PAR VICTOR GIRAUD

[1] Ces pages étaient écrites quand la mort est venue brusquement

frapper M. de Vogüé. Je n’ai pas cru devoir rien y changer. Mais on

me permettra bien, ici, en note, d’exprimer d’un mot, en face de

cette tombe si fraîchement ouverte, toute la douloureuse émotion que

me fait éprouver la soudaine disparition d’un écrivain qui avait

toujours été très bon, et plus qu’encourageant pour moi, et dont la

perte sera très cruellement ressentie, en France et hors de France,

par tous ceux qui aiment les lettres, et qui ont la noble religion

du talent.

Il y a dans _le Roman russe_ quelques lignes qui ont dû, j’imagine,

rendre parfois rêveurs les admirateurs et les amis de M. de Vogüé quand,

en 1893, on apprit qu’il allait se présenter à la députation: “On est

tenté,--écrivait-il de Tourguénef,--on est tenté de s’inquiéter pour

l’avenir du poète; on entend derrière ces phrases comme un mauvais

grondement de politique; est-ce que la grande suborneuse va le détourner

de sa vraie voie?” Et il ajoutait: “Il n’en sera rien heureusement.

Tourguénef était bien trop littéraire, trop contemplatif et trop

détaché, pour se jeter dans cette mêlée où l’on entre avec des

convictions et d’où l’on sort avec des intérêts.” Je ne puis m’empêcher

d’appliquer ces paroles à M. de Vogüé lui-même. Il a failli lui aussi,

un instant, se jeter dans la mêlée, et de 1893 à 1898, on le vit au

Palais-Bourbon représenter une circonscription de l’Ardèche. Mais on ne

lui permit point de rendre à son pays les services effectifs qu’il avait

rêvé de lui rendre. Nos démocraties contemporaines sont dures aux poètes

qui, nés avec un grand nom, ont la noble ambition de les servir. Elles

n’admettent plus que l’on veuille siéger “au plafond”; elles sont

réfractaires à l’indépendance; elles sont rebelles à l’idéalisme. “Plus

sévère que celle de Platon, notre république reconduit à la frontière

ceux qui viennent lui parler d’art et de poésie, sans même les couronner

de fleurs.”

Il est peut-être heureux que M. de Vogüé ait vérifié sur lui-même ce

mélancolique jugement de sa jeunesse, et qu’il se soit, lui aussi,

laissé reconduire à la frontière: il en rapportait les “souvenirs et

visions” qui, un an plus tard, allaient prendre corps, forme et vie dans

_les Morts qui parlent_.

* * * * *

Ce n’est pas à dire d’ailleurs qu’il faille chercher dans ce livre de

véritables “portraits” de nos hommes politiques. _Les Morts qui parlent_

ne sont à aucun titre un roman à clefs. M. de Vogüé, et je l’en

félicite, aurait considéré comme indigne de lui de transporter tout vifs

dans une œuvre d’imagination, sous un nom d’emprunt, les collègues qu’il

avait coudoyés dans les couloirs de la Chambre; il n’a pas voulu

recourir à ce trop facile moyen de succès,--ou de scandale. Il a fait

infiniment mieux. Comme tous les grands artistes de tous les temps,

comme Balzac, comme Molière, il a pris sans doute son bien partout où il

le trouvait; il a ramassé dans la réalité vivante les traits épars et

significatifs qu’elle lui fournissait; mais, comme eux aussi, il a fait

entrer ces données toutes matérielles dans des combinaisons inédites; il

en a composé des figures à la fois réelles et idéales, qui ont toute la

vérité et la ressemblance du modèle directement observé et fidèlement

copié, et, en même temps, toute la généralité de la création artistique.

