CLAIR DE LUNE PHILOSOPHIQUE

--En somme,--dit L'Estissac,--depuis sa fugue d'il y a trois semaines,

votre Célia n'a pas cessé d'être sage comme une image.

--Oui,--dit Rabœuf;--et pareille sagesse mérite, incontestablement

récompense. C'est à quoi j'ai commencé de songer.

Ils marchaient tous deux seuls dans la rue nocturne, absolument déserte

et noire.

Toulon dormait. Les hautes maisons, toutes obscures, laissaient

apercevoir, entre leurs toits surplombants, des rectangles de ciel

étoilé. Le pavé sec sonnait sous le talon. Et, le long des ruisseaux

taris, les rats d'égoût soupaient, paisiblement attablés par petits

groupes autour de chaque tas d'ordures.

L'Estissac et Rabœuf s'en revenaient à pied de la villa Chichourle, et

regagnaient l'arsenal où l'un et l'autre devaient achever la nuit: le

lieutenant de vaisseau était «de ronde»,--son cuirassé en carénage dans

l'un des bassins Missiessy;--et le médecin, dont le congé avait expiré

la veille, prenait «la garde» à l'ambulance, pour relever avant minuit

un camarade complaisant.

Us allaient côte à côte, se taisant par intervalles; car leur intimité

déjà vieille les autorisait à ne pas parler quand ils n'avaient rien à

se dire. Et quand ils parlaient, c'était en toute sincérité, car ils se

connaissaient l'un l'autre exactement.

--C'était gentil, ce soir, chez vous,--reprit le duc;--elle devient

bonne maîtresse de maison, votre amie.

--Elle s'y efforce beaucoup,--fit le médecin.--Elle a vite remarqué

le prix que nous attachons aux menus détails d'un chez-soi délicat.

Et, très réellement, la pauvre gosse se met en quatre pour nous être

agréable à tous.

--A tous ... et d'abord à vous.

--Oui, d'abord à moi: car c'est un fait comique, mais incontestable:

elle m'a une gratitude tout à fait absurde pour la façon dont je l'ai

reçue, le soir de cette fameuse fugue dont vous parliez à l'instant.

--Absurde? pourquoi? Vous avez été bon pour elle, mon vieux.

--Vous l'auriez été comme moi. La belle affaire! Et songez qu'à mon âge

le mérite est plus mince qu'il n'eût été au vôtre. J'ai quarante-six

ans, L'Estissac. Vous ne voudriez pas qu'à quarante-six ans je puisse

en vouloir à une gosse,--par ailleurs exquise, et bonne du cœur à la

tête,--de m'avoir préféré deux nuits durant un aspirant plus jeune

qu'elle et joli comme un cœur.

--D'autres gens que vous lui en auraient voulu.

--Possible. J'aime mieux être moi que ces autres gens.... Une

cigarette? nous aurons juste le temps d'en griller la moitié, avant de

frapper à la grande porte....

--Volontiers....

Ils s'arrêtèrent pour frotter les tisons. Ils arrivaient au carrefour

de la rue des Marchands et du cours La Fayette. Au-dessus de leurs

têtes, une risée secoua les feuilles des platanes déjà verdoyants.

--Il fait bon marcher dans cette nuit-ci,--fit L'Estissac;--la terre

printannière embaume comme une fille parfumée.

--Oui,--dit l'autre.

Ils repartirent. Cent pas plus loin, Rabœuf, pensif, murmura:

--Ces semaines que nous vivons à présent seront bien un des moins

mauvais souvenirs de ma vie.

--De ma vie aussi,--fit le duc en écho.

Ils traversaient la vieille place du quartier des pêcheurs, dont

l'ancien nom de Saint-Pierre a fait place au nom plus pittoresque de

Gambetta. Au bout d'une rue étroite et courte, une porte énorme coupait

un gigantesque mur,--le mur et la porte de l'Arsenal Maritime.

L'Estissac, devançant son compagnon, souleva le heurtoir qui retomba

avec un bruit d'arme à feu.

--L'antique et solennelle--non: quotidienne--cérémonie,--dit Rabœuf.

Ils attendirent patiemment. De l'autre côté de la porte, des pas

s'approchaient avec lenteur. Un guichet grillé finit par s'ouvrir, sans

hâte. Une tête d'indigène parut.--Les garde-consignes, Provençaux ou

Corses pour la plupart, poussent loin l'indolence du crû.

