Au pied de la falaise, des lames rondes et lisses s'écrasaient l'une
après l'autre, avec le même gémissement grave et le même soupir
longuement exhalé. Mandarine, ses deux mains à plat sur le petit mur
de la terrasse, et son corps drapé s'inclinant au-dessus de la mer
nocturne, acheva de murmurer des vers:
--Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ...
Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter, en un ciel ignoré,
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles ...
--Bravo!--fit une voix.
La terrasse était toute noire. Mandarine, se retournant, ne distingua
pas qui avait parlé. Elle, détachée en brun sur le fond laiteux du
ciel, apparaissait comme un mince fantôme. Le châle vénitien à longues
franges dont elle s'enveloppait ondulait à la brise de mer.
La voix reprit:
--Vous n'avez pas froid?
Mandarine, cette fois, reconnut Lohéac de Villaine.
--Non, je n'ai pas froid,--dit-elle.--Où êtes-vous donc?...
--Ici....
Il avait avancé de deux pas; tout à coup, il enlaça la jeune femme, et
lui baisa la tempe.
--Hein?--fit-elle, prise à l'improviste.--Vous êtes sûr de ne pas vous
tromper?...
Elle riait sans se débattre. Il attarda ses lèvres parmi les cheveux
parfumés:
--Je dépose mon admiration où je peux,--dit-il.--Vous avez chanté votre
sonnet comme une fée!
Il ne la lâchait pas. Elle finit par se tourner vers lui, et, d'une
bouche preste, effleura la moustache insistante. Après quoi, se
dégageant:
--Pour un sonnet,--lui fit-elle observer,--c'est assez d'admiration. Ne
me décoiffez pas, et rentrons....
Il lui offrit le bras, et pressa contre soi la petite main qui
s'appuyait....
* * * * *
C'était le quatrième des jeudis de Célia. Mandarine avait été bonne
prophétesse: le «jour» fondé était des plus suivis. L'Estissac, Rabœuf
et Saint-Elme n'avaient pas une seule fois manqué de s'y rendre. Lohéac
de Villaine s'y était laissé conduire et y revenait. Enfin des recrues
nouvelles étaient annoncées. Rabœuf n'avait-il pas promis d'amener
sous peu trois invités de la plus flatteuse espèce, trois invités
qui jamais n'allaient nulle part, et que pas une maîtresse de maison
n'avait encore exhibés,--ceux-là mêmes que la marquise Dorée avait
montrés à Célia, chez Margassou, le 24 décembre, ces trois officiers
dont on disait «des choses», des choses extravagantes et mystérieuses:
le Chinois, le Malgache et le Soudanais!...
Et quant à la marquise Dorée, elle était, aux jeudis de la villa
Chichourle, comme Mandarine: de fondation.
On arrivait vers dix heures. On commençait par fumer des cigarettes
dans le jardin, en se promenant, comme il sied, deux à deux, par
couples illégitimes. Puis Favouille, peu à peu stylée, et presque
propre sous son tablier à dentelle, apportait au salon un thé de
semaine en semaine plus élégant. Aux serviettes brodées, aux cuillers
de vermeil s'étaient ajoutés successivement des tasses japonaises, des
cornets de Vallauris où trempait du lilas, un napperon Renaissance....
Et, le jour que Lohéac, ayant perdu contre Saint-Elme une discrétion,
apporta rue Sainte-Rose un panier d'Asti, on but cet Asti dans des
coupes d'un verre vénitien couleur de lagune.
--Peste!--avait prononcé L'Estissac ce jour-là.--vous avez bon goût,
petite fille!...
Célia, très rose, avait protesté modestement:
--C'est Mandarine qui a déniché cette verrerie-là, chez le marchand
chinois....
Mais Mandarine, à son tour, avait remis les choses au point:
--J'ai déniché, oui ... parce que vous m'aviez dit, je ne sais combien
de fois que vous teniez à ne pas nous offrir le vin de Lohéac dans du
cristal comme il y en a partout....