Ainsi transformée, la réalité contemporaine a pris une valeur toute

nouvelle: repensée et comme recréée par un cerveau de poète, elle

dépasse et déborde les contingences de l’existence quotidienne, de

l’observation transitoire; elle s’élève jusqu’au symbole; parfois même,

elle touche à la prophétie. Elzéar Bayonne ressemble assurément moins à

M. Jaurès qu’à Ferdinand Lassalle; ou plutôt, il ne ressemble qu’à

lui-même, cet orateur socialiste que tout le monde juge “ministrable”:

quelques mois après la publication des _Morts qui parlent_, un

socialiste siégeait pour la première fois au banc des ministres

français.

Ce don d’utiliser et de généraliser tout à la fois l’expérience

concrète, on le retrouve dans la description du milieu où vivent et

s’agitent les personnages mis en scène par le romancier. Cette peinture

du milieu parlementaire est vraiment admirable de vie grouillante et

palpitante, et, en même temps, de largeur compréhensive, d’évocation

synthétique. C’est une vaste fresque qui a tout le relief et la

précision d’une miniature. M. Jules Lemaître déclarait, voilà déjà dix

ans, que cette partie du livre “tient du chef-d’œuvre”, et il n’est, je

pense, aucun lecteur désintéressé qui, là-dessus, ne lui donne

pleinement raison. Quand on a lu les descriptions de ces séances de la

Chambre où tant d’intérêts, de passions, de convoitises et d’égoïsmes

sont aux prises, où se nouent tant d’intrigues et se consomment tant de

lâchetés, on ne les oublie plus. La chute d’un ministère, l’élection

d’un président de la République, le tumulte soulevé par un orageux

discours socialiste, l’enterrement du président Duputel sous la pluie et

dans la boue de Paris, ce sont là désormais des “choses vues”, et qui se

gravent pour toujours dans l’imagination du lecteur. Saint-Simon aurait

reconnu dans ce peintre d’histoire l’un de ses plus légitimes héritiers.

Mais M. de Vogüé ne se contente pas de peindre; il pense et il fait

penser; il formule et il explique. Il a étudié _in anima vili_ la

psychologie des foules; il en a reconnu les lois; il s’est rendu un

compte exact, précis, de la mentalité spéciale qui, dès qu’ils sont

assemblés, transforme en fanatiques aveugles et violents des hommes qui,

pris individuellement, et hors de la salle des séances, ne manquent ni

de bon sens, ni de savoir, ni de courtoisie, ni même de scepticisme.

Pour exprimer la fatale et délétère influence du milieu sur les âmes,

l’écrivain a trouvé une image saisissante, aussi suggestive que forte,

et qui restera sans doute, en raison même de sa douloureuse justesse:

“Chaque après-midi, fait-il dire à un député, cœur sincère et droit, il

me semble que je me replonge dans un _bain de haine_.” Et n’est-ce pas

là, en effet, puissamment traduite, l’impression que l’on emporte des

séances les plus mouvementées du Palais-Bourbon? Rappelons encore ces

lignes étonnantes: “Ce fut pis encore quand le plafond lumineux

s’éclaira: dans l’air épais, sur ces figures terreuses, fantomatiques,

avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas la source, il

sembla qu’une pluie de fiel en dissolution s’épandît; elle tremblait

dans l’atmosphère vibrante, elle faisait saillir les masques convulsés,

plus terreux et plus jaunes, plus haineux sous le cerne de lumière

bilieuse.”

Et à ceux qui demanderaient: Pourquoi ce singulier et triste phénomène?