Et le dialogue rituel s'engagea:

--Qui vive?

--Officiers.

--De quel bord?

---_Eckmühl._

Des gonds rouilles grincèrent. Une petite porte, ménagée dans un

vantail de la grande, s'entrebâilla.

Derrière, c'était, sous le fronton monumental une sorte de hall très

vaste, séparant deux corps de garde, et large ouvert sur un espace

immense, où l'on apercevait vaguement, parmi des quinconces de hauts

platanes, toute une géométrie confuse d'interminables bâtiments alignés

le long de grandes voies pavées et ferrées, lesquelles s'enfonçaient

dans la nuit, et se perdaient au loin, on ne savait où. Tout cet

espace,--l'Arsenal de Toulon, qui couvre trois lieues carrées de terre

et de mer,--était obscur et désert, beaucoup plus désert et beaucoup

plus obscur que les rues toulonnaises d'où Rabœuf et L'Estissac

sortaient. Si bien que, tout d'abord, marchant derechef l'un près de

l'autre et enveloppés dans cette obscurité et dans cette solitude, ils

ne soufflèrent plus mot, jusqu'au bout du premier kilomètre.

Alors, comme ils arrivaient sur le quai d'une darse où plusieurs

navires désarmés gisaient, lugubres comme des épaves, une sentinelle,

invisible dans sa guérite masquée, les arrêta. Et il fallut échanger

les paroles réglementaires:

--Halte-là! Qui vive?

--Officiers.

--Avance au ralliement!

Ils avancèrent l'un après l'autre. Le soldat, baïonnette croisée, les

attendait. L'Estissac, du mot de ralliement qu'il prononça à voix

basse, fit relever la lame bleue braquée vers sa poitrine:

--«Fontenoy!»

L'homme remit l'arme sur l'épaule et les deux officiers passèrent

outre. Un mince croissant de lune luisait dans le ciel où se profilait,

aérienne et noire, la silhouette d'une grue à mâter.

L'Estissac se reprit à songer tout haut:

--Cela transforme étrangement la vie, une présence de femme dans une

maison....

--Parbleu!--fit Rabœuf, avec une sorte d'amertume.

Le duc tourna les yeux vers lui:

--A quoi pensez-vous donc, mon vieux?

--A moi,--dit le médecin.--Ce n'est pas plus intéressant qu'il ne faut.

L'Estissac continuait de le regarder:

--Elle vous plaît pourtant, la petite Célia?

--Oui. Mais c'est moi qui ne lui plaît pas.

Le duc, lentement, haussa les épaules:

--Vous en demandez beaucoup, mon vieux! L'amour alors? et l'amour

partagé? Il vous faudrait ça...? Ah! médecin! ne cherchons pas la

pierre philosophale!... Vous le disiez tout à l'heure, je suis plus

jeune que vous; j'ai déjà renoncé tout de même à fabriquer de l'or.

Pourtant, j'ai pleuré plus souvent qu'à mon tour au deuxième acte

de _Tristan_.... Mais la vie quotidienne comporte peu de duos, même

wagnériens.... Non! je n'attends plus Ysolde. Je ne m'accorde même plus

d'aller rêver sous les chênes moussus de la forêt poétique. La prose me

suffit. Je m'y suis résigné. Et plût à Dieu qu'il me fût permis, comme

à vous, de m'asseoir sans arrière-pensée dans le fauteuil seigneurial

de la villa Chichourle, et de m'y reposer longtemps ... tant qu'il me

plairait ... jusqu'à la fin....

Rabœuf leva les sourcils:

--Qui vous empêche?

--Qui? tout le monde et moi-même. Suis-je libre? Est-il à moi, le nom

que je porte? le nom, le titre, la fortune et le reste, tout ce que

m'ont légué mon père, mon grand-père, mon bisaïeul et les autres?

Est-ce pour faire joujou qu'on m'a prêté l'héritage, en attendant que

je le repasse à mon premier-né? Pas plus qu'on ne me prête pour faire

joujou l'_Eckmühl_, de quatre heures à huit heures, en attendant de le

repasser à l'officier du quart suivant!... Il y a la route à suivre,

la vitesse à garder, le cahier de service à consulter.... Il y a la

consigne! Pour le duc de La Masque et L'Estissac, la consigne est de se

marier sans mésalliance, et de transmettre aux descendants, intacte et

accrue, toute la puissance constituée par les deux duchés.--Pourquoi

faire, cette puissance, en fin de compte? Je n'en sais rien.

