A L’HÔTEL SINDA

Elzéar se fit déposer rue de Vigny, à la porte d’un des grands hôtels

dont les façades se développent en bordure sur le parc Monceau. La

baronne Sinda donnait à dîner le jeudi et recevait ensuite l’univers.

Gédéon Sinda, le banquier de Trieste, avait épousé la belle Brésilienne

au cours d’un voyage d’affaires qu’il faisait à Rio. Établi à Paris

depuis une dizaine d’années, le Triestin manœuvrait à la Bourse avec des

hauts et des bas, heureux souvent, audacieux toujours. Sa femme

entendait la mise en scène de la richesse; agréable encore dans sa

maturité un peu grasse, elle savait se prodiguer aux insignifiants pour

retenir et grossir le courant qui apporte des hôtes utiles. Gédéon

tenait par diverses attaches beaucoup de gens, et il offrait son luxe à

tous. Aussi voyait-on chez lui ce défilé de cinématographe que les

journaux à sa dévotion proclamaient «une réunion très _select_»: des

étrangers, des diplomates, des Parisiens, mondains, artistes, hommes

politiques. Les compatriotes du Sud-Amérique avaient d’abord prédominé

dans le cercle de la baronne Dolorès; ils étaient progressivement

refoulés par le personnel politique, depuis que le banquier s’occupait

de grosses affaires qui intéressaient directement l’État français. Les

jeunes attachés du quai d’Orsay, venus chez les Sinda à la poursuite

d’un flirt ou d’une dot, avaient baptisé leur salon: le Contesté

franco-brésilien.

Bayonne aimait cette maison, l’une des premières où il s’était fait

paraître. Débutant inexpérimenté, il y avait tâté le monde et appris à

connaître ce mobile kaléidoscope de vanités, d’intrigues, de

galanteries, de riches ennuis et d’ambitions besogneuses. Il y rentrait

toujours avec l’alacrité joyeuse de l’alpiniste qui se retourne sur le

sommet atteint et regarde en bas le point de départ. Il aimait ce

quartier, ces demeures fastueuses étagées sur les pentes de l’ancienne

plaine Monceau; il aimait en elles les solides monuments de la conquête,

érigés triomphalement par ses pareils sur les lieux où sa chétive

enfance avait peiné, d’où plus d’un peut-être s’était élancé comme lui;

il se sentait en famille dans ce camp des vainqueurs, dressé au-dessus

de Paris à l’endroit même où leur colonne avait fait brèche. Son esprit

d’observation s’amusait à l’étude de cette société composite, au travail

de fusion qui faisait de tous ces disparates une agglomération chaque

jour plus cohérente: faune nouvelle en harmonie avec la flore du jardin

qu’on apercevait sous les fenêtres, avec ces massifs d’arbustes

indigènes et d’essences exotiques où l’œil accoutumé ne distingue plus

les espèces acclimatées des aborigènes. Le cadre même où se mouvaient

ces cosmopolites semblait reculer leur cosmopolitisme jusque dans le

passé; au milieu du luxueux pêle-mêle des salons, chacun se retrouvait

chez soi et reconnaissait ses ancêtres dans quelque bibelot, vieux

meubles français, étoffes orientales, japonaiseries, argenteries

anglaises, figurines grecques, bouddhas laqués en contemplation devant

une Vierge préraphaélite ou une icône russe.--Les dépouilles de toutes

les Égyptes, songeait fièrement Bayonne.

Ce soir-là, pourtant, les impressions coutumières sous le porche de

l’hôtel Sinda n’avaient plus de prise sur lui. Absorbé dans une pensée

unique, il se hâtait vers le but où elle le tirait. A peine s’il s’en

laissa distraire un instant par la caresse, toujours si douce, de cette

attention curieuse qui se peignait sur les figures et suspendait les

propos à son passage au travers des groupes. Le baron Gédéon vint à lui,

avec son air somnolent de grand fauve repu; le banquier tendit la main

au député, de ce lent mouvement de balance qui semblait soupeser la

valeur intrinsèque de chaque main serrée.

