsciente, de l’être féminin, exerçant son
pouvoir de volupté comme la tubéreuse exhale son parfum? Elzéar se le
demandait, incertain, mordu par des soupçons qu’il se reprochait
aussitôt, irrité surtout par la fuite perpétuelle de ce regard, toujours
perdu loin de lui, alors même qu’une parole plus tendre ou une main
abandonnée lui livraient la demi-absente.
--Daria, disait-il avec un enjouement feint où tremblait l’amertume de
la passion insatisfaite,--Daria, pourquoi pensé-je toujours près de vous
à ce trait d’observation que j’ai lu quelque part: «Lorsqu’un chat vous
caresse, il ne vous regarde jamais; son cœur semble être dans son dos et
dans ses pattes, non dans ses yeux?»
La jeune femme le regarda, bien en face, cette fois; et pourtant de si
haut, semblait-il, qu’elle mettait une distance infinie entre elle et le
visage où ce regard se posait.
--De quoi vous plaignez-vous, si je vous vois ailleurs, en avant de mon
rêve, marchant et triomphant dans l’œuvre pour laquelle je vous ai élu?
Si je vous associe à ce que j’ai toujours regardé? N’accusez pas mes
yeux, vagues et troubles, peut-être, parce qu’ils sont faits à l’image
de l’eau si longtemps contemplée, faits des images recueillies dans
l’eau dormante de l’étang; vous savez, je vous l’ai peint déjà en vous
contant mon enfance, là-bas, à Briansk, au fond des bois, l’étang qui
est comme l’âme triste de nos maisons russes, glauque sous les roseaux
et les saules; notre _proud_, mot intraduisible avec vos mots; le pâle
coin de ciel renversé d’où sortent et où se transfigurent les songes de
l’enfant. La vie m’est apparue là, elle a pris forme là, je l’ai vue
dans ce miroir autrement que ne la voyaient ceux d’avant moi; et il me
semble parfois qu’elle coule au plus intime de mon être, cette eau
natale, l’eau du _rodnoï proud_... Ah! tenez, je la sais, votre langue,
mais elle me manque pour les mots du profond du cœur, pour ceux qui
expriment les choses de l’enfance. Étonnez-vous donc, si mes yeux
reflètent les visions où ils retournent sans cesse... Mais si je vous
aime, malheureux, c’est avec les forces et les folies que j’ai amassées
là!
Et elle lui prit les deux mains, elle les tordit jusqu’à lui donner une
sensation de douleur physique, dans la joie d’amour où il se sentit
soudain baigner.
--Oh! parlez encore!--s’écria-t-il, avec un besoin furieux d’étreindre
l’insaisissable, le passé de la femme aimée, cet irrévocable passé qu’on
se désole de ne pouvoir posséder, alors qu’elle donne le présent et
promet l’avenir.--Parlez-moi de cet autrefois d’où vous êtes sortie pour
mon bonheur!
--Ne vous ai-je pas dit déjà tout ce qui peut expliquer ma vocation, mes
idées, les contradictions apparentes de ma vie? Vous savez qui je suis,
une herbe sauvage poussée dans la solitude, sans autre règle que ma
volonté. J’ai été élevée par ceux de la vieille génération, dans le luxe
et la satisfaction immédiate de toutes les fantaisies, avec l’idée que
tout devait plier sous le caprice seigneurial. Vous autres, dans vos
pays où le luxe a du prix parce qu’il faut le gagner, vous ne pouvez pas
imaginer combien cette large façon de vivre m’est naturelle,
indifférente comme l’air que je respire. Voyez ma pauvre maman: elle
croit sincèrement que la terre et les hommes qui la travaillent ont été
créés uniquement pour produire des sacs de roubles au service de ses
lubies. Moi, je suis venue au moment où des vents nouveaux soufflaient,
au lendemain de l’émancipation. J’ai lu de bonne heure, avec une
curiosité jamais assouvie, les livres, les journaux qui nous parlaient
alors de l’âge d’or commençant, du paradis de justice où l’on allait
entrer. Ceux et celles de mon âge furent ivres d’idéalisme, durant ces
années. Je regardais, et je voyais autour de moi les bêtes de somme, les
serfs de la veille, nominalement libres, encore accablés sous leur poids
de misère matérielle et morale. Oh! la Siclétia, la vieille servante
estropiée de coups, recueillie chez mes parents au temps du servage,
après sa fuite de chez un de nos voisins! Elle me contait comment on
l’avait forcée à manger ses nattes de cheveux, coupées dans sa soupe de
citrouilles pourries, et vingt supplices pareils inventés par le maître
dont elle ne faisait pas assez docilement les volontés. Elle contait
cela avec résignation, comme un accident fatal dans la vie de l’esclave;
et ce qui m’épouvantait le plus, ce n’étaient point les histoires de la
Siclétia, c’était de sentir en moi un instinct qui ne s’indignait pas
avec ma raison, une propension naturelle à agir comme ce tyran, dans une
heure d’emportement, si un inférieur m’eût résisté. Monstruosités du
passé, me disais-je; tout va renaître à l’espérance. Je guettais les
changements attendus: des lois, des papiers, des mots; les habitudes
invétérées étaient plus fortes, rien ne changeait dans la condition des
opprimés; ignorance et crainte servile en bas, exactions et arbitraire
en haut; pour les intelligences vigoureuses qui se hâtaient trop de
penser et d’agir, des répressions sourdes, féroces; notre pauvre peuple
sans défense, grugé par des fonctionnaires pires que les anciens
seigneurs, grugé par les juifs qui suçaient sa moelle...