Le thé bu, les gâteaux mangés, les coupes de Venise vides, quelqu'un
s'asseyait au piano, cependant que Mandarine, vite en proie au fameux
«malaise» des fumeurs privés trop longtemps de leur drogue, déroulait
sa natte derrière le paravent, et déballait sa fumerie, toute enfermée
dans une seule boîte que Saint-Elme nommait, non sans solennité, le
cercueil. Alors, des volutes grises commençaient d'apparaître au-dessus
des feuilles du paravent; et, dans les intervalles de la musique, la
voix toujours un peu rauque de la fumeuse murmurait souvent des vers,
qu'elle disait avec une rare justesse.--Lohéac avait coutume, durant
ces récitations qu'il sollicitait, d'aller s'allonger tout près de
Mandarine, et de regarder la belle bouche en arc moduler les mots
harmonieux.
Et les heures coulaient, délicates.
* * * * *
Dans le salon, quand Mandarine et Lohéac rentrèrent, le plateau à
thé venait d'apparaître. Célia, jeune fille toujours fort experte,
s'empressait à servir ses hôtes.
Lohéac la complimenta:
--Ce n'est pas possible, chère amie! Toute votre enfance s'est usée à
pourvoir de tasses pleines, de sucre, de toasts et de cakes les vieux
messieurs qu'invitait madame votre mère!...
Il plaisantait sans gaîté, à son habitude, et pas une ligne de son
visage ne souriait. Toutefois, c'était déjà beaucoup qu'il plaisantât,
et L'Estissac, étonné, lui jeta un coup d'œil étonné par-dessus la
table. Célia cependant n'avait pas semblé comprendre; et, loin de rire,
elle rougit légèrement, et se détourna.
Rabœuf, qui l'observait, se rapprocha:
--S'il vous plaît, petite fille ... une seconde édition, voulez-vous?
Elle se hâta vers la théière et le sucrier, tandis que le médecin la
suivait, tendant sa tasse vide.
--Comme vous avez chaud!--dit-il à mi-voix.
Il attachait un regard insistant sur les joues empourprées.
--Oh!--fit-elle,--ce n'est qu'un peu de sang à la tête. Je ne sais pas
ce qui m'a pris tout à coup....
Il murmura, si bas qu'elle n'entendit point:
--Je sais peut-être, moi....
Et, plus haut, il ajouta:
--Ça ne se voit presque plus, vos griffades....
Elle rougit de nouveau. Sur sa peau mate, les moindres émotions
s'inscrivaient en carmin:
--Si! ça se voit encore, hélas!
--Pourquoi «hélas»? ce n'est pas tellement vilain, ces petits sillons à
peine marqués ... quatre ou cinq malheureuses lignes qui ont l'air de
traits au pastel blanc!...
Elle hochait la tête:
--Ce n'est pas tellement vilain ... mais c'est tellement grotesque!...
Quand je pense que je me suis battue, battue comme une poissarde ...
moi, Célia, qui sers si bien le thé!...
Cette fois elle avait ri:
--Tenez,--conclut-elle,--ne parlons plus de cette sottise....
Elle fit demi-tour, et promena parmi l'assistance son sucrier et sa
théière.
* * * * *
L'Estissac s'était mis au piano.
--Dorée, vous allez chanter, ma chère?
La marquise aimait à se faire prier:
--Je ne sais rien de rien, je vous l'ai dit vingt fois!...
--Mais, dans le casier, je vois tous vos opéras les plus favoris....
--Oui,--dit Célia:--exprès, j'ai passé hier chez le marchand de
musique. Voyons, Dorée: votre grand air de _Louise_?
--Je suis si enrouée!
Le duc feuilletait une partition,
--Essayez donc ceci,--dit-il.
Il plaqua un accord, et, de la main droite, indiqua le motif:
--La _Prison_, d'_Aphrodite_....
--Trop difficile! je ne pourrai jamais!
Célia intervint encore:
--Si vous chantez, je vous promets une surprise!...
--Alors!--fit L'Estissac.
Et il entama l'accompagnement,--cependant que, derrière le paravent, la
natte de Mandarine, déroulée, crissait imperceptiblement sur le tapis
du sol....
* * * * *
Dorée avait chanté.
Une salve d'applaudissements salua la dernière note. Lohéac,
Saint-Elme et Rabœuf avaient battu des mains, et la fumeuse, non moins
enthousiaste ou polie, tapotait du bout de sa pipe d'ivoire le bois
laqué de son plateau.
Dorée s'excusait avec la confusion d'usage. Mais L'Estissac, malicieux,
coupa court à cette modestie:
--Au fait, chère amie ... quand débutez-vous?
Et la marquise, amorcée, donna dans le piège: il n'était pas besoin de
lui tendre un autre panneau....