--Ce cher Bayonne! On dit qu’aujourd’hui encore vous avez été admirable

à nos dépens. Combien de jours de grâce accorderez-vous à vos pauvres

amis capitalistes?

--Eh! mon cher hôte, que cela importe peu à ceux qui ont comme vous le

sens des transformations nécessaires! Quelles que soient les évolutions

sociales, n’y retrouveront-ils pas toujours leur place, la première?

--Ah! votre damnée politique! Quand comprendrez-vous qu’elle tue le

travail fécond, la vraie force de ce pays?

--Bah! la politique a des revenants-bons pour les travailleurs

intelligents. Nous la parlons, vous la faites. Et puis, n’est-il pas

convenu qu’on doit l’oublier ici, entre toutes ces belles épaules, la

vilaine maîtresse de nos matinées? Concentration devant la beauté,

n’est-ce pas la formule qui nous met tous d’accord, mon vieil ami?

Dans ce «mon vieil ami», il y avait de jolies nuances de familiarité,

presque de protection, et de revanche pour les «mon jeune ami» si

souvent entendus naguère. Les deux hommes se quittèrent avec un sourire

d’intelligence.

Elzéar s’approcha de la baronne. Il craignait d’être accaparé par

l’amabilité complimenteuse de Dolorès; cette contrariété lui fut

épargnée. La maîtresse de la maison faisait admirer au nonce une crosse

épiscopale de travail italien; toute fondue en grâces devant le prélat,

elle laissa échapper le député. Tandis qu’il la saluait, ses yeux

rencontrèrent le regard romain: ce regard patient l’enveloppait comme le

fer tranquille d’un vieux maître d’armes, qui tâte le jeu de

l’adversaire, cherche la place mal couverte, marque d’avance

l’infaillible coup de bouton. Bayonne traversa deux pièces en esquivant

les fâcheux; il se déroba aux appels pressants qu’une vieille dame lui

envoyait de son face-à-main; il évita par d’habiles manœuvres la traîne

d’une de ses maîtresses de l’autre année qui évoluait pour lui barrer la

route, l’embûche d’un ministre qui guettait visiblement l’occasion d’un

de ces entretiens conciliants où «l’on remet les choses au point». Il

aperçut dans l’embrasure d’une fenêtre le petit crâne blanc et pointu du

président Duputel, en conférence avec le fondé de pouvoirs de la Société

des chemins de fer balkaniques. Duputel provoqua le «cher collègue» d’un

signe de main amical; ce geste sous-entendait une gentille menace de

rappel à l’ordre pour l’enfant gâté, tandis que la mine futée du

Méridional exprimait la satisfaction d’un entrepreneur de ménagerie, au

moment où il exhibe son pensionnaire dangereux, favori du public. Elzéar

s’arrangea de façon à cerner dans la fenêtre un membre de l’institut; le

président briguait un fauteuil aux Sciences morales: il lâcha son tribun

pour s’emparer du savant. Quelques rapides poignées de main, quelques

sauts de tête aux collègues rencontrés çà et là, Pélussin, Asserme, le

vicomte de Félines, et Bayonne allait franchir le seuil du cabinet vers

lequel il se dirigeait, au fond de l’enfilade, quand une lourde poigne

s’abattit sur son bras.

C’était le gouverneur provisoire et honoraire de la Crète, le colonel

Van den Poker. De beaux états de service dans la guerre d’Atchin avaient

désigné le brave Hollandais au choix du concert européen; nommé à titre

provisoire, depuis dix-huit mois, sauf ratification ultérieure d’une

puissance hésitante, le colonel Van den Poker attendait sur l’asphalte

parisien une entrée en fonctions qu’on lui promettait chaque semaine. Il

promenait dans les cafés du boulevard sa bonne face émerillonnée sous

une tignasse en buisson, sa chaîne de breloques voyantes et bruyantes

comme un chapelet de calebasses. On le trouvait d’ordinaire à la

terrasse du Café Colonial, répartissant aux habitués les concessions et

les entreprises de travaux qu’il accorderait dans son île. Le soir, il

ornait les tables hospitalières, dans les maisons où l’on prisait

l’honneur d’entendre annoncer: Son Excellence le Gouverneur de la Crète.

