La parole est à M. Elzéar Bayonne.
Le président Duputel jeta ces mots de la petite voix malicieuse et
nonchalante, alliacée par un léger accent du Midi, qui rappelait, au
dire de ses flatteurs, l’organe de son compatriote Adolphe Thiers. Il
articula chaque syllabe, comme un régisseur de théâtre qui attend un
effet certain du nom qu’il lance aux spectateurs.
L’effet voulu se produisit aussitôt. Le bourdonnement des conversations
particulières mourut sur les banquettes redevenues silencieuses. Les
députés qui péroraient dans un groupe, au pied de la tribune,
regagnèrent leurs sièges. L’injonction machinale: «A vos places,
messieurs!» prit dans la bouche des huissiers une intonation persuasive.
Par les deux tambours de droite et de gauche, les couloirs dégorgèrent
dans l’hémicycle un flot de retardataires qui se hâtaient vers les
sentiers ménagés entre les travées. Au banc du Gouvernement, les figures
lasses des ministres se relevèrent au-dessus des dossiers, avec le
mouvement instinctif de taureaux harcelés dans l’arène, col rentré,
cornes tendues pour repousser un nouvel assaut. Des secrétaires, des
attachés de cabinet, des sénateurs en maraude au Palais-Bourbon se
massèrent des deux côtés de la tribune, debout, obstruant le passage.
Tandis que les gradins se couronnaient de longs cordons de têtes
attentives, un tassement précipité se faisait au-dessus, dans les
galeries du premier étage, dans les tribunes du second. Des journalistes
rentraient en coup de vent, des femmes se penchaient aux premiers rangs,
le buste en offrande. Dans le grand théâtre national subitement rempli,
du parterre aux loges, des loges au poulailler, on vit passer sur toutes
les physionomies l’air de recueillement voluptueux qu’elles prennent à
l’Opéra, au moment où le ténor entre en scène pour la romance attendue.
L’homme qui concentrait sur lui tous ces regards gravit lentement les
marches de la tribune. Il promena un coup d’œil circulaire sur
l’assemblée; il s’installa dans sa forteresse d’acajou, sans se hâter,
avec la tranquillité voulue de l’acrobate qui rassemble ses muscles sur
une plate-forme du cirque avant de se risquer sur la corde raide. Durant
ces quelques secondes de préparation muette, il laissa le circuit
magnétique s’établir entre son auditoire et sa personne.
--Vous aviez raison, ma chère, comme il est bien, cet affreux
homme!--murmura une provinciale à l’oreille de sa voisine. Le sentiment
traduit par cette remarque se peignait sur les visages curieux de toutes
les femmes qui achevaient l’examen rapide d’Elzéar Bayonne.
Il était très bien, en vérité, le jeune chef du parti socialiste; grand
et dégagé, la taille élégamment prise dans une redingote aux revers de
soie, le front rejeté en arrière sous la couronne des cheveux noirs,
négligemment bouclés; un large front tout rayonnant de pensée, foyer où
l’on sentait couver la flamme qui jaillissait des beaux yeux, ardents et
doux. Leur caresse atténuait ce qu’il y avait d’un peu dur dans la
courbe du nez en bec d’aigle, dans la ligne mince des lèvres, retirées
sous la moustache brune.--Une tête de César,--disait un des séides
fervents de Bayonne, le vieux Caucuste, mulâtre des Antilles, ancien
délégué de la Commune aux Beaux-Arts.--De César asiatique,--ajoutaient
les envieux; et, en effet, le masque pâle qui s’enlevait sur le front
obscur du bureau présidentiel rappelait les faces de marbre des
empereurs syriens.
Dès les premiers mots, la voix de l’orateur consomma la prise de
possession physique qui lui livrait cette assemblée. Voix au timbre
grave, mordante et chaude comme la vibration d’une corde de violoncelle;
stridente d’ironie, quand sa colère fouaillait un adversaire, elle
redevenait, l’instant d’après, une musique de plainte profonde, alors
que le défenseur des misérables disait leurs peines sourdes, leur soif
de justice et de pitié.