Qu'importe? C'est une force que je dois conserver, un poids qui pèse

dans je ne sais quel plateau de la grande balance universelle.--Si,

par ma faute, l'équilibre, un beau jour, allait se rompre, hein, mon

vieux? qu'est-ce que le Grand Balancier lui dirait, au duc Hugues,

cinquième du nom, votre serviteur et copain? Mieux vaut n'y pas penser.

Mieux vaut, comme disent nos amis, les hommes d'Asie, ne pas lancer

de _Karma_ par le monde. La pierre une fois dans la mare, qui sait où

iront les rides concentriques? Vous, Rabœuf, votre pierre est moins

lourde, vous pouvez la jeter où il vous plaît. Ma pierre, à moi, est un

pavé. Et c'est à mon cou que je la sens pendue.

Ils foulaient maintenant l'herbe rase d'une sorte de place où gisaient

éparses des ferrailles bizarres. Au passage, L'Estissac, du bout de sa

canne, frappa une chaudière rouillée qui rendit un son triste.

--Ma pierre, à moi,--dit Rabœuf,--est trop légère. Une éponge! je ne

la sens pas. C'est pis que d'en être fatigué. Vous, mon vieux, vous

vous plaignez de n'être pas libre? Je me plains, moi, d'être hors la

loi. Votre consigne? je voudrais qu'on me l'eût imposée! C'est vers le

bonheur qu'elle vous guide. Vous marier,--vous marier sans mésalliance,

c'est-à-dire épouser une femme de votre rang, de votre esprit, de

votre culture, avec qui l'entente sera prompte et douce, même hors

de l'amour,--et faire à cette femme des enfants? quoi de mieux au

monde? quelle vie plus logique? et quelle immortalité plus réelle,

que de léguer son âme aux êtres nés de soi? Comparez ce sort-là,

réglé, discipliné, harmonieux, au sort qui m'est fait: Moi, paysan,

fils de paysan, le hasard m'a poussé hors du sillon natal. J'ai cessé

de tenir au lieu d'où je venais, et je n'ai pas trouvé un autre lieu

pour m'accrocher. En sorte que me voilà condamné à l'exil perpétuel

et au perpétuel voyage, comme l'unique aïeul que je me reconnaisse,

Ashavérus! Je ne me marierai pas, ni raisonnablement comme vous ferez,

vous, ni d'aucune autre manière: les femmes dont je voudrais ne

voudraient pas de moi, et celles qui m'accepteraient, c'est moi qui

ne me contenterais pas d'elles. La faute en est à vous, L'Estissac,

à vous et aux camarades de votre caste: vous m'avez fait trop large

place à côté de vous. A force de vous regarder vivre, j'ai fini par

vivre comme vous, d'une vie pareille. L'homme que je suis ne diffère

plus beaucoup de l'homme que vous êtes. Alors? quelle solution? Une

paysanne--la paysanne que m'eût choisie ma mère--n'est plus mon fait,

n'est-ce pas? Une bourgeoise--de la petite bourgeoisie à laquelle mes

galons pourraient prétendre--ne l'est pas davantage: me voyez-vous mari

d'une honnête provinciale qui communie tous les dimanches et prend

un bain de propreté tous les samedis? Vous le sentez bien que c'est

impossible,--que tout est impossible. A moi Rabœuf, humble morticole,

presque vieux, presque laid, presque pauvre, il faudrait une femme

presque sœur de la femme que vous aurez, vous, Hugues de Guibre, quinze

fois millionnaire et deux fois duc!--Non, mon vieux, il n'y a pas de

solution. Il n'y a pas de mariage pour moi. Il y a les départs, les

campagnes lointaines, les croiseurs errant de Sainte-Hélène à l'île de

Pâques, et, dans l'intervalle du congé obligatoire, l'illusion d'une

villa Chichourle et l'illusion d'une Célia. L'Estissac, mon cher vieux!

ne m'enviez pas ces illusions-là!...

