[1] Ces pages étaient écrites quand la mort est venue brusquement
frapper M. de Vogüé. Je n’ai pas cru devoir rien y changer. Mais on
me permettra bien, ici, en note, d’exprimer d’un mot, en face de
cette tombe si fraîchement ouverte, toute la douloureuse émotion que
me fait éprouver la soudaine disparition d’un écrivain qui avait
toujours été très bon, et plus qu’encourageant pour moi, et dont la
perte sera très cruellement ressentie, en France et hors de France,
par tous ceux qui aiment les lettres, et qui ont la noble religion
du talent.
Il y a dans _le Roman russe_ quelques lignes qui ont dû, j’imagine,
rendre parfois rêveurs les admirateurs et les amis de M. de Vogüé quand,
en 1893, on apprit qu’il allait se présenter à la députation: “On est
tenté,--écrivait-il de Tourguénef,--on est tenté de s’inquiéter pour
l’avenir du poète; on entend derrière ces phrases comme un mauvais
grondement de politique; est-ce que la grande suborneuse va le détourner
de sa vraie voie?” Et il ajoutait: “Il n’en sera rien heureusement.
Tourguénef était bien trop littéraire, trop contemplatif et trop
détaché, pour se jeter dans cette mêlée où l’on entre avec des
convictions et d’où l’on sort avec des intérêts.” Je ne puis m’empêcher
d’appliquer ces paroles à M. de Vogüé lui-même. Il a failli lui aussi,
un instant, se jeter dans la mêlée, et de 1893 à 1898, on le vit au
Palais-Bourbon représenter une circonscription de l’Ardèche. Mais on ne
lui permit point de rendre à son pays les services effectifs qu’il avait
rêvé de lui rendre. Nos démocraties contemporaines sont dures aux poètes
qui, nés avec un grand nom, ont la noble ambition de les servir. Elles
n’admettent plus que l’on veuille siéger “au plafond”; elles sont
réfractaires à l’indépendance; elles sont rebelles à l’idéalisme. “Plus
sévère que celle de Platon, notre république reconduit à la frontière
ceux qui viennent lui parler d’art et de poésie, sans même les couronner
de fleurs.”
Il est peut-être heureux que M. de Vogüé ait vérifié sur lui-même ce
mélancolique jugement de sa jeunesse, et qu’il se soit, lui aussi,
laissé reconduire à la frontière: il en rapportait les “souvenirs et
visions” qui, un an plus tard, allaient prendre corps, forme et vie dans
_les Morts qui parlent_.
* * * * *
Ce n’est pas à dire d’ailleurs qu’il faille chercher dans ce livre de
véritables “portraits” de nos hommes politiques. _Les Morts qui parlent_
ne sont à aucun titre un roman à clefs. M. de Vogüé, et je l’en
félicite, aurait considéré comme indigne de lui de transporter tout vifs
dans une œuvre d’imagination, sous un nom d’emprunt, les collègues qu’il
avait coudoyés dans les couloirs de la Chambre; il n’a pas voulu
recourir à ce trop facile moyen de succès,--ou de scandale. Il a fait
infiniment mieux. Comme tous les grands artistes de tous les temps,
comme Balzac, comme Molière, il a pris sans doute son bien partout où il
le trouvait; il a ramassé dans la réalité vivante les traits épars et
significatifs qu’elle lui fournissait; mais, comme eux aussi, il a fait
entrer ces données toutes matérielles dans des combinaisons inédites; il
en a composé des figures à la fois réelles et idéales, qui ont toute la
vérité et la ressemblance du modèle directement observé et fidèlement
copié, et, en même temps, toute la généralité de la création artistique.