Le débat roulait sur une loi ouvrière. La commission rapportait un
projet déposé depuis sept ans, voté une première fois durant la
précédente législature, retenu ensuite au Sénat pendant quelques années,
renvoyé par la haute assemblée avec des modifications destructives du
principe même de la loi. La commission avait péniblement reprisé cette
toile de Pénélope; mais, après trois jours de discussion, il ne restait
plus rien du projet primitif, criblé d’amendements contradictoires. Les
orateurs du centre avaient proposé et fait passer des restrictions qui
annihilaient toutes les garanties données aux associations syndicales;
puis, changeant de tactique, ce même centre avait voté deux articles
additionnels introduits par l’extrême gauche, et si gros de conséquences
dangereuses qu’ils eussent rendu la loi inapplicable. Ces articles,
habilement rédigés, revêtaient le caractère d’une manifestation
sentimentale dont on ne pouvait laisser le bénéfice à des adversaires:
ils fournissaient un excellent tremplin électoral. Au passage des urnes,
le mot d’ordre accoutumé avait couru sur les bancs de la majorité:
--Blanc! blanc! Votons blanc! Le Sénat ne votera jamais cela, la loi est
enterrée!
Et vingt voix s’étaient aussitôt élevées:
--Le renvoi de l’ensemble à la commission!
Le rapporteur demandait lui-même ce renvoi, du ton vexé et avec le
découragement sincère d’un auteur dont la pièce est reçue à corrections.
Le ministre combattait mollement la demande, avec le découragement feint
d’un homme d’État qu’on empêche d’aboutir. On savait le ministre hostile
à la loi: nul ne prenait le change sur la manœuvre de l’adroit pilote,
qui se plaignait de ramener le navire aux chantiers et se réjouissait en
secret à l’idée de l’échouer dans les ensablements du port.
Bayonne avait jugé la partie perdue, cette fois encore. Jetant
par-dessus bord la loi mort-née, il revenait à son réquisitoire habituel
contre l’ordre social, à ses amplifications oratoires où son talent se
complaisait.
--«Oui, disait-il, nous ne regrettons pas de vous voir refuser aux
prolétaires jusqu’à ces médiocres palliatifs, qui leur donneraient
peut-être l’illusion menteuse d’un effort pour les libérer. Nous avons
défendu la loi en essayant de l’améliorer, nous l’eussions votée, parce
que nous ne sommes pas des théoriciens intransigeants, parce que vous
nous trouverez toujours prêts à faciliter l’éclosion de la plus humble
fleur de justice sur le terreau décomposé de la société capitaliste.
Vous venez l’arracher de vos propres mains, cette pâle fleur des ruines:
faites, nous triompherons une fois de plus de votre aveu d’impuissance;
chacun de vos reculs marque pour nous un pas de plus vers l’avènement de
l’ordre nouveau, de l’ordre juste et rationnel. Ah! Messieurs, vous ne
voulez même pas qu’il passe un peu d’air et de lumière sous l’énorme
pyramide, chaque jour plus haute, chaque jour plus lourde, qui pèse sur
les multitudes écrasées. Tant mieux! Ce peuple éternellement abusé se
redressera plus tôt pour la renverser de fond en comble; il sait, dans
son admirable patience, que, plus cruelles sont les souffrances
d’aujourd’hui, plus prochaine et plus complète sera leur récompense, sa
victoire de demain. Merci, vous qui ouvrez de force les yeux que nous
n’aurions pas encore réussi à dessiller!»
Les applaudissements et les «très bien» partaient en fusées nourries des
gradins de l’extrême gauche. Le centre écoutait silencieusement, comme
on écoute du rivage le grondement des vagues irritées, avec un petit
frisson de plaisir à les voir venir si hautes, avec la certitude
tranquille qu’elles n’arriveront jamais jusqu’à la crête de la falaise
où l’on jouit de leur bruit.
