Encore humide du tub de minuit, et frissonnante, Célia, le peignoir
serré autour du corps, se hâta d'achever sa toilette de lit: cheveux
défaits et rattachés lâches, crayon aux sourcils, raisin aux lèvres,
poudre aux épaules, nuage de parfum. Après quoi, le peignoir rejeté,
la chemise passée, elle bondit comme une chèvre du cabinet dans la
chambre, et se coula dans les draps ouverts, si vite qu'elle y fut
avant que la porte, tirée derrière elle, eût claqué. Alors seulement,
couchée, elle s'aperçut que Rabœuf, dérogeant à tous les us conjugaux,
n'avait point attendu dans le fauteuil rituel le bon plaisir de sa
maîtresse: la chambre était vide et l'amant sorti.
Le cas était unique. D'étonnement, Célia faillit se relever. Les coudes
en arrière et le buste hors du lit, elle appela, criant:
--Où êtes-vous donc?
La réponse vint de la terrasse:
--Ici, dehors. Je prends l'air.
Célia, écoutant, perçut le bruit des pas sur le carrelage de briques.
Rabœuf marchait de long en large, peut-être un peu nerveusement.
--Mais vous allez attraper froid!
--Non. J'achève ma cigarrette et je reviens dans l'instant. La fumée
vous empesterait, ma chère. Excusez-moi, je suis à vous....
* * * * *
Ce n'était pas un jeudi: les deux amants avaient passé toute leur
soirée tête à tête. Ils n'étaient pas sortis, même pour dîner: Rabœuf,
quinze jours plus tôt, avait insisté pour qu'on prît une cuisinière à
demeure; et l'on faisait maintenant maison tout à fait bourgeoise, sans
plus jamais courir les cabarets; ce dont Célia s'accommodait le mieux
du monde. On poussait même les choses si loin qu'on avait négligé trois
semaines de suite d'aller aux vendredis du Casino.--Et c'était la jeune
Favouille, femme de chambre de plus en plus raffinée, qui avait obtenu
d'y aller ces trois fois-là, à la place de «madame»....
* * * * *
--Me voici,--fit Rabœuf, rentrant.
Il jeta son chapeau sur le fauteuil, et, approchant une chaise, vint
s'asseoir au chevet du lit.
--Avez-vous sommeil, chérie?
--Un peu, oui....
--Rien qu'un peu?... Alors, dites? ça vous ennuierait-il beaucoup
qu'avant de faire dodo, nous deux, on commence par causer dix petites
minutes?... par causer, comme nous voilà, en gens sérieux, de choses
sérieuses?...
Elle ouvrit larges ses yeux noirs:
--De choses sérieuses?
--Oui....
Il était tout près d'elle. Un bras nu de Célia s'allongeait hors des
draps, à découvert. L'amant prit ce bras, en caressa la peau souple,
et en baisa lentement le poignet veiné.
--Eh bien, qu'en pensez-vous? On cause?
--Mais certainement!...
Curieuse et très réveillée maintenant, elle nicha confortablement sa
nuque au creux de l'oreiller, et, s'emparant à son tour de la main qui
l'avait caressée, elle ne la lâcha pas, la serrant fort, d'une bonne
étreinte amicale.
Et Rabœuf commença, sans plus de préambule:
--Petite amie, vous n'avez sûrement pas lu les journaux de ce soir?...
Non.... Tant mieux: parce que je préfère vous dire moi-même, et comme
ceci ... en vous embrassant ... la mauvaise nouvelle.... Il y a,
dans les journaux de ce soir, ma désignation,--ma désignation que
j'attendais, vous le savez, à peu près pour cette semaine:--_Rabœuf,
médecin de première classe: flottille de la baie d'Halong;--ralliera
le Tonkinpar paquebot;--départ de Marseille le 23 mai_.--Le 23 mai ...
dans trente-deux jours....
Autour de ses doigts prisonniers, Rabœuf sentit les doigts de
sa maîtresse crispés tout d'un coup,--le temps d'un clin d'œil:
l'étreinte, l'instant d'après, se relâcha. Et Rabœuf, abaissant son
regard, vit le bras nu qui de nouveau gisait, inerte et comme pensif.
Il était très beau, ce bras nu,--d'un noble dessin, robuste et net;--et
la main n'était pas laide non plus, un peu grande, un peu forte; mais
si délicatement soignée, polie, adoucie, et devenue si blanche et si
douce, qu'elle en paraissait petite et fine, et faite uniquement pour
être baisée.