--Mais, interrompit vivement Bayonne, ceux-ci du moins apportaient des
idées, un peu de lumière et de mouvement humain dans ces ténèbres dont
vous parlez...
La princesse Véraguine le regarda avec une expression d’étonnement
sincère:
--Des juifs, je vous dis. Que voulez-vous qu’ils apportent de bon?
Elzéar se tut. Son cœur, glacé d’un froid subit, se contracta comme si
une lame aiguë l’eût touché. Tandis que Daria revenait sur son enfance,
des lueurs anciennes remontaient dans l’esprit du jeune homme, lui
donnaient la divination des choses entendues, des lieux même qu’il
ignorait: les récits de la grand’mère Séphora, quand elle parlait aux
petits, elle aussi, d’un triste pays de marais, de neige, de nuit; quand
elle racontait la vie vagabonde des pauvres frères, les colporteurs
lithuaniens qui traînaient leur balle dans ces villages, aux portes de
ces maisons seigneuriales où de belles jeunes filles, comme Daria, les
appelaient sur la chaussée de l’étang. Il semblait à Elzéar qu’il eût
déjà vu, par les yeux de ceux d’en bas, l’envers grossier de la toile
étrangère où on lui montrait maintenant, de haut, des peintures
somptueuses et sombres.--Après l’exclamation de la princesse, il refoula
au plus profond de son âme ces souvenirs de Séphora; avec terreur, comme
une difformité que son amie aurait pu deviner.
--Je comparais, continua Daria, les promesses des livres et des paroles
aux navrantes réalités que j’avais sous les yeux. Désenchantement,
pitié, aspirations généreuses, tous les sentiments qui ont exalté et
désespéré ma génération me travaillaient le cœur. Je voulais savoir et
agir. J’ai failli m’échapper de la maison, à seize ans, pour aller me
faire inscrire parmi les étudiantes en médecine. La chaîne de l’habitude
m’a retenue. On me mena dans le monde, j’y fus courtisée, je n’étais pas
insensible aux hommages. Un jour, on me présenta un officier pâle,
distingué, bien pris dans son uniforme, qui me convenait tout à fait,
disait-on. Le prince Véraguine fit le siège de mon ignorance, et toute
ma famille le fit avec lui. Je me laissai marier, indifférente; puisque
c’était l’usage, et l’inévitable... Comprenez si vous pouvez: nos
volontés violentes, qui soulèveraient les montagnes à certaines heures,
se laissent surprendre l’instant d’après, et conduire par un enfant. On
va à l’abattoir en pensant à autre chose. Je n’aurais pas cédé sur une
de mes idées, au prix de ma vie; je cédai ma personne comme on donne une
vieille robe. Ah! ce fut complet! Quand je dis complet...
Daria éclata d’un rire nerveux, mauvais.
--L’oppression qui m’avait apitoyée sur les pauvres moujiks, je l’ai
connue alors sur mon misérable moi; l’oppression physique, ignoble,
entendez-vous? Plus torturée que la Siclétia, je me suis vue ravalée
au-dessous de la serve. Pouah! je sens encore l’odeur du vin qu’il
cuvait sur ma poitrine. Il m’apportait en présent de noces tous ses
vices. Heureusement, cette jolie compagnie l’a vite emmené. Que Dieu ait
son âme, si celui-là en avait une!... Assez. Ne me faites donc pas
parler de ça!
Ses mots tombaient précipités, âpres, adoucis pourtant par la cantilène
étrangère. Elle se tut un instant, les dents serrées, la bouche
contractée par le pli amer qui ensauvageait parfois le gracieux visage.