Bayonne continuait: il refaisait pour la vingtième fois le tableau de la
féodalité financière, il la juxtaposait traits pour traits à la
féodalité militaire de jadis; et, dans un élan de facile hardiesse,
l’orateur socialiste rendait justice à cette dernière, qu’il proclamait
plus humaine, plus élastique, moins étroitement fermée aux évasions
possibles du serf. Des bancs de l’extrême droite, quelques
applaudissements timides s’élevèrent, répondirent à ceux de la gauche.
Ils redoublèrent, après une phrase sur le pouvoir modérateur de
l’ancienne royauté. Le petit vicomte Olivier de Félines battait
frénétiquement des mains, comme bat des ailes une alouette attirée au
miroir.
--Regardez qui vous applaudit! interrompit une voix au centre.
Du regard et du geste, Bayonne fondit sur l’interrupteur.
--«M. Cornille-Lalouze m’invite à regarder qui m’applaudit. Cette
interruption revient souvent ici: j’en admire toujours la beauté. En
effet, M. le vicomte de Félines et ses amis m’applaudissent. Ils ne
partagent pas mes espérances démocratiques, et ils savent comment je
considère l’aimable puérilité de leurs regrets monarchiques. Ils
m’applaudissent pourtant, dans le moment que je dénonce vos fautes. Et
après? Quand M. Cornille-Lalouze parle à cette tribune, quand il y vient
consolider le pouvoir de l’argent et les privilèges de ses détenteurs.
M. le vicomte de Félines et ses amis applaudissent l’opportuniste,
l’anticlérical qui rassure momentanément leurs intérêts. C’est le jeu
naturel de la politique; et j’ai assez de philosophie pour ne jamais
dire à l’honorable M. Cornille-Lalouze: Regardez qui vous applaudit!»
Un rire étouffé courut sur tous les bancs. M. Cornille-Lalouze n’avait
jamais proféré une parole à la tribune. Cet homme gras et déplaisant,
enrichi dans la fabrication des bicyclettes, envoyé à la Chambre par une
circonscription pauvre et sensible aux bienfaits, était peu sympathique
à ses collègues. Il venait précisément de les égayer à ses dépens, la
semaine précédente, avec un billet de faire-part qui circulait dans les
couloirs. Ce billet, où le député et sa famille notifiaient la mort
d’une proche parente, portait la mention usuelle: _décédée munie des
sacrements de l’Église_. Sur les exemplaires adressés aux frères et
amis, ces mots étaient rayés à la plume; la rature énergique faisait
croire à une inadvertance du lithographe ou à un changement de la
dernière heure dans les dispositions de la famille. Le compétiteur de M.
Cornille-Lalouze aux élections, un clérical, avait expédié à ses amis de
la Chambre des liasses de billets des deux types, avec et sans la
rature: on s’était fort diverti à la découverte de cette ingénieuse
rouerie.
Tandis que la grosse face poilue de M. Cornille-Lalouze se contractait
derrière son pupitre, avec les grimaces d’un matou qui a reçu un seau
d’eau froide sur la tête, Bayonne s’échappait par une volte savante des
applaudissements de la droite. A la majorité détendue, à demi conquise
dans cet accès de gaieté, il adressait un chaleureux appel «au nom de la
mère commune, la grande Révolution, au nom de ces principes, rénovateurs
du vieux monde, qui demeurent le lien indissoluble de tous les cœurs
républicains; de ceux-là mêmes qu’une douloureuse torpeur arrête sur le
chemin de la terre promise! Car vous la désirez comme nous, vous qui ne
la voyez pas, et, si nous devons succomber sur la route, j’ai la
confiance que les plus jeunes d’entre vous y entreront un jour, qu’ils
revendiqueront la noble mission d’y conduire un peuple libéré!»