Le meilleur garçon du monde, au demeurant, n’abusant pas du crédit que

lui faisaient des fournisseurs éblouis, ni du goût vif et respectueux

qu’il inspirait aux filles chez lesquelles il s’oubliait volontiers;

mais raseur funeste, lorsqu’il entamait le récit de ses campagnes à

Sumatra.

--Monsieur le député, un mot, de grâce. Vous savez que la dernière note

des puissances fixe au sultan un délai de quinze jours pour mon

installation à la Canée. Vous qui avez à cœur les intérêts de la France,

vous comprenez l’urgence d’une solution... Ma situation devient

intolérable, elle affaiblit le prestige si nécessaire au mandataire de

l’Europe...

--Je ne sais, colonel... j’ignorais, monsieur le gouverneur. Nous ne

sommes pas dans le secret des dieux, nous autres!

--Oh! le cabinet n’a rien à vous refuser! Le renseignement me vient de

la meilleure source: je le tiens d’un Portugais qui a dîné hier chez le

ministre.

--Je ne sais, en vérité, je ne sais...

Bayonne jetait sur les groupes voisins des regards anxieux, en quête

d’un sauveur. Il aperçut Mme Pélussin, forte personne qui promenait des

appas hardis dans une toilette tapageuse. Le sous-secrétaire d’État

devait de légitimer avec elle une liaison anténuptiale, il la remorquait

d’un air ennuyé dans les salons où elle cherchait de belles relations.

--Ah! voici justement M. le sous-secrétaire d’État Pélussin et sa femme:

adressez-vous à eux, colonel, ils ont les informations de première main.

Vous les connaissez?

--Vaguement; je serais enchanté de leur être représenté. Son Excellence

comprendra comme vous combien les intérêts de la France... Ma situation

devient intolérable, dangereuse pour le prestige que...

Bayonne obliqua, poussa le Hollandais dans les jambes de Pélussin. Le

visage de la femme s’éclaira, lorsqu’elle entendit nommer un personnage

aussi décoratif que le gouverneur de la Crète; l’homme dissimula mal une

grimace, tandis que son collègue s’éclipsait après une brusque

présentation.

Libre enfin, Elzéar descendit les quelques degrés qui donnaient accès à

un cabinet en rotonde: cette pièce prolongeait dans le rez-de-chaussée

de l’hôtel une serre aménagée sous la véranda vitrée du perron. La

véranda ouvrait sur le parc Monceau; on apercevait les noirs massifs et

les pelouses pâles sous les réverbères, à travers les dattiers du jardin

d’hiver, qui projetaient leurs longues palmes retombantes dans la

rotonde. Le petit cabinet était à peu près désert, les visiteurs y

passaient sans s’arrêter; c’était le salon qu’un accord tacite réserve,

dans toutes les réceptions bien agencées, aux couples en quête de

solitude et d’intimité. Un divan régnait au fond du réduit, sous un

grand paysage de Ruysdaël. Une lampe électrique, invisible, masquée par

une saillie de boiserie formant réflecteur, envoyait de bas en haut sa

clarté au tableau: elle faisait valoir ce coup de lumière orageuse sur

un champ de blé que le maître de Haarlem aimait à reproduire.

* * * * *

Deux femmes causaient, assises sur le divan. L’une d’elles était la

personne qui avait échangé avec Bayonne, au Palais-Bourbon, les quelques

paroles rapportées plus haut. Fleur de vie triomphante, demi-close

tantôt dans sa sombre toilette du jour, épanouie ce soir en son plein

éclat. Cet éclat rayonnait de tout l’être: du jeune corps sculpté dans

la blancheur d’un fourreau de moire ivoire; des lignes harmonieuses du

buste, cambré sur une taille mince et flexible comme le stipe du palmier

voisin; de cette gorge et de ces épaules où la blanche étoffe semblait

continuée en chair vivante. Il rayonnait du visage aux tons rosés, nimbé

par la clarté électrique dont le foyer se cachait derrière la nuque. Le

retroussis des épais cheveux blonds, pris en dessous par cette lumière,

s’avivait des teintes claires de safran qu’on voit parfois aux flocons

de nuées, dans le ciel du couchant, après la chute du soleil sous

l’horizon; et, comme les crêtes de ces nuées gagnées par l’ombre, la

masse fauve des cheveux s’assombrissait en haut, ramenée sur le front.

