Il étudia la législation, l’économie politique, l’histoire. Assidu aux
parlotes où se forment les orateurs, il y acquit une réputation
d’éloquence. Elle l’avait précédé au Palais, lorsqu’il se fit inscrire
au barreau. Cependant des années passèrent sans justifier les espérances
que ses camarades avaient fondées sur son talent précoce. L’ambition
échauffée qu’ils lui avaient connue au sortir du collège parut amortie
par la vie de plaisir. Elzéar s’y était jeté avec un emportement où il y
avait de la fougue naturelle et de l’ostentation. Il ne s’attarda guère
aux aventures banales du quartier Latin: quelques bonnes fortunes
bruyantes dans le monde du théâtre lui eurent vite révélé le pouvoir
qu’exerçaient sur les femmes sa beauté grave et sa conversation
passionnée. Elles lui ouvrirent l’un après l’autre ces mondes aux
frontières imprécises qui voisinent et se pénètrent de plus en plus à
Paris: échelle de Jacob où un jeune homme spirituel et avantageux, porté
par le succès, grimpe si facilement de salons en salons, d’alcôves en
alcôves, de la pianiste séduite à la femme de lettres divorcée, de
celle-ci à l’étrangère curieuse, à la coquette de finance, à la baronne
légère, à la marquise authentique.
Bayonne sut plaire par ses dons naturels et par le ragoût de scandale
que ses idées apportaient dans les salons élégants où il eut accès. Il y
développait audacieusement des thèses socialistes; on écoutait avec une
indulgence amusée ces propos incendiaires, qui eussent fait jeter à la
porte un homme moins correct, moins bien habillé, moins soumis pour tout
le reste au code des bienséances mondaines. Elzéar avait traversé les
milieux d’étudiants durant ces années où un vent de socialisme soufflait
sur le quartier des Écoles. Il épousa d’abord les doctrines à la mode
par esprit d’imitation, il s’y affermit par un sincère entraînement du
cœur et par un calcul réfléchi de la volonté. Cette orientation de son
intelligence avait des causes complexes; il les définissait souvent dans
ses longues causeries avec le plus cher de ses amis de collège, ce
Jacques Andarran qu’il devait retrouver sur les bancs de la Chambre. Les
deux jeunes gens différaient de complexion et d’idées. Jacques était
méditatif, indécis et flottant dans son besoin de compréhension
universelle; Elzéar épanchait sur lui ses périodes familières et
grandiloquentes, avec cette tyrannie de l’orateur-né pour qui tout homme
est un public.
--Quelle mouche te pique? disait Andarran. Toi, socialiste! Toi,
l’aristocrate jusqu’aux moelles, toi qui ne rêves que raffinements de
luxe, haute fortune et bonnes fortunes! Mais c’est idiot! Et tu trahis
toute ta race, tu vas te la mettre tout entière à dos. Elle est par
définition du côté de la richesse, où elle prend sa force. Tu me fais
l’effet d’un officier d’état-major qui passerait à l’émeute au moment
d’une promotion en grade.
--Laisse-moi donc tranquille avec ma race! Toujours cette sottise, comme
s’il y avait encore des races, en un pays et en un temps où il n’y a que
des individus. Tu n’as pas honte de ramasser ce vieux cliché d’école et
de sacristie, forgé par des pions, exploité par les curés? Mais je veux
bien me placer pour un instant à ton point de vue: s’il y a vraiment des
survivances de race, quelle pauvre idée te fais-tu de celle où tu me
classes? Où prends-tu le droit de la ramener à cette unité factice?
toute son histoire te montre deux courants opposés, l’un d’âpres
convoitises terrestres et de satisfactions matérielles, l’autre de
protestation idéaliste, révolutionnaire. Nos vieux prophètes ne sont-ils
pas les premiers socialistes? Quel compagnon de réunions publiques
égalera jamais leur idéalisme, leurs violences? La vieille plainte
humaine du misérable et de l’opprimé, dans quels cœurs est-elle
héréditaire? Qui la dira mieux que nous, avec les mots où elle gémit et
menace depuis les premiers jours de l’histoire, avec les imprécations
rituelles apprises au berceau? Suis les grands procès politiques en
Europe: partout tu trouveras quelques fils des prophètes au banc des
révoltés sociaux, à l’avant-garde de la protestation révolutionnaire,
socialiste, anarchiste, nihiliste. Je t’accorde si tu y tiens--et c’est
peut-être vrai--que l’âme de ces anciens bonshommes, l’âme juste et
rageuse d’un Amos ou d’un Michée est pour quelque chose dans le dégoût
que m’inspire votre stupide société, dans le désir que je ressens de la
culbuter, ne fût-ce que pour déplacer le poids de misère et de
souffrance. Si, comme je le crains, on ne peut réussir à diminuer ce
poids, il faut au moins changer de temps à autre les épaules qui le
portent. La justice, vois-tu, ce n’est peut-être qu’un roulement mieux
ordonné de l’inextirpable souffrance. Tâchons de l’établir dans une
société meilleure. Cette conviction, je l’ai au fond du cœur, qu’elle me
vienne de la réflexion personnelle ou de l’atavisme que tu me lances à
la tête et dont tu n’aperçois que le vilain côté.