Saisis, quelques-uns des «plus jeunes» commencèrent d’applaudir sur les
confins du centre. A mesure que l’éloquence de Bayonne se faisait plus
câline, plus attendrie pour les frères retardataires, les
applaudissements gagnaient des travées jusque-là figées dans leur
résistance. L’ouragan de bravos parti de l’extrême gauche secouait à cet
instant tout l’hémicycle, faiblissait à peine au milieu, se renforçait à
droite dans le groupe socialiste égaré de ce côté. On eût dit le
crépitement d’une flamme d’incendie qui multipliait ses foyers, dévorait
de proche en proche les îlots d’abord préservés, fondait dans un immense
creuset toutes les matières réfractaires. Du haut en bas de cette salle
bondée, il n’y avait plus qu’une créature aux centaines de têtes,
passive, possédée par l’homme qui l’enveloppait de ses effluves, vibrant
à l’unisson sous la parole de cet homme; il n’y avait plus qu’un
faisceau de nerfs reliés par une même communication électrique,
rattachés par une racine commune à ce front élargi, dominateur, qui
émergeait seul lumière de la tribune. Le gaz venait de s’allumer au
plafond, il versait sa clarté perpendiculaire sur le haut de ce visage
dont les autres parties disparaissaient dans la pénombre, sur ce
réflecteur vivant et mouvant où s’hypnotisaient tous les regards.
Fascinés, les hommes du peuple qui garnissaient les galeries supérieures
écoutaient, avec des crispations dans leurs mains impatientes de battre.
Deux lycéens firent le geste d’applaudir.
--Que c’est beau, cette domination sur une assemblée! dit à haute voix
l’un d’eux.
--C’est beau! répéta comme un écho inconscient, dans la tribune
au-dessous, la dame de province; et son corsage bondissait
tumultueusement. Autour d’elle, des Parisiennes, muettes, dévisageaient
l’orateur: les unes, un sourire heureux sur les lèvres; d’autres,
rigides, les yeux animés de courtes lueurs, sous les secousses réitérées
dont elles recevaient la caresse intérieure. Au fond de la tribune du
Conseil d’État, un jeune abbé s’agitait, ne se possédant plus; il
murmurait, de plus en plus haut:
--Il a raison, il a pourtant raison!
L’abbé se tut, rougissant, sous le regard d’un vieux magistrat, bouche
rasée et pincée, qui répliqua:
--C’est des inepties. Elles sont bien dites.
Deux groupes paraissaient seuls en dehors de l’universelle communion
d’enthousiasme: les journalistes, là-haut, figures ironiques, pressées
dans une tribune, qui laissaient voir l’ennui professionnel des
critiques à la représentation d’une pièce trop connue; les huissiers,
qui circulaient au fond de l’hémicycle de leur pas discret, avec leur
air calme et correct de gardiens attentifs dans une maison de fous. Le
vieil huissier-chef regarda l’horloge, transmit à un collègue sa
serviette bourrée de lettres:
--Prends le service, j’ai affaire à la questure.
Il dit cela du ton d’un homme qui rentre chez lui sous l’averse et passe
son parapluie à un ami qui sort.
Bayonne affermissait sa conquête sur la totalité de l’auditoire par une
revendication enflammée des fiertés nationales.
--L’Europe se couvre de soldats, régiments embusqués derrière les
vieilles haines, les vieux préjugés, les vieilles ambitions, comme les
survivants d’une épidémie derrière les tombeaux d’un cimetière où ils
achèveraient de s’entre-détruire en se fusillant sur les morts de la
veille. Partout un espoir de meurtre plane sur les villes laborieuses,
paralysant l’essor pacifique du travail humain. Vous vous épuisez de
sacrifices pour aligner une muraille de fer aussi large, aussi haute que
celle de l’adversaire toujours attendu. Et vous laissez inutile
l’incomparable armée des vraies forces françaises, l’immortelle armée
d’invasion qui ne connut jamais ni arrêt, ni retraite, ni débâcle;
l’armée des idées incarnées dans ce peuple et qui l’a toujours fait
conquérant du monde par le droit divin du progrès. Ah! ne comprenez-vous
pas votre erreur? Vous désarmez la France plus sûrement, plus
dangereusement que si vous aviez licencié tous nos bataillons, le jour
où vous retenez l’esprit français sur la route où il marche, sonnant le
ralliement aux idées nouvelles. N’a-t-il pas triomphé sans même
combattre à toutes les étapes du siècle, réparé les fautes et les folies
de nos dynasties, déjoué les plans concertés des hommes d’État qui nous
guettaient comme une proie, et qui chancelaient soudain, menacés,
interdits, sentant trembler sous leurs pieds le sol où nos idées
s’insinuaient pour dévorer et retourner contre eux leurs armées?