--Oui,--redit Rabœuf.--Dans trente-deux jours, la liberté pour vous,
petite amie....
Au creux de l'oreiller, la nuque encadrée de cheveux bruns tressaillit,
et, sur les yeux noirs, les paupières battirent avec vivacité, comme
pour un reproche. Mais Célia ne parla point.
* * * * *
Rabœuf, maintenant, exposait la situation:
--Moi, c'est très simple, et d'ailleurs sans nulle importance. Dans
trente-deux jours, je vous dirai adieu, comme Riveral fit, il y a six
mois.... Et mon paquebot, celui de Riveral, peut-être, m'emportera
vers le pays où Riveral rêve sans doute à vous, et où j'y rêverai avec
lui.... Vous, c'est plus intéressant. Vous resterez à Toulon, n'est-ce
pas? Je crois que Toulon est encore la seule ville où vous puissiez
vivre, sinon heureuse, du moins contente.... Vous resterez donc à
Toulon ... ici, j'imagine?... villa Chichourle?... j'aimerais, quand
je serai loin, vous savoir dans cette maison où vous m'avez permis
d'habiter avec vous.... Cela m'aiderait à vous mieux revoir dans mes
songeries ... dans mes songeries de vieil homme errant, infiniment
reconnaissant à la gracieuse fillette que vous êtes, qui aura daigné,
dix longues semaines, prêter au susdit vieil homme votre jeunesse,
votre beauté, votre bonne grâce, et le sourire de cette bouche, et la
douceur de ces yeux, et même, parfois, le frisson, peut-être sincère,
de tout ce corps que j'aime....
Il s'était interrompu. Elle vit qu'il tremblait un peu. Et, à son tour,
elle sentit une émotion brusque la prendre à la gorge. C'était comme
deux pouces lentement enfoncés dans la chair de son cou, au-dessous du
larynx. Elle dut faire un effort pour tousser. Et, ensuite, sa voix fut
rauqe:
--Vous êtes gentil,--dit-elle simplement;--très gentil....
Puis, après un silence, elle questionna, avec un intérêt qui n'était
pas de politesse:
--Cette baie d'Halong où vous allez ... comment est-ce?
Il expliqua:
--C'est très loin ... au plus profond du golfe du Tonkin ... lequel
golfe est tout au bout de l'Indo-Chine....
--Ça, je sais....
Il posa un coude sur le lit, et son menton sur son poing:
--C'est juste!... vous êtes savante....
Elle essaya de rire:
--Ne vous moquez pas de moi!...
Mais il était sérieux:
--Je ne me moque pas. Vous êtes savante, non seulement pour une femme
de votre milieu, mais pour une femme de n'importe quel milieu.... Oui:
à vivre près de vous, on apprend des choses. J'en ai appris, moi, tout
vieux que je suis. Et l'homme qui aurait la chance de vous avoir pour
camarade moins ... moins temporaire ... pour ... pour compagne ...
trouverait en vous une utile, une précieuse petite alliée....
Elle rougit, confuse, avec une joie singulière au fond d'elle. Ce
compliment-là lui avait été doux.
Elle interrompit pourtant:
--Vous disiez que la baie d'Halong?...
Il inclina la tête:
--C'est plutôt un archipel qu'une baie.... Figurez-vous deux ou trois
milliers d'îlots, tous petits, abrupts, très hauts et très noirs ...
et, entre ces îlots, une mer plate et glauque, une mer immobile et
morte.... La grande terre est invisible derrière l'archipel. On y
arrive après d'extravagants zigzags, après une navigation tâtonnante,
où l'on croit jouer à cache-cache plutôt que faire route vers un
but choisi.... Et alors, on découvre un village annamite, cent ou
deux cents masures, avec, rangées le long d'une plage, dix ou quinze
maisonnettes d'Européens. J'habiterai l'une de ces maisonnettes. Et j'y
vivrai deux ans, à peu près seul, sans autres compagnons que les rares
officiers de la flottille, lesquels pourront n'être pas de mes amis,
et sans autres distractions que celle, unique, de me promener dans le
pays, médiocre d'ailleurs, et d'y chasser, si par extraordinaire le
cœur m'en dit....
Il regardait toujours la main blanche, aux ongles scintillants,
abandonnée sur la courte-pointe. Il acheva:
--Vous le voyez, le temps ni le loisir ne me manqueront, pour me
souvenir de Célia, et la regretter....