--Après cette expérience, poursuivit-elle, bonsoir la tendre pitié! Je
n’étais plus que révolte. J’en avais mon compte de ce qu’ils appellent
l’amour. Justice, liberté, pour moi, pour tous: j’étais jetée tout
entière à ce rêve farouche. Un moment, je voulais aller dans le peuple,
propager les idées dans les usines, dans les campagnes, comme tant
d’autres, mes pareilles. Puis, j’ai réfléchi; ayant en main les grands
moyens, l’argent, le pouvoir d’agir au sommet, c’était trop bête de
ramper avec les vers, sous terre, où le travail n’avance pas. Je le pris
de haut, j’ouvris des écoles dans mon district, j’y amenai des
professeurs qui firent scandale. Aussitôt, des mains lourdes,
silencieuses, s’abattirent sur mon œuvre et sur moi. On me signifia que
toutes mes fantaisies étaient charmantes, excepté celle-là. Rien à faire
chez nous, je le compris; pour remuer le monde, il fallait aller
chercher au dehors un champ de travail plus libre. Je suivis maman à
l’étranger, partout où elle promenait son ennui. En Angleterre, en
Suisse, ici, vous auriez pu me rencontrer le matin dans les bouges, dans
les réunions populaires où j’allais étudier l’éveil, la marche des
idées; et le soir dans les casinos, dans les salons, vivant ma vie lasse
et automatique de riche princesse adulée. Mais je ne fais rien, je
n’arrive à rien. Dans le joli monde que vous avez fabriqué, une
misérable femme ne peut rien, toute seule; il lui faut, je le vois bien,
un associé, un instrument, l’homme, qui peut tout. Je l’ai cherché. Il
n’y avait pas d’hommes. Il n’y a pas d’hommes!...
Elle se leva, comme mue par un ressort. Elle fit quelques pas, son
regard rencontra une glace. Elle éleva les bras, ramena des mèches
folles sur ses tempes. Le geste des beaux bras nus, dégageant le buste
élégant, semblait soulever les désirs autour d’elle. Revenue au divan,
debout, en face et tout près d’Elzéar, encore assis, elle reprit:
--Votre nom, votre rôle public attirèrent mon attention. Je vous ai
suivi, écouté. Je vous jugeais trop timide; mais vous l’êtes tous. Du
moins, j’ai cru voir en vous une conviction, des idées actives, quelque
chose de vrai et de fort qui vous distinguait de la tourbe des
politiciens. Et ceci me plaisait, que vous eussiez compris la nécessité
de vous faire une vie sociale supérieure pour servir votre œuvre
révolutionnaire. On peut labourer la terre avec des mains soignées. On
ne frappe fort que de très haut. Les imbéciles sourient quand ils nous
entendent parler d’émancipation du peuple sous les lustres d’une salle
de bal. C’est pourtant ainsi que l’on commença d’ébranler le vieux
monde, il y a cent ans. Inconséquence, disent ces nigauds! Pas plus
choquante que toutes celles dont notre existence est issue. L’autre
jour, vous vous êtes présenté à moi hardiment, insolemment; et ceci
aussi m’a plu. Vous l’avez bien vu, que vous me plaisiez, vous, le
premier. Qui êtes-vous? D’où venez-vous? Peu m’importe. Je sais que vous
venez du peuple, que vous vous êtes fait seul votre destin, avec vigueur
et audace. Bien, cela. Je n’en demande pas davantage. J’ai vite pris mon
parti, avouez-le. Je me suis dit: Voici peut-être l’associé, le
coopérateur pour une grande idée commune.--Ne froncez pas le sourcil; il
vous faut autre chose, pauvres hommes! Je me donne... Je me donnerai
sans marchander. Mais il y a des coins de votre âme que j’ignore encore.
Je suis défiante, payée pour l’être. Je veux des preuves, des
certitudes...
Elzéar écoutait; ses regards ravis montaient, lentement, des genoux au
visage de la jeune femme, droite devant lui; grisé, il sentait venir à
ses lèvres le goût délicieux de l’étoffe toute proche, animée sur les
membres qu’elle révélait. Ses mains saisirent les mains de Daria,
rampèrent, suppliantes, le long des bras:
--Vous aurez tout. Je lutterai, je ferai... nous ferons tout. Tout ce
que vous voulez. Mais ne me dites pas que je ne suis qu’un instrument de
combat pour vos idées... pour nos idées. Je veux ma part intime de vous.
Je vous veux. Je veux vous réconcilier avec l’amour, chère blessée!
Daria sourit, détendue. Elle redevint en une seconde l’enfant moqueuse:
--Ce sera difficile. Qui sait? Vous me réconcilierez peut-être avec
cette vilaine connaissance. Mais il ne faut pas donner trop d’importance
à ces arrangements personnels dans une existence vouée à l’intérêt
général. Travaillons. Nous reparlerons de ce détail... bientôt... oui,
bientôt.
Ses yeux indulgents disaient plus et mieux que ses paroles. Elzéar se
leva; gardant sous son bras la main qu’il tenait, il entraîna Daria dans
la serre, jusqu’à la porte vitrée qui donnait sur les massifs du parc.
L’air du dehors entrait par un carreau ouvert. Dans la fraîche nuit de
mars, des souffles apportaient l’arome des bourgeons prêts à partir.