Officiellement, c'était toujours pour le prochain hiver, ce début; pour
le prochain hiver, et à Paris. Toutefois, Dorée n'hésitait pas à le
confier à ses meilleurs amis, sous le sceau d'un secret inviolable: il
n'était pas impossible que, plus tôt....
A vrai dire, personne dans Toulon ne l'ignorait: Dorée, depuis
l'automne, cherchait un engagement provincial qui lui permit de
devancer la date officielle, trop lointaine au gré de son impatience.
--Je devrais m'occuper plus sérieusement de tout
cela,--conclut-elle,--et ne pas m'encroûter ici, où rien ne viendra me
chercher. Mais quitter Toulon en plein hiver!...
Tout le monde avait écouté en silence. Et la contagion des projets
d'avenir opérait: Saint-Elme le premier s'y abandonna:
--Quitter Toulon en plein hiver.... Évidemment, ce n'est pas drôle....
Et néanmoins....
Quelqu'un questionna:
--Vous êtes «en appareillage»?
--Oui, hélas!... Je suis troisième sur la liste de départ colonial....
Avant un mois, j'irai planter mes choux au delà des mers....
--Où?
--Sais pas!.....Si on m'envoyait au Tonkin, je planterais encore
d'assez bons choux....
Il se tourna vers le paravent, d'où s'échappait le grésillement léger
des pipes de Mandarine:
--Et, de là-bas, je vous enverrais des soieries et de l'argent ciselé,
princesse!.....Seulement, au lieu de ce Tonkin fécond, j'obtiendrai
peut-être quelque Sénégal désertique, ou quelque Soudan marécageux....
Rabœuf, qui s'était enfoncé dans un fauteuil, très à l'écart, intervint
tout à coup:
--Bah!--dit-il,--Soudan, Sénégal ou Tonkin, pour moi, c'est tout un!...
Que seulement je sois loin!...
--Loin?--fit L'Estissac.--Vous en venez, ce me semble!
--Et j'y retourne.
--Comment?
--Mon congé expire le 30 mars: j'opte pour toutes destinations.
--C'est-à-dire qu'arrivant de Chine vous refaites vos malles pour
Tahiti?
--Pour Tahiti, Madagascar ou la Guyane ... pour n'importe où....
--Ça vous ennuie tellement, la France?
--Oui. J'y suis dépaysé. Ce n'est plus chez moi.
La marquise Dorée, étonnée, leva tête:
--Plus chez vous? d'où êtes-vous donc, docteur?
--Du pays de L'Estissac, chère madame: lui et moi sommes même, si j'ose
dire, voisins de campagne....
--Et vous n'êtes plus chez vous, en France?... Ah! bien! par exemple!...
--C'est comme je vous le dis! Demandez plutôt à L'Estissac si je
mens?...
Sans répondre, le duc, qui marchait de long en large, s'approcha du
médecin, et, au passage, d'un geste fraternel, lui prit l'épaule, qu'il
pressa comme on presse une main.
--Moi,--dit-il ensuite,--c'est parce que, en France, je suis chez
moi,--trop chez moi!--que j'en voudrais partir une fois encore.... Mais
guère pratique, cet exode ultime!... J'ai bien peur que désormais....
Lohéac de Villaine le regardait:
--Quel âge avez-vous donc, mon vieux?
--Trente-cinq,--fit brièvement le duc. Et il reprit sa promenade en
zigzag, d'un pas plus saccadé.
Lohéac alors parla, le dernier.
--Moi,--dit-il de son étrange voix lasse,--moi qui nulle part ne suis
chez moi, ni en France, ni ailleurs....
Mais, derrière le paravent, le grésillement léger des pipes
s'interrompit:
--Monsieur de Lohéac!... Si nulle part vous n'êtes chez vous, venez
donc chez moi, ici, dans mon coin, sur ma natte.... Je suis capable de
vous redire un sonnet, comme tout à l'heure, pour vous consoler....
Il y alla....
* * * * *
--A propos,--rappela tout à coup la marquise Dorée,--et la surprise que
vous nous promettiez, mon petit?
Célia inclina la tête:
--C'est une surprise pour L'Estissac, qui réclamait jeudi dernier un
peu de vraie musique....
Elle s'assit à son tour devant le clavier encore ouvert.