La main blanche se souleva de la courte-pointe, hésita un moment, puis
retomba. Et Célia murmura, avec une émotion qui, vraiment, n'avait pas
l'air feinte:
--Vous serez triste là-bas....
--Peuh! autant que partout ailleurs; pas davantage.
Il répéta:
--Autant que partout ailleurs ... sauf ici, petite fille!...
Elle sourit, touchée encore. Et elle tourna un peu la tête pour lui
faire bien face. Puis, de nouveau, elle dit:
--Vous êtes gentil!...
Et il répliqua:
--Non. Je ne suis pas gentil. Je dis la vérité, voilà tout....
Il reprit, après avoir songé:
--Donc?... Vous resterez ici, villa Chichourle?... Oh! vous êtes
bien entendu tout à fait libre.... Et vos projets ne me regardent en
rien.... Mais, si je suis indiscret, c'est seulement pour tâcher de
vous être, tant bien que mal, utile.... Avant de partir, je voudrais
organiser à peu près votre vie ... et vous laisser à l'abri, pour
quelque temps, des petits ennuis, des petits soucis, des petites
nécessités odieuses.... Je voudrais que notre vieil ami Céladon ne
risquât plus de remettre ses pieds toujours boueux dans ce logis
propret, dont j'emporte, grâce à vous, un si bon, si bon souvenir....
Sur les yeux noirs, les paupières violettes battirent encore très
vivement. Et la voix de Célia redevint rauque, comme si les deux pouces
invisibles avaient de nouveau pressé sa gorge:
--Oh! mon ami!... Vous avez déjà tant fait pour moi ... tellement
trop!...
Elle avait rejeté ses deux coudes en arrière, et se redressait. Il
ouvrait la bouche pour répondre, elle l'arrêta vivement:
--Non! écoutez-moi ... Je ne vous ai jamais dit ma pensée ... parce
que c'était inutile ... parce que je me figurais que vous la deviniez
... et aussi parce que je n'osais pas.... Mais, ce soir, vous me
dites, vous, des paroles si bonnes!... D'abord, je ne vous ai jamais
demandé pardon, mon ami ... oui, pardon!... pour l'affaire de ... de
ce petit.... Je vous en prie! laissez-moi finir maintenant ... ou je
ne saurai plus ... et il faut que vous sachiez:--Si je suis partie ce
soir-là, c'est que j'étais un peu folle ... j'avais eu tant de chagrin,
quand lui, autrefois, était parti!... et je n'ai pas songé du tout
que vous, vous auriez du chagrin aussi, à cause de mon départ....
Alors, n'est-ce pas? vous comprenez? je n'a jamais voulu vous faire
de la peine!... Et quand j'ai su que vous étiez malheureux, je suis
revenue. Maintenant, il y a encore ceci, qu'il faut que vous sachiez:
que je vous ai toujours aimé de tout mon cœur! que je vous aime très,
très, très affectueusement ... comme je n'ai jamais aimé personne!...
personne: ni mes parents, ni aucun ami, ni aucune amie!... Voilà! Et
c'est pourquoi je vous demande sérieusement de ne pas faire pour moi
de nouvelles choses ... de ne pas me donner d'argent, ni de bijoux,
ni rien ... de ne pas m'ouvrir de crédit, de ne pas payer la villa
d'avance.... Voyez-vous, ce n'est pas pour gagner rien de tout cela que
je suis restée avec vous ... et que j'y resterais encore, tant que vous
auriez envie de Célia ... non! c'est parce que je vous aimais, c'est
parce que je vous aime, comme je viens de vous dire, de tout mon cœur!
Et si vous me faisiez maintenant de beaux cadeaux ... maintenant qu'en
somme, et grâce à vous, je n'ai plus besoin de rien, d'ici à plusieurs
mois ... eh bien, j'aurais honte, et j'aurais mal!...
Elle se tut et respira fort, comme si le souffle avait manqué à ses
poumons. Lui, très pâle tout d'un coup, s'était levé. Et de sa main
gauche, il soutenait sa nuque, comme s'il eût été pris d'un vertige
soudain.
--Célia!--dit-il d'une voix très sourde.--Célia!...
Le souffle lui manquait aussi. Il parla néanmoins, et elle eut la
sensation singulière d'entendre des mots qui ne sortaient pas d'une
gorge, ni d'une poitrine, mais d'un cœur,--tellement les sons étaient
profonds et haletants:
--Célia ... est-ce vrai!... bien vrai?... que vous resteriez avec moi
davantage?... longtemps?... tant que je voudrais?... Est-ce vrai, bien
vrai que ... que vous m'aimez?...