Pourquoi, dans cette enceinte empoisonnée, tant de colères et tant de

haines? M. de Vogüé fournit une explication et une réponse. C’est en

vain que tant d’honnêtes gens, qui se croient nés d’hier, prétendent

recommencer l’histoire. Un long passé se survit en eux malgré eux et

leur dicte leurs gestes quotidiens. A leur insu, ils recommencent,

contre les mêmes adversaires, les combats qu’ont livrés leurs pères. Le

légiste, le vilain, le procureur, le huguenot, le féodal de l’ancienne

monarchie française revivent dans leurs petits-neveux et leur ont légué

leurs querelles à vider. Toutes les passions qui agitaient nos ancêtres

et qui les dressaient les uns contre les autres ne sont pas mortes avec

eux; elles se sont toutes donné rendez-vous dans cette salle de

spectacle; nous leur prêtons notre propre voix, mais nous ne leur

prêtons que notre voix; par notre bouche, ce sont _les Morts qui

parlent_. Telle est en substance, exprimée par une formule

retentissante, qui tout de suite a fait fortune et est passée en

proverbe, la théorie philosophique dont le livre tout entier est comme

l’illustration plastique. Il suffit de l’énoncer pour en voir toute la

justesse et la profondeur.

Et M. de Vogüé a poussé plus loin encore et plus avant la recherche des

causes profondes qui expliquent les manifestations diverses de notre vie

politique et sociale. Il a très bien vu et très fortement dit et montré

que, au fond de toutes ces querelles, de toutes ces passions, de toutes

ces haines, il n’y a qu’une seule question: l’éternelle question

religieuse. Tantôt obscure et voilée, tantôt au contraire brusquement

émergeante, elle est l’âme parfois invisible, mais toujours présente, de

notre histoire contemporaine. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres,

les conclusions de M. de Vogüé rejoignent et confirment celles des

observateurs les plus pénétrants, les plus lucides et les plus

impartiaux des choses actuelles. On ne trouvera pas beaucoup de romans

où des problèmes d’une telle ampleur et d’une telle portée soient posés

et agités.

Et tout cela compose une œuvre puissante et grave, passionnée, et

pourtant sereine, un peu tendue par endroits peut-être, et où l’on sent

circuler, sous l’éclat imagé et sous l’ironie ardente de la forme, comme

un large courant intérieur d’âcre amertume et d’altier pessimisme. Ce

pessimisme est-il entier, absolu? C’est ce qu’il n’est pas indifférent

d’examiner d’un peu plus près.

* * * * *

Un de mes amis, esprit exact et précis, historien de métier, et qui

s’est fait une loi et une habitude de voir toutes choses sous l’aspect

du relatif, me disait, il y a quelque temps, après une lecture des

_Morts qui parlent_:

“Comme réquisitoire contre notre régime parlementaire, ce livre est

admirable, et il n’est aucune des critiques qu’il formule à laquelle,

pour ma part, je ne souscrive pleinement. Mais si tout ce qu’il dit est

vrai, il ne dit peut-être pas tout. Comme Taine jadis dans ses

_Origines_, il semble bien ne mettre en relief qu’un côté des choses. Si

malfaisante que soit trop souvent l’œuvre de nos députés, il leur

arrive... de se tromper, de voter quelques bonnes lois, de réaliser

d’utiles réformes, d’accomplir, dans leurs commissions surtout, de

modestes et saines besognes. Si d’ailleurs il n’en était pas ainsi, il y

a longtemps que le “peuple souverain” les eût cassés aux gages. Si

médiocre, et imparfait, et vicieux même que soit un régime, il ne dure

pas depuis quarante ans bientôt sans répondre à certains besoins

généraux, sans remplir, tant bien que mal, certains offices

indispensables. Corrigeons-le, réformons-le, adaptons-le à notre

tempérament national, rien de mieux: mais gardons-nous de le condamner

en bloc. D’autre part, jetons un coup d’œil autour de nous. La France

n’est pas le seul pays à essayer du régime parlementaire. Même chez les

peuples qui l’ont adopté bien avant nous, et chez lesquels il est pour

ainsi dire issu d’une sorte de génération spontanée, ne pourrait-on pas

signaler, même aujourd’hui, quelques-uns des vices les plus graves dont

nous souffrons chez nous? Tout est-il toujours parfait à la Chambre des

Lords et à la Chambre des Communes? Et les élections anglaises

elles-mêmes,--celles de 1910,--ont-elles été partout un modèle

d’urbanité? Que si, toutes comparaisons faites, nous devons nous

reconnaître politiquement inférieurs,--ce qui n’est pas sûr,--à nos

heureux voisins, la raison en est assez simple. La France est le premier

des grands États modernes à avoir tenté sur elle-même l’expérience

démocratique. Cette expérience,--que tous les peuples tenteront à leur

tour, _et dont ils profiteront_ quand nous l’aurons nous-mêmes

tentée,--cette expérience ne se fait pas chez nous sans heurts, sans

tâtonnements, sans fausses manœuvres. Comment pourrait-il en être

autrement? Avant de nous jeter la première pierre, que les Italiens, les

Allemands, les Russes, et même les Anglais, résolvent d’abord pour leur

propre compte ce difficile problème... J’avoue que j’aurais voulu

trouver quelques considérations de cet ordre sous la plume de M. de

Vogüé,--ou du député Jacques Andarran.”

Je ne suis pas assez grand clerc dans ces sortes de questions pour

décider si mon ami a raison ou tort. Je crois bien que M. de Vogüé

pourrait revendiquer le droit qu’a tout écrivain d’imagination de

choisir dans la réalité, de mettre en lumière et en saillie tel côté

particulier des choses plutôt que tel autre. Mais ce dont je suis très

sûr, c’est qu’il serait désolé que l’on vît dans son livre un jugement

d’ensemble et de fond sur la France contemporaine. Mieux que personne,

il sait que la France n’est pas tout entière au Palais-Bourbon, et s’il

a mis comme sous-titre aux _Morts qui parlent_ “scènes de la vie

parlementaire”, c’était bien pour faire entendre que, en France surtout,

la “vie parlementaire” ne se confond nullement avec la vie nationale.

“Je t’ai retracé,--fait-il dire quelque part à Jacques Andarran écrivant

à son frère Pierre,--je t’ai retracé, tel que je le vois ici, le tableau

de la France: _non, pas de la France: de ses maîtres occasionnels_.” La

distinction est essentielle, et je sais, pour ma part, infiniment gré à

M. de Vogüé de l’avoir si nettement formulée.

En France, en effet, plus que partout ailleurs, le pays réel doit être

soigneusement distingué,--l’Anglais Courtenay Bodley l’a fort bien

vu,--du pays officiel; l’un et l’autre ne communiquent qu’en de rares

circonstances et ne se ressemblent guère. Les deux Frances dont on a si

souvent parlé, la France rouge et la France noire, c’est surtout dans

nos assemblées politiques qu’elles vivent et s’entre-déchirent. Mais

au-dessous et en marge de ces deux Frances, il y en a une troisième, qui

n’est ni rouge, ni noire; c’est celle qui travaille et qui épargne, et

qui, sans se soucier de nos querelles métaphysiques ou politiques,

refait constamment, patiemment la fortune matérielle et la santé morale

du pays. Cette “troisième France”, qui est la vraie France, M. de Vogüé

la connaît bien, et il lui a fait sa juste place dans _les Morts qui

parlent_. C’est elle d’où sont sortis ces “Soudanais” dont l’écrivain

nous décrit en termes vibrants l’œuvre utile, féconde, héroïque, et de

si haute et si lointaine portée. C’est elle encore que symbolisent

vaillamment, dans leur coin de province, ces deux femmes, si virilement

actives, si nobles et si pures, la tante et la nièce, dont le romancier

a vigoureusement peint les âmes harmonieuses et profondes. Et c’est elle

enfin qui a produit ce Jacques Andarran, où il me semble bien que M. de

Vogüé s’est un peu représenté lui-même,--joignant ainsi son propre

portrait à celui des vrais ouvriers d’avenir, et donnant, par son propre

exemple, à ceux qui aiment le généreux et clair génie de la France de

nouvelles raisons de croire à sa vitalité.

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