Ainsi transformée, la réalité contemporaine a pris une valeur toute
nouvelle: repensée et comme recréée par un cerveau de poète, elle
dépasse et déborde les contingences de l’existence quotidienne, de
l’observation transitoire; elle s’élève jusqu’au symbole; parfois même,
elle touche à la prophétie. Elzéar Bayonne ressemble assurément moins à
M. Jaurès qu’à Ferdinand Lassalle; ou plutôt, il ne ressemble qu’à
lui-même, cet orateur socialiste que tout le monde juge “ministrable”:
quelques mois après la publication des _Morts qui parlent_, un
socialiste siégeait pour la première fois au banc des ministres
français.
Ce don d’utiliser et de généraliser tout à la fois l’expérience
concrète, on le retrouve dans la description du milieu où vivent et
s’agitent les personnages mis en scène par le romancier. Cette peinture
du milieu parlementaire est vraiment admirable de vie grouillante et
palpitante, et, en même temps, de largeur compréhensive, d’évocation
synthétique. C’est une vaste fresque qui a tout le relief et la
précision d’une miniature. M. Jules Lemaître déclarait, voilà déjà dix
ans, que cette partie du livre “tient du chef-d’œuvre”, et il n’est, je
pense, aucun lecteur désintéressé qui, là-dessus, ne lui donne
pleinement raison. Quand on a lu les descriptions de ces séances de la
Chambre où tant d’intérêts, de passions, de convoitises et d’égoïsmes
sont aux prises, où se nouent tant d’intrigues et se consomment tant de
lâchetés, on ne les oublie plus. La chute d’un ministère, l’élection
d’un président de la République, le tumulte soulevé par un orageux
discours socialiste, l’enterrement du président Duputel sous la pluie et
dans la boue de Paris, ce sont là désormais des “choses vues”, et qui se
gravent pour toujours dans l’imagination du lecteur. Saint-Simon aurait
reconnu dans ce peintre d’histoire l’un de ses plus légitimes héritiers.
Mais M. de Vogüé ne se contente pas de peindre; il pense et il fait
penser; il formule et il explique. Il a étudié _in anima vili_ la
psychologie des foules; il en a reconnu les lois; il s’est rendu un
compte exact, précis, de la mentalité spéciale qui, dès qu’ils sont
assemblés, transforme en fanatiques aveugles et violents des hommes qui,
pris individuellement, et hors de la salle des séances, ne manquent ni
de bon sens, ni de savoir, ni de courtoisie, ni même de scepticisme.
Pour exprimer la fatale et délétère influence du milieu sur les âmes,
l’écrivain a trouvé une image saisissante, aussi suggestive que forte,
et qui restera sans doute, en raison même de sa douloureuse justesse:
“Chaque après-midi, fait-il dire à un député, cœur sincère et droit, il
me semble que je me replonge dans un _bain de haine_.” Et n’est-ce pas
là, en effet, puissamment traduite, l’impression que l’on emporte des
séances les plus mouvementées du Palais-Bourbon? Rappelons encore ces
lignes étonnantes: “Ce fut pis encore quand le plafond lumineux
s’éclaira: dans l’air épais, sur ces figures terreuses, fantomatiques,
avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas la source, il
sembla qu’une pluie de fiel en dissolution s’épandît; elle tremblait
dans l’atmosphère vibrante, elle faisait saillir les masques convulsés,
plus terreux et plus jaunes, plus haineux sous le cerne de lumière
bilieuse.”
Et à ceux qui demanderaient: Pourquoi ce singulier et triste phénomène?