Elle ne répondit pas des lèvres. Mais sa tête et ses yeux, lentement,
gravement, énergiquement, affirmèrent le «oui» qu'il implorait.
Il insista pourtant, plus calme cette fois:
--Ma petite fille!... c'est une question sérieuse que je vous pose
là.... Et j'ai besoin que vous me répondiez sans mensonge.... Je ne
veux pas que vous ayez pitié de votre vieil amoureux.... Je veux
que vous lui disiez la vérité, la vraie vérité.... M'aimez-vous?...
pas d'amour, bien entendu!... mais d'amitié?... Et,--songez-y bien!
réfléchissez! tâtez-vous le cœur!--accepteriez-vous de continuer
notre vie commune? de la continuer plusieurs mois? plusieurs années
peut-être?... Doucement! doucement!... Ne vous trompez pas!...
Elle avait déjà répété le signe affirmatif, de toute sa tête
franchement inclinée.
--Célia!... Célia!... Je vous en supplie!... n'allez pas trop vite!...
Fermez les yeux!... pensez à tout cela, sans hâte! Et écoutez, écoutez
encore: là-bas, où je vais, sur cette plage de la baie d'Halong, dans
cette maisonnette que j'habiterai, la place ne manquerait pas pour une
petite fée bienfaisante. Et si j'étais sûr que la petite fée n'eût pas
trop tôt fait de regretter la France, de regretter Toulon, de regretter
tout ce qu'on laisse à Toulon, amis et amies, plaisirs, fête, casinos,
villa Chichourle, et, par-dessus tout, la liberté ... oui, Célia
chérie, si je savais cela, si j'en étais sûr....
Elle se redressait davantage sur les reins et sur les coudes, comme
pour aller au-devant des mots qu'elle guettait.
Et, impatiente, anxieuse, elle coupa la phrase:
--Vous m'emmèneriez? Vrai?...
A son tour, il inclina la tête. Puis, reculant d'un pas comme pour
éviter la tentation des belles lèvres fardées qui s'offraient à lui,
joyeuses et complaisantes:
--Oui,--dit-il,--je vous emmènerais. Mais je viens de vous expliquer:
il faudrait que je sois sûr ... tout à fait sûr ... de....
Elle coupa la phrase encore, impétueusement:
--Oh! oui! oui! oui! emmenez-moi!... J'en ai tant envie, si vous
saviez!... et depuis si longtemps!... tant envie de partir, de changer,
de ne plus recommencer toujours les mêmes choses, les mêmes sales
choses!... de ne plus courir après les amants!... de ne plus revoir la
vieille Elvire, la mère Agassen, Céladon, les autres!... de ne plus me
cogner le cœur aux gens qui m'ont fait pleurer!... et de vivre un peu
tranquille, et d'oublier, et de me reposer!... n'importe où ... où vous
voudrez, où vous m'emmènerez....
Il recula encore:
--Célia!... pas trop vite ... réfléchissez encore ... là-bas, où je
vous emmènerai, j'y serai, moi! et c'est avec moi qu'il faudra vous
reposer ... vous reposer longtemps!... Comptez, Célia! Cela dure deux
ans, une campagne lointaine ... deux ans,--vingt-quatre mois,--cent
quatre semaines!... Croyez-vous que vous pourrez? croyez-vous que vous
n'en aurez pas, très vite, par-dessus la tête?... Croyez-vous que....
Mais elle cria:
--Non! non!
Elle était à demi levée, les draps rejetés, une épaule nue, un sein
hors de la chemise. Elle ne s'en apercevait pas. Elle agitait une main
ardente:
--Non! jamais! n'ayez pas peur! Oh! je sais pourquoi vous avez peur:
c'est à cause de l'affaire ... de l'affaire du petit. Mais je vous
ai expliqué! Et comprenez, comprenez donc! si je me suis sauvée ce
soir-là, c'est parce que j'ai cru qu'il m'aimait, lui, Peyras ...
qu'il m'aimait comme je l'aimais.... Voilà pourquoi je suis devenue
folle.... Le bonheur, le grand bonheur! j'ai cru qu'il était là, dans
mes mains!... le grand bonheur, celui que j'avais rêvé depuis toujours,
celui dont l'espoir me faisait sangloter, quand j'étais jeune fille,
chaque fois que j'écoutais les pas de mon fiancé, dans le grand parc,
parmi les feuilles mortes.... J'ai écouté encore, j'ai cru entendre....