--C’est pourtant vrai: avant d’avoir des barons, vous aviez des
prophètes; et tu en es un. Mais, insistait Andarran, comment
concilies-tu ton dégoût pour cette société avec l’intention où je te
vois de déguster ce qu’elle a de plus exquis?
--Parbleu! faisait Elzéar en s’animant, je compte bien en jouir; comme
on jouit d’une catin qu’on jettera dans l’escalier un quart d’heure
après; comme un conquérant savoure le bon souper qu’il a trouvé tout
servi dans la maison conquise, avant de renverser la table dans la salle
à manger où il fera camper ses soldats. Et pour être ce conquérant, que
faut-il? Laissons là mes prétendus ancêtres les prophètes; revenons sur
le terrain des réalités, à Paris. Quoi que tu en dises, je ne suis qu’un
Parisien de Paris, comme toi, comme les camarades, et pas autre chose.
Me vois-tu, moi, pauvre hère inconnu, sans relations, avec les origines
que tu sais, avec un saint-frusquin acceptable, sans doute, mais très
insuffisant pour éblouir les populations,--me vois-tu trimant quinze ou
vingt ans sur les marches des escaliers de service où s’écrasent nos
grimpeurs? Tu me voudrais peut-être fleuri d’œillets bien pensants,
arrivant benoîtement par les cercles cléricaux et monarchiques, après un
long stage dans les bureaux d’œuvres et les salles de conférences, tout
cet ennui pour être enfin toléré aux tralalas de quelques douairières,
sous un nom allongé par de ridicules additions, au milieu de gens qui
tendraient à peine une main dédaigneuse au fils du marchand de guano!
Sans parler de ces ineptes préjugés de race qui recommencent à
empoisonner l’air, qui me barreraient la route de ce côté et me rendront
toutes les autres doublement difficiles. Me préférerais-tu à la queue de
la grande armée opportuniste, petit jeune bien correct de l’Association
générale d’abord, puis attaché dans quelque cabinet de politicien, me
faisant décrasser par les belles madames ministérielles, afin de les
lâcher un jour et de parvenir jusqu’aux autres, aux vraies, aux
savoureuses, quand j’aurai des cheveux gris?
Allons donc! Il veut être attaqué de front, emporté de haute lutte, ce
Paris gobeur et poltron, dur aux timides, tendre aux violents. Pour un
homme de ma condition, le socialisme est un tremplin indiqué: le seul
élastique, neuf, riche d’avenir. Tous les autres partis sont de vieux
citrons exprimés. Socialiste! Il y a beau temps que cette étiquette a
cessé d’être un épouvantail, une marque flétrissante sur l’épaule d’un
paria. Tiens, l’autre jour, à la dernière réception de l’Académie, notre
camarade Evayren m’avait gratifié d’une carte de tribune: tu sais,
Nordomus Evayren, le petit poète du _Midi fédéral_ qui va toujours
frétiller chez les habits verts. Qui crois-tu qu’il me montre, en belle
place, dans la corbeille? Un des grands orateurs socialistes, entre
trois tabourets de duchesses qui lui comprimaient les genoux. Elles
n’avaient d’yeux que pour lui, on devinait qu’elles se seraient pâmées
de joie si quelqu’un leur eût présenté le monstre; et l’une d’elles
l’aurait invité à déjeuner le lendemain pour faire crever de dépit les
deux autres! Je te dis qu’elle est là, et là seulement, la grande route
d’avenir, facile, rapide. A la condition, bien entendu, de n’y pas
traîner comme un loqueteux, de ne pas se confiner au cabaret, comme tous
ces imbéciles, avec la dégaine, le langage et la barbe d’un vieux
chemineau de 1848. Étonner, subjuguer cette fille qu’est Paris, simple
jeu, mon cher, pour le socialiste qui saura allier toutes les élégances
à toutes les audaces, mener avec la même désinvolture un cotillon et une
émeute, passer avec aisance des faubourgs populaires où se fait le
souverain aux faubourgs mondains où on le sacre. Il lui suffira d’imiter
le Maître: son évangile n’est-il pas écrit là?