Ils marchaient toujours, mais d'un pas ralenti. Maintenant ils

traversaient une manière de carrefour, très vaste, où convergeait,

dans le plus étrange désordre, un véritable faisceau de voies ferrées,

dont les rails, luisants sous la lune, rayonnaient dans toutes les

directions. Et de longues rames de wagons gisaient inertes sur ces

rails. Le caillou du ballast s'éboulait parfois sous les pieds.

Tout d'un coup, au bout de ce carrefour, une silhouette énorme émergea

de la nuit,--la silhouette de l'_Eckmühl_ échoué dans son bassin de

radoub.--Le cuirassé, peint en gris azuré, se dessinait couleur de

brume sur la brume bleuâtre de l'horizon. Et le prodigieux échafaudage

de sa coque et de ses superstructeurs, de ses spardecks et de ses

passerelles, de ses tourelles et de ses canons, de ses bossoirs,

de ses manches à air, de ses cheminées, de ses hunes, de ses mâts,

de son gréement, se mêlait à l'échafaudage moins fantastique des

nuages du ciel que la brise nocturne effilochait alentour. C'était

comme un palais magique, comme un burg de fées dont les donjons et

dont les flèches semblaient crever le firmament et, de leurs pointes

aiguës, déchirer l'étoffe pluvieuse derrière laquelle se cachent les

étoiles.--Rabœuf et L'Estissac, ensemble, firent halte, et regardèrent,

muets.

Puis Rabœuf tendit la main vers l'extraordinaire architecture, et

murmura, si bas que L'Estissac entendit à peine:

--Bah! vivre là-dedans, même seul, même éternellement seul, c'est déjà

quelque chose! Ne geignons pas!...

Et doucement, L'Estissac prit dans sa large main l'épaule de son

compagnon.

--Mon vieux! voilà la parole sage!--Se marier? à quoi bon? Le bonheur

est-il là? vivre à deux quand on ne s'aime pas?... ou quand on ne

s'aime plus?... Car nous sommes de pauvres gens, et le feu le plus

clair ne brûle pas longtemps dans un cœur d'homme ou de femme.... Le

dieu Eros fut miséricordieux, quand il coucha, tout de suite, sous

la même pierre, Juliette et Roméo, dès leur premier baiser!... Vivre

à deux, quand on ne s'aime pas, vivre toute sa vie? Mieux vaut vivre

seul, éternellement seul,--même ailleurs que là-dedans!...

Rabœuf, pensif, avança d'un pied:

--Peut-être!--dit-il d'un ton las.--Peut-être! Et pourtant, je

m'assieds chaque soir, comme vous dites, dans le fauteuil seigneurial

de la villa Chichourle, et je m'y repose longtemps ... moins longtemps

que je ne voudrais....

--Moins longtemps? pourquoi?

--Parce que le jour viendra, pour cette petite fille qui ne m'aime pas,

qui ne peut pas m'aimer, d'oublier la reconnaissance qu'elle se figure

me devoir.... Et ce jour-là....

L'Estissac secouait vivement la tête de droite à gauche:

--Non, mon vieux! Meilleur que vous ne pensez, le cœur de cette

petite!... Elle se souviendra!...

Rabœuf regardait vers la terre:

--Elle se souviendra ... je veux bien.... N'empêche que, sur sa route,

un Peyras repassera tôt ou tard.... Et pour qu'elle résiste alors à

l'envie de le suivre une fois de plus....

Il se tut. Immobile, et les yeux toujours baissés, il continuait de

regarder vers la terre. L'Estissac, muet aussi, regardait pareillement.

--Adieu!--dit Rabœuf tout à coup.

Il avait saisi la main de l'Estissac et la pressait:

--Adieu, bonsoir! Vous voici chez vous et je n'ai que le temps, moi, de

marcher vite, si je veux arriver à l'ambulance avant minuit.... Bonne

ronde, mon vieux, et puis, dormez et ne rêvez pas!...

Sans répondre, le duc rendit la poignée de main, affectueuse et longue.

Et il écouta s'éloigner dans la nuit le pas pesant du médecin;--il

écouta longtemps, jusqu'à ce que le silence eût recommencé de régner,

absolu et quasi surnaturel, dans tout l'arsenal endormi, autour du

cuirassé dont la silhouette brumeuse se mêlait toujours aux nuages

effilochés par la brise nocturne....

Les petites alliées · 第 38 / 46 题