Ho! non! ce n'est pas vrai! ne faites pas attention!... Tout ça ne veut
rien dire, rien.... Mais je vois que vous comprenez.... A présent,
c'est fini. J'ai compris, moi aussi. J'ai compris qu'il n'existe pas,
le grand bonheur. Et je suis contente de trouver l'autre, le bonheur
possible, le bonheur qui existe, le bonheur que vous m'avez donné ici,
vous, mon ami, mon ami que j'aime de tout mon cœur!... Oui, j'en suis
contente. Et n'ayez pas peur que je regrette.... Je ne regretterai pas,
je ne regretterai rien,--jamais!--Ce n'est pas deux ans que je voudrais
vivre dans votre maison: c'est dix ans, c'est quinze ans, c'est
autant d'années que vous me permettriez ... parce que je vous connais
maintenant, et je sais combien elle est douce la vie que vous voulez me
faire! N'ayez pas peur!... Emmenez-moi!...
Il avait croisé ses bras sur sa poitrine. Et le sang ne revenait pas à
ses joues toujours pâles.
--Célia!--dit-il, si bas que, cette fois, elle entendit à
peine:--Célia, réellement? vous le voudriez, vivre dans ma maison ...
dix ans? quinze ans? plus?...
Elle cria:
--Oui!
Et, alors, sa voix, à lui, résonna tout à coup très nette et très
calme, précise, froide, résolue:
--Célia, alors, il y a un moyen très simple.... Célia, voulez-vous me
faire l'honneur de devenir ma femme?
Elle était presque hors du lit, et demi-nue. Elle retomba d'un seul
coup, comme frappée par une balle, et, d'un geste d'agonisante, ramena
sur sa poitrine le drap, comme pour se cacher et s'ensevelir. Ses
lèvres serrées ne s'ouvraient pas. Ses yeux démesurément ouverts,
tournoyaient lentement dans leurs orbites immobiles.
Il ne bougea pas, et répéta, exactement de la même voix:
--Voulez-vous me faire l'honneur de m'accepter pour mari?
Il la regardait de toute la force aiguë de ses petits yeux gris, qui
ne clignaient pas. Une minute tout entière, elle subit le regard de
ces yeux-là, sans s'y dérober. Puis elle ferma ses yeux à elle, et,
secouant, la tête à trois reprises, elle fit «non» courageusement.
Mais les petits yeux gris, maintenant, voyaient clairs. Un quart
d'heure plus tôt, Rabœuf, persuadé qu'on ne l'aimait pas, qu'on ne
l'aimait d'aucune manière, se fut tout de suite courbé sous le refus.
Maintenant, il savait; il ne doutait plus, il était fort. Il marcha
vers le lit. Il prit à deux mains la tête enfoncée dans, l'oreiller,
il sentit sous ses doigts les tempes chaudes qui battaient une fièvre
violente. Et très, très tendrement, il interrogea; si tendrement qu'on
n'eut point l'énergie de ne pas lui répondre.
--Petite Célia, pourquoi ne voulez-vous pas? pourquoi? Tout à l'heure,
vous m'avez affirmé que la vie à nous deux ne vous effrayait pas ...
que vous n'en aviez ni dégoût, ni horreur.... La vie à nous deux
pourtant, cela ressemble au mariage.... Eh bien, pourquoi le mariage,
maintenant, vous effraie-t-il?... Dites?... C'est un dégoût?... non ...
une horreur?... non plus ... alors quoi? un scrupule?... ah!...
Entre ses paumes attentives, il avait deviné le tressaillement des
joues qui brûlaient.
--Un scrupule!... Oui, je m'en doutais.... O cher, cher, cher petit
cœur honnête!... C'est vous, vous, qui vous faites un scrupule de
m'épouser, moi! Vous avez vingt-quatre ans; quand vous passez dans la
rue, les hommes se retournent; vous jouez au piano du Beethoven et du
Bach; et vous savez ce qu'est la baie d'Halong.... Et c'est moi, le
vieux paysan mal dégrossi, moi le morticole à matelots, sans avenir et
sans fortune, c'est moi, qui, vous épousant, ferait le mauvais marché!