Et Bayonne montrait à Andarran une pile de volumes allemands, français,
écroulée sur le bureau: _Ferdinand Lassalle’s Reden und Schriften_, le
_Journal de Ferdinand Lassalle_, _Une page d’amour de F. Lassalle_. Il
feuilletait d’une main caressante les nombreux biographes de son héros,
Brandès, Max Kegel, Seillière...
--Ah! je l’ai pioché, l’incomparable modèle! Retardent-ils assez, nos
jeunes bourgeois qui en sont encore à copier leur puant Julien Sorel?
Ferdinand Lassalle, voilà le guide qui enseigne la vraie voie à ses
frères. Dis que tu l’admires, le petit Juif de Breslau, le fils du
marchand d’indiennes, évincé par sa naissance de tous les emplois, et
qui fonde le socialisme allemand, qui devient l’idole des foules, le don
Juan des salons, le protégé de la comtesse Hatzfeld, l’ami de Bismarck,
l’arbitre des élégances, le plus fin gourmet et le dandy le mieux mis de
Berlin,--ce qui n’est peut-être pas beaucoup dire! Te rappelles-tu cette
soirée où il enleva Hélène de Dönniges, la fille de l’ambassadeur, une
heure après la première présentation, et comme il emportait la belle
proie sur ses bras, dans l’escalier, sous les yeux de tous ces
philistins ahuris qui l’en admiraient davantage? Dame, il n’a pas été
fort jusqu’au bout, il s’est laissé rouler par son Hélène, il s’est fait
tuer dans un accès de rage. Ne jamais se laisser rouler par une femme,
tout est là. Le reste est facile; combien plus facile dans notre société
démantelée que dans la raide forteresse prussienne du vieux Berlin! Elle
capitula pourtant devant le magicien. Paris!--Quel bouillon de culture
pour un Lassalle! Écoute, vil libéral, écoute les conseils du Maître:
«Si j’étais né prince souverain, j’aurais été aristocrate de corps et
d’âme, mais comme je ne suis qu’un simple fils de bourgeois, je serai
démocrate à mon heure... Je m’habillerai toujours dans l’avenir avec le
plus grand soin: l’habit fait l’homme, c’est l’opinion de notre
siècle... Es-tu ambitieuse? Que dirait ma blonde enfant, si je l’amenais
un jour à Berlin, traînée par six cheveux blancs, devenue la première
femme de l’Allemagne?... Ferdinand, l’élu du Peuple, n’est-ce pas un nom
imposant?...»
Quand il était lancé sur ce thème, Bayonne ne s’arrêtait plus. Il
déclamait à son ami les pages qui le grisaient, il s’appropriait avec
une égale sincérité les tirades enflammées du tribun sur la rédemption
des masses populaires, les effusions intimes où l’ambitieux confessait
sa passion de vanité, de plaisir, de pouvoir. Et cet homme qui venait de
mettre en doute sa dépendance de la race accusait fortement le caractère
ethnique: une sagacité d’argentier dans le choix de la meilleure monnaie
de change, un sûr discernement de la valeur qui ferait prime sur le
marché politique.
Elzéar s’était organisé une existence conforme à son programme, partagée
entre les heures studieuses et les heures dissipées. Ce double aspect se
reflétait fidèlement dans la physionomie de l’appartement qu’il
occupait, avenue Bosquet. Un cabinet sévère, encombré de livres et de
documents statistiques, attestait les matinées laborieuses; cette pièce
s’ouvrait libéralement à l’artisan, au petit commerçant du quartier, en
quête d’un conseil gratuit chez le jeune avocat. Dans le salon pimpant,
dans la chambre coquette, tout était médité pour l’agrément des visites
galantes, tout quémandait l’approbation des hommes de club et de sport
qui venaient fumer un cigare chez l’aimable causeur. Cette vie assez
large, grevée par les recherches de toilette, par les dîners offerts à
d’utiles parasites, nécessitait des appels réitérés aux capitaux de
Rachel. Les années fuyaient sans que la veuve entendît parler d’une
plaidoirie fructueuse, d’un succès pratique et rassurant pour l’avenir
de son fils. Elle se reprochait sa faiblesse maternelle, elle menaçait
sérieusement d’y mettre un terme, quand éclata l’affaire Evayren.