Permettez donc qu’il souffle encore, ce vent de la victoire qui ne coûte
pas une goutte de sang, ce vent de la revanche certaine qui gonflera
d’une joie longtemps désapprise les plis désolés de notre drapeau. Si
nous étions persuadés, mes chers collègues, que le sacrifice de nos
doctrines peut seul procurer cette résurrection de la France, nous
n’hésiterions pas, je vous le jure, à dire à la raison et au progrès:
Attendez, souffrez, laissez passer la France!--Convaincus que le
triomphe national est inséparable de celui de la raison et du progrès,
je voudrais faire pénétrer notre foi dans vos cœurs; vous n’hésiteriez
pas davantage, vous non plus, à sacrifier ces lourds intérêts qui
abattent le ressort populaire; vous attacheriez les premiers l’idée
sociale à la hampe frémissante du drapeau, s’il vous était prouvé qu’à
ce prix ses fières couleurs se relèveraient une fois de plus sur la
terre, emblème de réparation pour nous, de libération pour tous!
Ce fut un trépignement sur tous les bancs. Les plus sages, étreints à la
gorge, s’abandonnaient au délire commun. M. Chasset de la Marne, le
président du centre gauche, entrait à cet instant dans la salle. Dès
qu’il aperçut Bayonne à la tribune, il eut un sourire narquois.
--Quel air joue-t-il encore, ce flûtiste?
Mais la phrase d’habitude, jetée à la cantonade, mourut aussitôt sur ses
lèvres. Renseigné par un premier coup d’œil sur les physionomies, le
vieux parlementaire comprit qu’il n’était pas au diapason: à la vue des
gens de son groupe qui battaient des mains, M. Chasset de la Marne
changea brusquement d’expression; il s’arrêta au pied de la tribune,
attentif et grave; avec la docilité d’un mouton égaré qui rentre dans le
mouvement du troupeau, il se mit à applaudir, d’un geste machinal, les
derniers mots de la période qu’il n’avait pas entendue.
L’instinct de l’orateur avertit Bayonne qu’il était temps de conclure,
l’assemblée lui ayant donné tout ce qu’elle pouvait rendre d’émotion et
de soumission momentanée. Il tourna court sur une tirade claironnante,
qui s’adressait plus spécialement aux passions de ses amis et les
soulevait pour l’ovation finale. Il descendit de la tribune. Des bancs
inférieurs de l’extrême gauche, les socialistes se précipitèrent
au-devant de leur chef; d’autres l’attendaient, debout sur les gradins
supérieurs: toutes les mains cherchaient les siennes et recommençaient,
après l’étreinte, à scander derrière lui la triple salve
d’applaudissements; les visages ironiques et provoquants défiaient les
gros bataillons du centre. Ceux-ci gardaient un silence gêné; le
sortilège dissipé, la Chambre se reprenait. Les députés dégringolèrent
entre les travées, essaimèrent en masse, se répandirent dans les
couloirs. Redevenus loquaces et bruyants, ils déambulaient en allumant
les cigarettes à travers les vestibules, le salon des Conférences, la
buvette. Des groupes bourdonnants, où étaient confondus les gens de tout
parti, se formaient, se dispersaient, se reformaient autour des couples
d’interlocuteurs qui discutaient avec animation le discours de Bayonne.
--Très bon, aujourd’hui, Bayonne!
--Peuh! toujours la même chanson, mieux chantée cette fois.
--Il a pourtant dit quelques vérités incontestables!
C’était un opportuniste conservateur qui appuyait énergiquement sur
cette affirmation.
--Oui, reprenait un radical, mais on pourrait lui répondre que...