Ce petit front volontaire, le pli impérieux de la lèvre supérieure et

l’arc relevé des cils noirs donnaient au gracieux visage une fierté

souveraine, un peu dure par moments, quand la tête se redressait d’un

geste familier sur la longue attache du col; quand des flammes courtes

passaient dans ces yeux d’aigue-marine, qui erraient d’habitude,

distraits, perdus, comme s’ils regardaient des choses à eux et

dédaignaient de se poser sur les choses de tous.

L’autre personne, insignifiante, quelque amie retenue là en manière de

contenance, se leva discrètement, s’éloigna sans affectation, dès que

Bayonne eut salué et se fut assis sur le divan.

--Enfin! dit-il, en se penchant sur sa voisine une ardeur de joie

désireuse aux yeux et aux lèvres,--enfin! j’ai pu me débarrasser de tous

ces importuns! Que me veulent-ils, et qu’ai-je à faire d’eux, tous ces

êtres qui ne sont pas l’aimée? Dites que vous m’attendiez, Daria.

--Vous le voyez bien. Et votre discours? Corrigé?

--Oh! revu par acquit de conscience. Après l’excitation momentanée de la

bataille, je ne suis plus capable d’aucun travail. J’essaye inutilement

de fixer ma pensée sur les papiers: je ne vois que vous qui passez sans

cesse, obsédante, entre ma pensée et moi.

--Vous avez tort. C’est ma volonté qu’il faudrait voir. Elle attend de

vous toujours plus, pour notre cause. Votre discours était bien. Il leur

ménageait encore trop les vérités, à mon gré. A votre place, je ferais

claquer le fouet sur leurs épaules jusqu’au sang. Ce sang retomberait en

rosée libératrice sur les humiliés et les offensés.--A propos, vous avez

lu le livre que je vous ai donné, sous ce titre?

--Oui, et je l’ai trouvé beau parce que vous l’aimez. Vous rêvez

l’absolu, Daria; cela vous sied, vous qui êtes l’absolu.

--Ami, je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes. Aidez-moi.

--Rien ne me sera difficile, si je puis vous faire rêver le mien.

Aidez-moi, vous aussi. Donnez-moi un peu de bonheur, et je vous jure de

le rendre à tous en votre nom.

--Le bonheur! c’est le grand absent dont chacun parle comme s’il le

connaissait de vue!

Elle se tut. Son regard errant, chercheur, s’en alla vers les fonds de

ténèbres du parc.

--Daria, pourquoi vos yeux cherchent-ils si loin ce qui est près de

vous?

Elzéar s’empara de la petite main abandonnée qui mettait sa tiédeur sur

le coussin du divan, appelait les lèvres toutes proches.

--Prenez garde, fit la jeune femme d’une voix rieuse, soudain changée,

prenez garde:--voilà les gendarmes!

* * * * *

Un couple entrait dans la rotonde. C’était Mrs Ormond, la jolie

Américaine, au bras du sémillant vicomte de Félines, son attentif de

cette saison. Quand il vit le réduit occupé, Olivier réprima un geste de

contrariété; il salua et entraîna Mrs Ormond dans la serre.

--On s’est levé plus matin, murmura-t-il. Ne dérangeons pas Bayonne et

son Égérie: les voici en train de confectionner une humanité meilleure!

--Taisez-vous, mauvaise langue!

--Oh! honni soit qui mal y pense. Ils n’en sont peut-être encore qu’à

amalgamer leurs théories. La pratique viendra ensuite.