On se souvient du procès retentissant qui passionna Paris pendant toute
une semaine. Nordomus Evayren, le poète incompris, avait évolué du
symbolisme à l’anarchisme: fasciné par la tentation du beau geste, il y
était allé de sa bombe, dans la salle d’un limonadier universitaire où
l’engin avait grillé les redingotes de quelques répétiteurs. Le criminel
réclama l’assistance de son ancien camarade Bayonne. Elzéar accepta:
arrivé à l’audience inconnu, il en sortit célèbre. Nous l’avons tous
présent à la mémoire, ce plaidoyer fameux: la défense habile d’un
malheureux, exaspéré contre ses maîtres, créancier qui demandait compte
à l’_Alma Mater_ de toutes les promesses illusoires, de la faillite
morale où elle l’avait jeté, déclassé, sans pain, sans âme, sans foi;
l’attaque véhémente contre une société responsable du trouble cérébral
de la jeunesse, le tableau sobre et précis des effondrements successifs
qui avaient désolé une génération sacrifiée; enfin la péroraison
saisissante, la peinture modernisée de la danse macabre, les masques
arrachés aux personnages sociaux, leur néant découvert avec une ironie
aiguë, et le salut ému au jeune ressuscité, au peuple qui allait surgir
dans une lumière d’aube, hors du sépulcre où tous ces morts l’écrasaient
sous leurs mensonges.
--Le procès Baudin! Un nouveau Gambetta!
Ce fut le cri spontané du Palais. La presse avancée exaltait le
redoutable tribun qui venait de se révéler. Quelques semaines plus tard,
le quartier du Gros-Caillou l’envoyait au Conseil municipal; les comités
électoraux l’adjuraient d’accepter, aux prochaines élections
législatives, le siège d’un vieux médecin usé dans l’arrondissement.
Réveillé par le succès, porté par ce grand vent de popularité, Bayonne
multipliait les réunions, sa parole soulevait les auditoires. Au début,
l’habit à revers de soie et les bottes vernies avaient provoqué des
grognements, des lazzi.
--Citoyens, s’était-il écrié, les serviteurs du peuple laisseront-ils
toujours à ses maîtres les dehors décents que notre civilisation
égalitaire doit donner à tous? Le temps est venu d’effacer les
distinctions humiliantes, ignorées dans cette libre Amérique où la
démocratie n’est pas un vain mot; et puisqu’on juge les hommes sur
l’habit, c’est à nous, c’est aux vôtres de rendre visible aux yeux du
monde ce que vous êtes en réalité, la conscience profonde et l’émanation
méconnue de notre France artiste; c’est à vous de faire désormais la loi
du goût, comme vous ferez toutes les autres.
Les ménagères, flattées, avaient donné raison à ce bel homme si bien
mis; elles avaient vite dissipé les défiances de leurs maris. Aux
élections générales, une majorité écrasante avait fait d’Elzéar, à
trente ans, un député de Paris.
A la Chambre, il s’était institué dès le premier jour, du droit de
l’éloquence, le porte-parole autorisé des groupes socialistes. La
majorité se laissait entraîner insensiblement à applaudir une lyre qui
la charmait sans la convaincre. Au dehors, dans les salons qui
s’entr’ouvraient naguère à l’esprit et à la bonne grâce du jeune
inconnu, l’orateur acclamé était maintenant accueilli comme une
glorieuse création de la maison, une parure qu’il fallait disputer aux
rivales prêtes à l’accaparer. On lui faisait parfois une petite moue de
commande, quand il avait par trop scandalisé les conservateurs; il
l’essuyait avec un sourire amusé, en homme sûr de son pouvoir; il
désarmait les plus effarouchés avec ce scepticisme de la soirée
parisienne, où chaque acteur plaisante le personnage qu’il a joué dans
la bataille du jour. Autour de la table à thé, le tribun rentrait ses
griffes, et l’on feignait de les croire inoffensives; la maîtresse de
maison présentait en minaudant son socialiste-amateur; un ambitieux
pressé qui avait pris par le plus court: il se rangerait en arrivant au
pouvoir, «il serait bientôt des nôtres», comme il convenait à un fils de
bonne famille, au riche héritier d’un grand commanditaire de produits
chimiques.
Effet habituel de ces brusques mises en lumière: elles reculent à mille
lieues, dans une nuit épaisse, les origines du grand homme; sources
incertaines du Nil que nul n’a le temps ni le souci de vérifier. Elzéar
se sentait chaque jour plus loin de la rue d’Héliopolis et de tout ce
qu’elle rappelait: sa race, son culte nominal, la provenance de sa
fortune, gênes vagues et lointaines, ignorées du gros de ses
admirateurs, soupçonnées seulement par quelques furets professionnels
comme Asserme. Le triomphateur les oubliait volontiers lui-même.
Si quelque naïf eût insisté pour savoir qui il était, le soir du jour où
commence ce récit, tandis qu’il sortait du Palais-Bourbon après une
rapide correction d’épreuves et se dirigeait vers le parc Monceau,
Bayonne aurait enchéri avec une magnifique sécurité sur sa réponse de
jadis à Jacques Andarran: Un Parisien comme les autres, plus en vedette
que les autres.--Déclaration d’état-civil, religieux et social bien
suffisante, quand elle tombe des cimes escaladées. Serait-il assez
lourdaud, assez de sa province, le questionneur indiscret qui ne s’en
contenterait pas?