Et chacun de développer les arguments avec lesquels il se serait fait
fort de répondre à l’orateur socialiste. Ses plus verbeux contradicteurs
étaient ceux qui ne parlaient jamais à la tribune; ceux aussi qui
venaient de se surprendre à l’applaudir et en gardaient un remords, un
besoin de réagir contre la surprise du magicien. On eût dit les ébats
d’une ménagerie, quand, après la sortie du dompteur qui les tenait
couchés sous sa cravache, les fauves gambadent dans la cage et mordent
les barreaux.
Ces discussions théoriques sur la harangue de Bayonne ressemblaient
d’ailleurs aux controverses des spectateurs, durant un entr’acte du
théâtre, sur la pièce de Dumas ou d’Augier qui les a fait penser un
moment. On venait d’entendre un exercice littéraire, passionnant par les
idées qu’il suscitait, mais abstrait des réalités quotidiennes; nul ne
songeait à établir un rapport entre ce jeu de pur esprit et les
exigences pratiques, positives, de la vie sociale et politique. Le vote
en témoignait, ce vote que rendaient au même instant pour leurs
collègues absents les gardiens des boîtes, et qui écartait à une énorme
majorité l’ordre du jour de l’orateur acclamé. On avait applaudi
l’artiste, on votait pour le ministère: c’étaient deux ordres d’idées
entièrement séparés.
--Bah! un joli discours de plus, et qui ne changera rien au train
nécessaire du monde!
Cette acclamation de Poujard’hieu, l’ancien ministre, l’ami de Gambetta,
résumait bien le sentiment commun.
--Ne vous y fiez pas trop, interrompit Asserme; goutte à goutte, le
vitriol socialiste ronge notre bloc de granit républicain.
Aristide Asserme, «le député bien parisien de la Nouvelle», suivant la
formule consacrée des journaux où il écrivait, «le Canaque», comme
l’appelaient _la Libre Parole_ et _l’Autorité_, avait la spécialité de
représenter l’esprit français au Parlement. Il y représentait par
surcroît la Nouvelle-Calédonie, depuis qu’un concurrent richissime
l’avait évincé de sa circonscription des Alpes-Orientales. Créole de
Bourbon, venu tout jeune à Paris pour y publier des vers sous le
patronage de son compatriote Leconte de Lisle, il s’était fait ramasser
un soir par Gambetta dans une loge d’actrice où le tribun portait ses
hommages. Aristide s’accrocha à la redingote flottante du grand homme,
l’amusa par son bagout, reçut de lui l’investiture d’un fief électoral
dans les Alpes. Dépouillé de son canonicat, il obtint d’un ministère ami
le siège de Nouméa, nouvellement créé. Le député n’avait fait qu’une
courte visite à l’île lointaine, sur un vaisseau de l’État qui l’y amena
en conquérant. Ses électeurs, quelques fonctionnaires et quelques
colons, le renommaient fidèlement depuis cette époque; les méchantes
langues prétendaient qu’on allongeait la liste électorale avec des
forçats libérés et des Canaques recrutés par le bâtonniste, comme dans
l’Inde.
--Des électeurs littéralement électrisés,--disait Asserme, car il les
mettait en mouvement par un coup du câble officiel,--et vraiment
libéraux puisqu’ils ne demandent qu’une chose, la liberté.
Sceptique et jouisseur, très avisé, sous ses airs de bouffon, rompu aux
intrigues des couloirs où il promenait depuis quinze ans sa calvitie
précoce, sa jolie barbe crespelée et sa faconde aimable, populaire dans
le salon de la Paix parmi ses confrères du journalisme, le créole
retombait toujours sur ses pieds après les aventures fâcheuses où
l’entraînaient de perpétuels besoins d’argent. Compromis dans le Panama,
dans toutes les affaires suspectes, il passait chaque fois à travers les
mailles du filet de la justice, reparaissait souriant et acquitté. Nul
ne tenait rigueur à cet enfant gâté du Parlement, radical d’étiquette,
ministériel quand le cabinet avait besoin d’un renfort, et qui évoluait
savamment dans l’orbite du pouvoir, assez loin pour se faire payer ses
services, assez près pour les offrir au bon moment.
