L'AMBASSADEUR DE FRANCE À MARMONT.

«Constantinople, le 28 janvier 1807.

«Mon général, nous sommes au moment de voir arriver devant cette ville

une escadre anglo-russe. Je ne pense pas que les Dardanelles offrent

une résistance bien longue dans le mauvais état où se trouvent les

fortifications qui en défendent l'entrée. C'est à présent que j'éprouve

une vive affliction par le retard des officiers d'artillerie et du

génie que vous avez la bonté d'expédier. S'ils m'étaient parvenus il y

a un mois, nous aurions eu le temps de tout préparer aux Dardanelles et

dans cette capitale, qui se trouve elle-même fortement menacée. Ses

moyens de défense sont faibles, et l'entrée même du port, si aisée à

défendre, offrirait, dans l'état actuel, peu de résistance. La flotte

est fortement compromise; cependant le Divan a pris la résolution

courageuse de la résistance, et a rejeté des propositions humiliantes

qui lui ont été faites par l'Angleterre. Puisse cette noble fermeté

être couronnée par d'heureux succès! La position naturelle de

Constantinople est très-forte contre les forces navales. Ou fait à la

hâte quelques ouvrages que l'ignorance de ceux qui les exécutent rend

bien faibles. Cependant ils peuvent encore offrir aux projets des

ennemis un obstacle assez grand pour rassurer cette population contre

la première épouvante. Les Anglais, n'ayant point de forces de terre,

ne peuvent point faire la conquête de Constantinople, dont la population

s'élève à plus de huit cent mille âmes; mais ils peuvent compromettre le

sort de l'escadre turque et des établissements maritimes. D'ailleurs,

n'avons-nous pas à craindre aussi que les ministres, effrayés, ne cèdent

enfin et ne se soumettent aux volontés des Russes et des Anglais. Je

sais que la ruine de Constantinople n'entraînerait pas celle de

l'empire, et que deux armées françaises, placées en Pologne et en

Dalmatie, lui assurent l'existence et l'indépendance qui lui ont été

promises par Sa Majesté. Mais la crainte peut fermer les yeux sur ces

vérités. Je ferai pourtant tous mes efforts pour éclairer sur leurs

véritables intérêts les ministres d'un État dont Sa Majesté veut la

conservation et la prospérité.

«Ali-Pacha, dont les forces sont assez considérables pour résister sur

les côtes de l'Épire aux Russes et à leurs partisans, manque de boulets

du calibre de douze et de seize, ainsi que de poudre. Je vous prie en

grâce de faire tous vos efforts pour lui en envoyer le plus que vous

pourrez, soit par terre, soit par mer, et même, s'il est possible, de

lui expédier quelques officiers d'artillerie. Ce pacha, dont l'amitié

pour la France ne s'est jamais démentie, mérite tout votre intérêt. Il

est le seul boulevard à opposer aux Russes dans l'ancienne Grèce; son

fils vient de recevoir le commandement de la Morée.

«Je joins ici une copie du manifeste de la Sublime Porte contre la

Russie; je vous adresse également un état des forces de terre de

l'empire ottoman. Le nombre en est considérable; mais vous savez que ce

ne sont point là des armées, mais des fractions de population qui

s'arment. On ne saurait qu'applaudir à l'énergie que déploie en ce

moment la Turquie, et j'espère que son alliance avec la France la fera

sortir triomphante de cette lutte. Vous êtes appelé, mon général, à

être son appui. En attendant que vous puissiez arriver avec les forces

qui sont à votre disposition, cherchez à lui donner les secours partiels

dont elle a besoin pour vous attendre.

«Les événements se succèdent avec rapidité, et je pense que Sa Majesté

prendra promptement des mesures capables de détruire les projets

sinistres des Anglo-Russes. Je ne forme plus qu'un voeu: c'est celui de

vous revoir bientôt et de recevoir un commandement dans votre armée, ne

fût-ce que d'une compagnie de grenadiers; je le préférerais de beaucoup

à mon ambassade, où je fais cependant tout ce que je peux pour bien

servir l'Empereur, et où j'ai peut-être un peu réussi.

«Vous avez sans doute appris la prise de Belgrade par les Serviens.

Cette place s'est rendue faute de munitions de bouche. Je ne crois pas

l'Autriche étrangère à cet événement. Je crois que le pacha d'Erzeroum

et les princes des Abares attaquent dans ce moment Tiflis, la Géorgie

et toute la chaîne du Caucase. Paswan-Oglou, Moustapha-Baïractar et

Cassan-Pacha font assez bonne contenance sur le Danube, et même ont dû

agir offensivement en Valachie. Les dernières nouvelles que nous en

avons reçues portent que quarante mille hommes avaient déjà passé le

Danube pour attaquer les Russes.

«J'apprends dans ce moment qu'un accommodement a eu lieu entre les

Serviens et la Sublime Porte. Les Serviens ont promis de rentrer dans

leurs foyers, de rendre Belgrade et de livrer leur artillerie. Leurs

députés partent dans trois jours avec cette espèce de convention. Vous

connaissez, mon général, mon amitié et mon dévouement pour vous: ils ne

se démentiront jamais.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 19 / 136 题