Pourquoi, dans cette enceinte empoisonnée, tant de colères et tant de
haines? M. de Vogüé fournit une explication et une réponse. C’est en
vain que tant d’honnêtes gens, qui se croient nés d’hier, prétendent
recommencer l’histoire. Un long passé se survit en eux malgré eux et
leur dicte leurs gestes quotidiens. A leur insu, ils recommencent,
contre les mêmes adversaires, les combats qu’ont livrés leurs pères. Le
légiste, le vilain, le procureur, le huguenot, le féodal de l’ancienne
monarchie française revivent dans leurs petits-neveux et leur ont légué
leurs querelles à vider. Toutes les passions qui agitaient nos ancêtres
et qui les dressaient les uns contre les autres ne sont pas mortes avec
eux; elles se sont toutes donné rendez-vous dans cette salle de
spectacle; nous leur prêtons notre propre voix, mais nous ne leur
prêtons que notre voix; par notre bouche, ce sont _les Morts qui
parlent_. Telle est en substance, exprimée par une formule
retentissante, qui tout de suite a fait fortune et est passée en
proverbe, la théorie philosophique dont le livre tout entier est comme
l’illustration plastique. Il suffit de l’énoncer pour en voir toute la
justesse et la profondeur.
Et M. de Vogüé a poussé plus loin encore et plus avant la recherche des
causes profondes qui expliquent les manifestations diverses de notre vie
politique et sociale. Il a très bien vu et très fortement dit et montré
que, au fond de toutes ces querelles, de toutes ces passions, de toutes
ces haines, il n’y a qu’une seule question: l’éternelle question
religieuse. Tantôt obscure et voilée, tantôt au contraire brusquement
émergeante, elle est l’âme parfois invisible, mais toujours présente, de
notre histoire contemporaine. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres,
les conclusions de M. de Vogüé rejoignent et confirment celles des
observateurs les plus pénétrants, les plus lucides et les plus
impartiaux des choses actuelles. On ne trouvera pas beaucoup de romans
où des problèmes d’une telle ampleur et d’une telle portée soient posés
et agités.
Et tout cela compose une œuvre puissante et grave, passionnée, et
pourtant sereine, un peu tendue par endroits peut-être, et où l’on sent
circuler, sous l’éclat imagé et sous l’ironie ardente de la forme, comme
un large courant intérieur d’âcre amertume et d’altier pessimisme. Ce
pessimisme est-il entier, absolu? C’est ce qu’il n’est pas indifférent
d’examiner d’un peu plus près.
* * * * *
Un de mes amis, esprit exact et précis, historien de métier, et qui
s’est fait une loi et une habitude de voir toutes choses sous l’aspect
du relatif, me disait, il y a quelque temps, après une lecture des
_Morts qui parlent_:
“Comme réquisitoire contre notre régime parlementaire, ce livre est
admirable, et il n’est aucune des critiques qu’il formule à laquelle,
pour ma part, je ne souscrive pleinement. Mais si tout ce qu’il dit est
vrai, il ne dit peut-être pas tout. Comme Taine jadis dans ses
_Origines_, il semble bien ne mettre en relief qu’un côté des choses. Si
malfaisante que soit trop souvent l’œuvre de nos députés, il leur
arrive... de se tromper, de voter quelques bonnes lois, de réaliser
d’utiles réformes, d’accomplir, dans leurs commissions surtout, de
modestes et saines besognes. Si d’ailleurs il n’en était pas ainsi, il y
a longtemps que le “peuple souverain” les eût cassés aux gages. Si
médiocre, et imparfait, et vicieux même que soit un régime, il ne dure
pas depuis quarante ans bientôt sans répondre à certains besoins
généraux, sans remplir, tant bien que mal, certains offices
indispensables. Corrigeons-le, réformons-le, adaptons-le à notre
tempérament national, rien de mieux: mais gardons-nous de le condamner
en bloc. D’autre part, jetons un coup d’œil autour de nous. La France
n’est pas le seul pays à essayer du régime parlementaire. Même chez les
peuples qui l’ont adopté bien avant nous, et chez lesquels il est pour
ainsi dire issu d’une sorte de génération spontanée, ne pourrait-on pas
signaler, même aujourd’hui, quelques-uns des vices les plus graves dont
nous souffrons chez nous? Tout est-il toujours parfait à la Chambre des
Lords et à la Chambre des Communes? Et les élections anglaises
elles-mêmes,--celles de 1910,--ont-elles été partout un modèle
d’urbanité? Que si, toutes comparaisons faites, nous devons nous
reconnaître politiquement inférieurs,--ce qui n’est pas sûr,--à nos
heureux voisins, la raison en est assez simple. La France est le premier
des grands États modernes à avoir tenté sur elle-même l’expérience
démocratique. Cette expérience,--que tous les peuples tenteront à leur
tour, _et dont ils profiteront_ quand nous l’aurons nous-mêmes
tentée,--cette expérience ne se fait pas chez nous sans heurts, sans
tâtonnements, sans fausses manœuvres. Comment pourrait-il en être
autrement? Avant de nous jeter la première pierre, que les Italiens, les
Allemands, les Russes, et même les Anglais, résolvent d’abord pour leur
propre compte ce difficile problème... J’avoue que j’aurais voulu
trouver quelques considérations de cet ordre sous la plume de M. de
Vogüé,--ou du député Jacques Andarran.”