Asserme devait ses succès à une imagination baroque et fertile. Au temps
où il représentait les Alpes-Orientales, il avait un préfet peu
maniable. Le cabinet d’alors hésitait à faire sauter cet administrateur.
Une idée vint au député. Il alla chez un marchand de couronnes
funéraires, il choisit un bel article, jais noir, avec l’inscription:
_Souvenirs et regrets_, il fit emballer, adresser franco, sans nom
d’expéditeur, à M. le Préfet des Alpes-Orientales. Le lendemain, même
envoi d’un autre magasin; et ainsi de suite chaque jour, pendant trois
semaines, tous les marchands de couronnes parisiens y passèrent. Au
troisième arrivage, les employés de la préfecture jasèrent: les
fonctionnaires et les journalistes du chef-lieu s’arrangèrent vite pour
avoir affaire dans les bureaux, précisément à l’heure où l’on déballait
chaque matin le fatal colis. Au bout de huit jours la ville était en
liesse: pas d’autres conversations dans les cafés, les deux feuilles
locales exultaient, le préfet n’osait plus se montrer sur le Mail. A la
quinzième couronne, il était démonté. La plaisanterie avait coûté
vingt-cinq louis à Aristide, mais son homme dut demander lui-même un
changement.
Le «spirituel député de la Nouvelle» entretenait sa réputation par les
discours amusants où il réclamait un peu de la manne budgétaire pour son
île, «pour ce paradis austral où nous ne savons employer que nos damnés,
où nous pourrions tous finir un jour, mes chers collègues, si la fortune
inique faisait de nous des vaincus de la liberté.»
Tel était l’homme qui glosait le discours de Bayonne.
--Eh! oui, continuait-il, ils ont fêlé le bloc:
Toujours intact aux yeux du monde
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa fêlure fine et profonde...
--Mon Dieu! je sais bien, on peut encore boucher la lézarde en y pilant
du curé. Mais, si cet ingrédient venait à nous manquer, elle
apparaîtrait aux yeux du monde, inquiétante. Bayonne vous force à
l’écouter, à l’applaudir; il vous apprivoise à quelques-unes de ses
idées; son socialisme et, qui pis est, sa personnalité parlementaire
deviennent peu à peu tolérables, possibles, _combinables_, passez-moi le
mot, avec d’autres éléments, en un lendemain de crise. Se rendre
possible, tout est là en politique. Un beau jour, on se réveille étonné:
le loup-garou avec lequel on effrayait les enfants fleure le maroquin,
tout comme un autre.--Demandez plutôt à Pélussin, qui mijote là-bas une
affaire avec le gouverneur du Comptoir Général des colonies. Il fut de
la Commune, jusqu’au bout, il a fait tuer du Versaillais, c’est sûr;
nous nous servions même de ce prétexte, dans le temps, quand nous
l’utilisions en cachette, pour ne pas lui payer les excellents articles
qu’il faisait dans nos journaux contre l’ordre moral. Le voilà
aujourd’hui sous-secrétaire d’État; et il me marchande, parce qu’il me
trouve trop avancé, une misérable subvention aux phares que je lui
demande pour ma pauvre île, afin que mes bons forçats ne gagnent pas le
large plus souvent qu’à leur tour; il me répond, le cynique: «Ne faites
pas aux autres ce que vous n’eussiez pas voulu qu’on vous fît; comment
me serais-je évadé, moi, si l’on avait vu clair à la Nouvelle!...»--Qui
sait si Bayonne ne nous chantera pas un jour la même antienne? Mes bons
amis, prenez garde à ce mélodieux stercoraire.