--Bah!--fit le duc:--vous pianotez aussi, jeune fille?
--J'ai su un peu, autrefois.... Mais ceci, je l'ai appris cette
semaine, exprès pour vous faire plaisir....
Elle posa ses doigts sur les touches.
--Ho!--fit L'Estissac, qui se leva.
Les doigts singulièrement sûrs d'eux-mêmes, pour des doigts qui
n'avaient autrefois su «qu'un peu», attaquaient un prélude de Bach,--le
prélude en do naturel....
Et après que L'Estissac eut fait «Ho!» personne ne souffla plus.
Ils étaient là quatre hommes et deux femmes, tous, certes, fort divers
d'origine, d'éducation, d'existence. Mandarine et Dorée, malgré leur
profession commune, ne se ressemblaient pas plus que Rabœuf ne
ressemblait à Lohéac, ou que L'Estissac ne ressemblait à qui que ce
fût. Mais tous et toutes s'étaient promenés à travers le monde plus
longuement qu'il n'est d'usage même en notre époque voyageuse; tous
et toutes, par leurs propres yeux ou par les yeux de leurs maîtresses
et de leurs amants, par leurs propres oreilles ou par les oreilles de
leurs amis et de leurs amies, avaient vu, avaient entendu tout ce qu'on
peut voir ou entendre de plus beau sur terre et sur mer; à tous et à
toutes, enfin, l'Océan, qui était leur vraie patrie, avait enseigné,
par l'harmonie souveraine de ses brises et de ses vagues, de ses calmes
et de ses tempêtes, une qualité de musique que beaucoup de musiciens,
même professionnels, apprécient, toute leur vie, imparfaitement....
Et, tandis que jouait Célia, ce fut une émotion vraie qui passa sur
tout l'hétéroclite auditoire.
A travers les vitres, le grave gémissement de la mer pénétrait. Et
c'était comme un murmure de lointains violoncelles, sur quoi le
piano détachait, plus nets, plus robustes, plus puissants, les sons
immortels. Dans le salon banal, entre les brise-bises de fausse
dentelle, la portière de peluche et les lithographies encadrées, parmi
ces simples gens, marins, soldats, courtisanes, l'austère et sublime
pensée du maître sembla errer et se complaire. Derrière le paravent,
l'opium lui-même retenait ses volutes immobiles.
Et, sur les touches d'ivoire, les doigts, toujours irréprochables,
poursuivaient leur magique labeur. Ils n'étaient pas seulement
habiles, ces doigts qui jamais ne frappaient à faux; ils étaient
inspirés,--conscients,--compréhensifs.--Certes, ils avaient «su»,
autrefois, et mieux qu'«un peu»; certes, ils avaient longuement
étudié, sous des maîtres méthodiques; mais cette étude-là n'eût pas
suffi et il avait fallu que la vie y ajoutât ses leçons à elle, ses
leçons douloureuses et philosophiques. Pour que le prélude résonnât
si noblement, et se détachât avec tant de relief et d'émotion sur le
lointain murmure des violoncelles de la mer, il avait fallu, sans nul
doute, que la musicienne eût appris d'abord à pleurer....
* * * * *
Quand la dernière note eût achevé de vibrer dans l'absolu silence, on
n'applaudit pas.
L'Estissac, qui était debout, s'approcha seul de Célia,--inerte sur
son tabouret, et les mains encore ouvertes sur le clavier muet.--Et
L'Estissac, sans un mot, se courba et, remercia, d'un baiser sur le
front pensif.
L'opium, derrière le paravent, recommença de grésiller à petit bruit.
Dorée toussa, Saint-Elme versa du thé dans une tasse.
Mais Rabœuf, toujours assis dans le fauteuil le plus obscur, ne
bougea point. Et, quand Célia, au bout d'une longue minute, eut
secoué l'espèce de torpeur qui l'avait d'abord prostrée; quand
elle se fut levée, et que, redevenue maîtresse de maison, elle
eut entrepris d'offrir à l'un de ses hôtes la tasse emplie par
Saint-Elme, elle découvrit tout à coup les yeux de Rabœuf fixés sur
elle. Et elle comprit que ces yeux-là ne l'avaient pas quittée de
très longtemps,--parce que leur regard luisait d'un éclat tout à fait
immobile ... tout à fait immobile, et mystérieusement trouble.--Célia,
avec un demi-sourire, se détourna....