Je ne suis pas assez grand clerc dans ces sortes de questions pour
décider si mon ami a raison ou tort. Je crois bien que M. de Vogüé
pourrait revendiquer le droit qu’a tout écrivain d’imagination de
choisir dans la réalité, de mettre en lumière et en saillie tel côté
particulier des choses plutôt que tel autre. Mais ce dont je suis très
sûr, c’est qu’il serait désolé que l’on vît dans son livre un jugement
d’ensemble et de fond sur la France contemporaine. Mieux que personne,
il sait que la France n’est pas tout entière au Palais-Bourbon, et s’il
a mis comme sous-titre aux _Morts qui parlent_ “scènes de la vie
parlementaire”, c’était bien pour faire entendre que, en France surtout,
la “vie parlementaire” ne se confond nullement avec la vie nationale.
“Je t’ai retracé,--fait-il dire quelque part à Jacques Andarran écrivant
à son frère Pierre,--je t’ai retracé, tel que je le vois ici, le tableau
de la France: _non, pas de la France: de ses maîtres occasionnels_.” La
distinction est essentielle, et je sais, pour ma part, infiniment gré à
M. de Vogüé de l’avoir si nettement formulée.
En France, en effet, plus que partout ailleurs, le pays réel doit être
soigneusement distingué,--l’Anglais Courtenay Bodley l’a fort bien
vu,--du pays officiel; l’un et l’autre ne communiquent qu’en de rares
circonstances et ne se ressemblent guère. Les deux Frances dont on a si
souvent parlé, la France rouge et la France noire, c’est surtout dans
nos assemblées politiques qu’elles vivent et s’entre-déchirent. Mais
au-dessous et en marge de ces deux Frances, il y en a une troisième, qui
n’est ni rouge, ni noire; c’est celle qui travaille et qui épargne, et
qui, sans se soucier de nos querelles métaphysiques ou politiques,
refait constamment, patiemment la fortune matérielle et la santé morale
du pays. Cette “troisième France”, qui est la vraie France, M. de Vogüé
la connaît bien, et il lui a fait sa juste place dans _les Morts qui
parlent_. C’est elle d’où sont sortis ces “Soudanais” dont l’écrivain
nous décrit en termes vibrants l’œuvre utile, féconde, héroïque, et de
si haute et si lointaine portée. C’est elle encore que symbolisent
vaillamment, dans leur coin de province, ces deux femmes, si virilement
actives, si nobles et si pures, la tante et la nièce, dont le romancier
a vigoureusement peint les âmes harmonieuses et profondes. Et c’est elle
enfin qui a produit ce Jacques Andarran, où il me semble bien que M. de
Vogüé s’est un peu représenté lui-même,--joignant ainsi son propre
portrait à celui des vrais ouvriers d’avenir, et donnant, par son propre
exemple, à ceux qui aiment le généreux et clair génie de la France de
nouvelles raisons de croire à sa vitalité.