Tandis qu’Aristide expliquait à quelques collègues mal informés la
légitimité de cette épithète, on cherchait vainement dans les couloirs
l’homme à qui il la décernait. Bayonne s’était promptement arraché aux
étreintes de ses amis; sorti de l’amphithéâtre par une des portes
discrètes ménagées à mi-hauteur du pourtour, au sommet des gradins, il
avait franchi précipitamment les marches qui débouchent dans le corridor
de ronde, au pied des escaliers par où s’écoulait le public des tribunes
réservées. Arrêté là, il entendait son nom bruire dans toutes les
conversations. Elles cessaient quand on l’apercevait, chacun
ralentissait le pas pour attarder sur l’orateur des regards curieux,
admiratifs. Bayonne paraissait indifférent à ces caresses de la gloire;
il attendait, les yeux fixés sur le haut de l’escalier. Soudain, il
s’élança à la rencontre d’une jeune femme qui descendait, la dernière,
de la tribune du président.
Finement moulée dans la souple jupe beige, sous la casaque de loutre où
frissonnaient des lueurs errantes, elle descendait les degrés d’un pas
lent, ce pas de statue en mouvement où la grâce harmonieuse de certaines
femmes met une musique, faite des rythmes concordants de la gorge, des
hanches, des genoux. Elle était de celles qu’à cette musique on entend
venir, semble-t-il, en même temps qu’on les voit. La ligne sombre de sa
beauté, accusée par le costume aux teintes sévères, s’égayait de deux
points lumineux: une touffe de roses pourpre piquée au corsage, une
torsade d’un blond fauve qui débordait la petite capote noire et moirait
d’or le collet de loutre. Sous la voilette, dans le visage arrondi,
presque trop rond, aux traits fins entre des joues pleines, les yeux
brillaient de la légère fièvre emportée de cette séance. Ils arrêtèrent
sur Bayonne un regard fier et distant, qui appelait de très haut, avec
condescendance; il semblait que ce regard ramassât cet homme à terre et
l’élevât jusqu’au visage qui lui souriait gravement. Le député
s’approcha; sa voix, impérative et mordante à la tribune, se fit
suppliante, trembla de cette même chaleur de passion contenue qui avait
ému la Chambre.
--Etes-vous contente?
--Oui, dit la jeune femme, avec une légère cantilène d’accent
étranger;--oui, puisqu’_ils_ seront contents.
--Qui, _ils_?
--Vous le demandez? Ceux pour qui nous travaillons; ceux dont la peine
fait votre force, ceux pour qui et en qui je vous...
Elle n’acheva pas. Une flamme qui passa dans ses yeux dit le mot qu’elle
avait retenu.
--Et pourtant, reprit Bayonne, vos lèvres viennent de me refuser la
parole qui me payerait de tout. Dites qu’elle ressortira de ces lèvres,
ce soir, chez la baronne.
--Venez, et vous verrez.
--Vous y serez de bonne heure?
--J’y dîne. Et vous?
--Le temps de jeter un coup d’œil sur mes épreuves, et j’y cours. Vous
serez dans la rotonde des palmiers, n’est-ce pas, sous le grand Ruysdaël
où il y a des blés de soleil, comme vos cheveux? Vous ne regarderez
personne autre, Daria? Gardez-moi d’ici là toute votre âme, que je la
prenne toute dans votre premier regard, ce soir.
En échangeant ces quelques mots, ils étaient arrivés à l’extrémité du
corridor, dans le vestibule où dévalait le public des galeries
supérieures.
--Adieu, dit en souriant la jeune femme. Voyez comme tout le monde vous
regarde, vous! C’est intimidant, je me sauve.
Elle s’éloigna par le trottoir de la petite cour, vers la grille ouverte
sur le quai. Immobile sur le seuil, Bayonne suivait des yeux la svelte
casaque de loutre qui serpentait entre les gardiens de la paix et les
camelots. Du flot d’allants et venants répandus sur le perron central, à
côté de lui, des appels, des saluts familiers arrivaient par bordées.
--Voilà le triomphateur! Bravo, Bayonne! Superbe! Incomparable!
Il ne semblait pas entendre. Plus rien du Parlement, de ses fièvres et
de son absorption tyrannique, n’existait à cette minute pour celui
qu’Aristide venait d’appeler «le mélodieux stercoraire».
Ce mot nécessite quelques explications.