--Comment? Le socialiste et la princesse Véraguine?

--Faites donc celle qui ne sait pas la grande nouvelle: la dernière

conquête du bel Elzéar, le dernier caprice de cette fantasque Daria...

--Mais non. Je ne sais rien, je vous jure. Marchez, allez-y de votre

petit potin. Un de plus!...

--J’y vais de mon récit véridique. J’en puis parler savamment, j’ai été

témoin de la conjonction de ces astres. C’était il y a quinze jours, à

Nice. Bayonne y passait le congé de carnaval. Oh! notre socialiste ne

néglige rien, il soigne sa Corniche. Une après-midi, il arrive chez

Rumpelmayer, s’asseoit à une table. La princesse Véraguine trônait à la

table voisine, entourée de ses adorateurs, et d’un des vôtres, le

soussigné Olivier. Elle attendait le retour de sa vieille folle de mère,

qui s’attardait à Monte-Carlo, naturellement.

--Cette toquée de comtesse Lourieff? Est-ce qu’elle traîne toujours au

casino sa smala, ses trois terriers écossais, son jeune médecin

polonais, sa bande de spirites?

--Toujours. Le médecin garde les chiens à la porte, les spirites placent

sur la roulette les écus de la comtesse, et elle se visse à la table de

trente et quarante, avec son vieux sac à ouvrage d’où sortent des

liasses de billets chiffonnés...

--Oui, je me rappelle la comédie qu’elle nous donna, l’an dernier. Elle

s’était mis en tête d’essayer le fluide de ses médiums sur une des

tables de roulette, avec la persuasion que leurs passes magnétiques

feraient tourner la bille. Elle se démena tout un matin comme une

enragée, pour qu’on leur permît d’entrer dans la salle et de tenter

l’expérience avant l’ouverture des jeux. Les croupiers eurent toutes les

peines du monde à défendre leur sanctuaire, avec les égards qu’ils

devaient à une aussi bonne cliente.

--Soyez certaine qu’elle avait ce jour-là le spiritisme très rosse. La

Lourieff comptait sûrement que les esprits lui désigneraient ainsi des

numéros de tout repos.--Mais revenons à sa fille et à mon Bayonne.--

Donc, il s’installe à la terrasse du glacier, remarque la belle Daria:

ses yeux s’écarquillent, hypnose, coup de foudre. Après un quart d’heure

de contemplation extatique, nous le voyons qui appelle les petites

bouquetières en ballade par là, deux, trois, quatre; il leur donne une

indication, des poignées de monnaie; et voilà ces gamines qui viennent

toutes ensemble vider leurs corbeilles sur la table de Daria, une

avalanche de roses, de camélias, d’œillets... La princesse nous regarde,

ne sachant si elle doit rire ou se fâcher; nous prenons des airs de

matamores, prêts à châtier l’insolent; un grand diable de Russe, un

chevalier-garde, je crois, se dresse déjà à demi, comme un coq en colère

qui va foncer. Daria lui fait signe de se rasseoir et prend décidément

le parti d’éclater de rire. Alors Bayonne se lève, s’approche; très

grave, très fatal, avec l’aplomb d’enfer que vous lui connaissez, il

s’incline profondément; et de sa voix de tribune, sa voix de tristesse

passionnée:

--Daignez me pardonner, madame. Vous savez qui je suis. Je suis celui

qui doit arracher les fleurs du vieux monde pour en replanter de

nouvelles. Ces fleurs condamnées, j’ai voulu en déposer une gerbe à vos

pieds; parce que le monde nouveau mettra longtemps, hélas! avant de

produire une merveille comme celle que je vois devant moi.

Un peu interloquée d’abord, Daria se remet à rire de plus belle, avec sa

mine de déesse méprisante:

--Eh! que savez-vous, monsieur, si d’autres ne les ont pas arrachées de

leur cœur bien avant vous? Enchantée de cette présentation sommaire!

Faites-moi le plaisir de vous asseoir là, et développez-nous votre petit

socialisme, bien timide, bien bourgeois, autant que j’en ai pu juger.