C’était un de ces soirs d’hiver finissant où passent des pressentiments
physiques de l’avril prochain, bouffées tièdes, insolites, voyageuses en
avance, qui semblent arriver de très loin, du Sud, d’îles heureuses déjà
printanières.
--Regardez, sentez, murmura Elzéar très bas, avec un grave tremblement
dans la voix.--N’y a-t-il donc sur cette terre qu’hiver, douleur et
travail? La terre va aimer. La vie veut aussi qu’on l’écoute. Elle
vient. Elle est: en nous, en vous...
Sa parole finit sur l’épaule nue où sa bouche se posa, dans un long
baiser avide. Daria ne se déroba pas. Immobile, les yeux perdus dans le
noir, elle aspirait les souffles. Un frisson la secoua tout entière.
Elle se retourna lentement, sans quitter le bras passé sous le sien.
--Rentrons. J’ai froid, il est tard.
Ils revinrent vers les salons, déjà presque vides.
--Daria! Daria! glapit une voix au seuil de la rotonde, je te cherche
partout!
La comtesse Lourieff dévalait dans la petite pièce. Une marche rapide
imprimait un mouvement de roulis à tout le gréement de sa courte et
replète personne, au faux toupet, aux trois mentons, à la gorge
exubérante qui arborait fièrement ses vastes étendues, aux chaînes
d’énormes cabochons, rubis et saphirs, vrais câbles de pierreries qui
tressautaient sur cette gorge.
--Chérie, il est donc affreusement tard! Je ne sais que devenir. Des
gens qui reçoivent et n’ont pas même l’idée de mettre une table de whist
ou de bésigue! Tout le monde s’en va. N’oublie pas que nous devons aller
demain matin rue Daru, au service pour la pauvre défunte Apollonia
Nikiphorovna; puis au lunch de la grande-duchesse, et ensuite à la
conférence. N’est-ce pas que ce sera intéressant, monsieur Bayonne? Elle
vous a montré le programme?--Conférence de M. Homo, ancien professeur de
mathématiques, sur la vie universelle et éternelle, prouvée de quatre
manières par la doctrine de Jean-Baptiste de Tourreil.--Cher monsieur
Bayonne, soyez bon, demandez donc nos gens.
Daria enveloppa Elzéar d’un regard où le sourire se faisait compatissant
et le faisait complice. Il accompagna la princesse dans l’antichambre,
lui mit sur les épaules la blanche toison de chèvre du Thibet; elle y
disparut comme un grand cygne blotti sous ses ailes. Il la conduisit au
bas des degrés, attendit près d’elle l’arrivée de la voiture, entre les
groupes d’invités qui épiaient du coin de l’œil son manège. Insensible à
ces œillades sardoniques des mondains, il ne les voyait pas; dans
l’ivresse de cette minute, rien n’existait autour de lui, rien que la
soyeuse vision blanche qui s’engouffra dans le coupé, s’éloigna, éclaira
un moment encore les ténèbres du dehors, s’évanouit. Alors seulement il
s’éveilla du rêve, surprit les regards curieux, se hâta sous le porche
en allumant un cigare.
Sous les claires étoiles, de ce pas ferme et léger qui porte un bonheur,
Elzéar fit à pied le trajet du parc Monceau à l’avenue Bosquet. Avait-il
jamais caressé, s’était-il jamais avoué à lui-même l’espoir d’une union
triomphante avec la princesse!? Peut-être. Mais à cette heure son
imagination ravie ne précisait pas tout ce qu’il pouvait attendre de
Daria. Lui plaire davantage, achever sa conquête, posséder cette beauté
dont le parfum enivrait encore ses lèvres, il n’aspirait à rien de plus.
Pas une fois, durant ce trajet, il ne pensa à tout un côté habituel de
ses préoccupations: succès, ambition, échelons gravis, vanité
satisfaite; maintes fois, avec la sincérité retrouvée de ses premiers
élans d’adolescent, il pensa à l’œuvre libératrice que Daria voulait
accomplir, qu’il accomplirait avec elle. Ses regards errèrent sur le
grand Paris nocturne où veillent douleurs et misères; il voulut et crut
pouvoir les guérir. L’idée socialiste n’était plus pour lui la doctrine
accoutumée, fille de la théorie abstraite; elle redevenait, dans son
cœur gonflé de passion, un sentiment incorporé au sentiment qui
emplissait ce cœur. Son désir égoïste avait des prolongements de bonté
universelle. Il ferait le bonheur de tous les misérables, puisqu’il
était heureux, puisqu’elle l’aimait et le lui prouverait bientôt,
puisqu’il n’y aurait évidemment plus de place pour la souffrance dans un
monde où Elzéar Bayonne serait dieu par l’amour de Daria.