Chérie, pensez une minute à cela, une seule minute ... et puis éclatez
de rire! Ma jolie fiancée, je vous promets de n'être pas un tyran;
je vous promets de ne jamais user des droits odieux et imbéciles que
la loi prétend donner aux maris sur les femmes; je vous promets de
respecter absolument, et jusqu'au dernier jour, votre indépendance,
votre dignité, votre fantaisie. Ce n'est pas pour vous lier que je
vous demande de me tendre la main: c'est pour que vous ayez une autre
main, plus robuste, où appuyer la vôtre; c'est pour que les mauvaises
gens, dont il ne manque pas, et qui molestent si volontiers une Célia
sans défense, saluent désormais une Célia que je défendrai.... Mais
point d'autre raison, mademoiselle! point d'arrière-pensée, point de
calcul machiavélique dans cette caboche qui vous aime, et qui saura
faire en sorte que jamais vous n'ayez à souffrir de cet amour. Non!
et c'est à mon tour de vous le dire: n'ayez pas peur! Ne regardez pas
dans l'avenir avec des yeux inquiets! Ne tâtez pas votre cœur, et ne
tremblez pas, parce qu'il bat fort! Je sais qu'à vingt-quatre ans les
plus sages petites filles ne peuvent pas loyalement jurer qu'elles
seront sages toute leur vie. Mais vous savez pareillement que le plus
solide des vieux messieurs ne peut pas s'engager non plus à n'attraper
jamais la typhoïde.... Et on n'est pas plus responsable de cela que de
ceci.... Nous n'échangerons donc pas de serments inutiles.... Et il
n'y aura rien de changé dans nos conventions actuelles ... et rien non
plus de changé dans cette vie qui vous plaît, sauf qu'elle comportera
légalement un peu plus de sécurité pour vous, ma compagne légale....
Elle avait rouvert les yeux; et Rabœuf apercevait deux grosses larmes
pures, suspendues à la frange des cils. Entre les mains qui la tenaient
toujours, la tête prisonnière ne remuait pas, n'osant plus résister, ne
voulant pas céder encore....
Et Rabœuf, alors, sourit, non sans quelque mélancolie:
--Ma compagne légale, oui.... Et ce n'est certes pas un titre qui
ait de quoi vous éblouir beaucoup!... Mon nom que je vous offre?
Mince cadeau! Croyez-vous que beaucoup de jeunes filles daigneraient
l'accepter? Tenez! l'autre semaine, j'en causais avec L'Estissac; et
toute son amitié pour moi ne l'aveuglait pas au point de me trouver
mariable. Un gars de mon espèce, de mon âge et de ma tournure? il faut
être indulgent autant que vous pour ne pas lui rire au nez!...
Le sourire peu à peu se changeait en une moue de tristesse.
--Petite Célia, petite Célia!... Savez-vous au juste ce que nous
sommes, vous et moi? Deux parias! La vie sociale, impitoyable, nous a
l'un et l'autre rejetés hors de toutes ses castes. J'ignore d'où vous
venez; mais, princesse ou bergère autrefois, vous n'êtes aujourd'hui
plus rien, de par les préjugés tout puissants: car une courtisane,
même bonne, belle, honnête et noble comme vous, cela ne compte pas,
cela n'existe pas, sauf pour les rares, rares cervelles égarées dans
le milliard de brutes qui peuple la terre.--Et voilà pour vous.
Voici maintenant pour moi: une mauvaise fée que j'eus sans doute
pour marraine, m'a donné sournoisement tous les goûts, toutes les
aspirations, toutes les délicatesses que ses sœurs bienfaisantes ont
coutume de donner aux seuls fils de rois. Or, je suis un fort pauvre
bougre, de quelque côté qu'on veuille bien me considérer. Le monde
s'est en conséquence accommodé de moi très mal,--aussi mal que je me
suis accommodé de lui! Je n'ai trouvé grâce, tout comme vous-même,
qu'auprès des rares, rares cervelles dont je vous parlais tantôt. Et je
suis paria, comme vous êtes paria. Donnons-nous la main, petite amie!...
Il s'était penché, et, sur le front moite, il appuyait un grand baiser
tendre. A la fin, se relevant:
--Il se fait tard,--dit-il.--Et je veux que vous vous reposiez....
Demain nous recauserons de tout cela.... En attendant, bonsoir, petite
fiancée mignonne!... Et faites vite dodo.... Au fait, vous voilà bien
bouleversée.... Voyons, franchement: préférez-vous que je dorme cette
nuit sur le divan du salon, ou cela vous est-il vraiment égal de me
faire une place dans votre grand lit?...