Cela m’amusera toujours autant que le golf où voulaient m’entraîner ces

messieurs!

Ce fut au tour de Bayonne d’être démonté un instant. Mais cet animal

retrouverait son équilibre et son bagout sur la pointe de l’Obélisque.

Moitié sérieux, moitié enjoué, il se mit à causer communisme, marxisme,

tous leurs attrape-nigauds, enfin. La princesse lui renvoyait la balle,

le collait; si vous l’aviez entendue, une vraie petite anarchiste! Vous

savez qu’elle est effroyablement avancée; je crois même qu’on l’a priée

de ne pas revenir dans son pays; elle y fondait des écoles, paraît-il,

où elle faisait une propagande incendiaire. Nous nous défilions l’un

après l’autre: c’était l’heure de la partie au cercle Masséna. Nous

n’existions plus pour Daria, je dois l’avouer. Elle resta sur la

terrasse à argumenter avec le Bayonne, en tête à tête. Le lendemain, on

les retrouvait en conférence sur la Promenade des Anglais. Le

surlendemain, retour à Paris dans le même rapide. Et, depuis huit jours,

on les rencontre partout, inséparables: au Louvre, dans les allées du

Bois, le matin; le soir à l’Opéra, ou ici, dans la boîte Sinda. Bayonne

se fait rare à la Chambre, il n’y est venu aujourd’hui que pour parler.

Regardez-le, il est chauffé à blanc. Elle, très intéressée, c’est

visible, en attendant mieux, ou pis...

--Alors, votre pronostic? fit Mrs Ormond.--Flirt, ou entreprise

conjugale du politicien?

--L’un et l’autre, au petit bonheur. Mon cher collègue ne doute de rien,

il est bien capable de rêver ce coup de fortune abracadabrant: Mme

Bayonne, la fière princesse! Mais, à défaut du définitif, il n’est pas

homme à dédaigner le momentané. Quant à elle, trop courtes pour ces

mers-là, nos sondes! Je ne serais pas étonné, vous ne le seriez pas plus

que moi, convenez-en, si l’on nous disait qu’on a trouvé ce matin la

princesse sous les courtines de Bayonne; et nous ne nous étonnerions pas

davantage si l’on nous garantissait qu’elle ne lui a jamais abandonné et

ne lui abandonnera jamais le bout du petit doigt. Qui peut savoir, avec

cette énigmatique Daria?

--Oh! énigmatique! Vous voilà bien, avec vos emballements sur ces femmes

du Nord! Des blocs de neige, cher; un rouge rayon de soleil les colore,

vous croyez que tout flambe, et ce n’est toujours qu’un bloc de neige,

sous ce mirage d’incendie.

--Celle-ci a fait ses preuves, pourtant. Veuve à vingt ans d’un mari

qu’elle avait expédié en dix-huit mois dans l’autre monde...

--Félines, il faut rentrer ce renseignement-là. Des Russes très informés

du ménage m’ont dit tout le contraire. Quand le Véraguine s’est abattu

sur la jolie fille et sur l’immense fortune des Lourieff, il n’était

déjà plus qu’un cadavre décomposé par l’ivrognerie et... le reste.

Depuis qu’elle est débarrassée de lui, des coquetteries, les apparences

et la hardiesse d’un oiseau de proie, mais pas ça de prouvé. On m’a même

affirmé, et je le parierais... Comment vous dire?... Si Bayonne

entreprend l’éducation de la jeune veuve, il devra tout enseigner à la

très rouée et très innocente enfant.

--Allons, tant mieux pour lui! En attendant, ils ne démarrent pas.

Pauvre moi! gémit Olivier d’une voix contrite.

--Et ma sœur Dolly qui m’attend pour aller à ce bal! Ramenez-moi au

salon, s’il vous plaît, et même s’il ne vous plaît pas.

Ils retraversèrent la rotonde. Bayonne et Daria Véraguine restèrent

seuls.

Les morts qui parlent · 第 17 / 64 题